En mai, vivons confinés… dans une clochette de muguet !

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Christian Bobin, dans un opuscule intitulé  » Le plâtrier siffleur » ( que j’engage à lire  ceux que la contemplation du minuscule ne fait pas soupirer d’ennui ) nous invite à habiter poétiquement le monde, et évoquant Emily Dickinson, qui ne quitta jamais la maison et le jardin de son père, il emploie cette image qui m’a fait de l’œil :
 » C’est une jeune femme qui a passé sa vie à l’intérieur d’une clochette de muguet.  »
La fée Clochette ?
Que nenni.
Que peut-on faire, entendre, goûter, voir, confiné à vie dans une clochette de muguet ?

Si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit qu’on peut beaucoup, en fait.

On peut la faire tinter dans le vent, et, si souffle un vent doux, brise ou zéphir, alizé, ou un vent plus fougueux, bise, noroit, mistral, tramontane, la clochette sans doute tintera bien différemment. Et celui ou celle qui l’habite sera soit bercé, soit chahuté, chamboulé, voire si soufflent brusquement de grandes rafales qui plaquent la clochette au sol, étourdi, assommé ! Je ne parle pas même de l’ouragan, qui déracinera la clochette l’enverra tourbillonner par dessus les moulins, bonjour les galipettes dans la clochette ! (Personnellement, il me semble qu’après l’ouragan, moi que trois virages en épingle rendent déjà malade, je déciderais de changer d’appartement…)

Perché dans une clochette de muguet, à travers le voile blanc nacré, on a vue sur la campagne, sur la forêt, qui est jolie en mai : à nos pieds un vert tapis de mousse, très doux, humide et frais, au-dessus de notre tête l’ombre des verts feuillages, les petites pièces bleues et morceaux nuageux des cieux. De là on peut sans doute discuter un peu avec les occupants des autres clochettes du dessus et du dessous, un brin de conversation du haut d’un brin muguet ! Haut d’une quinzaine de centimètres,il contient une douzaine de clochettes qui ne sont sans doute pas toutes occupées par des poètes, mais c’est pareil partout, on a les voisins qu’on a et c’est comme ça. Cependant, occuper une clochette de muguet indique tout de même, je pense, une légère tendance à aimer la nature, les chants d’oiseaux, les petits pas furtifs des lapins de garenne, le joyeux bond d’une biche, l’envol gracieux d’un papillon, la surprise d’une coccinelle posée sur vous comme un petit bijou…
Habiter dans une clochette de muguet, avec Emily Dickinson comme voisine, c’est avoir une belle adresse très secrète comme les plus grandes vedettes. Peu de journalistes dans les sous bois, rien que des Chaperons rouges avec galette, Boucles d’Or en quête de jacinthes sauvages, Petits Poucets suivis d’oiseaux friands de pain, poursuivis par des ogres ayant la flemme de faire la queue chez le boucher du coin, Hansel et Gretel et toute une cohorte d’enfants abandonnés et mourant de faim arrachant de gros morceaux de maisons de sucre et de pain d’épices dans lesquelles habitent des sorcières aux dents forcément pourries. Habiter dans une clochette de muguet, c’est donc, sûrement, faire secrètement partie d’une multitude d’histoires…
Toutes sortes de musiques et de chants les accompagnent dans l’ombre, ces histoires, murmures et sifflements, soupirs et battements, brame et gémissements, cris et chuchotements, souffle et ploc et plouf, mais toc et plof aussi, parfois, et même glouglous… et gazouillis, grondements… Détonations ! Explosions !  La variété de tout un orchestre sans jaquette, invisible, ou presque… Quel spectacle, chaque jour, chaque soir, chaque nuit, chaque heure, chaque minute, chaque seconde…
Et ce doux parfum du muguet, si suave, répondant aux couleurs et aux sons comme l’a dit un autre poète…, la vie et la mort mêlées qui passent, en ce même doux parfum enveloppées…
La vie et la mort, lumière et obscurité, autour du blanc et fragile muguet l’infiniment petit répondant à l’infiniment grand, et le poète, voyant, rêvant ce qu’il ne voit pas, le devinant. Le traduisant, ou plutôt le convertissant en mots, en phrases, sonores, rythmées.
On comprend mieux, dès lors, oui, comme le devine Christian Bobin, qu’Emily Dickinson ou un autre poète ait pu habiter toute sa vie,  en apparente réclusion, en semblant exil du monde, un simple brin de muguet.
Seule pour mieux voir, mieux entendre, mieux sentir, ressentir, toucher, être touchée, comprendre – au sens premier, qui n’est pas prédateur, mais  » prendre avec elle  »
Et de là, embrasser alors, tendrement, le monde entier qu’un seul brin, une seule clochette de muguet, contenait.

emily[1]En concordance, en écho, un poème d’Emily :

To make a prairie, it takes a clover and one bee
one clover and a bee,
and reverie.
The reverie alone will do
if bees are few.

( ce qui tombe bien en notre époque où malheureusement
 » the bees are few »)

Mais j’aime particulièrement celui-ci qui a peu à voir avec le précédent, quoique…

I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us – Don’t tell
they’d banish us, you know.

How dreary to be somebody !
How public, like a frog
to tell one’s name the livelong day
To an admiring bog !

Je ne suis personne ! Qui êtes-vous ?
Etes vous personne aussi ?
Alors, nous sommes deux personne, mais ne le dîtes pas
ils nous banniraient, savez – vous.

Comme c’est pesant d’être quelqu’un !
tellement commun – comme la grenouille !
d’épeler son nom, tout au long du jour,
au marécage qui l’admire…

( traduction approximative…)

PS : J’ai toujours eu envie d’écrire un album sur ce début-là, fascinant :
I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us…

