LEURS YEUX IMMENSES

 » Bleus ou noirs tous aimés tous beaux,
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
et le soleil se lève encore… »
Sully Prudhomme

Vers 14 ans, j’étais tombée sur ce poème du XIXème, et il m’avait profondément émue. J’avais essayé, naïvement, de partager mon enthousiasme avec mon professeur de français qui m’avait dit, avec un petit rire moqueur : – Sully Prudhomme ? ça n’en vaut pas la peine ! C’est un poète mineur…

Je m’étais sentie blessée, comme si on venait de me dire que ce garçon, là, que j’adorais, ne valait pas un clou, que j’avais mauvais goût. Que je ne savais pas reconnaître ce qui avait vraiment de la valeur et ce qui n’en avait pas vraiment.
Ce fut la même chose ensuite pour  » Citadelle » de Saint Exupéry, et puis pour Camus  ( à l’époque, il fallait ab so lu ment porter Sartre au pinacle et vouer Camus aux bachoteurs…)
Et aimé à la fois les yéyés Joan Baez et Chopin, Franz Listz, les tangos et la viole de gambe.
J’ai gardé mes préférences – celles-ci et d’autres, plus intimes. Et ai appris à n’en pas rougir. A faire mon miel de tout cela, à mêler les influences, à métisser mes savoirs, à me servir de tout pour être moi.
En clin d’oeil affectueux, ma fille m’a offert, il y a quelque temps, le journal de Sully Prudhomme ! ça alors ! Un chouette cadeau. Eh bien, vous savez quoi, je ne l’ai que peu lu. C’était assez barbant…

Mais  » Des yeux immenses » a été écrit il y a une dizaine d’années, plus encore peut-être, le temps passe si vite… à partir de ce poème de Sully Prudhomme décrié et cité plus haut, en compensation, et en réponse au ricanement de l’enseignante, que j’ai encore dans l’oreille, 60 ans plus tard.

Certains lecteurs très anciens y  retrouveront peut – être des échos de : « un mouchoir de ciel bleu «  un grand et bel album publié en 2003 par Thierry Magnier et accompagné des magnifiques dessins de mon amie Nathalie Novi. Ce texte donné ici aujourd’hui avait été écrit dans les années 2000, avant  » le mouchoir… » Il n’était pas pour les enfants, je ne le destinais à personne en particulier. Mais l’image du mouchoir de ciel bleu vient effectivement de ce texte premier.
C’est souvent ainsi : d’un texte naît un autre, plus tard…

LEURS YEUX IMMENSES


Le vieil homme entra dans la cuisine. Le chat dormait à même le carrelage, cherchant un peu de fraîcheur. Une mouche ronronnait. Tout était calme. Au bout de la table, la vieille femme, les mains croisées sur les genoux, rêvait un peu ; elle regardait par la fenêtre ; dans la chaleur de l’après-midi, le vent retenait son souffle et le verger s’était endormi.
Un verre de vin, rouge très sombre, était resté posé sur la table.
Le vieil homme s’assit en face de sa femme. Il ne lui dit rien, mais il lui prit la main, celle où brillait un très ancien anneau d’or. Ils se regardèrent, tous deux, dans les yeux.
Ceux de la femme étaient d’un bleu humide et doux, comme un petit bout de ciel abandonné où seraient restés quelques pans de nuages. Ceux de l’homme   étaient très foncés, comme de gros raisins de lumière noire, et profonds aussi dans le visage rugueux d’écorce d’arbre.
Un peu de temps s’enfuit, qu’ils virent passer entre eux comme un ruisseau dont on ne sait ni d’où il vient ni où il  va, que l’on regarde filer seulement en pensant à soi et à la vie qui file aussi.
Dans les yeux bleu humide de sa femme, l’homme aperçut très loin, tout au fond, la petite fille qu’il n’avait jamais connue mais qu’on lui avait autrefois racontée, celle qui sautait toujours les trois dernières marches de l’escalier pour arriver plus vite dans le carré de soleil de la porte d’entrée donnant sur la cour où les jeux étaient permis : celle qui suçait le bout de sa longue natte pendant les longues heures de classe durant lesquelles les plumes crissaient sur le cahier, gravant finement les phrases de morale qu’elle n’avait jamais oubliées :
– Rien ne sert de courir il faut partir à point..
– Bien mal acquis ne profite jamais.
travaillez, prenez de la peine…

