LE DEJEUNER DE LA NOSTALGIE par Ann Tyler

Je ne sais pas pourquoi, il me semble que je n’avais pas lu de livres d’Ann Tyler. Je crois avoir lu un article sur elle, (dans le Monde des livres ? ) et cet article m’en a donné l’envie. (Il faudrait écrire sur ces  » passeurs » -là, relais entre les auteurs et leurs lecteurs, qui donnent à entendre leurs battements de coeur)
Ann Tyler est née, dit la couverture, en 1941. Elle habite Baltimore, aux Etats Unis. Quand on a dit ça, on est bien avancés ! Il y a peu à dire, sur elle. Elle mène une vie ordinaire, ne vois assomme ni de ses voyages incroyables, ni d’une sexualité hors normes, ni d’un passé traumatisant, ni de rêves ou de cauchemars ahurissants, ni d’ambitions dévorantes, de remords récurrents… Rien de tout cela.
 » Le déjeuner de la nostalgie », nous raconte la simple histoire d’une famille des années 60 dont le père est représentant de commerce ( cela a sans doute joué dans mon choix de lecture, mon propre père ayant été, lui aussi, représentant, en ces mêmes années, un métier bien moins pratiqué à l’heure d’internet, évidemment ) Un jour, leur père ne revient plus de ses déplacements. Et leur mère se ronge les sangs mais, en bonne mère protectrice, essaie de faire croire à ses trois enfants que non, tout va bien, ils peuvent continuer à vivre normalement, une vie sans histoire.
Et c’est cela, le talent d »Ann Tyler : faire toute une longue histoire d’une vie sans histoire. Traiter ces personnages sans ombre et sans lumière comme des acteurs dignes de cette scène- là, sur laquelle elle les fait monter en grande douceur. Et nous, on les croise, on les recroise, comme s’ils habitaient au coin de notre rue, qu’on en prenait des nouvelles, banales : – ça va ? Vous faites vos courses ? Il y aura quoi au dîner ce soir ? Vos enfants vont bien ?
Et ce n’est pas ennuyeux, non, pas du tout. Au contraire. C’est fascinant, à cause des détails, des conversations, de ce qu’Ann Tyler leur fait dire alors que dans le paragraphe précédent, peut-être,  elle a écrit qu’ils pensaient autrement, ou autre chose… Il y a la surface lisse de la page, avec les mots écrits dessus, bien alignés, tranquilles, et puis la sensation qu’ils sont les vagues posées sur des abîmes.
dans un article, Ann Tyler dit que ses personnages lui parlent, la surprennent, parfois. Elle traduit leur voix comme elle le peut. Alors elle la traduit bien, car ils nous parlent aussi. Mais d’une façon discrète, comme s’ils ne voulaient surtout obliger personne à les écouter. Suprême politesse de l’écrivain !
Dans cette histoire, l’un des enfants Ezra, restaurateur, tente à multiples reprises de réunir la famille autour d’une table, pour qu’ils se parlent, s’annoncent les choses importantes de leur vie, de réconcilient quand ils sont fâchés… Et jamais, jamais, le déjeuner ne peut se passer comme il le souhaite. Toujours, l’un ou l’autre quitte la table, disparaît, avant que les choses ne soient dites.
C’est comme une parabole. La Cène, mais triviale, où l’on s’embrasse et se trahit dans le meêm moment et en toute affection, parce que c’est ainsi, la vie.