bon… may be… later… one day …

LES ENFANTS DE NOE et autres livres de confinement…

ça m’est revenu, je l’ai cherché, et oui, je l’avais encore, dans un placard de cuisine démontée, où j’ai remisé, à la cave, des livres que mes enfants aimaient bien, ou moi, il y a fort longtemps, dans l’espoir que leurs enfants, un jour, aimeraient les découvrir, espoir déçu pour le moment, mes petits enfants, même confinés, préfèrent décidément la vidéo !
Les enfants de Noé,  imaginé par Jean Joubert, c’est l’histoire d’un confinement justement, très finement contée, un livre un peu ancien – 1988-  que j’avais aimé et donné à mon dernier fils ….il y a une trentaine d’années.
Une famille qui habite dans un chalet alpin avec quelques bêtes, se retrouve sous une abondance de neige comme il n’y en a jamais eue, un vrai déluge blanc et glacé qui dure, qui dure… Les forçant, peu à peu, à vivre tout autrement, à compter les provisions restantes, à vivre de ce qu’ils vont fabriquer eux-mêmes, à passer par des alternatives d’espoir et d’effroi… Plus de radio, ni de télé, plus rien ne passe, pas même cet avion quotidien de 17h, ils ne voient plus rien d’autre que du blanc, partout, sur lequel ils ne peuvent s’aventurer, car cette neige est différente de toutes les neiges qu’ils ont vues. Une question vient à se poser : Si le reste du monde avait disparu ?
Ils apprennent, ils affrontent, ils sont solidaires, ils survivent. Ils font du feu, leur père leur lit la vie de Saint François d’Assise, d’habitude jamais ils n’auraient eu la patience d’écouter des pages comme celles-ci, mais aujourd’hui, tout est devenu si étrange, si différent de leur vie d’avant… alors ils écoutent, ils essaient de comprendre, de voir autrement la vie, le monde, de relier ce mystère à d’autres mystères plus grands, ils regardent, et ils se regardent aussi, les uns et les autres, d’une autre façon, ils s’apprennent comme ils apprennent cette nouvelle façon d’exister, de se sentir responsable de chaque chose et de chacun…
Ce serait une histoire parfaite pour le temps d’aujourd’hui.
J’ai encore le livre,  je l’ai relu, il est pour des enfants qui lisent bien, de plus de 10 ans, je pense. Il était édité à l’Ecole des Loisirs, dans la collection Médium. IL est sûrement encore dans les bibliothèques… mais elles sont fermées…
Peut-on encore le commander ? Je ne sais pas, et puis, ce n’est pas un produit absolument nécessaire à notre vie quotidienne. Juste bien adapté à la situation que nous vivons.

En écho à cette lecture pour les jeunes ados,  j’ai beaucoup conseillé uneautre  lecture, ces jours-ci, à des amis indécis sur le livre qu’ils auraient envie de lire – tant, il est vrai, que lorsque plein de ce temps après lequel on pleure tout au long de  l’année, nous est enfin, miraculeusement accordé, il nous laisse comme interdit…
Cette lecture est celle du  » Mur invisible » écrit par Marlen Haushofer, auteur autrichienne, morte en 1970, célébrée surtout pour ce livre – ci, mais j’en ai lu un autre d’elle, qui n’a rien à voir avec «  Le mur invisible » , tout aussi dense et remarquable et qui s’intitule, en français,  » Nous avons tué Stella  » (mais il n’a rien d’un roman policier)
C’est publié chez Actes Sud Babel, en poche.
En tout cas  » Le mur invisible » est un livre que je ne saurais comparer à rien, à aucun autre, où il se passe un évènement incompréhensible, au départ, et puis plus rien, sur plus de 350 pages, et pourtant nous ne pouvons lâcher ce récit, très dense, ni son héroïne ( rien à voir avec l’héroïsme qu’on serait en droit d’attendre d’un personnage principal – et ici, d’ailleurs, SEUL personnage de l’histoire ) dans une situation  qui nous dépasse totalement, non, son héroïsme consiste à continuer de vivre une vie ordinaire en des circonstances totalement extraordinaires.
Pour ne pas devenir folle.
Pour ne pas mourir.
Le début, c’est cela : une jeune femme vient passer quelques jours dans une maison forestière, avec des amis et leur chien. En arrivant, les amis partent chercher quelques provisions au bourg le plus proche, et ne reviennent pas. Lasse de les attendre après ce long voyage, la narratrice s’endort. Quand elle se réveille, au petit matin, ses amis ne sont toujours pas rentrés. Très inquiète, pensant qu’ils ont dû avoir un accident de voiture, elle marche vers le bourg, et tout à coup, son chien, qui folâtrait devant comme tout joyeux toutou en balade, se heurte à quelque chose qu’on ne voit pas. Une sorte de paroi invisible. De l’autre côté, le monde, ordinaire, est là, mais semble-t-il, totalement figé.
Comme enveloppé du même sortilège que celui du conte de la Belle au bois dormant.
Mais ici, nulle mauvaise fée, nulle limite de temps au sortilège, nul prince salvateur.

L’héroïne malgré elle est désormais enfermée.
Confinée ad vitam aeternam dans sa parcelle de forêt, et dans l’absolue impossibilité d’en sortir, de s’échapper.
Comme écrivait Sartre  » Partout, des murs  » Ou plutôt, un mur.
Apocalypse and now ?
Now, elle doit désormais vivre, survivre, sur ce lopin de terre, apprendre la solitude extrême, vaincre ses peurs, prendre conscience de ce qui lui reste et qu’elle n’aura plus désormais rien d’autre… Se transformer, devenir une autre, cette inconnue que ces nouvelles conditions de vie, totalement rustres, vont faire naître, une vraie naissance, cordon coupé avec la vie d’avant, urbaine, civilisée. A présent, il ne reste que cela, ce morceau de nature où elle sera tantôt chasseur tantôt gibier.
Vous allez dire : – oh bon, la fin du monde and so on, ok, c’est de la SF..
Eh bah non, raté ! Cela n’en n’est pas vraiment. C’est plutôt une épopée intérieure. On se fiche bien de savoir ce qui s’est passé, comment la narratrice anonyme pourrait revenir dans son monde précédent, cela n’a vite plus de sens de se poser ce genre de question.
Le monde d’avant n’existe plus. Il est mort. On finit même par l’oublier.
On a alors tout le temps de voir passer le temps, chaque saison, de s’attacher à tout ce qui est si petit, infime, tout ce qu’on néglige habituellement. Et de se sentir seul au monde comme jamais, comme Robinson dans son île du bout du monde avant Vendredi.
Mais, en même temps, relié à tout.
A l’accablement initial, succède la force, et la paix. Avec soi comme avec le monde. Celui qui nous entoure, encore vivant, qui pousse respire, et s’épanouit, et celui au-delà du mur, dont on ne sait plus rien, mort sans doute puisque plus rien n’y bouge…
Si peu de choses alors sépare la vie de la mort, une mince paroi invisible, mais infranchissable.
L’histoire ? C’est peut-être juste l’acceptation de la fin de tout et de soi, et du chemin, du travail, à accomplir, en toute conscience, puisqu’on est un être humain ; pour seulement aller chaque jour un peu plus loin, faire quelques pas de plus qui justifient que l’on soit encore en vie quand plus personne ne nous voit, s’en occupe, s’en émeut.
Être héroïque pour soi seul quand on n’a plus aucune importance pour rien ni pour personne…

Une lecture initiatique, magnétique, et bouleversante de sincérité, de justesse.
J’envie ceux dont ce sera une première lecture.