La peine…

Elle en avait pris de la peine.
Et puis elle en avait fait aussi, ce qu’il est impossible d’éviter complètement quand on vit longtemps, qu’on essaie par tous les moyens de vivre au mieux sa propre vie…
Dans le coin de ses yeux, un peu plus sombre, un peu moins bleu, il pénétrait comme dans un petit bois d’arbres noirs très serrés sur quelques secrets qu’elle n’avait jamais laissé échapper, et qui formaient, au cœur des arbres, une boule épineuse qu’encore aujourd’hui il ne pouvait toucher.
Mais au centre de ses yeux brillait une lumière extraordinaire, plus bleue que celui des cieux, plus bleue même que l’idée qu’on se fait du bleu quand on ferme les yeux et qu’on rêve d’étés fabuleux ; une lumière d’un bleu doré qu’il aurait aimé boire comme une liqueur et vers laquelle le vieil homme se penchait encore, toujours attiré, assoiffé. De ce bleu-là jaillissait un rire de gorge déployée, la courbe d’une épaule dénudée, ronde comme une lune, des je t’aime murmurés, un ventre rond sur lequel couraient quelques frissons… Dans ce bleu-là  plus bleu que tous les bleus, il y avait la mer sans aucun horizon, le flou continu des flots, la mer à l’infini qui roule ses soleils comme les enfants leurs ballons.
Le vieil homme pressa la main de sa femme contre ses lèvres sèches et elle lui sourit comme pour le rassurer :
– Mais oui, je suis là, près de toi, mon toujours ami, mon toujours amour. Que crains-tu donc encore ? Lui demandait-elle sans rien dire, de regard à regard s’entendant, de cœur à cœur s’écoutant.
Le chat s’étira avec grâce et elle l’envia un peu. Comme il eût été bon de se coucher ainsi sur le frais carrelage rouge sombre et de sombrer là, dans le sommeil…
Sombrer comme une barque trop pleine…
Que la vie est courte, que la vie est longue…
Que la barque, à la fin, est pleine…
Comme il doit être doux, et bon, enfin, de se laisser sombrer, avec tout cela devenu si lourd et qui soudain s’allège quand la barque se retourne, ventre au soleil, et que vous vous laissez glisser dans les flots comme dans les draps frais d’un lit si profond que vous n’en atteignez jamais le fond…
Elle se demandait, les yeux encore dans les siens /
– Et dans ta barque à toi, qu’y a -t-il, mon ami ?
Dans la barque amarrée là, au bord de ses yeux, elle voyait tous ses soucis d’homme; ses soucis de travaux inachevés parce qu’un peu de votre ancienne force vous manque ; ces arbres qu’on ne peut plus aussi bien tailler, ce chemin plein de cailloux qui vous blesse les pieds et va plus loin désormais que là où vous pouvez encore aller, le regret de l’auto qui dort dans le garage sombre et bien rangé depuis des années, qu’on ne sort plus que pour sa rituelle toilette d’été, au cas où, mais non, pas de cas, alors on la rentre et zou.
Dans la barque au ventre lourd amarrée au regard de l’homme qu’elle avait tant aimé, il y avait là tous les échecs accumulés, lourds et bien alignés comme une digue de gros rochers, et qui crânaient parce qu’ils avaient été les plus forts, le vieil homme avait bien tenté de les rejeter vers le large et par dessus tous les bords mais il n’avait pas pu… Il avait dû se contenter de jeter sur eux le voile gris du regret, alors qu’il avait souhaité les enfouir sous le voile noir de l’oubli.
Mais à l’avant de sa barque, brillait encore une belle lueur, une lumière d’éclair de chaleur dans une nuit d’été, si vive, que le noir autour en paraissait encore plus noir.
Lumière de quel espoir, encore, toujours…
Elle accrocha son regard à cette lumière-là.
Que se passe -t-il quand deux regards s’enfuient ensemble, loin du gouffre tranquille des yeux ?
Que se passe-t-il ?
Ils partirent tous les deux, sans quitter leur chaise qui resta là au bout de la table au centre de la maison.
Ils partirent si loin que l’endroit où ils arrivèrent n’avait pas de nom. C’était un endroit où, après l’été, c’est encore l’été, où l’hiver n’arrive jamais.
C’était un pays où les rivières coulent à l’envers, naissent de la mer et remontent avec tous leurs poissons vers la source joyeuse du début de tout.
Un pays où les étoiles brillent si fort la nuit que personne ne peut avoir peur du noir qui d’ailleurs n’est jamais vraiment noir, mais plutôt mauve, comme le cœur de ces fleurs, là, dont j’ai oublié le nom, mais vous voyez bien, non ?
Là, ils n’avaient plus besoin de maison, juste du chat parce qu’il les avait toujours accompagnés et on n’abandonne pas un animal qui vous a suivis jusque là.
Ils ne se couchaient plus pour dormir, seulement pour rêver, et leurs rêves rejoignaient d’autres rêves et cela faisait comme une forêt de songes où il était doux  de se perdre en se tenant par la main, il n’y avait plus rien à craindre, ce qui voltigeait autour d’eux, quand ils se tenaient immobiles, c’étaient des oiseaux de la couleur de leurs songes qui venaient tout près leur murmurer de jolis secrets…
A un moment, pourtant, ils arrivèrent quelque part. Une autre barque les attendait, où ils montèrent sans hésiter. Elle passa sous les feuillages tendres, puis sous les hautes futaies, glissa le long de falaises très blanches tendues comme des draps, et à un moment, ils arrivèrent là où l’horizon coupe le monde en deux, comme un rasoir.
Ils hésitèrent un instant à le franchir.
Un grand vertige les avait saisi tous les deux.
Ils fermèrent les yeux.
Alors la barque sombra, immédiatement.
Ils ne coulèrent pas tout de suite, trop étonnés. Ils se cherchaient des mains, se cherchaient encore du corps, mais leurs yeux, comme leur barque, s’étaient retournés.
Le bleu humide  de la femme s’en était allé rejoindre le morceau de ciel ancien dont il s’était échappé pour l’accompagner toute sa vie, mais il ne le trouvait pas encore et il errait comme un petit mouchoir qui cherche son chagrin.
Le sombre des yeux du vieil homme cherchait de l’ombre où se réfugier mais c’était encore midi et plein été alors le sombre restait là, hésitait au bord des paupières accroché.
Le chat, inquiet, miaulait et son miaulement leur parvenait encore alors même que leurs oreilles se remplissaient d’une eau glacée et leur bouche aussi qui s’ouvrait pour dire quoi qui ne pouvait plus être dit, qui n’était plus qu’un soupir qu’ils ne poussaient même pas, c’était plutôt lui qui les poussait, mais si doucement, vers d’étranges étendues sans fin et sans fond où les corps ne vont pas.

