LE BERCEAU DE L’HOMME et MON BEAU LAPIN

Ce sont deux textes que j’ai écrits pour Noël. Il n’ont été retenus par aucun éditeur. Ils seront donc pour tous ! Le premier est pour les grands, le second pour les plus jeunes.

LE BERCEAU DE L’HOMME

Jo. Hoestlandt

C’était l’aube, et dans le ciel léger, le soleil commençait à murmurer sur la ville.

Devant les maisons, les poubelles attendaient, ventres pleins.
Et à côté des poubelles de cette maison-là, blanche aux volets verts, les gens avaient sorti tout un bric à brac de vieilles choses devenues inutiles, usées, cassées. Les choses cassées attendaient sur le trottoir, attendaient d’être emportées.

Il y avait là une planche à repasser qui  avait vu passer sur son dos draps fleuris, mouchoirs de chagrins, chemises de jours et de nuits. Un cheval à bascule qui avait perdu un œil à quelque guerre menée par un enfant batailleur, et dont le chien de la maison – qui s’appelait Pinocchio parce qu’il avait un long museau- avait un jour, malheureusement, croqué une oreille. Les enfants avaient grandi, et le cheval s’était longuement ennuyé à la cave, avec les araignées, avant qu’on ne se décide à  s’en débarrasser. Il y avait encore une tondeuse à gazon qui ne ronronnait plus, un miroir qui avait vu vieillir les habitants de la maison, et, comme eux , s’était peu à peu recouvert de taches brunes.

Et un berceau.

C’était un très ancien berceau, que les mains adroites d’un grand-père avaient tendrement construit, pour un bébé d’autrefois. Le bébé était devenu adulte, et avait  eu, lui aussi, des enfants qui  en avaient rongé les bords de leurs petites dents toutes neuves et toutes pointues. De nombreux petits y avaient pleuré, souri, rêvé, veillés et consolés par leur maman. Peut-être d’ailleurs restait-il encore, accrochés à la tige du berceau, là où autrefois tremblait le voile léger, d’anciens rêves d’enfants – car qui sait au fond ce que deviennent les rêves des petits qui ont grandi…

Le berceau était là, vide et froid, sous le soleil pâle. Il attendait je ne sais quoi, qu’un chat vienne s’y installer, en boule, y ronronner, qu’un oiseau sur sa  tige  nue se pose pour y chanter…

Mais c’est un homme qui est passé, un de ces hommes las qui n’ont jamais eu grand chose, et n’ont pas su garder le peu qu’ils avaient, ont tout perdu : femme, travail, maison, amis. C’était un homme aux bras inutiles, puisqu’il n’avait personne à tenir embrassé, un homme aux jambes fatiguées d’avoir été si loin sans jamais être nulle part arrivé, aux yeux rougis de froid et de larmes gelées. Depuis longtemps, il ne voyait plus que le bout de ses pieds, et il  se taisait comme tous ceux qui auraient trop à dire et ne savent plus que vomir ce qu’ils ont sur le coeur.

Il s’arrêta devant toutes ces choses cassées, usées, qui attendaient d’être au loin emportées.Il vit la planche à repasser, lui qui depuis de nombreuses années ne portait plus qu’un pantalon froissé et un gros pull qui sentait le chien mouillé.Il vit le cheval à bascule, blessé, et lui caressa l’encolure, maladroitement – qui avait-il caressé, et quand ? C’était il y avait longtemps, il ne s’en souvenait plus…Le dernier chien qu’il avait flatté l’avait mordu…Il vit la tondeuse à gazon, se pencha, en retira un bouton d’or collé là, et puis ne sachant qu’en faire, il se l’accrocha à la boutonnière , cela lui fit un peu comme une petite médaille d’or, qu’il aurait gagnée au cours d’une drôle de guerre dont il ne connaissait pas bien l’ennemi, ou pour un petit exploit dont il ne se souvenait pas…Enfin, c’est ce qu’il se dit en se regardant dans le vieux miroir taché…
Mais ce qui le fit hésiter à reprendre son chemin qui allait aussi loin que ses pieds voudraient bien le porter, ce fut le berceau.
Le berceau laissé là, sans aucun enfant dedans.
Il le balança doucement.
Quelque chose en lui s’adoucit, un peu de sa tristesse, quelque part, s’en alla.