L’autre récit  de Marlen Haushofer c’est donc «  Nous avons tué Stella« . Rien à voir avec le confinement, là.
Un très bref récit, chez Babel aussi. Une femme, la narratrice, raconte l’arrivée, dans une famille bourgeoise ordinaire, d’une jeune étudiante. Cette jeune fille, innocente, manipulée, servira à chacun de révélateur. La narratrice suit ce qui se déroule sous ses yeux, avec une précision d’entomologiste considérant la vie d’insectes, sans émotion apparente, sans révéler grand chose d’elle – même, pourtant trompée, bafouée.
Jusqu’au drame final, dit sans aucun pathos, avec froideur.
Aucune chance n’est laissée à la pitié, étranglée en quelques mots, glaçants.
Un très bref récit de 70 pages seulement ! Une tragédie en mode mineur. Là encore, la fascination est totale, on tourne chaque page comme on soulèverait légèrement, petit à petit, un voilage léger, transparent, qu’un rien pourrait déchirer, et le cœur battant d’une peur diffuse, confuse, à l’idée du crime qui sera dévoilé…

Il y a d’autres livres de Marlen Haushofer, j’avais regardé, il y a quelques années, mais ils n’étaient pas traduits en français, ou je ne les avais pas trouvés, je ne sais plus. Mais voilà que ces lectures-là me reviennent à présent, qu’elles me semblent s’accorder à l’humeur du moment.
Et en même temps, et heureusement, la contredire…
Vous savez bien, l’envers de la pièce, ce que cachent les choses, la vie, les gens…
Un mur invisible…
Un virus….

Lydie marche jusqu’au soir

J’ai lu et relu  » marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, un livre que m’a offert, à mon dernier anniversaire,  une amie d’enfance qui est devenue, au fil du temps, une amie tout court et pour toujours.
Et je souhaite parler de ce texte parce que je l’ai plus qu’aimé. Vous le savez bien, vous aussi, il y a parfois un livre qui vous touche, qui vous trouble, qui vous trouve tout autant que vous l’avez trouvé.  » Marcher jusqu’au soir », de Lydie Salvayre que j’ai simplement envie, aujourd’hui, d’appeler Lydie même si je ne la connais pas, étant sûre que si elle le savait, elle ne s’en offusquerait pas, ce livre-là, donc, à la belle couverture noire criblée d’étoiles, constellations toutes proches cette fois, fera partie des quelques livres que je n’oublierai pas, moi si oublieuse, désormais.
Lydie avait été encensée à La Grande Librairie ( je mets des majuscules partout pour montrer le respect ! ) et ce qu’elle avait dit de son livre, et la façon surtout dont elle avait parlé, toute en nuances et simplement pourtant, à la fois proche mais souhaitant, néanmoins, partager autre chose que des lieux communs, m’avait donné envie de la lire, elle, et son expérience ici relatée.

Au départ, c’est cela : elle est enfermée au musée Picasso, toute une nuit, où elle peut, à loisir, admirer des œuvres qu’elle aime, et celle qu’elle préfère par dessus tout c’est une sculpture :  » L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti, sculpteur des années 30, ami des poètes de l’époque.
Au début, elle ne veut pas y aller, elle s’en fait une montagne, elle n’aime pas trop les musées, et elle trouve mille bonnes raisons de ne pas les aimer : dont l’une surtout, tient à ce que l’art exposé à l’admiration et à la déférence du public semble regarder de haut les visiteurs issus de milieu modeste et qui, comme dans une sorte d’église, se font tout petits devant les œuvres à révérer.
Finalement, elle s’y rend, et là, du lit de camps inconfortable mis à sa disposition pour la nuit, elle regarde, elle explore, elle réfléchit dans tous les sens du terme, transitif et intransitif. Elle chemine en elle-même, fait des aller -retours de son enfance maltraitée par son père, à ses difficultés, à l’âge adulte, de se sentir appréciée à sa juste et belle valeur dont d’ailleurs, même courtisée et Goncourtisée, elle -même hésite à se revêtir, comme Peau d’Ane de sa robe de princesse.

A la fois, elle aime  » l’homme qui marche », et il lui demeure étrangement étranger. Pourquoi marche-t-il ainsi, vers où, incliné, tête modestement baissée, son corps squelettique prenant déjà si peu de place sur terre ?
Etre là, enfermée avec lui, donne à Lydie une seule envie, fuir, s’enfuir, s’échapper ! L’angoisse ressentie est trop grande. Alors elle vocifère, s’engueule, et houspille mentalement tous, y compris Bernard, son compagnon, qui a eu le malheur de lui passer un coup de fil et de lui demander seulement : – ça va ?
ce qui provoque sa fureur.
Et le mélange des langues et des genres rend son texte unique, comique, loufoque ! On la devine, on la voit ! s’agitant, comme une actrice de théâtre sur la scène, devant un auditoire absent qu’elle engueule quand même : encore une fois que fait- elle là ? Encore une fois elle ne se sent pas à sa place !

Ressortie de ce piège à c…, elle se dit que plus jamais elle ne renouvellera une expérience pareille : résultat nul de nul puissance 13 !
Elle conclue que ce qui l’a tellement effrayée, peut-être, est de s’être rendue compte qu’in fine, sans doute, cet homme, comme chacun de nous, marchait vers sa mort, inéluctable et certaine, la tête baissée, absent déjà, vaincu d’avance, et pire que tout, consentant à l’être.
Alors qu’elle, malade,  et tous, même mieux portants, luttons si fort toute notre vie pour trouver notre place sur terre, y marquer notre présence, et rester en vie.

Exceptionnel pourtant, la modestie est au coeur de ce texte. Et la conclusion de Lydie, sera que l’art dans la vie, quel qu’il soit,  joue finalement, lui aussi, un rôle à la fois modeste et essentiel, ne nous épargnant rien, mais nous accompagnant au fil du temps.

J’ai souvent, au cours de cette lecture qui m’a profondément touchée, où je me suis si souvent reconnue, corné une page, souligné quelques petits bouts de phrases, un mot ici ou là, de sorte que le livre fini, comme dans le conte du Petit poucet, je peux retrouver ces cailloux de mots et me refaire toute l’histoire, suivre dans leur promenade L’homme qui marche et Lydie qui lui tourne tout autour comme la mouche du coche.
Peut-être, plus respectueux, mieux éduqués, ou jouissant d’une bien meilleure mémoire que moi, ne commettrez vous pas ces petites égratignures à votre ouvrage, mais sûrement, vous en mourrez d’envie tant il  renferme de pépites, de petites étoiles qui, comme sur la couverture noire, forment à la fin, devant nos yeux et en notre cœur, belle galaxie.

