ETAT DES LIEUX par Deborah Lévy


Je ne connaissais pas encore cet auteur et me suis fait offrir ce livre après avoir lu quelque chose sur elle, je ne sais plus où, je ne sais plus quand, mais me restait l’impression que je pouvais aimer.
Eh bien, pas déçue !
C’est impertinent et drôle, dixit la quatrième de couverture qui ne nous allèche pas pour rien, car ça l’est, effectivement.
Est-ce autobiographique ? En tout cas, on dirait bien. C’est écrit à la première personne du singulier et le mot singulier n’est pas usurpé !
Deborah Lévy, donc, ou son avatar, nous raconte sa vie d’écrivain parvenue à l’âge ( la soixantaine) où elle se retrouve seule, les enfants partis, et cherchant un lieu où atterrir. Elle a en tête une maison qu’elle rêve, augmente et embellit à mesure de ses envies, et selon ce qui lui arrive dans sa vraie vie, si tant est qu’on ait une vraie vie quand on passe la plupart de son temps à imaginer… Ce qu’elle pense, elle l’écrit, ce qu’elle fait, elle l’écrit, ça ne coïncide pas toujours, loin s’en faut. Elle fait le bilan de ce qu’elle a, de ce qu’elle n’a pas ou plus, de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle pourrait avoir ou pas, tout cela s’emmêle dans sa tête et elle ne le démêle pas pour nous, pensant, sans doute à raison, qu’on est bien toutes comme elle et que donc, on se comprendra !
Cette maison qu’elle n’a pas, elle ne la cherche pas vraiment ; elle l’imagine dans tous ses détails – mais parfois elle se ravise sur un truc ou un autre, et sur le paysage qui l’entourera et qu’elle compose aussi, petit bout par petit bout, pr petites touches, à la façon d’un tableau, ou d’un puzzle. Et en même temps, elle voyage à travers le monde, et nous embarque donc, bonnes copines, avec elle. Londres, New York, Mumbaï en Inde pour un festival littéraire, Paris – le 18ème arrondissement, Berlin… Entre chacune de ces villes, petit retour dans son cabanon londonien et auprès de son petit dernier, un petit bananier. Ses pensées, qu’elle nous fait partager, sont tout autant et en même temps réalistes, politiques, romanesques, féministes, drôles, tristes, gourmandes… On rencontre ses amis, son meilleur ami ! qu’elle ne nomme jamais qu’ainsi, tout emmêlé dans son mariage avec une femme qui ne lui dit pas qu’il la rend heureuse alors qu’il est sûr que c’est pourtant bien le cas, et qu’il trompe avec une autre puisque c’est comme ça ! Une meilleure amie, seule aussi, mais qui veut un amant pour lui tenir chaud aux pieds cet hiver point barre ! Et avec eux, ces échanges vifs et drôles, une vie impertinente, à la recherche du et des plaisirs, ce qui n’est pas si bête quand on en est là dans la vie, cette vie chaque jour inventoriée, et réinventée en conséquence de l’inventaire.
C’est le récit diablement intelligent, subtil, et vraiment très drôle d’une écrivaine de notre époque, post Virginia Woolf mais qui n’en a pas fini avec les aménagements et les travaux nécessaires à l’exercice insensé qu’est l’écriture de soi, de sa vie et de celle des autres.
C’est aussi, et c’est ce que je préfère, je crois, les méandres d’une pensée qui se cherche et bifurque sans cesse, la construction d’une maison fantôme meublée et peuplée de fantômes qu’elle convoque pour pallier aux désillusions de la vie plus réelle, qu’elle fait apparaître et disparaître comme ça, en claquant des doigts, et qu’elle révise, replace, remplace, pour que le rêve avance en même temps que la vie.

Sa description de la vie d’un écrivain à Montmartre et ailleurs – mais je peux moins en juger – n’est cependant pas la vie de n’importe quel écrivain… Elle a beau ne pas rouler sur l’or, elle ne semble pas non plus être – comme plein d’autres que je connais un peu, – sur la paille ! Elle va sans cesse au resto, s’offre de belles chaussures, du parfum, est bien logée. C’est une vie instable mais plaisante, d’écrivain qui a bien réussi. Et comme je connais très bien les endroits de Paris qu’elle décrit parfaitement, et sans les caricaturer, la lecture m’en a été d’autant plus agréable.

C’est en cours de route que je me suis aperçue qu’en lisant cet  » Etat des lieux  » qui me plaisait vraiment bien, j’avais commencé par la fin ! Deborah Levy écrit une trilogie autobiographique dont le premier volume était  » Autobiographie en mouvement » , que j’ai donc zappé.
Mais je vais me rattraper, et la rattraper si je peux, car son écriture est pleine de vitalité, et elle court drôlement vite, pour ses 60 ans !

AKIRA MIZUBAYASHI


MELODIE
Chronique d’une passion




J’ai lu dernièrement deux livres de cet auteur japonais qui est mon contemporain – il est né en 1951, soit la même année que mon petit frère – ce qui me l’a immédiatement rendu familier ! De là, peut-être, cette surprise, je n’ai eu aucun mal à retenir son nom, ce qui m’a réjouie comme une preuve que ma vieille cervelle pouvait encore contenir des informations pas si évidentes !
Et je suis rentrée de plein pied dans son oeuvre sur la promesse d’un titre musical et tendre : « Mélodie, chronique d’une passion » En couverture de ce folio, la photo d’un superbe golden retriever beige, son regard noir et d’une infinie douceur tourné vers vous mais qui regarde quelqu’un d’autre que vous, quelqu’un qui se tiendrait peut-être juste à côté de vous comme une ombre – amie, peut-être le maître de ce chien, l’auteur du livre. De sorte qu’avant même de lire l’histoire de Mélodie, vous vous sentez comme le compagnon d’Akira Mizubayashi, prêt à partir en promenade avec lui et sa chienne Mélodie, sur le chemin de leur vie. C’est une très belle photo de couverture
Mélodie a été achetée, un été, pour la fille adolescente de l’écrivain – elle porte le beau nom double de Julia-Madoka, qui en rêvait depuis très longtemps. Et tout au long de ce livre, l’auteur va nous raconter leur vie à tous les quatre, lui, sa femme, leur fille et Mélodie. Le livre commence par la fin, la fin de la vie de Mélodie après 12 ans de vie commune et d’amitié ; les mots vont à la fois remonter le temps, la faire renaître et revivre, et devenir son tombeau. Un tombeau transparent, où on la verra éternellement, un monument de verre et de mots.
Mélodie est l’histoire d’un amour inconditionnel, et partagé.
Mélodie est l’histoire d’une vie entièrement dévouée à prendre soin et aimer.
Mélodie est un hommage à cette  » vraie bonté de l’homme qui ne peut se manifester en toute pureté et toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force » ( Milan Kundera )
La vie, le bonheur ou le malheur de vivre d’un animal domestique dépend entièrement de son maître. Il est à sa merci. Akira Mizubayashi va tout autant se dévouer à Mélodie qu’elle se dévouera à lui. Il va tout autant chercher à la comprendre, à lui rendre la vie aussi belle et heureuse, qu’elle va s’appliquer à le faire pour eux et pou lui. Mélodie est membre à part entière de la famille et ils vont partager avec elle un langage que le coeur et les rituels inventera et qui leur appartiendra en propre.
Akira Mizubayashi est d’origine japonaise, mais il a décidé, très jeune, que la langue française serait sa vraie maison, et il y est parvenu. Il aime aussi passionnément la musique – d’où ce nom de Mélodie – a le souci de la minutie, et de dire à la perfection les plus petites choses, les nuances et les couleurs, le rythme, la tonalité, tout ce qui fut partagé tout au long de ces années de vie. Il y met toute sa sincérité, pour tenter d’être à la hauteur de l’amour pur et inaltérable qui lui fut donné par Mélodie. Il ne doit pas plus tricher en racontant, qu’un chien – ou tout autre animal que vous accueillez dans votre famille sans doute – ne triche en vous aimant. Et c’est comme en musique, ou, en faire trop, altère et défigure… la mélodie.
Mélodie partage la vedette avec la musique, passion de Mitsubayashi – pour celle de Mozart en particulier et un chapitre porte le titre Mozartien, bouleversant :  » que je t’oublie ? – N’aie crainte, toi que j’aime. »
Pas plus qu’Akira Mizubayashi le lecteur n’oubliera Mélodie.
Bref, c’est un très beau livre… nom d’un chien !