Mes lectures estivales

Nos étés ressemblant rarement à ce que nous prévoyons, les livres que nous emportons ne sont pas toujours ceux que finalement, nous lirons. Car nous les avons emportés avec nous pour certaines raisons, qui, au bout de quelques jours de vacances, finalement, ne sont plus forcément d’actualité. Alors les livres choisis restent parfois dans la valise, et c’est un autre titre qui vous accroche, tout à coup, dans une de ces petites bibliothèques improvisées où chacun est libre de mettre à la disposition de tous, les livres qu’il ne lit plus.  ce n’est pas là les abandonner, mais les confier à de nouvelles mains, de nouveaux yeux, un coeur neuf, qui les aimera mieux.
Je n’ai donc pas tout lu de ce que j’avais emporté avec moi,  » Frères migrants » de Chamoiseau, par exemple, ou « mécanismes de survie en milieu hostile » d’Olivia Rosenthal, ou  » appels téléphoniques » de Roberto Bolano ( prononcez Bolagno, le n est espagnol.) Sans doute, fraîchement débarquée sur la plage de mes vacances, n’ai-je plus voulu voir en la mer un immense cimetière marin, n’ai-je plus, non plus, eu l’impression de devoir affronter un quelconque milieu hostile, et j’ai oublié mon téléphone ici, là, n’importe où, et m’en suis soucié comme d’une guigne.
Par contre, j’ai lu, sur impulsion et à toute allure  » Si ce livre pouvait me rapprocher de toi » de Jean-Paul Dubois. Evidemment à cause du titre. Et parce que l’été est propice à ce genre de réflexe – marronnier : l’été  est fait pour cela : se rapprocher de ceux que, dans l’année, nous négligeons, par manque de temps, manque de foi, manque d’envie. Il s’agissait de l’histoire d’un écrivain, marié mais sans enfant, qui part en voyage, seul. A la recherche de qui fut, vraiment, son père, de ce qu’il lui a transmis, laissé, cet héritage, mystérieux, sans objet particulier. D’abord il se pose, comme une mouche, ici ou là sur le globe, et puis, finalement, il atterrit à La Tuque, un lieu improbable, loin de tout, au Canada. Là, habite un ami de son père, Jean. C’est de lui qu’il attend, simplement, les mots qui l’aideront à poursuivre sa vie. Et c’est dans ce lieu qu’il affrontera, tel un Petit Poucet, l’inextricable forêt où il faut évidemment se perdre si l’on veut vraiment se trouver. Jean- Paul Dubois, tout à la fin du livre, écrit ces mots qui justifient son récit :  » « J’ai terminé ce livre. Comme les précédents, il m’aura, pour un temps, rapproché des vivants et des morts. C’est dans l’ordre des choses simples. »
C’est là une affirmation toujours vraie. Une histoire sert bien à cela : rapprocher. Rapprocher les temps – passé, présent. Rapprocher les gens : ceux qui pensent, écrivent, lisent, vivent des vies si semblables et si différentes, tous, le temps du livre, dans le même bateau ivre, poussés par le même vent, vers l’horizon. Rapprocher la nature, les bêtes, les dieux, des hommes. Les grands, des petits. Ceux qui ont la lumière, qui voient,  de ceux qui oeuvrent dans l’ombre, sourds, aveugles. Et par le détour d’un beau mensonge, faire parvenir chacun à sa vérité.
Les livres lus après celui-ci, participaient de la même envie : que la vie de cet autre, là, si étrange, si belle, si triste, qu’on me raconte, rejoigne par quelque secret chemin infiniment secret, la mienne. Non pour trouver des réponses aux questions que je me pose, mais pour me sentir heureuse d’avoir des compagnons de route. C’est ainsi que j’ai lu aussi ces quelques autres livres :  » Tristesse de la terre » d’Eric Vuillard,  » Le génie de la bêtise » de Grozdanovitch, « Hudson river » de Joyce Carol Oates, et « La porte » de Magda Szabo. Et puis,  » le déjeuner de la nostalgie » d’Ann Tyler.

CONTINUER par Laurent Mauvignier

DE Laurent Mauvignier, j’avais lu « Apprendre à ne finir » et  » Autour du monde » , deux livres dont ni le thème ni l’écriture ne m’avaient  laissée indifférente. Les histoires de cet auteur qui en écrit beaucoup, semblent toutes écrites dans une urgence terrible, les phrases se poursuivant comme des chevaux pris dans un effarant galop dont on ne comprend pas vraiment la cause ni le but, le tout se cristallisant, peu à peu, pendant « la course » du récit. Peu d’auteurs sont capables comme celui-ci de tenir sur la longueur une écriture aussi exigeante nerveusement. Mais Mauvignier le peut parfaitement et entraîne le lecteur dans cette folle poursuite des personnages accrochés à leur destin comme Vercingétorix traîné par le cheval du vainqueur qui le tuera mais lui assurera en même temps une place irremplaçable dans l’histoire des évènements.

Dans  » Continuer », titre bref s’il en est, et à l’infinitif ( pas à l’impératif, le personnage principal n’accepte d’ordre de personne, et ne s’en donne mêm pas à elle-même, non, elle est dans la prescription, l’ordonnance, elle se soigne, soigne son fils, malade ) dans ce roman, donc, on assiste à la reconstruction d’un couple qui n’est pas un duo habituel dans les romans pour adultes. Ce couple, c’est celui de Sybille, la mère, et de Samuel, son fils, un adolescent qui a de mauvaises fréquentations, qui assiste, sans broncher, au viol d’une camarade, un adolescent assez sombre, et qui sombre effectivement. Sybille, comme toute mère qui perd son enfant, s’accuse, se désespère, d’autant que le père lui renvoie d’elle-même une image désolante, humiliante.
C’est comme cela qu’elle décide de faire un coup d’éclat, un pari, autant sur elle que sur son fils. Ils vont partir, loin, très loin, seuls, pour se trouver et si possible, se retrouver. Ce sera le Kirghizistan ( ouf ! bravo l’orthographe !) et la rando se fera à cheval. Au pas, au trot, au galop, au fil des rencontres bonnes ou mauvaises, moments d’abandon, moments de douceur, d’espérance, de désespoir, on ne lâche pas le fil ténu qui relie ces deux là et que le voyage malmène, précipite, désarticule, puis reconstruit. Aucun angélisme, aucune mièvrerie, du chaos, des bleus, des bosses, des trous, des monts, des pentes, des descentes des remontées, les paysages qui s’étendent, ou vous écrasent, rien de définitif, tout peut arriver, tout arrive.