Plus personnellement, je dois avouer que jusqu’à l’âge de 20 ans, au moins, habitant la campagne et dans une famille qui n’en aurait jamais eu l’idée, je n’avais jamais mis les pieds dans un musée. D’art et de peintures, je ne connaissais que celles que peignaient maman, le jour de congé. Jamais, elle non plus, n’avait mis un pied dans un musée et d’ailleurs, elle s’énorgueillissait d’avoir appris toute seule, et sur le tas, d‘inventer ! Je la revois, toute contente, le pinceau à la main comme une vraie artiste ! assise sur son tabouret pliant, tandis que papa taquinait le brochet dans la rivière et que mon frère, ma sœur et moi on se poursuivait dans le pré à vaches, slalomant entre les bouses qui séchaient au soleil. A la fin de la journée, brochet pris ou non à l’hameçon, on rentrait à la maison, et maman nous montrait SON OEUVRE qu’on admirait inconditionnellement. Papa, ensuite, les petits clous dans la bouche, ce qu’on n’avait pas le droit de faire et qu’on admirait tout autant que le tableau de maman ! lui fabriquait un cadre de bois parfait !
Et puis, en grandissant, j’ai eu accès aux reproductions qui parsemaient le Lagarde et Michard, et je les regardais bien, toutes ; elles m’aidaient à me représenter ce dont on parlait dans les textes que j’étudiais avec passion, les costumes, les meubles, les paysages, les mœurs qui m’étaient contées. J’en affectionnais particulièrement certaines dont la lumière, surtout à la bougie, ou au clair de lune, m’impressionnait.
Et je dois dire que, beaucoup plus tard, quand j’ai eu accès à certains originaux de ces tableaux admirés en vignettes dans l’enfance, j’ai été drôlement déçue. Toujours, j’en préférais l’ancienne toute petite image dans mon livre de classe, plus modeste et à ma taille finalement, autour de laquelle j’avais imaginé tellement plus que là, adulte au musée….
En cela, que j’avoue aujourd’hui, je me sens très proche de Lydie, comme d’une amie.

Voilà, c’est tout !
Me reste juste à dire un mot à Lydie Salvayre : merci.

Ah si, un petit truc encore : à regarder, dans les livres ! cet Homme qui marche, et dont on ne sait rien, je me dis : – si ça se trouve, ce type-là, penché vers l’avant, le corps étroit, l’air absent, fermé, ne faisait que marcher sous la pluie ! Rentrer chez lui après un petit verre pris au bar du bout de la rue ! Et voilà qu’en sortant, vlan ! tombe un petit crachin genre breton, persistant, qui le pénètre jusqu’aux os, lui fait presser le pas pour rentrer au plus vite sans se faire trop mouiller ! Rentrer au chaud, et enfin replier les longues jambes, fermer les yeux, se reposer…
Quand je vous disais qu’une image dans un livre vous en raconte bien davantage qu’accrochée là haut, sur un mur ?

J’aime Elisabeth Strout

J’ai lu plusieurs livres, cette année, d’Elisabeth Strout :
Olive Kitteridge
Amy et Isabelle,
Je m’appelle Lucy Barton.

J’ai vu qu’un autre roman venait de paraître, dont le titre français est : « Tout est possible », titre magnifique s’il en est.
Je les ai tous aimés, ces livres, beaucoup.
Ils me semblent écrits à voix nue et désarmée, comme je le tente moi-même, à ma petite échelle de corde, et de mots.
Les récits racontent si peu de chose, en vérité, presque rien n’est dit, que d’infime, on dirait  » ce sont des détails ». Les héros n’en sont pas, seulement des gens ordinaires menant tant bien que mal des vies sans grand relief, comme en mènent sans doute les lecteurs qui, comme vous et moi, tomberont amoureux des livres d’Elisabeth Strout.
A quoi cela tient-il ?
A sa sensibilité vraie, je pense. Elle ne cherche à impressionner personne, pas même elle ; sa bienveillance va vers chacun, de ses personnages à son lecteur, qu’elle ne perd jamais dans de fumeux méandres, et c’est comme une conversation sur un banc, une rencontre fortuite qu’on aurait faite, comme ça, dans un jardin public, et une dame, posée là par hasard à côté de vous, vous parlerait de sa famille, de la petite ville où elle habite, du lieu où elle est née, parce que vous lui auriez posé une question ou deux, comme ça, pour parler un peu, rompre la solitude.

« Je m’appelle Lucy Barton » ( qui sortira en poche fin août) est cela aussi : une longue conversation entre une fille, malade et hospitalisée, on ne sait pas grand chose de sa maladie, mais elle dure un peu trop longtemps, et puis sa mère débarquée là, à la grande surprise de sa fille, puisqu’apparemment cela fait des lustres qu’elles ne se sont pas vues.

La mère vient de loin,  » du trou du cul du monde » aurait dit ma mémé, de plus loin que ne le disent même les kilomètres, c’est comme si elle débarquait d’une autre planète pour ainsi dire. Mais elle est là, attentive à sa fille à sa façon, ne dormant jamais pour être plus présente qu’elle ne l’a jamais été. Et telle Shéérazade, au fil des heures, elles égrènent les maigres souvenirs communs, des sortes de lambeaux de sous évènements : ce qu’est devenue la fille machin, qui a fait cela, déjà ? Et te souviens tu du jour où ?
Et ainsi, elles renouent entre elles deux, à l’aide de fils si minces qu’un simple souffle de vent, un claquement de porte pourrait les rompre.
De temps à autre, le médecin passe, bienveillant envers sa jeune patiente, là encore, à quoi tient ce sentiment de bienveillance ?
« Il me pose la main sur le front comme pour vérifier si j’avais de la fièvre… »
Presque rien, la fraîcheur d’une main pour rien puisque tous deux savent qu’elle n’a pas de fièvre.
Il effleure un bleu, qu’elle a sur la cuisse, ne pose pas de question, mais il est bien entendu qu’il l’a vu.

Une sorte de voile de regrets plane sur leur histoire à toutes les deux, la mère et la fille, mais c’est un voile sous lequel elles se retrouvent, dans lequel elles s’enveloppent. Elles se posent des questions, l’une à l’autre, non pour en entendre les réponses, mais seulement parce que la voix reste en l’air, les mots sont suspendus, comme de légers ballons qu’elles regardent voler.
C’est comme on fait avec les enfants, vous savez, quand ils se font mal, et qu’on essaie de les distraire de ce qui les a blessés en leur racontant autre chose… tandis qu’on les soigne comme on peut, avec les moyens du bord…
Il me semble que c’est toujours comme cela dans les histoires d’Elisabeth Strout . Tout le monde veut bien faire, mais chacun est démuni.

Tout d’un coup, me saute aux yeux ce beau mot de  » démuni », et je m’aperçois, que sans doute, à l’origine, cela signifie  » sans fonction », voire même  » sans don » ( préfixe « de », qui enlève, et « munus » la charge) Et alors je me dis qu’Elisabeth Strout met sa fonction, son don d’écrivain au service de ceux qui n’en ont que peu, voire pas.