Quand on les retrouva, on dit :
– Qu’a – t – il bien pu se passer ? Ils sont encore là, tous les deux, assis l’un en face de l’autre; un verre de vin rouge entre eux, tiédi par la chaleur, une guêpe, regardez, s’y est noyée…
– Ils ont peut-être eu un coup de chaleur… Les vieux, c’est fragile… Ils n’auraient pas dû, à leur âge, boire ce vin, trop fort, en pleine journée… Il leur a monté à la tête peut-être…
Peut-être.
Allez savoir ce qui peut être et ce qui ne le peut pas.
Tout peut être, d’ailleurs, peut-être…
Ce qui m’inquiète, moi, ce  n’est pas le verre de vin   posé entre eux deux – la trace de leurs lèvres a laissé sur le bord la marque d’un dernier baiser..
Ce qui m’inquiète, ce sont ces petits morceaux de bleu qui errent dans la nuit noire et ces trous dans le ciel bleu que rien ne vient jamais combler, qui s’agrandissent parfois comme des orbites vides et alors je voudrais crier, mais on ne crie pas pour de petits mouchoirs bleus perdus qui cherchent leur chagrin…
Ce qui m’inquiète encore, c’est la couleur si sombre d’un grain de raisin noir qu’on écrase pour en faire jaillir le jus, et le jus coule, et après on l’enferme dans un tonneau de bois très lourd tout au fond d’une cave sombre et profonde, et alors que devient l’ombre d’or du grain de raisin qui a roulé dans la cuve ?
Ce qui m’inquiète, ce sont les barques vides bercées par les flots. Que sont devenues leurs lourdes charges ? Jouent – elles à pince mi pince moi avec les crabes tout au fond des flots ?
Ce qui m’inquiète encore, ce sont les anneaux d’or, tous ces anneaux d’or qui n’ont plus de doigts autour desquels s’enrouler et qui roulent alors, peut-être, n’importe où, comme de minuscules roues qui ne trouvent plus à quoi s’accrocher, comme de toutes petites bouées dorées qui pourraient sauver quels minuscules noyés ?
Ce qui m’inquiète enfin, ce sont ces faux horizons que l’on voit nous, qui font semblant d’arrêter la mer et le ciel, là- bas, mais qui n’arrêtent rien du tout, alors qu’on ne voit pas le vrai, c’est lui qui nous voit, surgit n’importe où, et nous happe, d’un coup, comme le poisson brusquement surgi de quelles profondeurs qu’elle ignore happe la mouche.