UNE LANGUE VENUE D’AILLEURS
Akira Mizubayashi



Conquise par son écriture et dans la foulée, j’ai lu de ce même formidable écrivain  » Une langue venue d’ailleurs  » toujours en Folio. Le récit de sa « conversion  » décidée au français.
En quatrième de couverture :
 » Le jour où je me suis emparé de la langue française, j’ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. Ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine. J’ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé… Mais justement, c’est de ce lieu, ou plutôt de ce non-lieu que j’exprime tout mon amour du français, tout mon attachement au japonais.
Je suis étranger ici et là et je le demeure. »
Il s’agit du récit passionnant de l’enfance et de la jeunesse de l’auteur, japonaise d’abord, de la sensation qu’il lui fallait sortir de la gangue du japonais que lui avait imposé le lieu de sa naissance et dont il ne voulait pas rester prisonnier. Très tôt, grâce à son père, professeur très désireux de s’instruire toujours plus et d’ouvrir portes et fenêtres sur la culture ( musicale en particulier ) à ses enfants, Akira va se familiariser avec la langue française qu’il va écouter des jours et des heures durant, sur un petit magnétophone à cassettes, comme on écoute de la musique, avec la même ferveur, le même bonheur. C’est sa musique à lui tandis que son frère apprend le violon et manifeste en musique un tel talent que leur père sacrifie son sommeil pour que l’enfant prenne chaque sommeil un cours de musique à Tokyo, voyage qui nécessite de partir à l’aube et de faire 14 heures de train !
Alors, quand je constate le souci constant d’Akira Mizubayashi de travailler encore et encore sa musique à lui, des phrases et des mots qui remplissent les lignes et les pages comme les notes de musique sur leurs portées que son frère travaillait tout aussi intensément, je me dis que tout cela vient de ce père, éducateur exigeant et aimant. Ainsi ne s’est-il pas reconstruit par le français en opposition et contre le japonais et sa famille, mais plutôt pour s’augmenter mentalement, acquérir, eu fil du temps et de la vie, une autre et nouvelle agilité, se dépasser et ses propres limites d’origine, et familiales, exactement comme l’avait fait son père en allant, de nuit et après des journées harassantes, prendre des cours et étudier, encore et encore.
Notre auteur, intelligent et travailleur, choisira d’étudier le français dès le lycée, et, ayant rapidement acquis la conviction qu’apprendre le français serait le grand projet qui lui prendrait TOUTE SA VIE, en vue de cette nouvelle naissance à lui-même, il obtiendra une première bourse pour venir suivre des cours à Montpellier ( dont il prendra un peu l’accent ) Il raconte avec humour ses débuts en France, ses douloureuses bévues, son dépaysement – il rédige ses devoirs au crayon à papier ce qui lui permet d’effacer sans ni raturer ni cochonner sa copie mais surprend ses condisciples et ses professeurs – et rend hommage à tous les enseignants qui l’ont formé, l’ont construit dans cette nouvelle langue et aux auteurs français auxquels il doit beaucoup, voire tout : comme Rousseau. Il suivra, sur Rousseau, le cours de Jean Starobinsky, et pour avoir étudié à la Sorbonne à la même époque qu’Akira, j’ai retrouvé en ces pages, le cours suivi, et l’admiration que nous avions alors pour l’étude qu’il faisait de Rousseau dans  » La transparence et l’obstacle ». ( Je garde encore, précieusement comme une relique ! une dissertation sur « le rêve de bonheur dans la Nouvelle Héloïse  » à laquelle mon professeur avait attribué la mirobolante note de 17 ! et un commentaire très élogieux. Elle est dans un tiroir à la cave, et quand je tombe dessus, tout me revient de mes « rêveries de promeneuse solitaire » ! au quartier latin de l’époque, de l’amphi Richelieu à la Sorbonne, du printemps au jardin du Luxembourg, du resto U à 1fr40, et puis de mai 68, des slogans qui fleurissaient sur les murs etc etc… Bref, ce chapitre est pour moi une véritable madeleine…)
Mizubayashi fut ensuite admis à l’école normale de la rue d’Ulm, passa l’agrégation en français, suivit le cours de Roland Barthes au collège de France, fit un cursus magnifique, un sans faute. Il rend bel hommage à tous les illustres ou moins illustres professeurs qui l’ont guidé dans sa découverte d’une autre façon, occidentale, de dire, de lire et de penser, épousera une française, sa belle est prénommée Michèle ! – et bien sûr, tout de suite, on a à l’oreille la chanson des Beatles ! et ils auront une petite fille Julia- Madoka que j’ai déjà citée puisqu’elle est à l’origine de l’adoption de la chienne Mélodie et du récit qui s’ensuivit.
Akira Mizubayashi, ni japonais ni français mais non perdu pour autant puisqu’il habite avec amour ces deux langues, la choisie et la non choisie, est un écrivain qui dit se sentir toujours un peu décalé et se trouver bien dans ce perpétuel décalage.
Après lecture de ces deux livres, à la belle écriture travaillée mot à mot, phrase à phrase comme un compositeur travaille le son sur sa partition, je peux affirmer que le lecteur aussi se trouve bien dans cet entre deux-là, auprès de lui et non loin de Mélodie avec laquelle il pouvait bien parler n’importe quelle langue pourvu qu’avant de passer par la bouche, elle soit passée par le coeur.

Le musée des redditions sans condition par Dubravka Ugresic.

Pardon pour les accents qui manquent sur le nom de cette auteur, et que je ne sais comment obtenir sur mon clavier ; un petit v au-dessus du s et un accent aigu au-dessus du c !