Se charge de leur vie.

Et elle le fait simplement, sincèrement, et de tout son cœur mais sans chichi, sans blabla, et d’ailleurs, dans ce beau livre de « Lucy Barton, » à un moment, elle décrit un peu un atelier d’écriture où l’héroïne s’est rendue, non parce que cet auteur était son écrivain préféré  mais parce qu’elle l’avait croisée, dans un magasin, un motif apparemment futile, stupide. Et une pimbêche de psy, qui est aussi venue écrire à cet atelier lance une remarque intrusive, alors l’auteur la mouche :  » Je n’aime pas ceux qui se servent de leur métier, leur position, pour rabaisser les autres…Eh bien, ce sont de pauvres merdes ! »

Bravo ! Pas mieux !

Dans les histoires d’Elisabeth Strout  il n’y a pas beaucoup de personnages, mais de belles personnes, qui passent, comme passe la vie.
Une petite phrase revient souvent, dans ses pages, si modeste : C’est :  » pour ce que j’en sais… »
Et ce n’est pas du j’men foutisme, non, tout au contraire, ça demande pardon, à l’avance, d’ignorer tant du monde, de tout et de tous, même quand on est écrivain et qu’on a cette présomption dingue : faire parler les autres sans parler à leur place…

Oui, juste ça : être au service de…

De l’Yonne au Guadalquivir

Vous me demandez souvent, dans les classes, les CDI, les bibliothèques, si j’aimais lire quand j’étais enfant, quel était mon livre préféré et pourquoi. C’est une question qui quoiqu’attendue, m’émeut à chaque fois. Elle me permet de dire que, grâce à ce livre-là lu et relu des dizaines de fois, j’ai connu très intimement l’Andalousie bien avant d’y avoir posé les pieds.
Dans mon livre, Lolita n’était pas celle de Nabokov, mais la petite héroïne de  » La calèche du bonheur » dont l’histoire à la fois me ravissait et me déchirait le cœur. Cette histoire avait été écrite par Michèle Arnéguy dans la belle collection rouge et or que j’affectionnais particulièrement parce qu’on y écrivait avec talent de très longues et belles histoires pleines de grands et beaux sentiments.
Dans mon livre, donc, Lolita était assise, jambes allongées, sur une terrasse de Séville d’où elle entendait sonner les cloches des innombrables églises tandis qu’on l’appelait pour je ne sais plus quoi d’ennuyeux. Elle rêvait.
Moi pareil.
Ou presque.
Je n’avais pas de terrasse mais j’étais assise sur le rebord de la minuscule fenêtre qui donnait sur la cour où piaillaient les poules et cancanaient les canards, tandis que sonnait la cloche de l’unique petite église de Champs sur Yonne et que l’on m’appelait pour aider mon père un peu débordé dans la petite salle du restaurant des Rosiers que tenaient mes parents. Et je rêvais, pareil.
Dans mon livre, Lolita était du  » campo » qui veut dire  » Champ  » justement, quelle coïncidence, vraiment ! Dans son campo, la campagne andalouse, sauvage et poussiéreuse, l’accompagnait le meuglement lointain des taureaux, et surtout celui de Guapo, SON taureau, qui l’aimait. Dans le beau jardin qui entourait sa grande maison qui s’appelait la Palmera, poussaient des rosiers, des lauriers -roses, la glycine, le jasmin, des palmiers, des cyprès… et sur les collines tout autour se dressaient des centaines d’oliviers.
Moi pareil.
Sauf que ma campagne était verte, que ce que j’entendais meugler c’étaient les vaches de la fermière d’à côté, que je n’avais pas de taureau  mais un gros chien qui s’appelait Stamp et qui m’aimait, et sur les collines poussaient des vignes et des cerisiers qui se couvraient en mai de gros fruits ronds et rouges comme des nez de clown…j’avais une tonnelle couverte de petites roses roses comme de tout petits poings de bébés.
Lolita était brune aux yeux vers, elle était assez bizarrement attifée de vêtements cousus main, tirés des robes que sa grand-mère avec laquelle elle vivait ne mettait plus. Sa grand-mère était une grande dame sévère mais avec un cœur d’or.
Moi pareil.
Brune aux yeux verts. Sauf que ma grand-mère qui vivait avec nous aussi n’était pas une grande dame, mais plutôt une grande gueule, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un cœur d’or et d’ailleurs elle aussi me taillait des robes un peu bizarres et donc tout se rejoignait.
Dans mon livre coulait le Guadalquivir et je n’avais pas attendu Federico Garcia Lorca pour l’entendre chanter, y voir se dresser les joncs, y briller le dos des poissons et les cailloux ronds comme des genoux d’enfant.
Moi, je voyais couler l’Yonne sous le pont qui reliait Champs sur Yonne à La Cour Barrée, l’été je m’y tordais les pieds sur les gros cailloux au bord et mon père y pêchait de gros brochets pleins d’arêtes mais les clients s’en régalaient.
Et puis surtout, dans mon livre, le Guadalquivir avait débordé, la crue avait emporté Juanito, le petit frère nouveau-né de Lolita, mais pas Lolita. Qu’était devenu ce bébé ? Sa mère attendait toujours qu’un miracle arrive, que Juanito, dix ans après, réapparaisse…
Moi pareil.
Sauf que mon frère jumeau avait été emporté par les eaux sorties de ma maman…
À la fin de l’histoire, Juanito revenait, miraculeusement retrouvé, sa maman resplendissait de bonheur et Lolita le serrait contre son cœur. Ils partaient tous en calèche à la féria  de Séville.
Moi pareil.
Sauf que c’était à la fête foraine d’Auxerre, et que la famille s’entassait en Peugeot 403.

Et que le petit frère que je serrais contre mon cœur n’était pas celui qui avait disparu mais était né, pour le remplacer, miraculeusement car je ne savais comment, 3 ans après moi.

deux lectures parmi d’autres

Il me faudrait plus de temps pour vous en parler mieux et plus longuement, mais à force de remettre à plus tard, à quand j’en aurai le temps, je m’aperçois que ce moment n’arrive pas vraiment, alors tant pis, et peut-être même tant mieux puisque les deux premiers livres, au moins parlent de cela : le temps qui n’est pas une ardoise que l’on efface, même si notre mémoire au fil du temps tient plus de l’hôpital et du cimetière que du plein champ à l’horizon lointain.
Le premier livre dont je voulais vous dire quelques mots, est donc un livre de souvenirs d’enfance, très simplement écrit, et par conséquence à lire aussi.
Il s’agit d’un livre de Nicolas Delesalle :  » un parfum d’herbe coupée », acheté dans une gare quelque part, uniquement sur son titre évocateur, tant chacun porte en soi, le printemps venant, son propre parfum, terriblement odorant, de l’herbe coupée.