Sans réfléchir, il escalada le bord du berceau, trop petit, bien sûr, pour un homme, mais le monde était beaucoup trop grand, alors il se dit que cela ferait une moyenne et comme le tout petit qu’il n’était plus, il s’y recroquevilla.
C’était si étrange… D’abord, il ne vit que la tête du cheval borgne à côté de lui, mais qui semblait le veiller pourtant, comme le très ancien petit âne d’une très ancienne histoire dont il se souvenait maintenant…
Et puis lentement, du fond de sa mémoire, remonta une espèce de chanson , des mots idiots qui disaient « dodo, l’enfant do », un truc comme ça… Quelqu’un autrefois lui avait-il murmuré ces mots-là ? C’était possible, car les mots voyagent à travers le temps et les gens, longtemps. Il regarda le ciel, si haut, si loin de lui et de tous. Son regard tentait de le percer, ce ciel…

Qu’y avait-il derrière que nul ne voyait, ne connaissait ?
Qu’était-il advenu des anges dont on lui avait parlé quand il était enfant ? Il se rappelait comme il l’avait cherché souvent, son ange à lui, celui qui était censé le garder, le protéger, son ange bien-aimé…  « – Viens, je t’en supplie, viens…lui murmurait-il en son cœur, fais que je ne sois plus tout seul, abandonné, fais que ma maman, revienne me chercher… » Et même, il se rappelait vaguement, que quelquefois, juste au moment où, ne voyant rien, il commençait d’abandonner, il sentait quelque chose, il n’aurait su dire quoi, quelque chose de suspendu dans l’air, léger, comme une caresse sans main, un baiser sans bouche qui ne se serait pas posé.

L’aube  s’installa, tout à fait, chez elle sur Terre comme au ciel.
Aucun ange ne suspendit son vol au-dessus du vieux berceau ; mais les anges ne passent peut-être que dans nos ciels d’enfance, tellement plus proches de nous que les ciels d’adultes, puisque nos ballons d’enfance envolés peuvent facilement les toucher.
Mais l’homme ne leur voulut pas aux anges de n’être pas passés. Il s’assoupit dans le berceau, sans aucune rancune, et y dormit d’un sommeil doux et serein, profond comme un océan, de ce sommeil parfait que connaissent seulement les enfants. Et même, il fit un rêve. Il rêva qu’il était devenu si léger qu’il s’envolait ! et retrouvait dans les nues un ballon rouge qu’immédiatement il reconnut ! C’était sa grand-mère qui le lui avait offert, et il en avait lâché la ficelle exprès, pour le voir partir, parce qu’un ballon ne peut pas demeurer votre prisonnier… A le voir s’envoler, il s’était senti si libre, si heureux ! Tout autant que s’il s’était enfui avec lui !

L’homme dormit là un bon moment, comme dorment les enfants qui ont un chez eux et auprès d’eux quelqu’un qui les aime de son mieux.

Plus tard la benne arriva, gronda, rugit, et tout emporta.
Mais déjà il n’était plus là, s’en était allé.
Ce qui l’avait réveillé ? Quelque chose de très doux, de très léger, qui lui caressait la joue.
Un peu de vent ?
Un cil ?
Une petite plume ?
Il ne savait pas.
Mais quelque chose, il en était certain, lui avait caressé la joue.
Doucement.

Comme chaque matin, il marchait maintenant ; il ne regardait plus le ciel, à quoi ça sert si l’on n’a plus de ballon, et que d’ailes on n’en a jamais eues ? Juste des pieds qui vous emmènent vers on ne sait quoi…Cependant, sur sa joue, il continuait de sentir…comme une caresse sans main, un baiser sans bouche…et alors, il se demandait…
Une fois l’enfance perdue, que deviennent les ballons et les anges ?…
Ont-ils vraiment tous disparu ?
Vraiment tous ?
Ou bien…
En reste-t-il quelques -uns ?
Hein ?
Juste quelques uns.
Et même, s’il n’en restait qu’un ! Un seul…
Ca expliquerait peut-être tout.
Un seul ballon, ou un seul ange, perdu dans l’immensité ! Vous pensez !
Qu’est-ce qu’il peut bien faire ?
Juste cela, sans doute.
Une caresse, venue on ne sait d’où, et qu’au petit jour la nuit emporte, comme un loup.