Mais une petite chose cependant me rassure
Un peu.
C’est la presque certitude que, quelque chose, quelque part, demeure des yeux qui s’en sont allés trop loin pour que ceux qui les aimaient aient pu les accompagner

Bleus ou noirs tous aimés tous beaux
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore…

 

 

Bonne année 2020

Nous allons d’année en année comme d’ile en île,
et souvent d’un petit bond facile
nous en franchissons l’espace d’un battement de cil.

Presque rien à quitter
presque rien à sauver
soleil et lune pareillement alignés
Le même éclat des deux côtés.

Nous allons d’année en année comme de rue en rue,
aveugles emportés dans le flot ininterrompu,
passants si serrés que notre ombre a disparu.

Presque les yeux fermés
presque sans rien chercher
chacun traînant laborieusement sur le pavé
son filet plein de promesses abandonnées.

Nous allons d’année en année comme de page en page,
ignorant parfois quelques lignes, distraits, volages,
tandis que pluies et neiges tombent sur les visages,

presqu’à les effacer…

Et si pour changer, nous ne changions pas d’année cette année ?
Mais nos yeux pour la regarder, notre bouche pour l’embrasser ?
Et si nous laissions nos pieds libres de nous égarer ?

Presque sans peur…
Presque sang et larme mais bonheur…
Du temps qui passe ne gardons que la couleur…
Et mesurons les années aux seuls battements du cœur.

bonne année 2019

à chacun,
sincèrement,
JO.H

Les mers tièdes où tu ne te seras jamais baigné
La maison sous les roses que tu n’auras pas habitée
Le soleil de minuit dans le ciel enflammé jamais vu
le goût des cerise de l’enfance à jamais perdu,

oublie.

L’avion posé comme un crayon sur une page bleue
Les trains filant vers l’horizon, ratés, jamais pris,
La forêt ponctuée de ses petits cailloux sauvés
Le désert traversé où nul renard n’apparut,

oublie.