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais moi, j’hésite toujours beaucoup à couper l’herbe sous le pied ! J’aime la vision d’une herbe folle dont le haut de la touffe ploie et remue en cadence sous le vent, comme celle des petites vieilles qui ne dansent plus que dans leur tête. J’aime penser à ce que les hautes herbes cachent et abritent, toutes ces vies minuscules qui  y fourmillent, inventives, j’aime l’allure des jardins un peu abandonnés, quand on s’y aventure ; sur notre passage, l’herbe haute caresse les genoux… à moins que les orties ne nous fassent faire des bonds de cabris ! J’aime les mauvaises herbes, les fleurs de trèfles et de pissenlits, ce qui pousse là par hasard, sans se gêner et sans qu’on le lui ai demandé, qui vient de je ne sais où.
Mais s’il faut un peu faire le ménage, en vue de s’y asseoir, de s’y coucher, ou d’un déjeuner sur l’herbe, alors effectivement, il faudra bien la tondre, la couper. Et le dommage sera compensé par le parfum, suave, sauvage, énivrant ( voyez comme les chats qui ont un odorat si fin, y enfouissent le museau, s’y roulent avec volupté !) composé de la réunion de toutes ces espèces d’herbes aux mille noms inconnus des profanes et qui donnera cette odeur unique, incomparable.
Bon, je vous rassure ! Le livre de Nicolas Delesalle n’a rien d’un traité de botanique,
non ! Il rassemble là ses souvenirs d’enfance, un album photo comme en possédaient autrefois toutes les familles, où chaque cliché était toute une histoire que l’on vous racontait en détail, entre larmes et fou-rires. L’auteur a vécu une enfance ordinaire, dans une famille comme tant d’autres, et c’est sans doute à cela qu’on doit de s’y reconnaître si facilement, et d’en reconnaître tous les vieux acteurs, si bien écrits, comme dans les premiers films en couleurs. Il cueille les fleurs du souvenir dans sa mémoire, nous les offre avec un sourire tendre dont l’âge n’a pas éteint l’espièglerie de l’enfant qui a été, et ces fleurs ramassées en un bouquet de 250 pages ont effectivement pour nous aussi, ce délicieux parfum d’herbe coupée.
Son récit est initié par une petite phrase que lui a jeté en pâture son vieux grand-père totalement somnolent et à côté de la plaque, à qui l’auteur venait de lancer : – tu piques un petit roupillon, Papito ? » et qui lui répondit, lui qui ne parlait que par borborygmes,
cette phrase parfaite : tout passe, tout lasse, tout casse…
Ce qui m’amène à vous parler de l’un de mes livres préférés depuis des années et des années, un petit livre que vous aurez peut-être un peu de mal à trouver et que l’on doit à Alain Rémond illustré par le photographe Luc Maréchaux et dont le titre est :
 » Les coulures du temps ». C’est un très petit, très mince opuscule gris, paru aux éditions Naïve.
Le nom d’Alain Rémond fut très connu à une époque pas si lointaine où il chroniquait ( pour les plus jeunes, non, ce n’est pas un gros mot ! ) dans l’hebdomadaire de Télérama sous le titre  » Mon œil » page que ses lecteurs, très nombreux, attendaient entre toutes pour en savourer l’humour et la tendresse. Il publia aussi, avec le même immense succès tellement mérité des livres de souvenirs personnels et familiaux  » Chaque jour est un adieu » « un jeune homme est passé »,  » comme une chanson dans la nuit », je n’en ai raté aucun. Grâce à lui, sa petite ville de Mortain, où il vécut son enfance et son adolescence au sein d’une famille très nombreuse, devint un lieu à voir, à visiter, pour vérifier qu’il n’y avait bien rien à voir, rien à visiter, hormis le paysage mental qu’en avait gardé l’écrivain, preuve vivante  qu’on peut tout écrire à partir de presque rien.
Le livre «  Les coulures du temps », nous pose, en préambule, cette question :  » pourquoi aime-t-on les vieilles choses, quand on est un enfant ? »
Il me semble que, si c’était bien le cas à l’époque de l’auteur – qui est aussi la mienne-, ce n’est plus autant le cas aujourd’hui,  les petits enfants que je connais le mieux ne jurent que par le neuf, la modernité, le dernier cri, ce qui vient de sortir !

Mais nous, les enfants de l’après-guerre-, nous aimions effectivement faire « des trouvailles » dans les fossés, les dépotoirs, les caves et les greniers, au fond de la  » baraque » ou encore mieux, de celle des grands-parents ! Fouiner dans tout ce qu’ils avaient remisé ou jeté en s’exclamant : – bon débarras ! Y compris dans les ordures qui, à la campagne, formaient des monticules « de saloperies » qu’on brûlait de temps à autre.
Il faut dire que le sacro-saint  » Touchez pas à ces saletés ! » de nos mères relevait de la tentation diabolique !
Dans ce court récit d’une petite cinquantaine de pages, Alain Rémond décrit merveilleusement bien le plaisir de « la surprise » à trouver.
Et, de mes propres souvenirs,  si on n’en trouve pas une vraie, de belle et merveilleuse surprise, alors on s’en invente une ! Un petit truc totalement bidon qu’on grossit, qu’on magnifie, qu’on raréfie, soudain digne d’être sorti de la fange, de figurer dans notre Panthéon, et valant quasi des millions du moins en imagination.
C’est le même plaisir, toujours, dans les brocantes qu’on appelait nous,  » les marchés aux puces ». Non exactement ce qu’on y « dégote » comme disait maman, mais ce qu’on imagine d’où vient et ce qu’on pourra faire avec, ce qu’on vient de « dégoter » !
Alain Rémond y dit très bien cela : les histoires que les objets nous racontent, qu’on leur invente, cette vie vécue sans nous, avant, et celle qu’on commence à leur imaginer près de nous, à présent qu’on l’a dégoté.
L’impression qu’il nous était destiné, voire secrètement transmis , et que  par lui, les couloirs de temps se sont rejoints, rapprochés, fondus, ainsi que les vies transformées, du coup, en destin.

Une robe m’a fait cet effet-là, une fois, un jour d’anniversaire ! Achetée dans une boutique improbable située dans une rue et une ville de hasard, où il y avait de vieux objets, et au milieu, pendue, une robe bleu-ciel, à encolure carrée, avec de petits nœuds posés dessus comme des papillons blancs ; une robe cousue main par une très ancienne couturière, – ce que fut l’une de mes deux grand-mères qui quitta l’école et apprit la couture à 9ans ! – comme on en portait pendant la guerre, ou juste avant, ou juste après… La patronne de la minuscule boutique m’a avertie : – c’est pour la déco ! Personne n’y entre dans cette robe, la taille est trop fine, et ça tombe pas très bien à la poitrine… et puis elle est un peu décousue sous les bras…
On s’est défiées du regard, j’étais sûre du contraire ! Et comme une Cendrillon recevant la robe et les chaussures uniques de sa marraine-fée, je me suis parfaitement « coulée » dans cette robe cousue pour quelle jeune fille dont le corps avait été l’exacte réplique du mien … 40 ans plus tôt…  et qui me l’avait laissée en mystérieux héritage ; dans ses plis et son décolleté, elle me transmettait ses rêves, ce qui restait de sa vie, le bleu d’autrefois se coulant dans le bleu de cet anniversaire d’aujourd’hui.