Dubravka Ugresic est croate ( l’on me signale en quatrième de couverture qu’elle y est un écrivain majeur ! ) mais je n’avais ni entendu par ni rien lu d’elle. Ce livre en fut une belle occasion et je l’ai beaucoup aimé.
« Le Musée des redditions sans conditions  » est aussi une histoire d’exil – comme  » Les déracinés » dans mon article précédent. Il faut croire que mon petit exil volontaire estival en Charentes maritimes m’a inspiré l’envie de lire des récits d’exils plus radicaux, plus nostalgiques… A qui et à quoi avais-je, en fait, envie de dire adieu, c’est une autre histoire…
Dans ce livre très hétéroclite ( on s’y perd un peu mais ce n’est ni grave ni désagréable ) on passe d’une époque à l’autre, d’une femme à une autre – la mère et la fille- de Zagreb à Berlin en passant par Belgrade. On traverse plusieurs époques et toute l’ex Yougoslavie. Comme si on ouvrait et refermait sans cesse des valises, vrais départs, errances, détours, faux retours, souvenirs emmêlés. On perd la notion du temps qui passe, les liens se font et se défont, le souvenir se perd, se retrouve, on s’interpelle en une langue, en une autre, une montagne d’anecdotes, de souvenirs et on ne fait pas le tri. Il faut tout sauver.
C’est aussi un texte sur la force des femmes, sur leur désir toujours insatisfait de trouver le bon chemin, le meilleur chemin qui va de ceux qu’on aime à soi, et vice versa. Ce sont les fils secrets qui relient mères et filles, amies, qui les FONT mères et filles, amies, et le temps passant, la mémoire élastique de ce qui les relia ( livres, films, maisons, repas, visites, promenades, amours, tous ces passages qui sont aussi des frontières ).
C’est un livre de bric et de broc, souvent très drôle, inventif dans sa forme comme dans son contenu que l’auteur compare d’ailleurs à ce qu’en 1961, on trouva dans le ventre de Roland ! L’éléphant de mer du zoo de Berlin qui venait de mourir, et donc l’estomac était un vrai inventaire à la Prévert !
Malgré son caractère protéiforme, le texte sonne toujours juste et il est donc remarquablement traduit.
Et puis, j’ai aimé qu’au coeur de ce vertige provoqué par la longue chute dans le temps qui passe, on se raccroche à la tendresse et à la compassion qui l’accompagnent : tendresse et compassion pour ceux qui aiment, ceux qui ne sont pas aimés, la jeunesse, la vieillesse, ceux qui se sentent seuls, ceux que leurs souvenirs attristent, ceux qui pensent trop, ceux qui ont peur, ceux qui lâchent tout…
On est tous des exilés, des rescapés, on cherche tous la veilleuse, la merveilleuse petite lumière d’espoir dans le noir.
C’est un livre où les regrets vous tombent dessus tout doucement, comme tomberait, à l’automne, une tardive et douce pluie de printemps.

LES DERACINES par Catherine Bardon

J’ai beaucoup lu, ces derniers mois, mais peu écrit sur ces lectures. Je vais essayer de rattraper un peu ce retard pour ceux que mes choix et ce que je peux en dire intéressent.
Un de ces livres  » Les déracinés » écrit par Catherine Bardon, devrait plaire à un grand nombre d’entre vous. Il est paru en format poche … et plus de 750 pages ! Mais pas d’affolement : on le lit comme un feuilleton, le début d’une saga, on tourne les pages sans s’arrêter, on ne peut quitter ces personnages attachants, ni leur histoire si romanesque.
Je ne le savais pas, mais un premier kibboutz est né en République Dominicaine, en 1940 ! Peuplé d’émigrants juifs allemands, autrichiens, tombés là par hasard après un long et périlleux voyage, et s’être faits refouler par les Etats Unis où ils désiraient se réfugier, loin de la terrifiante barbarie nazie qui régnait dans leur pays d’origine. C’était une destination par défaut, mais ils y furent généreusement accueillis, et ces pionniers tombèrent rapidement amoureux de ce magnifique pays tropical, luxuriant, hédoniste et gai. ILs s’ installèrent dans un endroit dénommé Sosùa et tous ensemble, courageusement rebâtirent leurs vies sur ce nouveau rivage, et sans jamais oublier leurs racines, sur ce nouveau continent, surmontèrent la tourmente dans laquelle l’Histoire les avait entraînés, et construisirent énergiquement la suite de leur histoire, apaisée.
L’auteur, Catherine Bardon, se dit amoureuse de la république dominicaine qu’elle a beaucoup parcourue en voyageuse et photographe. Ce livre est à la fois un roman et un récit très inspiré de personnes et faits réels, et bien sûr, des sombres évènements historiques de cette époque. Elle en donne à la fin, un sommaire très précis. Les personnages, inventés, sont généreux et nous emmènent avec eux comme des compagnons de route ; ils sont sympathiques, pleins d’élan, nous font partager leurs difficultés d’intellectuels à devenir constructeurs et paysans, mais aussi ce qu’il y a d’exaltant à tout repartir de zéro, à tout recommencer – comme l’espéraient de tout coeur et de toute leur âme, ceux qu’ils ont dû laisser agoniser dans la tourmente européenne.
On y suit surtout la vie d’un jeune couple, celui formé par Almah et Wilhem, sur un bonne moitié du livre, ils sont encore à Vienne, cette ville éclatante d’art et de culture où ils adorent vivre, d’abord heureux, amoureux, jeunes mariés d’un milieu très favorisé, et puis le temps y devient affreusement lourd, oppressant, mortifère, ils ne s’y résignent pas, s’y débattent, jusqu’à l’inévitable rupture et la fuite. On les suit dans leur interminable voyage, on partage leur immense fatigue, leur affreux chagrin, et puis, bientôt, la nouvelle énergie, sublime, qui naît de ce nouveau pays composé d’une variété de plantes, de couleurs, de douceurs, de beautés infinies dont, unis, rassemblés par la même misère, ils vont nourrir leurs pauvres corps et coeurs fracassés.
Jusqu’à ce qu’ils redeviennent, – et c’est là, je trouve la belle et forte idée de ce livre – au fil du temps et des années qui passent, finalement, des personnes très ordinaires…

C’est un livre parfait pour se dépayser, découvrir cette curieuse histoire, méconnue, de cette colonie juive qui s’est inventée là où personne ne l’attendait, et puiser dans cette histoire un peu de cette force et de cette énergie dont tous les protagonistes font preuve en des temps où l’adversité se montrait encore bien plus inventive qu’à présent…

Cerise sur le gâteau, en milieu de parcours, nous avons le plaisir de contempler les photos des évènements et des lieux et des gens, à cette époque et puis maintenant, les vestiges du récit. Une sorte de visite archéologique de l’endroit et de la vie de ceux qui l’animèrent.

Je lis que ce volume, qui se termine sur un extrait du journal de Ruth, la fille du couple mythique d’Almah et Wilhem, a eu une suite, où l’on peut la retrouver, et c’est la promesse d’un nouveau bonheur de lecture ! Cette suite s’appelle « l’Américaine » !