 

MON BEAU LAPIN !

 

 

1

On était en décembre, et malgré le froid, le roi Miraud, de bon matin, était parti chasser. Il était vêtu d’un beau costume pourpre et doré. Son page, comme d’habitude, le suivait à trois pas derrière lui, exactement. Le roi Miraud, qui avait fort mauvaise vue, avait déjà tiré trois fois : la première, sur un buisson qu’il avait pris pour un cochon, – crotte ! avait-il dit. La seconde, en l’air, vers un oiseau qu’il avait raté puisqu’une seule petite plume était retombée, – re-crotte ! s’était-il exclamé.  Et la troisième, à tout hasard, parce que crotte de crotte de crotte, il devait bien y avoir quelque chose à tirer quelque part ! Le roi commençait donc déjà à se sentir de méchante humeur. Son page craignait qu’il ne pique une belle rage, ne se roule par terre en appelant sa mère,  après il faudrait le porter, et il pesait aussi lourd qu’un sanglier.

Heureusement, surgit un lapin. Le roi Miraud, bien entendu, ne l’avait pas vu. Et par miracle, le lapin n’avait pas vu le roi non plus. Alors le page fit rapidement quatre pas, et se retrouva ainsi juste devant le roi qui se fâcha :
-Dis donc, tu te crois où, là ? Sur une autoroute à trois voies ? Tu sais que tu n’as pas le droit de dépasser le roi, tête d’anchois !
A ce bruit, le lapin aurait dû se carapater, mais comme il était un peu sourd, il n’en fit rien. Le page le désigna du doigt au roi, qui tira. Pan !
Le lapin se retourna et vit le fusil pointé sur lui. Le roi Miraud demandait : – Je l’ai eu ou crotte de crotte de crotte de crotte ?
-Heu oui, sire, je crois que vous l’avez eu, juste entre les deux oreilles ! dit le page en s’approchant du lapin à qui il chuchota :
-Fais le mort, mon pote, et arrivés au château, tu pourras te sauver. Le cuisinier cuira au dîner un civet de lapin de ferme et le roi n’y verra que du feu !
-Quoi ? dit le lapin de la forêt. Me confondre avec un civet, moi ? Assassin !
Le roi s’impatientait : – Il vient, mon beau lapin ?
Alors le lapin, sans se démonter, s’approcha du roi et pris d’une subite inspiration, s’exclama.
-Ah sire ! Je vois que vous me reconnaissez ! Eh bien oui, c’est bien moi, le Beau Lapin, Roi des forêts ! Celui dont on aime la fourrure quand part l’hiver bois et guérets… continua-t-il en chantant d’une voix de fausset.

2

Le roi Miraud fut sacrément étonné, mais de peur qu’on le prenne pour un thon de roi qui ne connaissait rien à rien, il répondit :
-Oh, oui ! Bien sûr ! Mon Beau Lapin, Roi des forêts ! Pardon ! Je ne vous avais pas reconnu !
-Evidemment ! soupira le lapin, sans décorations, ça ne se voit pas au premier coup d’œil que je suis roi… Mais, j’y pense, vous venez pour ça, sans doute ! Me décorer, n’est -ce pas !
-Heu, oui, répondit le roi, vous décorer, bien sûr, heu…avec des marrons, et des petits pois…
-Quoi ? s’exclama le Lapin, outré. Des marrons ? Des petits pois ? Vous me prenez pour qui ? Je suis le Beau Lapin, roi des Forêts, je vous rappelle ! Le minimum, c’est de me décorer brillamment, d’or et d’argent !
-Je ne vous imaginais pas comme ça, mais… bien sûr, bien sûr, émit le roi.
-Et de médailles célébrant mon courage, ma droiture ! poursuivit le lapin.
-Bien sûr, bien sûr, dit encore le roi.
-Et de grands colliers et chaînes dorées que vous me pendrez tout autour !
Le lapin, maintenant, souriait de plaisir à s’imaginer ainsi, si joliment décoré.