Alain Rémond ne parle pas de robe bleue un peu décousue, il parle d’épave, et de rouille, brune. Mais ça revient au même…
kifkif bourrique ! aurait dit maman.

j’aurai à vous parler d’autres lectures encore, dont : « Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, que j’ai lu d’une traite, avec un grand bonheur de lecture.

LE MUSEE IMAGINAIRE DE JANE AUSTEN par Nathalie Novi

 

 

C’est un somptueux album paru chez Albin Michel, imaginé par Nathalie Novi, mon amie peintre ( à qui je dois le frontispice de mon site ) . Je dis peintre à escient, car elle n’aime pas être cataloguée  » illustratrice ». Non par mépris pour la fonction d’illustrer qui, à l’origine, vient de « lustre » c’est à dire ajouter du lustre, du brillant, de l’attrait, un certain éclat à une page qui sans cela pourrait se révéler bien terne, ce qui est noble fonction, mais tout simplement parce qu’elle « n’ajoute » pas de dessins  à un texte. Elle est tout aussi principale, et lisible que le texte. Elle peint, et peignant, elle dit tout autant.
En l’occurence, ici, dans ce magnifique ouvrage dont elle a, des années durant, rêvé, avant que grâce à une bourse du CNL, elle ait, elle si diversement sollicitée, trouvé le temps, enfin, de le concrétiser.
Une année entière plongée, en immersion totale et quasiment en apnée, à l’époque Victorienne. Elle nous fait renaître, à coups de crayons et de pinceaux délicieux, toute une société, ses moeurs, son habitat, ses vêtements, ses habitudes, ses attitudes ; on entre chez eux, on fait presque, si l’on veut, partie de la famille de Jane Austen. On en est si près que Jane et ses soeurs pourraient, si l’époque n’était si pudique, nous prendre par la main, nous faire courir avec elles dans cette Angleterre à la nature si harmonieuse qu’elle sembla avoir été créée exprès pour Jane et ses congénères.
L’époque victorienne à laquelle vécut Jane Austen qui nous en laissa, par écrit, dans ces histoires, , un panorama impressionnant ( dans le vrai sens du terme, c’est à dire qui s’imprime dans nos rétines, notre mémoire, notre coeur, ) c’est un état d’esprit particulier, où l’on a, à la fois, le souci très matériel de la propriété, de l’argent, du confort cossu, mais aussi le souci moral de la respectabilité, de la générosité envers les défavorisés, du dévouement aux autres et aux causes de la défense morale qui n’est pas toujours pudibonderie, comme on nous l’a longtemps plus que suggéré.  C’est une époque romantique, qui engendre de grands penseurs, un amour immodéré des lettres, de la littérature, de la poésie, des arts, de l’esthétisme. Le BEAU est omniprésent, ce qu’il faut atteindre, créer, autour de soi et en soi, dans sa vie et dans le monde, les deux s’imbriquant étroitement, (d’où le souci moral.)
Quand je regarde mon amie Nathalie, je me dis que oui, elle est bien une petite soeur de Jane Austen, tant créer ou faire voir le Beau, lui est vital, essentiel.
Alors oui, dans ce musée imaginaire recréé par Nathalie et Fabrice Colin, on verra bien de belles robes, de beaux chapeaux, de beaux meubles confortables et cossus, des réverbères sur les rues sombres, de grandes maisons, des bals, des fêtes, de doux paysages impressionnistes,
mais …
en même temps…
on pourra aussi deviner, à la lumière des réverbères et autres lustres, que la lumière, grâce au peintre inspirée qu’est Nathalie Novi, révèle plus et mieux les ténèbres qu’elle ne les chasse, que les robes, si longues, si poétiques, doivent être relevées pour que les jambes accomplissent leur destin de jambes en plus grande liberté.
On pourra deviner , Nathalie nous en donne l’intuition, que tout cela est frange colorée, décor, créé non pour nier, ou cacher, tristesse, amertume, ambitions avortées, doutes,  névroses et autres misères, étouffer les cris de l’âme et des coeurs, mais plutôt construit comme un décor de théâtre, qui met en scène, et représente plutôt crânement, courageusement, la vie vécue en vrai de ces femmes si courageuses, en vérité, dont l’élégance des corps n’est que la parure jetée, par pudeur, sur le tumulte des sentiments.
Des vies que la Beauté transforme.

Comme la Belle au bois dormant, ce monde, avec ces paysages, ces demeures, ces réverbères dormait depuis plus de cent ans ; Nathalie Novi le réveille pour nous si délicatement que l’on peut, sans se forcer, continuer à se dire que décidément « la vie est un songe » … qu’il convient de partager.

Est-il traduit en anglais ? Je l’espère.
En tout cas le travail de Nathalie a été exposé aux Etats unis.
Vous pouvez, bien sûr, ajouter à cet article en allant sur le site de Nathalienovi.com où bien d’autres merveilles vous attendent.