LA PEAU DES PÊCHES

 »
 » La peau des pêches » est le joli titre, très frais, très imagé, d’un récit paru chez Stock, d’une jeune femme qui se nomme Salomé Berlioux.
Autant le dire tout de suite, je connais Salomé. Depuis très longtemps. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, c’était au fin fond de la Nièvre, dans l’école primaire d’un tout petit village qui m’avait invitée à venir parler de mon travail d’écrivain – jeunesse aux enfants des Cours Moyens. Il y a… une vingtaine d’années.
Cette journée, ni elle ni moi ne l’avons jamais oubliée. Du haut de ses dix ans, Salomé souhaitait déjà devenir écrivain, et, le regard plein d’espoir, m’avait demandé si cela était vraiment possible, ça… quand on habitait là où elle habitait, où il y avait nettement plus de canards et de lapins que d’écrivains… Cela l’était, bien sûr, puisque je venais, comme elle, d’un petit village perdu, moi aussi, et je le lui avais dit. Elle l’avait entendu comme une heureuse prédiction, dont plus tard, chose rare qui prouve sa générosité, elle a tenu à me rendre compte, et à m’en remercier.
Salomé est donc l’un de mes plus jolis souvenirs, une preuve que ces voyages, exaltants, éreintants, que les auteurs – jeunesse entreprennent à travers toute la France et dont personne ne parle jamais, allant d’école de campagne en collège de ZEP, ou d’établissement encagé au milieu des tours d’immeubles en établissement de prestige dans les beaux quartiers, peuvent porter, emporter, enfants et auteurs, vers de très belles contrées. Changer des vies. La leur, et celle de l’auteur aussi ( voir le livre «  Petite » que j’ai rédigé pour les éditions du Pourquoi pas?)

Depuis, Salomé Berlioux a accompli de beaux et forts projets de rapprochement entre ceux qui sont loin de tout, et ceux qui pourraient leur consacrer un peu de temps et d’attention, et les aider à concevoir pour eux comme ce le fut pour elle, une autre vie, quasi inimaginable mais cependant possible.
Salomé est une rêveuse concrète. Partageuse, volontaire. Elle veut voir aboutir ce qu’elle rêve, et aider les autres à aboutir de même.
Elle garde ces qualités -là, dans le récit de  » La peau des pêches », texte personnel, qu’elle mène vaillamment jusqu’au bout. Récit difficile de la lutte que son couple mène depuis quatre ans pour avoir, ensemble, un enfant, alors qu’une grosse difficulté, devenant, au fil du temps, une sorte de  » malédiction  » est tombée sur leur grand amour : chacun d’eux peut parfaitement faire un enfant, mais pas avec l’autre. Ils sont incompatibles.
Salomé, en jeune femme moderne, croit en la médecine moderne, en sa science qui peut tout, ou presque, et pas en la malédiction qui n’existe que dans les contes.
Et cependant, malgré tous les efforts conjoints de toutes les techniques les plus sophistiquées et de la force, l’énergie qu’elle met au service de cette médecine de pointe, les échecs s’enchaînent, de plus en plus invraisemblables, à un tel rythme, que cette jeune femme à qui, jusqu’ici, rien n’a durablement résisté tant elle s’implique jusqu’à la moëlle en tout ce qu’elle entreprend, en vient, malgré elle, à douter que les malédictions n’existent vraiment que dans les contes…

Ce récit contient aussi, naturellement, mille autres aspects beaucoup plus techniques, pratiques, et sera un témoignage précieux pour ces milliers de couples ordinaires confrontés comme le sien à l’extraordinaire. Ils y trouveront des mots choisis avec soin, qui feront écho à leur propre chemin de croix, d’espoir et de renoncements, de révolte et d’acceptation.

Mais pour ma part, auteur-jeunesse habituée des contes et des récits initiatiques, ce qui m’a le plus émue, ébranlée, c’est cette ligne fluide entre la réalité de la vie, et ce qui, quand elle devient incompréhensible, insaisissable, invraisemblable, la transforme en une somme d’apparences qui semblent cacher quelque chose, mais quoi ?
L’ombre qui s’étend, peu à peu envahit tout. A en devenir fou.
Et ruinée, détruite, brûlée, malgré tout continuer de marcher et d’agir sur la scène de la vie, comme si de rien n’était, comme une actrice continue à jouer le rôle qu’elle a appris.
Salomé l’évoque, brièvement : Pourquoi ce malheur – là ? Pourquoi nous ? Qu’avons-nous fait ?
L’auteur que je suis traduit : quelle fée ont-ils oublié d’inviter, de fêter, pour que le malheur plane ainsi sur leur amour ?
Alors oui, toutes les bonnes âmes essaient de proposer des choses concrètes : changer encore de médecin, de méthode, de pays, de partenaire ! adopter, ou  » ne plus manger la peau des pêches » ! et la généreuse Salomé tente de ne pas leur en vouloir de ces dérisoires essais de solution ou de consolation.
Mais elle est allée si loin, la petite fille… Si loin d’eux, de nous, de tout… Dans l’infinie forêt aux sortilèges où ceux qui veulent l’aider ne lui font plus que du mal… Où aimer devient une souffrance de plus…
Si loin…
Nos mots s’évaporent, autour d’elle, pets de lapins !
Alors elle aligne ses propres mots comme de tout petits cailloux pour tenter de nous dire, et de réaliser, par où elle est passée dans la forêt. Non qu’elle veuille en sortir, puisque tout ce qu’elle doit affronter, accepter, transformer, s’y trouve. D’ailleurs, comme dans les contes, son temps n’est plus le même que le nôtre, s’étire comme la montre molle, ne se compte plus en heures et minutes.
Non plus pour s’alléger les poches ou le coeur… Rien ne console d’un enfant cent fois perdu.
Ecrit-elle ce récit pour guider les autres ? Qu’ils suivent son chemin ? Non. Chacun a le sien.
….Attirer les oiseaux, comme avec la mie de pain des contes ? Oui, cela, peut-être… La petite fille de la campagne n’est pas si loin, qui jetait les cailloux dans l’eau, vers le ciel, n’importe où… juste parce que le mouvement est joli, et sans doute donnait du pain aux canards du coin coin.
Mais elle le fait plus sûrement parce qu’elle sait, depuis qu’elle a dix ans, que c’est ainsi, mot après mot, vaille que vaille, qu’un écrivain construit son chemin de vie.
Ni en dessous de la réalité, ni au-dessus… En parallèle. Et il tente, comme il peut, de cheminer entre les deux, croyant tremper sa plume dans la réalité sans voir qu’au bout, parfois, un bout de ciel, ou de nuage s’est invité.
Malédiction ? Bénédiction ?
On ne choisit pas.
C’est selon.




Les villes de papier



 » Les villes de papier » est le très beau titre de l’essai de Dominique Fortier, paru chez Grasset, qui a, cette année, remporté le prix Essai Renaudot.