Doux baisers perdus, promesses non tenues,
Lumières à peine allumées sitôt éteintes
Bougies des ans que le temps t’a soufflées
Fenêtres grand-ouvertes sur rien, temps de chien,

oublie.

Que chaque heure maintenant te soit une aube,
ta vraie maison les bras aimés,
Tout présent parfait, divin parfum,
toute image miracle, toute parole donnée.

Toute saison si belle que le cœur en est chaviré.

Alors, joue tendrement posée sur l’oreiller,
Sois joyeux que tout s’efface
comme les petits pas courus enfant
sur le sable des plages et contre le vent.

Jo.H

 

Bonne année 2018

A chacun, chacune, bien sincèrement.

Comme les enfants
il faudra se réjouir de tout, de peu,
du vent qui joue du violon
et du parapluie bleu
qui s’envole où il veut.

Comme les enfants
il faudra que toute neige soit première
dans le ciel l’étoile
comme sur la terre, le ver,
trésors précieux, secrets, mystères.

Comme les enfants,
sous les pierres de la rivière,
il faudra trouver perles et or, diamants,
et cueillir au bout du petit doigt
Le gros bateau qui voguera sur la mer.

Comme les enfants
il faudra sourire sans raison,
aimer tout de suite de tout coeur celui dont
on ne sait rien du tout
pas même le nom.

Comme les enfants
il faudra s’élancer vers le ciel
sans avoir besoin d’ailes, confiants.
Et pour traverser la vie, le temps,
donner la main à qui vous la tend.

Tout simplement.

Comme les enfants.

bonne année 2017

Bonne année 2017 :

Jo H.

De préférence

Puisque tout commence,
ou recommence
en ce premier jour émergeant comme navire face au vent,
à la pâle obéissance
préférer l’insolence
fleur d’impatience.

Puisque tout se lève
ou se relève
sous le premier soleil rougissant comme coquelicot vermeil
Au sanglant désastre
préférer le doux astre
feu folâtre.

Puisque tout se joue
se rejoue
entre chiens et loups face à face, dévorant l’horizon,
A la glace qui fige
préférer l’eau vive
moins définitive.

Puisque le bruit court enfin
que le monde court à sa fin
au premier coin de rue s’offrant aux pas perdus
A l’arrivée à bon port
préférer perdre le nord
et son temps et la tête plus encore.

Puisque tout nous sépare, nous dépare,
ne pas s’arrêter à la gare,
au premier tournant d’un rêve trop connu.
Au réveil décevant,
préférer le rêve suivant,
et à la neige les lilas blancs.

Sont à disposition, libres de droits, les textes suivants

 

MON BEAU LAPIN !

1

On était en décembre, et malgré le froid, le roi Miraud, de bon matin, était parti chasser. Il était vêtu d’un beau costume pourpre et doré. Son page, comme d’habitude, le suivait à trois pas derrière lui, exactement. Le roi Miraud, qui avait fort mauvaise vue, avait déjà tiré trois fois : la première, sur un buisson qu’il avait pris pour un cochon, – crotte ! avait-il dit. La seconde, en l’air, vers un oiseau qu’il avait raté puisqu’une seule petite plume était retombée, – re-crotte ! s’était-il exclamé.  Et la troisième, à tout hasard, parce que crotte de crotte de crotte, il devait bien y avoir quelque chose à tirer quelque part ! Le roi commençait donc déjà à se sentir de méchante humeur. Son page craignait qu’il ne pique une belle rage, ne se roule par terre en appelant sa mère,  après il faudrait le porter, et il pesait aussi lourd qu’un sanglier.

