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MON BEAU LAPIN !

1

On était en décembre, et malgré le froid, le roi Miraud, de bon matin, était parti chasser. Il était vêtu d’un beau costume pourpre et doré. Son page, comme d’habitude, le suivait à trois pas derrière lui, exactement. Le roi Miraud, qui avait fort mauvaise vue, avait déjà tiré trois fois : la première, sur un buisson qu’il avait pris pour un cochon, – crotte ! avait-il dit. La seconde, en l’air, vers un oiseau qu’il avait raté puisqu’une seule petite plume était retombée, – re-crotte ! s’était-il exclamé.  Et la troisième, à tout hasard, parce que crotte de crotte de crotte, il devait bien y avoir quelque chose à tirer quelque part ! Le roi commençait donc déjà à se sentir de méchante humeur. Son page craignait qu’il ne pique une belle rage, ne se roule par terre en appelant sa mère,  après il faudrait le porter, et il pesait aussi lourd qu’un sanglier.

Heureusement, surgit un lapin. Le roi Miraud, bien entendu, ne l’avait pas vu. Et par miracle, le lapin n’avait pas vu le roi non plus. Alors le page fit rapidement quatre pas, et se retrouva ainsi juste devant le roi qui se fâcha :
-Dis donc, tu te crois où, là ? Sur une autoroute à trois voies ? Tu sais que tu n’as pas le droit de dépasser le roi, tête d’anchois !
A ce bruit, le lapin aurait dû se carapater, mais comme il était un peu sourd, il n’en fit rien. Le page le désigna du doigt au roi, qui tira. Pan !
Le lapin se retourna et vit le fusil pointé sur lui. Le roi Miraud demandait : – Je l’ai eu ou crotte de crotte de crotte de crotte ?
-Heu oui, sire, je crois que vous l’avez eu, juste entre les deux oreilles ! dit le page en s’approchant du lapin à qui il chuchota :
-Fais le mort, mon pote, et arrivés au château, tu pourras te sauver. Le cuisinier cuira au dîner un civet de lapin de ferme et le roi n’y verra que du feu !
-Quoi ? dit le lapin de la forêt. Me confondre avec un civet, moi ? Assassin !
Le roi s’impatientait : – Il vient, mon beau lapin ?
Alors le lapin, sans se démonter, s’approcha du roi et pris d’une subite inspiration, s’exclama.
-Ah sire ! Je vois que vous me reconnaissez ! Eh bien oui, c’est bien moi, le Beau Lapin, Roi des forêts ! Celui dont on aime la fourrure quand part l’hiver bois et guérets… continua-t-il en chantant d’une voix de fausset.

2

Le roi Miraud fut sacrément étonné, mais de peur qu’on le prenne pour un thon de roi qui ne connaissait rien à rien, il répondit :
-Oh, oui ! Bien sûr ! Mon Beau Lapin, Roi des forêts ! Pardon ! Je ne vous avais pas reconnu !
-Evidemment ! soupira le lapin, sans décorations, ça ne se voit pas au premier coup d’œil que je suis roi… Mais, j’y pense, vous venez pour ça, sans doute ! Me décorer, n’est -ce pas !
-Heu, oui, répondit le roi, vous décorer, bien sûr, heu…avec des marrons, et des petits pois…
-Quoi ? s’exclama le Lapin, outré. Des marrons ? Des petits pois ? Vous me prenez pour qui ? Je suis le Beau Lapin, roi des Forêts, je vous rappelle ! Le minimum, c’est de me décorer brillamment, d’or et d’argent !
-Je ne vous imaginais pas comme ça, mais… bien sûr, bien sûr, émit le roi.
-Et de médailles célébrant mon courage, ma droiture ! poursuivit le lapin.
-Bien sûr, bien sûr, dit encore le roi.
-Et de grands colliers et chaînes dorées que vous me pendrez tout autour !
Le lapin, maintenant, souriait de plaisir à s’imaginer ainsi, si joliment décoré.