Aparté : Le saviez-vous ? Moi pas.
Pour la première fois, et pour vous ! – je suis allée chercher qui, au fait, était Renaudot ; et l’ami Robert- le bien utile et le bien-aimé, m’a aussitôt aimablement renseignée : il s’appelait Théophraste, avant d’avoir seulement un nom de prix décerné, et vécut de 1586 à 1653 – ce qui n’est pas mal pour l’époque, compte tenu des épidémies – la peste dura plus de 10 ans ! et des disettes et famines. Au passage dans le tableau ci-dessous, on peut voir qu’il y eut aussi des hivers glacials au point de geler le vin d’église !! des inondations de printemps et des canicules, le tout n’empêchant nullement la peste de se promener et d’assassiner.

Epidémies et famines en France (free.fr)

Ce Renaudot fut médecin, secrétaire du roi, commissaire général des pauvres – là, il eut grandement à faire ! Soutenu par Richelieu, il fonda dispensaire et une sorte de première Agence pour l’Emploi  » le bureau d’Adresses » – Il fut aussi journaliste en un temps où ni la radio ni la télé, ni YouTruc n’existaient même embryonnaires ( il créa la Gazette de France, journal de très grande qualité, et prit la direction du Mercure de France)
Mais ce qui me botte le plus est son doux prénom de Théophraste, totalement désuet et oublié à ce jour, et pourtant nombre de journalistes et d’intellectuels d’aujourd’hui, (et je ne parle même pas des hommes politiques) pourraient s’en draper, car ce prénom vient du grec Théophrastos qui signifiait, tenez-vous bien… le divin parleur ! Ce que fut sans doute Théophraste mais pas seulement et loin de là, comme l’atteste son impressionnante biographie.
Et entre parenthèses encore, si l’on pouvait se souvenir tout autant et même davantage de son action envers les très pauvres, les très malades, les très défavorisés, que de celle en faveur des lettres, j’y verrais une raison encore plus belle que ce prix de célébrer le bienveillant Théophraste…

Aparté terminée, revenons- en à ces  » Villes de papier » annoncées.
Et d’abord, quel magnifique titre ! Combien de «  Villes de papier », habitons-nous, nous, voyageurs immobiles, avalant les pages comme d’autres les kilomètres, visiteurs insatiables de toutes ces cités où nous ne mettrons jamais les pieds mais que nos yeux ont dévorées.
Je le disais, dans un autre article, j’ai connu Séville et l’Andalousie bien avant d’aller m’y promener, dans mes livres  » rouge et or » lus et relus tant de fois  » L’éventail de Séville » et  » la calèche du bonheur » .
Nous sommes des milliers de voyageurs sans horaire à nous être rendus à Saragosse pour y trouver un manuscrit, à errer à Dresde avec « la femme sauvage », à tenter d « oublier Palerme » avec Edmonde, à vouloir quitter Yvetot avec Annie Ernaux, à habiter avec les dix frères et soeurs d’Alain Rémond à Trans à côté du boucher, à errer dans  » le cimetière de Prague » avec Umberto, à dire « Adieu à Berlin » avec Isherwood et bonjour à Istanbul avec Orhan Pamuk, à aimer terriblement le Budapest dévasté de Sandor Maraï, à bien injustement laisser tomber Dublin à cause de James Joyce, et à espérer que Paris redevienne une fête avec Hemingway…
Vous aurez d’autres listes, bien sûr. ( exercice de mémoire et d’écriture bienvenus à tout âge…)
Ici, dans ce livre qui nous intéresse, Dominique Fortier rêve, et nous raconte, la vie d’Emily Dickinson, dont je vous ai déjà parlé dans  » en mai, vivons confinés dans un brin de muguet »( carnet d’humeur)
Je ne reviendrai donc pas sur Emily, dont on sait si peu, une petite souris qui se nourrissait de mots et offrait ses poésies comme autant de précieux mets. Sa vie nous est ici racontée très joliment, très modestement, sur un ton que sans doute la poétesse eût apprécié – si elle avait un jour eut cette envie étrange que l’on parle d’elle, ce qui n’était pas le cas. ( Dieu, qu’elle eût détesté notre époque, la sauvage Emily…)
Cet essai nous fait découvrir « le lieux d’Emily » ceux où elle vécut cette existence étrange, semant ses poèmes comme autant de petits cailloux du Petit Poucet, non pour retrouver sa maison qu’elle ne quitta que brièvement, mais pour ne pas se perdre, elle, et tout ce qui, infime, autour d’elle, était elle aussi, infiniment elle. Jusqu’à la plus petite chose, et même la plus petite ombre de la plus petite chose, doux envers, transparent, de sa lumière de petite chose.
Emily habita le monde sans rien vouloir en posséder, comme le rayon de soleil habite une pièce, un nuage le ciel, une goutte d’eau la fleur où elle est tombée.
L’extrême vigilance d’Emily.
Et la douce patience de Dominique Fortier qui prend garde de ne rien déchirer du voile de papier et de mots dont Emily s’est revêtue toute sa vie, à travers lequel elle se laisse un peu approcher, par fulgurances, avant de disparaître dans un présent tellement immobile qu’il est déjà l’éternité.

Contrairement au large mouvement des femmes d’aujourd’hui, Emily ne s’empara pas de sa liberté à grands coups d’éclats, n’eut aucun besoin de la revendiquer, de la proclamer ; elle aurait eu tout ce tapage en horreur, vraisemblablement, se serait encore plus profondément retirée au fin fond de sa chambre regardant, par la fenêtre, jouer et danser les enfants, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les papillons, aussi libre qu’eux puisque rien ne l’en séparait vrai / ment.

Derrière ce tout petit écran qui n’est qu’un écran, c’est à dire une surface, une cloison, qui s’interpose entre nous et le rayonnement du monde, retrouverez-vous, la ville de papier où vous serez ou seriez heureux d’avoir vécu ? Désireux d’habiter demain ?
D’y passer vos derniers jours, vos dernières heures, d’y fermer les yeux pour toujours…
A la fois si nombreux et si seul…
Libre.

ORDESA par Manuel Vilas


Peut-être, contrairement à moi, connaissez-vous déjà ce récit de Manuel Vilas, écrivain espagnol qui vient de publier un second livre,  » Alegria », une sorte de suite à « Ordesa » que la critique semble tout autant encenser que le premier cité.
J’aime par-dessus tout, je l’ai déjà dit, les histoires de vies ordinaires que l’écriture porte. Je dis  » porte » à dessein, car il ne s’agit ni de transformer, romantiser, transfigurer, seulement oui, porter, soutenir pour que cette maison-vie qu’on a habitée ne s’effondre pas en ruines. La porter, et nous l’apporter, miniaturisée entre les pages qu’on tourne, délicatement car les murs en sont fragiles.
Manuel Vilas porte les siens au creux de ses bras, les endroits où la vie a été vécue, les choses qui ont servi à vivre la vie qui a été vécue. La vérité de chacun sous les mots, sous les déguisements, sous les masques de la comédie que chacun joue et qu’il appelle sa vie.
Nous habitons un monde, un pays, une ville, un appartement ou une maison, une pièce, un endroit plus particulièrement, nous habitons une histoire commencée bien avant nous, qui ne se terminera pas avec la fin de notre vie, nous habitons le corps et le coeur de ceux que nous aimons, nous habitons nos pensées et nos rêves, notre désir, nos peines. Et nous voyageons dans le temps avec tout ce barda ! parfois légèrement, parfois pesamment, à l’aide de certains carburants quand nous n’en pouvons plus.