Pendant toute cette conversation, le page rit tellement qu’il décida de rentrer au plus vite pour ne pas faire pipi dans sa culotte. Alors il dit :
– je vais de ce pas au château, sire, demander qu’on allume un bon feu, pour recevoir votre invité.
-C’est ça, s’écria le roi, soulagé soudain ! Un bon feu, oui, pour rôtir mon Beau Lapin !
Il vit la tête du lapin changer : – vous me prenez pour une bûche ou quoi ? s’exclama l’animal.
-Bien sûr que non ! rougit le roi. Qu’on porte mon beau lapin au château, avec tous les égards qu’on lui doit ! corrigea t-il.  Illico presto.

3

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Au château, valets et servantes furent bien étonnés, mais personne ne se permit de discuter les ordres du roi qui demanda qu’on lui apporte médailles, couronnes et lauriers, colliers d’or et d’argent pour décorer dignement son Beau Lapin de la tête au pied et du pied à la tête.
Il y prit grand plaisir, et surtout, à voir son Beau Lapin s’illuminer de bonheur à chaque nouveau colifichet.
A la fin, le roi dit : – voilà, je crois qu’il ne manque rien… Etes –vous satisfait ?
-Si j’osais… soupira le lapin, si j’osais, sire, je vous demanderais bien encore quelque chose… Mais je n’ose pas…
-Bien sûr que si, faites ! l’encouragea le roi.
-Alors, lui confia le lapin, j’aimerais que vous m’accrochiez la distinction suprême… Une étoile ! Au sommet de ma tête !
-Mais oui, bien sûr ! Vous avez raison ! s’exclama le roi ! Comment n’y ai –je pas pensé moi-même ! Une étoile ! La distinction suprême !
Il n’en avait pas, mais l’orfèvre du roi en fabriqua une, brillante, étincelante, magnifique. Alors le lapin scintilla et resplendit de mille feux.
-Maintenant, grâce à vous, cela se voit ! déclara t-il. Cela se voit bien que je suis Roi des Forêts, n’est-ce pas ?
-Oh oui ! répondit le roi. Vous êtes le plus beau des hôtes de ces bois !
Et tandis que la neige se mettait à tomber doucement sur la terre, tous deux passèrent une merveilleuse nuit d’hiver, à boire, à rire, discuter entre rois richement parés.
Ils s’endormirent tous deux, dans une douce euphorie.

Quand le Père Noël passa, il se frotta les yeux en voyant le lapin décoré, se demanda si c’était bien au pied de l’animal qu’il devait déposer ses cadeaux. Mais comme rien n’indiquait le contraire, et qu’il était bigrement pressé, il disposa les cadeaux autour du lapin et repartit.
Au petit matin, le roi et le lapin virent tout cela et s’en réjouirent.
-Regardez, sire, s’exclama le lapin, on voit bien les traces du renne, dans la neige !
-De la reine, tu veux dire ! corrigea le roi. Et il constata : -celle-ci avait de bien petits pieds…Mais tu vois, elle est venue, et elle est repartie. Pas une reine ne veut rester avec moi…
-Mais c’était un renne, sire… redit le lapin.
-Ce que tu es entêté ! grogna le roi ! Ce n’est pas demain la veille que je te décorerai de la médaille de la grammaire, mon ami !
Le lapin n’insista pas davantage.  
Mais dès le lendemain, il commença de trouver bien lourd tout l’attirail, colliers et médailles, distinction suprême et tout le tralala. Il courbait l’échine sous le poids, et au bout de quelques jours, il sentit qu’il se ratatinait, qu’il allait crouler sous cette trop lourde parure. Alors, au beau matin suivant, avant que le roi ne se lève, avec l’aide du page, il se débarrassa de toutes ses décorations, et s’en retourna, tout nu et tout léger, vers la forêt et ses verts compagnons.
Quand le roi s’en aperçut, il fut un peu triste, mais le page lui dit :
-Ce n’est pas grave, sire, vous le retrouverez l’an prochain votre beau lapin, j’en suis certain.
Sur cette promesse, le roi Miraud se consola.

Et c’est depuis ce jour, en souvenir de cette histoire, qu’au 24 décembre, nous allons, chaque année, chercher dans la forêt les plus beaux…

lapins qui soient …

et qu’on les décore, de la tête au pied et du pied à la tête, merveilleusement, comme des rois !

jo hoestlandt

 

et BON NOËL A TOUS.