Et surtout, la présence muette des chevaux, qui portent les deux personnages et les emportent. A la fois, tous les détails matériels que le récit observe, la sueur du cheval mêlée à la leur, le crin dans leurs mains, le bruit différent de leurs sabots quand la teneur du sol change, et puis, ce dont ils sont le symbole, ces chevaux, ce qu’ils représentent, le bonheur, la liberté, le calme, le souffle, les rêves d’évasion, la vie qui continue, au pas, au trot, au galop, et la mort qui n’est pas loin, qu’on croise même pas au bout du chemin, dans le regard de l’animal qui meurt, emportant avec lui votre propre reflet quand sa paupière se ferme.

Je connais un de mes amis, au moins, à qui ce livre plaira sans doute. Quel plaisir de savoir que je vais pouvoir lui en faire cadeau, bientôt…

I REMEMBER, et LE VOL DU VAMPIRE

Deux étonnements, voire deux stupéfactions dans mes lectures récentes.

Je découvre  » I remember » d’un auteur américain dont je n’ai jamais entendu parler : Joe Brainard

brainard

1417 fois répétés, ces « I remember », suivis du souvenir concerné, banal, trivial, souvent « osé », ont germé dans la mémoire de Joe Brainard, jeune et déjanté, plus peintre – collagiste qu’auteur d’après Marie Chaix, sa traductrice française qui nous le révèla dans cette édition de 1997, chez Babel ( Actes Sud)
Or, les 1417  » I remember » de l’ami Joe; furent publiés en 1970, et 72, donc six ans avant les célèbrissimes  » Je me souviens » qui firent la gloire de notre Georges Pérec national ! Ce que, il faut bien reconnaître, l’auteur français évoque en tête du livre mais, je constate, après interro générale, que personne en France ne se souvient d’avoir lu.
Georges Pérec n’a donc en rien inventé cette formulation listée, en catalogue trivial, l’idée géniale de simplicité en revient à ce jeune américain de 26 ans, parfaitement inconnu ici.
Il faut donc en remercier Marie Chaix, qui nous le fait découvrir.
Les  » I remember » de Joe Brainard, par ailleurs, nous parlent évidemment moins à nous, Français,  que ceux de Perec, mais en revanche, d’une brève notation à l’autre, on y observe parfaitement la vie d’un grand ado américain dans les années 70, racontée de façon à la fois forcément très laconique ( ça va de pair avec l’adolescence…) et très personnelle ( il n’évite aucun sujet et surtout pas sa balbutiante vie sexuelle)
Bref, une vraie découverte que l’origine de cette énumération de souvenirs, des plus personnels et piquants aux plus généraux et communs, intéressante à plusieurs niveaux, et surtout cela pose bien la question de la création littéraire : une bonne idée, mille fois reprise, mille fois chantée, interprétée par des talents divers ( par exemple,  » Les années » d’Annie Ernaux participent aussi du même projet qu’elle développe plus largement, permettant à tous et à chacun de se retrouver dans ce qu’elle raconte de sa vie à elle, personnelle, l’inscrivant, l’encadrant dans notre commun paysage ), bonne idée dont on a tous oublié ( ou ignoré) l’origine.

Même remarque avec  » Le vol du vampire  » de Michel Tournier, livre que je recommande à tous les amoureux de la littérature. Michel Tournier l’intitule très modestement « Notes de lecture » et y met en exergue cette petite touche poétique, petite flèche, escarmouche, petit rien qui comme presque tout petit rien explique mieux et bien plus qu’une dissertation :     » c’est en lisant qu’on devient liseron ». ( pour les nuls en botanique, le liseron est une herbe sauvage, fleurie de petites clochettes blanches, – les volubilis, au si joli nom, qui s’enroulent et grimpent à toute vitesse le long des grilles et des clôtures sont de la même famille –  » Volubile » : qui parle rapidement et abondamment vient de ce nom de plante, of course…)
Je propose, aux enseignants en mal de sujet, cette toute petite phrase là, à commenter, sur la lecture. La tête et des yeux effarés de leurs élèves à la lecture du sujet leur feront passer un bon petit moment ! Mais dès qu’ils auront cherché ce qu’est le liseron, gageons qu’ils auront de la lecture une toute autre image, vivante, créative, exubérante, qui se présentera alors à leur petite cervelle si formelle.