Manuel Vilas parle de tout dans  » Ordesa », pas seulement de ses parents, bien qu’ils en soient les merveilleux fantômes à retrouver pour revivre, dans ce mémorial de pages, la beauté des jours enfuis.
A les évoquer, dans cette recherche des temps perdus et retrouvés, il n’éprouve ni bonheur, ni consolation, des regrets, une sorte de crainte, aussi, de se tromper, ce qui serait les tromper. Il passe dun court chapitre d’une page ou deux à l’autre, une image en évoquant une autre, un endroit présent le ramenant à un endroit passé ou l’inverse, chaque entrée de chapitre est une porte entr’ouverte qu’il pousse, le coeur souvent chaviré par les souvenirs qui tombent comme des livres dérangés sur les étagères de la mémoire.
Ses souvenirs intimes sont aussi ceux de milliers d’autres espagnols de son âge, ses archives, leurs archives, le soleil et la lumière qui éclairèrent ses jours, les nuits qui assombrirent sa vie, éclairèrent et assombrirent toutes les vies, dès lors, sa famille devient forcément un peu la nôtre, si tant est que nous ayons été, comme lui, ni très pauvre ni riche, que nous ayons eu, comme lui, des parents qui s’aimaient et nous aimaient, que nous ayons vécu à peu près à la même époque, soyons partis en vacances en voiture vers le lieu promis du bonheur qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler Ordesa…

Tout est simplement dit, écrit, raconté, en phrases brèves, un peu comme on parle de tout et de rien chez le coiffeur, ou au petit déjeuner avec la famille où chacun apparaît à son tour, décoiffé, étonné, blagueur, décalé, et que le monde qui s’est éteint pendant la nuit renaît autour de la table, du pain, et du café versé dans la tasse de chacun, trop chaud, ou pas assez, et passe-moi une tartine s’il te plaît, il y a une guêpe dans la confiture, le chauffe -eau marche mal, et pourquoi vous avez mouillé toutes les serviettes ?

Et sinon, qu’est-ce que penserait Maria Callas de la situation actuelle ? Qu’en disait Bach, déjà ? Est-ce que vous saviez que Verdi était le roi des cannellonis ?
Mais quand, enfin, passeront les enfants, Brahms et Vivaldi ?
Je vous laisse sur cette merveilleuse fantaisie de l’écrivain qui a rebaptisé tout un chacun du nom d’un musicien dont les airs s’accordent bien à la personne évoquée. La musique parlant directement le langage du coeur, nous ne pouvons alors qu’entrer dans sa famille, dans sa maison, dans son pays et aimer ceux qu’il a aimés.

Roman de Jo Witek : J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle

Et cette question que je me pose : qu’est-ce qu’une héroïne ?

« J’ai quatorze ans et ce n’est pas une bonne nouvelle », est le titre du dernier roman de Jo Witek, paru aux éditions Actes Sud junior, roman pour adolescents.
Le personnage principal de cette histoire, c’est Efi, la fille qui vient d’avoir 14 ans.
Et peu de personnages, dans les histoires comme dans la vie, méritent plus qu’elle le titre d’héroïne.
Si on consulte l’ami Robert, « une héroïne est une femme de grand courage, qui, par sa conduite en des circonstances exceptionnelles, fait preuve d’une force d’âme au-dessus du commun »
On nous cite quelques saintes : Sainte Blandine, vierge et martyre, qui, dans mon souvenir, fut sacrifiée aux lions ( qui l’épargnèrent, ce qui fut considéré comme un miracle… sauf s’ils avaient déjà mangé avant, ou qu’elle n’était guère appétissante, allez savoir) Jeanne d’Arc, petite bergère normande qui eut le culot de prendre le commandement d’une armée pour délivrer la France des Anglais, et faite prisonnière, jugée hérétique, à l’abjuration qui l’eût peut-être sauvée, préféra le châtiment de se faire brûler à Rouen. ( J’ai par ailleurs, l’étonnement de voir citée là, dans le Robert, une figure beaucoup plus récente et qui m’est un peu plus familière car c’est la grand-mère de l’un de nos meilleurs amis : celle de Louise de Bettignies, qui travailla pour les services secrets britanniques pendant la première guerre mondiale et, capturée, mourut en captivité sans avoir livré ses secrets.)
On sera d’accord pour reconnaître que tout cela, spectaculaire, n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins d’une jolie fille de tout juste 14 ans que son oncle Baba ramène chez elle en mobylette ( les héroïnes d’aujourd’hui ont les montures qu’elles peuvent ) pour des vacances bien méritées après une année de collège où elle s’est montrée très bonne élève. Est-elle, alors, de cette seconde catégorie d’héroïne, moins glorieuse, personnage principal d’un roman, d’un film, une petite Cosette un peu grandie et que Jean Valjean n’aurait pas trouvée, une mademoiselle Bovary avant la pharmacie, une ombre choisie parmi les ombres, préférée, à laquelle l’artiste va donner chair et consistance, que son talent de conteur (euse) aura sortie du néant et nous fera aimer ?
Jo Witek, comme son héroïne, sait garder ses secrets : on ne sait pas qui est Efi, dans quel pays elle habite, il y a peut-être une plaine, une rivière, un peu de brousse, des villages, en tout cas une chèvre qui s’appelle Petite Fleur, on sait seulement que sa famille est pauvre, sa mère très peu instruite trime comme une forcenée pour nourrir la marmaille, son père menuisier est vite colérique, a la main leste sur ses enfants et peut-être aussi sur sa femme, et qu’elle, Efi, est heureuse de se cultiver au collège de la ville, adore lire, pense à devenir un jour ingénieure et aider son pays à se développer…
Mais  » elle a 14 ans, et ce n’est pas ( pour elle) une bonne nouvelle ». Car elle va devoir se marier. C’est décidé par les deux familles concernées, et il est hors de question qu’elle soit en quoi que ce soit consultée : elle est la propriété de sa famille, et va, selon la coutume, être offerte, joli cadeau à un homme âgé, mais assez riche et cultivé pour que les parents d’Efi soient assurés qu’il est, pour Efi, le plus agréable parti qui soit, et lui, le futur mari, ravi de cette aubaine de chair fraîche à dévorer.
Efi, instruite, sait qu’ailleurs, le sort des filles peut être très différent, glorieux, et elle y aspire de tout son coeur, de tout son corps, de toute son âme.
Se sauver, c’est sauver son corps, sa peau, sauver son coeur, sauver son âme. Sauver ses soeurs d’infortune aussi, en devenant celle par qui rêver l’impossible n’est plus rêver, mais projeter.
Sa fuite ? Il faut la lire, haleter avec elle, penser à ce superbe récit de « Girl » d’Edna O’Brien, dont Efi est soeur comme elle l’est de milliers d’autres qui n’ont pas d’autre nom que ce générique de  » girl », synonyme de marchandise dont les hommes, solidaires et ligués, ont toujours pu disposer à leur gré, girls esclaves dès la naissance, promises aux travaux forcés.
Comme dans les contes, comme dans la vie parfois aussi mais plus rarement, Efi trouvera de l’aide en une personne dont elle n’attendait plus rien. Cela ne lui évitera pas le malheur, mais lui donnera de l’espoir, assez d’espoir pour être une héroïne dont la fin ne clôturera pas le récit de vie.
Espoir alors partagé par les milliers de filles ( et de garçons, j’espère) du même âge, qui se seront en secret donné rendez-vous auprès d’Efi, héroïne cornélienne et racinienne, qui leur insufflera cette idée si simple, si banale pour la plupart, que le seul bien que chacun possède vraiment, c’est sa vie.