Heureusement, surgit un lapin. Le roi Miraud, bien entendu, ne l’avait pas vu. Et par miracle, le lapin n’avait pas vu le roi non plus. Alors le page fit rapidement quatre pas, et se retrouva ainsi juste devant le roi qui se fâcha :
-Dis donc, tu te crois où, là ? Sur une autoroute à trois voies ? Tu sais que tu n’as pas le droit de dépasser le roi, tête d’anchois !
A ce bruit, le lapin aurait dû se carapater, mais comme il était un peu sourd, il n’en fit rien. Le page le désigna du doigt au roi, qui tira. Pan !
Le lapin se retourna et vit le fusil pointé sur lui. Le roi Miraud demandait : – Je l’ai eu ou crotte de crotte de crotte de crotte ?
-Heu oui, sire, je crois que vous l’avez eu, juste entre les deux oreilles ! dit le page en s’approchant du lapin à qui il chuchota :
-Fais le mort, mon pote, et arrivés au château, tu pourras te sauver. Le cuisinier cuira au dîner un civet de lapin de ferme et le roi n’y verra que du feu !
-Quoi ? dit le lapin de la forêt. Me confondre avec un civet, moi ? Assassin !
Le roi s’impatientait : – Il vient, mon beau lapin ?
Alors le lapin, sans se démonter, s’approcha du roi et pris d’une subite inspiration, s’exclama.
-Ah sire ! Je vois que vous me reconnaissez ! Eh bien oui, c’est bien moi, le Beau Lapin, Roi des forêts ! Celui dont on aime la fourrure quand part l’hiver bois et guérets… continua-t-il en chantant d’une voix de fausset.

2

Le roi Miraud fut sacrément étonné, mais de peur qu’on le prenne pour un thon de roi qui ne connaissait rien à rien, il répondit :
-Oh, oui ! Bien sûr ! Mon Beau Lapin, Roi des forêts ! Pardon ! Je ne vous avais pas reconnu !
-Evidemment ! soupira le lapin, sans décorations, ça ne se voit pas au premier coup d’œil que je suis roi… Mais, j’y pense, vous venez pour ça, sans doute ! Me décorer, n’est -ce pas !
-Heu, oui, répondit le roi, vous décorer, bien sûr, heu…avec des marrons, et des petits pois…
-Quoi ? s’exclama le Lapin, outré. Des marrons ? Des petits pois ? Vous me prenez pour qui ? Je suis le Beau Lapin, roi des Forêts, je vous rappelle ! Le minimum, c’est de me décorer brillamment, d’or et d’argent !
-Je ne vous imaginais pas comme ça, mais… bien sûr, bien sûr, émit le roi.
-Et de médailles célébrant mon courage, ma droiture ! poursuivit le lapin.
-Bien sûr, bien sûr, dit encore le roi.
-Et de grands colliers et chaînes dorées que vous me pendrez tout autour !
Le lapin, maintenant, souriait de plaisir à s’imaginer ainsi, si joliment décoré.

Pendant toute cette conversation, le page rit tellement qu’il décida de rentrer au plus vite pour ne pas faire pipi dans sa culotte. Alors il dit :
– je vais de ce pas au château, sire, demander qu’on allume un bon feu, pour recevoir votre invité.
-C’est ça, s’écria le roi, soulagé soudain ! Un bon feu, oui, pour rôtir mon Beau Lapin !
Il vit la tête du lapin changer : – vous me prenez pour une bûche ou quoi ? s’exclama l’animal.
-Bien sûr que non ! rougit le roi. Qu’on porte mon beau lapin au château, avec tous les égards qu’on lui doit ! corrigea t-il.  Illico presto.