J’en reviens ( mais contrairement aux apparences je ne m’en étais nullement éloignée, j’étais même au coeur du sujet) au  » Vol du vampire » de Michel Tournier où il n’est pas question de vampire mais où le propos vole haut et loin ( qu’est-ce qu’une oeuvre, son rapport avec le politique, le moral, le beau, qui juge que tels écrits forment une oeuvre ou pas, en quoi la lecture nous enrichit-elle, que nous apporte l’expression de sentiments que nous n’avons pas vécus… quand nous rend elle plus heureux et de quoi…qu’est-ce qu’un grand écrivain, quand devient-il un génie littéraire… etc… )
L’auteur de ce « vol du vampire » ( qui ne vole pas au-dessus mais à travers les oeuvres qu’il aime, leurs auteurs, leurs héros et s’en nourrit le coeur et l’esprit pour vivre comme le vampire du sang de ses victimes ) étudie et portraitise une quarantaine d’oeuvres et d’écrivains. C’est érudit ET très vivant, très stimulant, très fécondant.

Ma remarque, éberluée, là encore, comme pour Joe Brainard dont je vous parlais précédemment concerne le dossier sur  » Kleist, la mort d’un poète. » Un pèlerinage littéraire autour du double suicide en novembre 1811 de Kleist et d’Henriette Vogel, sa correspondante bien aimée .

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portrait d’Henriette par Hyppolyte Delaroche

On y trouve la retranscription de leurs lettres mélancoliques, et puis les témoignages d’amis, de l’aubergiste qui les servit leur dernier jour, du médecin… etc, une sorte d’enquête.
Et en dernier élément, une dernière lettre d’Henriette à Heinrich Van Kleist qui me laisse pantoise et dont je vous livre les premières lignes :
Pon Henri, mon harmonieux, mon parterre de jacinthes, mon aurore, mon crépuscule, mon océan de douceur, ma harpe éolienne, ma rosée, mon arc en ciel, mon tout petit enfant sur les genoux, mon coeur chéri, ma joie dans la souffrance…. mon cristal, ma source de vie… mon âme, ma nostalgie…ma voix… mon rubis… … … je t’aime au-dessus de tout…
PS mon ombre à midi… ma porte du ciel…

Pour ceux qui n’ont jamais écouté très religieusement Jacques Brel, cela ne dira sans doute rien d’autre que cela :  » Henriette est raide dingue de son Henri. » Pour tous ceux qui ont longuement rêvé dans la pénombre au son d’un 33 tours des chansons de Jacques Brel dans les années 65, cela évoquera sûrement la merveilleuse chanson  » Litanies pour un retour » qui égrenait ces mots d’amour-là :

 Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon puits ma source mon val
Mon miel mon baume mon Graal

Mon blé mon or ma terre
Mon soc mon roc ma pierre
Ma nuit ma soif ma faim
Mon jour mon aube mon pain

Ma voile ma vague mon guide ma voie
Mon sang ma force ma fièvre mon moi
Mon chant mon rire mon vin ma joie
Mon aube mon cri ma vie ma foi

Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon corps ma chair mon bien
Voilà que tu reviens.

Et ça m’en bouche un coin !
Le grand Jacques avait lu la romantique correspondance d’Henriette et comme il l’écrit en fin de son premier quatrain, en avait fait son miel.

Je ne voudrais évidemment pas que vous pensiez que je traque les plagiats ou tout du moins les fortes ressemblances, Elles me tombent dessus ! Et cela ne me scandalise nullement. Au contraire ! Cela me met en joie ! Maman aurait dit : – Tiens, les grands esprits se rencontrent !  » comme lorsqu’on prononçait les mêmes mots en même temps et que cela nous  faisait éclater de rire. Car oui, il s’agit bien de cela. La lecture c’est une belle connivence qui s’installe entre l’auteur et le lecteur. A un moment, souvent, le livre fini, ses mots ne lui appartiennent plus, ils deviennent les nôtres, peu ou prou, nous inspirent. Entrés dans nos vies, ils nous donnent à rêver, à penser, à dire.
C’est la grande générosité des livres et de ceux qui les ont faits. Ils se livrent.Immédiatement. Et sans frais de port ! ( sans frais de porc… aurait écrit en toute innocence ma petite nièce ou tout autre écolier d’aujourd’hui, encore bien content de s’être souvenu à temps, juste avant de rendre sa dictée, qu’à la fin du mot, porc prenait un c !)