Mise dans une condition tragique de survie, face à la fatalité, face aux monstres mais aussi à elle-même, elle se révèle : forte, passionnée, volontaire, intelligente et consciente, lucide. Ardente.
Si l’héroïne est celle qui, se trouvant juste à la croisée de la mort et-ou- de la vie, et, malgré l’apparente privation de choix, malgré tout, résiste et choisit, Efi, dont les 14 ans ne sont pas une bonne nouvelle quand on vit là où elle vit, est sans conteste, une héroïne.
Une héroïne d’autant plus vraie que Jo Witek ne l’a évidemment pas tirée du néant, mais du corps et du coeur inquiets de toutes les filles de 14 ans et de la mémoire très ancienne des autres qui ont dépassé cet âge depuis longtemps, mais jamais complètement la sourde inquiétude du devenir qui l’accompagnait…

Quelques lectures comme autant d’aventures

Qu’ai- je lu, tous ces mois d’hiver passés sous silence ?
Qu’ai-je lu qu’il me serait agréable de partager avec vous, autour d’un thé sans thé, où peut-être un lièvre et un chapelier fou cherchent à enfourner un loir dans la théière ?
Outre  » Histoire de ma vie » un gros pavé autobiographique de George Sand, pour les besoins d’un travail commandé – et que ce travail soit béni car la personnalité de George Sand m’a touchée, séduite, et son enfance m’a bouleversée – j’ai lu plusieurs romans autobiographiques avec grand plaisir
 » Betty » un roman de Tiffany Mc Daniel, auteur américaine. C’est l’un des gros succès en librairie. Il est paru traduit en français aux éditions Gallmeister, spécialisé en littérature américaine et des grands espaces et qui a bien du flair pour dénicher de grands et forts beaux textes, qui, traduits, feront notre bonheur.


 » Betty » est le récit d’une famille dont le père est indien Cherokee et la mère américaine, une famille qui se construit d’Etat et Etat, car on y roule sa bosse ( et ses) bosse(s). Jusqu’à son arrivée dans l’Ohio où les attend une maison aussi cabossée qu’eux et dont personne ne veut.
Le père est un ange, et tels les anges, plane un peu, la mère est disons très instable, imprévisible, douloureuse. Les enfants sont nombreux au départ, huit, mais la fratrie s’éclaircit comme une armée au fil du combat qu’elle mène contre les vacheries de la vie. Dans cette fratrie, Betty est celle qui ressemble le plus à son père, celle à laquelle il transmet tout, mots et gestes ancestraux, mystérieux passeport pour la vie. C’est elle qui raconte son enfance, terrible et merveilleuse, si courageuse, au sein de cette famille sombre qu’éclaire l’amour du père et la puissance de la nature. Betty est l’histoire de la mère de l’auteur, à qui le livre est dédié. Une petite fille sauvage et puissante. Qui se livre et se délivre dans ce récit qui semble venu de si loin, sorti à la fois des entrailles de la terre, des profondeurs de la nuit, de la beauté du jour qui se lève toujours. On y trouve du sang, des larmes, le bien et le mal inextricablement emmêlés, la dure réalité à affronter chaque jour qu’on y soit prêt ou pas, la construction de soi – petite métisse amérindienne dans un monde blanc sans pitié- et la puissante lumière de l’affection donnée, reçue, enfermée comme papillons dans de petits bocaux pleins de doux mots.
Ci- dessous, le très beau portrait de la vraie petite Betty, à l’école, bras croisés sur son coeur et regard bien décidé.





Dans une veine un peu similaire, j’ai lu  » Une éducation » de Tara Westover, autre auteur américaine, paru au livre de poche.
C’est aussi un récit autobiographique d’une enfance dans une famille mormone de sept enfants ( comme dans les contes cruels…) régie par un père tout puissant qui gouverne et isole les siens au coeur des montagnes de l’Idaho. Aucun des enfants ne dispose d’acte de naissance, n’en connait même le jour, et ne va en classe, ou alors très occasionnellement. Ils vivent au pied d’une décharge de ferraille, dont ils dépendent. Le monde extérieur est jugé criminel et dangereux par le père, un mormon radical, qui passe son temps à faire des réserves et à craindre un assaut des fédéraux qui pourraient vouloir les  » obliger » à vivre comme les autres, ce qu’il refuse farouchement. Il anticipe, par ailleurs, la fin du monde dont il a lui-même fixé la date et qu’ils attendent. La mère s’est faite, au fil du temps, une solide réputation d’herboriste, d’accoucheuse et de guérisseuse. La nature peut tout guérir. Tara l’aide.
Fidèle à sa famille, elle travaille à la décharge avec ses frères, une montagne de métal hurlant sous la machine à trancher, écraser, cisailler, chaque membre de la famille se fera entailler à un moment ou à un autre, ou chutera de haut.
Le père veut décourager ses enfants d’aller à l’école où on leur servira une soupe de connaissances. Il préfère qu’ils apprennent tout seuls. Et de la vie avant tout. Tara, d’abord docile, s’émancipera peu à peu. Sortira de cet enfer de métal de sang et de feu, s’éloignera d’eux à pas consentis, mesurés, jusqu’à mettre l’océan entre eux, et passer de l’état quasi sauvage aux murs d’Harvard et de Cambridge, doutant toujours d’elle-même et de tout, mais décidée à grandir à sa façon, cherchant malgré tout à savoir s’il est possible de s’émanciper sans trahir.
C’est, là aussi, comme pour Betty, un récit puissant de femmes en devenir, lucides dans un monde de folie, et dont la colère sert de feu intérieur, d’indomptable énergie.