3

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Au château, valets et servantes furent bien étonnés, mais personne ne se permit de discuter les ordres du roi qui demanda qu’on lui apporte médailles, couronnes et lauriers, colliers d’or et d’argent pour décorer dignement son Beau Lapin de la tête au pied et du pied à la tête.
Il y prit grand plaisir, et surtout, à voir son Beau Lapin s’illuminer de bonheur à chaque nouveau colifichet.
A la fin, le roi dit : – voilà, je crois qu’il ne manque rien… Etes –vous satisfait ?
-Si j’osais… soupira le lapin, si j’osais, sire, je vous demanderais bien encore quelque chose… Mais je n’ose pas…
-Bien sûr que si, faites ! l’encouragea le roi.
-Alors, lui confia le lapin, j’aimerais que vous m’accrochiez la distinction suprême… Une étoile ! Au sommet de ma tête !
-Mais oui, bien sûr ! Vous avez raison ! s’exclama le roi ! Comment n’y ai –je pas pensé moi-même ! Une étoile ! La distinction suprême !
Il n’en avait pas, mais l’orfèvre du roi en fabriqua une, brillante, étincelante, magnifique. Alors le lapin scintilla et resplendit de mille feux.
-Maintenant, grâce à vous, cela se voit ! déclara t-il. Cela se voit bien que je suis Roi des Forêts, n’est-ce pas ?
-Oh oui ! répondit le roi. Vous êtes le plus beau des hôtes de ces bois !
Et tandis que la neige se mettait à tomber doucement sur la terre, tous deux passèrent une merveilleuse nuit d’hiver, à boire, à rire, discuter entre rois richement parés.
Ils s’endormirent tous deux, dans une douce euphorie.

Quand le Père Noël passa, il se frotta les yeux en voyant le lapin décoré, se demanda si c’était bien au pied de l’animal qu’il devait déposer ses cadeaux. Mais comme rien n’indiquait le contraire, et qu’il était bigrement pressé, il disposa les cadeaux autour du lapin et repartit.
Au petit matin, le roi et le lapin virent tout cela et s’en réjouirent.
-Regardez, sire, s’exclama le lapin, on voit bien les traces du renne, dans la neige !
-De la reine, tu veux dire ! corrigea le roi. Et il constata : -celle-ci avait de bien petits pieds…Mais tu vois, elle est venue, et elle est repartie. Pas une reine ne veut rester avec moi…
-Mais c’était un renne, sire… redit le lapin.
-Ce que tu es entêté ! grogna le roi ! Ce n’est pas demain la veille que je te décorerai de la médaille de la grammaire, mon ami !
Le lapin n’insista pas davantage.  
Mais dès le lendemain, il commença de trouver bien lourd tout l’attirail, colliers et médailles, distinction suprême et tout le tralala. Il courbait l’échine sous le poids, et au bout de quelques jours, il sentit qu’il se ratatinait, qu’il allait crouler sous cette trop lourde parure. Alors, au beau matin suivant, avant que le roi ne se lève, avec l’aide du page, il se débarrassa de toutes ses décorations, et s’en retourna, tout nu et tout léger, vers la forêt et ses verts compagnons.
Quand le roi s’en aperçut, il fut un peu triste, mais le page lui dit :
-Ce n’est pas grave, sire, vous le retrouverez l’an prochain votre beau lapin, j’en suis certain.
Sur cette promesse, le roi Miraud se consola.

Et c’est depuis ce jour, en souvenir de cette histoire, qu’au 24 décembre, nous allons, chaque année, chercher dans la forêt les plus beaux…

lapins qui soient …

et qu’on les décore, de la tête au pied et du pied à la tête, merveilleusement, comme des rois !

jo hoestlandt

 

et BON NOËL A TOUS.

 

 

 

 

A ceux qui ont de la peine

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Quand je suis devant la mer
je me dis que tu as pris le large
que je peux te rejoindre, à la nage.

Quand je reviens dans ta maison
je me dis que tu as filé si vite
que tu en as oublié là, ton blouson.

Quand je suis dans ton jardin
ta bêche t’attend près du pommier,
c’est que tu n’es pas bien loin.

Quand j’ouvre ton armoire
pourquoi manque ton beau costume
le bleu et noir ?

Quand je regarde le ciel,
Je n’y vois rien de spécial.
Tu n’y es pas. Bonne nouvelle !

Je te préfère là plus près
à dormir sous les boutons d’or
le bleu des oeillets, le blanc du muguet.