Pendant toute cette conversation, le page rit tellement qu’il décida de rentrer au plus vite pour ne pas faire pipi dans sa culotte. Alors il dit :
– je vais de ce pas au château, sire, demander qu’on allume un bon feu, pour recevoir votre invité.
-C’est ça, s’écria le roi, soulagé soudain ! Un bon feu, oui, pour rôtir mon Beau Lapin !
Il vit la tête du lapin changer : – vous me prenez pour une bûche ou quoi ? s’exclama l’animal.
-Bien sûr que non ! rougit le roi. Qu’on porte mon beau lapin au château, avec tous les égards qu’on lui doit ! corrigea t-il.  Illico presto.

3

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Au château, valets et servantes furent bien étonnés, mais personne ne se permit de discuter les ordres du roi qui demanda qu’on lui apporte médailles, couronnes et lauriers, colliers d’or et d’argent pour décorer dignement son Beau Lapin de la tête au pied et du pied à la tête.
Il y prit grand plaisir, et surtout, à voir son Beau Lapin s’illuminer de bonheur à chaque nouveau colifichet.
A la fin, le roi dit : – voilà, je crois qu’il ne manque rien… Etes –vous satisfait ?
-Si j’osais… soupira le lapin, si j’osais, sire, je vous demanderais bien encore quelque chose… Mais je n’ose pas…
-Bien sûr que si, faites ! l’encouragea le roi.
-Alors, lui confia le lapin, j’aimerais que vous m’accrochiez la distinction suprême… Une étoile ! Au sommet de ma tête !
-Mais oui, bien sûr ! Vous avez raison ! s’exclama le roi ! Comment n’y ai –je pas pensé moi-même ! Une étoile ! La distinction suprême !
Il n’en avait pas, mais l’orfèvre du roi en fabriqua une, brillante, étincelante, magnifique. Alors le lapin scintilla et resplendit de mille feux.
-Maintenant, grâce à vous, cela se voit ! déclara t-il. Cela se voit bien que je suis Roi des Forêts, n’est-ce pas ?
-Oh oui ! répondit le roi. Vous êtes le plus beau des hôtes de ces bois !
Et tandis que la neige se mettait à tomber doucement sur la terre, tous deux passèrent une merveilleuse nuit d’hiver, à boire, à rire, discuter entre rois richement parés.
Ils s’endormirent tous deux, dans une douce euphorie.

Quand le Père Noël passa, il se frotta les yeux en voyant le lapin décoré, se demanda si c’était bien au pied de l’animal qu’il devait déposer ses cadeaux. Mais comme rien n’indiquait le contraire, et qu’il était bigrement pressé, il disposa les cadeaux autour du lapin et repartit.
Au petit matin, le roi et le lapin virent tout cela et s’en réjouirent.
-Regardez, sire, s’exclama le lapin, on voit bien les traces du renne, dans la neige !
-De la reine, tu veux dire ! corrigea le roi. Et il constata : -celle-ci avait de bien petits pieds…Mais tu vois, elle est venue, et elle est repartie. Pas une reine ne veut rester avec moi…
-Mais c’était un renne, sire… redit le lapin.
-Ce que tu es entêté ! grogna le roi ! Ce n’est pas demain la veille que je te décorerai de la médaille de la grammaire, mon ami !
Le lapin n’insista pas davantage.  
Mais dès le lendemain, il commença de trouver bien lourd tout l’attirail, colliers et médailles, distinction suprême et tout le tralala. Il courbait l’échine sous le poids, et au bout de quelques jours, il sentit qu’il se ratatinait, qu’il allait crouler sous cette trop lourde parure. Alors, au beau matin suivant, avant que le roi ne se lève, avec l’aide du page, il se débarrassa de toutes ses décorations, et s’en retourna, tout nu et tout léger, vers la forêt et ses verts compagnons.
Quand le roi s’en aperçut, il fut un peu triste, mais le page lui dit :
-Ce n’est pas grave, sire, vous le retrouverez l’an prochain votre beau lapin, j’en suis certain.
Sur cette promesse, le roi Miraud se consola.

Et c’est depuis ce jour, en souvenir de cette histoire, qu’au 24 décembre, nous allons, chaque année, chercher dans la forêt les plus beaux…

lapins qui soient …

et qu’on les décore, de la tête au pied et du pied à la tête, merveilleusement, comme des rois !

jo hoestlandt

 

et BON NOËL A TOUS.