Oui, voilà, j’ai eu besoin de récits de vies beaucoup plus difficiles que la mienne, que la plupart des nôtres, pour relativiser la situation dans laquelle nous nous trouvons, tous ensemble pour une fois, unis.
Chacun de nos doutes m’est alors apparu non comme une menace de vide, plutôt comme une marche branlante, mais possible, suffisante pour monter un peu plus haut, si on s’y risque sur la pointe des pieds.
On peut douter de tout, de ce qu’on a vécu – notre enfance fut-elle noire, rouge, ou rose comment savoir vraiment ce que les ans ont fait de nos souvenirs, et pourquoi, moi, j’ai voulu me donner des ailes et fuir, tandis que les miens tiraient leur force de celle du groupe, soudé ? Faut-il nécessairement s’en sortir « seule », je veux dire renaître, comme naître, est-ce d’abord faire l’expérience de la coupure avec le monde d’avant, et partant, de l’extrême et nécessaire solitude ?
On peut aussi se demander comment, plus tard, on racontera ce qui nous est arrivé aujourd’hui, comment on le noircira, ou comment on l’enchantera, au contraire. Quels récits en sortiront, édifiants, voire mystiques ? Quels seront nos héros ? Ceux qui n’auront pas vécu cela nous écouteront-ils totalement incrédules ?
Ou voudrons-nous seulement oublier ? Voir plus clair ou nous aveugler ? Qui serons- nous devenus, après l’énorme tourmente et que ferons-nous pour commencer, pour recommencer ?

Betty, Tara, deux filles de courage, qui ne tournent le dos ni au malheur, ni au bonheur.

En mai, vivons confinés… dans une clochette de muguet !

abc092431b2c2ae34615e8877c1dc0da--beautiful-life-beautiful-flowers[1].jpg

Christian Bobin, dans un opuscule intitulé  » Le plâtrier siffleur » ( que j’engage à lire  ceux que la contemplation du minuscule ne fait pas soupirer d’ennui ) nous invite à habiter poétiquement le monde, et évoquant Emily Dickinson, qui ne quitta jamais la maison et le jardin de son père, il emploie cette image qui m’a fait de l’œil :
 » C’est une jeune femme qui a passé sa vie à l’intérieur d’une clochette de muguet.  »
La fée Clochette ?
Que nenni.
Que peut-on faire, entendre, goûter, voir, confiné à vie dans une clochette de muguet ?

Si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit qu’on peut beaucoup, en fait.

On peut la faire tinter dans le vent, et, si souffle un vent doux, brise ou zéphir, alizé, ou un vent plus fougueux, bise, noroit, mistral, tramontane, la clochette sans doute tintera bien différemment. Et celui ou celle qui l’habite sera soit bercé, soit chahuté, chamboulé, voire si soufflent brusquement de grandes rafales qui plaquent la clochette au sol, étourdi, assommé ! Je ne parle pas même de l’ouragan, qui déracinera la clochette l’enverra tourbillonner par dessus les moulins, bonjour les galipettes dans la clochette ! (Personnellement, il me semble qu’après l’ouragan, moi que trois virages en épingle rendent déjà malade, je déciderais de changer d’appartement…)

Perché dans une clochette de muguet, à travers le voile blanc nacré, on a vue sur la campagne, sur la forêt, qui est jolie en mai : à nos pieds un vert tapis de mousse, très doux, humide et frais, au-dessus de notre tête l’ombre des verts feuillages, les petites pièces bleues et morceaux nuageux des cieux. De là on peut sans doute discuter un peu avec les occupants des autres clochettes du dessus et du dessous, un brin de conversation du haut d’un brin muguet ! Haut d’une quinzaine de centimètres,il contient une douzaine de clochettes qui ne sont sans doute pas toutes occupées par des poètes, mais c’est pareil partout, on a les voisins qu’on a et c’est comme ça. Cependant, occuper une clochette de muguet indique tout de même, je pense, une légère tendance à aimer la nature, les chants d’oiseaux, les petits pas furtifs des lapins de garenne, le joyeux bond d’une biche, l’envol gracieux d’un papillon, la surprise d’une coccinelle posée sur vous comme un petit bijou…
Habiter dans une clochette de muguet, avec Emily Dickinson comme voisine, c’est avoir une belle adresse très secrète comme les plus grandes vedettes. Peu de journalistes dans les sous bois, rien que des Chaperons rouges avec galette, Boucles d’Or en quête de jacinthes sauvages, Petits Poucets suivis d’oiseaux friands de pain, poursuivis par des ogres ayant la flemme de faire la queue chez le boucher du coin, Hansel et Gretel et toute une cohorte d’enfants abandonnés et mourant de faim arrachant de gros morceaux de maisons de sucre et de pain d’épices dans lesquelles habitent des sorcières aux dents forcément pourries. Habiter dans une clochette de muguet, c’est donc, sûrement, faire secrètement partie d’une multitude d’histoires…
Toutes sortes de musiques et de chants les accompagnent dans l’ombre, ces histoires, murmures et sifflements, soupirs et battements, brame et gémissements, cris et chuchotements, souffle et ploc et plouf, mais toc et plof aussi, parfois, et même glouglous… et gazouillis, grondements… Détonations ! Explosions !  La variété de tout un orchestre sans jaquette, invisible, ou presque… Quel spectacle, chaque jour, chaque soir, chaque nuit, chaque heure, chaque minute, chaque seconde…
Et ce doux parfum du muguet, si suave, répondant aux couleurs et aux sons comme l’a dit un autre poète…, la vie et la mort mêlées qui passent, en ce même doux parfum enveloppées…
La vie et la mort, lumière et obscurité, autour du blanc et fragile muguet l’infiniment petit répondant à l’infiniment grand, et le poète, voyant, rêvant ce qu’il ne voit pas, le devinant. Le traduisant, ou plutôt le convertissant en mots, en phrases, sonores, rythmées.
On comprend mieux, dès lors, oui, comme le devine Christian Bobin, qu’Emily Dickinson ou un autre poète ait pu habiter toute sa vie,  en apparente réclusion, en semblant exil du monde, un simple brin de muguet.
Seule pour mieux voir, mieux entendre, mieux sentir, ressentir, toucher, être touchée, comprendre – au sens premier, qui n’est pas prédateur, mais  » prendre avec elle  »
Et de là, embrasser alors, tendrement, le monde entier qu’un seul brin, une seule clochette de muguet, contenait.

emily[1]En concordance, en écho, un poème d’Emily :

To make a prairie, it takes a clover and one bee
one clover and a bee,
and reverie.
The reverie alone will do
if bees are few.

( ce qui tombe bien en notre époque où malheureusement
 » the bees are few »)

Mais j’aime particulièrement celui-ci qui a peu à voir avec le précédent, quoique…

I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us – Don’t tell
they’d banish us, you know.

How dreary to be somebody !
How public, like a frog
to tell one’s name the livelong day
To an admiring bog !

Je ne suis personne ! Qui êtes-vous ?
Etes vous personne aussi ?
Alors, nous sommes deux personne, mais ne le dîtes pas
ils nous banniraient, savez – vous.

Comme c’est pesant d’être quelqu’un !
tellement commun – comme la grenouille !
d’épeler son nom, tout au long du jour,
au marécage qui l’admire…

( traduction approximative…)

PS : J’ai toujours eu envie d’écrire un album sur ce début-là, fascinant :
I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us…

bon… may be… later… one day …

20200613_112617[1]

Bon, voici une vue de la maison d’Emily Dickinson, en vrai, ça relativise un peu son confinement, du moins en ses premières années, avant qu’elle ne quitte plus sa chambre…