Ou là, sur ma page…
quand les mots ne viennent plus
Dans ce temps suspendu…

Tu vois, j’ai laissé une grande marge
où peut revenir tout ce qu’on a perdu
un amour, un ami, le bel âge…

Qu’il n’y ait pas de pas perdu.

Avoir à voir

Avoir le coeur comme un dimanche
de noces en voiles blanches
ou de rose des vents
avoir le coeur toujours naissant

Avoir les yeux sans évidence
des larmes où les poissons dansent
et jusqu’à la fin du temps
garder toujours ses yeux d’enfant

Avoir la bouche sans la morsure
être la louve qui lèche la blessure
être fontaine, donner l’eau pure
trouver les petits cailloux qui rassurent.

Avoir en soi des mots de pluie
en robe de peine, de désastre et d’ennui
et dans un poème pour autrui
les transformer en oiseaux de paradis.

Avoir l’eau et donner le feu
aux étincelles vives comme abeilles
et à la place vide de l’ami oublieux
deviner encore le soleil, en creux.

Quand commence le poème ?

Quand commence le poème, et comment ?
Quand on a laissé toutes ses portes ouvertes
un grand courant d’air est passé par là
a tout mélangé.
les verbes actifs se font passifs, poussifs,
se démodent,
les noms s’échappent, s’oublient,
se dénomment
et tous les autres mots
syllabes et lettres
se posent, se décomposent,
n’importe où, comme pétales de roses.

Alors on voit soudain
ce qu’on n’avait jamais vu
qui était là, pourtant, depuis toujours,
depuis longtemps…
des fleurs très minces,, très nues
aux pétales lourds comme paupières fatiguées,
des hirondelles qui prennent la plume
et dessinent dans le ciel
des cercles magiques où se prennent
nos rêves les plus légers.

Alors au son des sombres galops du coeur
on s’arrache de la pesanteur
le sang fouetté comme mille chevaux
cavalant dans nos veines bleutées,
et dans l’écume salée des larmes
qu’on n’a pas versées.

Quand finit le poème ?
je n’en sais rien.
Peut-être quand le temps change ?
On devient frileux,
on ferme la porte,
la fenêtre,
les yeux…
on s’assied près de la cheminée…
Mais c’est dehors qu’est resté le feu.

Bonne année 2014

Par ce poème à partager avec qui vous voulez, je souhaite à chacun une bonne année 2014.

Avec toute mon amitié

Jo.Hoestlandt

Vous  trahis, vous perdus, vous abandonnés

Vous au cœur percé, papillons épinglés,

Vous misère, vous lassés de tout,

Vous sans demain sans présent sans hier,

Vous errant dans le brouillard blanc

Vous qui plus avancez moins y voyez clair

Vous qui tremblants

vous demandez maintenant

Où sont nos îles, où sont Où nos ailes ?

Cette année prenez  oui prenez je vous en prie

ces mots comme maison

Comme pays.

Vous qui plus rien ne dîtes

Ni le vrai ni le faux ni le mal ni le bien

Vous à la parole coupée

Vous que la stupeur rend muets

Vous piétinés déchirés enragés

Vous oiseaux fous

Qu’une épine de rose jusqu’au cœur a percé

Vous qui sans jardin, clés égarées, seuls, vous demandez

Où sont nos ils, où sont nos elles ?

Cette année prenez, oui prenez je vous en prie

ces mots comme maison

Comme pays.

Vous  accusés, vous qui tête basse

aux yeux comme portes fermées

Vous désastre par les astres déserté

vous au cœur brisé, sans rêve, vous résignés

Vous au fond de l’eau au fond du verre

Vous qui à la vie à l’envers

Vous sans amour par tous les loups dévorés

Sans soleil matin et sans manteau le soir, sans espoir,

Vous sans rivage sans bateau ni voyage

Vous désolés, désarmés, vous qui demandez

où sont nos îles, où sont nos ailes ?

Cette année prenez, oui prenez je vous en prie

ces mots comme maison

Comme pays.

C’est pour vous que j’écris.