« Tous les chats sautent à leur façon » par Herta Müller, paru chez Gallimard

C’est le titre particulièrement imagé, et donc enviable par tous ceux qui, comme auteur ou éditeur, cherchent quel titre donner à cet ouvrage-là, roman ou autre, imaginé, conçu, élaboré sur des jours, des semaines, des mois, et qu’à la fin, il faudra réduire à cela : un titre.
Un titre, ça appelle, ça désigne, ça qualifie. Mais ça colle, aussi. Un vrai sparadrap comme celui du capitaine Haddock.  Plus moyen, ensuite, de dénommer, débaptiser, se raviser, réviser. Ad vitam aeternam, le récit devient ce titre emblématique, dit tout, même si au départ, il disait peu, voire apparemment rien du tout.
Ainsi a-t-on  » Madame Bovary » qui ne dit presque rien, juste ce nom, qui pourrait être celui de n’importe qui, au-dessus de la sonnette de la porte d’entrée, ou sur la boite aux lettres où le facteur glissera ce qui lui est destiné, à elle, et à personne d’autre – en principe… Une femme insignifiante ? Oui, et quelques centaines de pages pour donner un destin à qui ne semblait pas en mériter, à donner toute son importance au presque rien, jusqu’à en faire un tout.
Ainsi a-t-on  » le rouge et le noir » deux couleurs subtantivées, qui ne dit pas grand chose non plus, apparemment  de ce que l’on va trouver dans cette histoire si longue pourtant : 540 pages en poche !  Une histoire résumée en deux couleurs, rouge sang, rouge passion, rouge feu, et cheval noir du drame qui advient, ombre qui s’étend, le feu devenu cendres, le vif et le mort. On guettera ainsi, malgré nous, au fil de page, les signes disséminés, rideaux cramoisis, yeux noirs etc… Deux mots et tout est dit, finalement, des 540 pages qui suivront.
Et ainsi de suite.
Le titre, là, du livre d’entretiens avec Herta Müller, prix Nobel de littérature dont je ne me souvenais pas d’avoir lu quoi que ce soit, est en fait un proverbe roumain qui, complet, dit plus exactement :  » tous les chats sautent à leur façon au bord de la flaque », ce qui est un proverbe étonnant, mais qui, intuitivement quand on le lit et qu’on a soi-même des chats, ce qui est mon cas, semble parfaitement juste.
Le proverbe aurait pu être : « tous les chats sautent à leur façon par-dessus la flaque » comme la vache autrefois, en lointaine Angleterre non encore reliée par le tunnel sous la Manche, sauta par-dessus la lune. Mais ce n’est pas ce que dit ce dicton qui nous fait voir le chat sautant à sa façon, au bord de la flaque, ce qui est beaucoup plus vrai, car on a tous vu des chats éviter, par de petits bonds, une flaque, un ruissellement survenu soudain sur leur trajet, et jamais je n’ai vu de chat faire un bond spectaculaire, d’acrobate chevronné au dessus d’une flaque. Le chat procède plus discrètement que ça, toujours, ne se donne pas en spectacle, ne fait pas son numéro, pas de chat de cirque.
Herta Muller, explicite ensuite, avec une extrême intelligence du mouvement, plutôt de la pensée d’où surgit le mouvement, ce dicton : elle parle du contournement approprié à l’obstacle, du bond juste au bord, au dernier moment,  pour ne pas se mouiller les pattes.
Et on voit le chat faire exactement comme elle dit.
Je ne sais pas si cela seul mériterait un prix Nobel de littérature, mais à coup sûr, cela mérite toute notre admiration tant il est difficile de décrire, dans la rapidité de ses manoeuvres, ce qui ressort chez le chat, du réflexe ou de l’intention.
Mais ce qui est plus remarquable encore et me ravit, c’est que de cette toute petite phrase sans aucune prétention, juste un dicton populaire- mais on sait que les dictons ont une portée universelle qui va bien au-delà de ce que les mots semblent évoquer – elle tire une conclusion, ou plutôt une réflexion qui fait de chacun de nous, à mille et un moments de sa vie, un chat au bord d’une flaque.
Flaque alors est cet espace où la terre se déroberait sous le pas, où l’on se noierait dans un verre d’eau, où l’on ne verrait plus que la surface des choses, où se cacheraient des monstres comme celui du Loch Ness, jamais visibles, mais toujours plus ou moins perceptibles, le moment terrible où, croyant atteindre le ciel, on s’aperçoit qu’on se noie…
Alors vite, comme le chat, on tente de petits bonds apeurés, préférant peut-être faire le tour, rester sur la terre ferme, ne pas se mouiller…
Et chaque mot que l’écrivain écrit pour dire la vie où il erre, qu’il tente d’étreindre, qu’il perd, oui, chaque mot d’écrivain est cette tentative, ce petit bond de chat, au bord de l’espace qui lui est donné pour dire : le bord de la page vide, de la flaque.

C’est une merveilleuse métaphore que le titre alors déroule pour nous, ce titre qui ressemble à celui d’une comptine, qui ne semble dire qu’une enfantine petite phrase de récitation, et qui, comme « le rouge et le noir », comme  » madame Bovary » dans son insignifiance, signifie tout.

Le reste de ces entretiens, traduits de l’allemand, vous surprend, et vous prend, avec tout autant de pertinence, d’acuité. Herta Müller, qui appartient à la minorité Souabe en Roumanie parle de son quotidien sous l’oppression, – mais, dit-elle, nul besoin en fait d’opprimer les habitants du village qui s’oppriment tout seuls, au bout d’un moment, et nul besoin de geôlier, chacun s’enfermant dans son silence, les non-dits…
Elle nous dit le vertige éprouvé devant le vide des interrogatoires menés par les services secrets de la dictature sous Ceausescu, et à la lire, ce vide des mots paradoxalement, devient une falaise, âpre, vertigineuse, que d’un bond on ne saurait franchir.
Et alors sans doute, pour survivre fallait-il être sans cesse ce chat, qui saute au bord, de façon tellement inopinée qu’on ne peut le contraindre, l’attraper, le noyer.

J’espère vous avoir donné envie de lire Herta Müller, née en Roumanie, en 1953, qui vit en Allemagne, et qui fut prix Nobel de littérature en 2009.
Ne pas croire que ce sera trop difficile, qu’on ne comprendra pas ( un prix Nobel, ça impressionne le simple lecteur, forcément.) Non, elle écrit assez simplement pour le commun des mortels, elle vient d’un morne village, elle a gardé les vaches, enfant brimée, battue, puis, de petit bond en petit bond, elle est devenue cet écrivain reconnu. Et c’est ainsi qu’il faut la suivre : de cette détresse première assumée, acceptée, à cette traduction, ou plutôt, comme elle l’écrit merveilleusement à la conversion de cette vie-là en mots, et au final, on a sous les yeux, tiré de ce rien, de ces absences, de ce vide, un beau, un riche récit, un PLEIN de sens au conteur !

Ce que je propose comme exercices d’écriture pour les enfants à partir de cette belle image de  » chat sautant au bord de la flaque :

Décrire le chat, où il va, à quoi il pense. Et puis d’un coup, une belle flaque, d’où elle vient, le chat se penche dessus, voit ce qu’elle reflète, en surface ( l’arbre, l’oiseau ? ) . Puis imagine ce qu’elle pourrait cacher, en profondeur, vision de rêve ( poissons, oiseaux)  ) ou de cauchemar ( monstres liquides). Il fait de petits bonds, pour ne pas se mouiller les pattes ( où allait-il pour qu’il lui faille rester les pattes bien propres ? ) e(t de bond en bond il échappe à tous les dangers potentiels.
Le chat parti, que se passe-t-il avec la flaque ? Sèche-t-elle, banalement, sous le soleil ? Ou bien continue-t-elle à vivre avce ses reflets réels et imaginés ? L’oiseau sur l’arbre rencontre-t-il le poisson dans l’eau ? ou bien, la flaque séchée, pousse-t-il des ailes au poisson qui lui permettront de voler ? etc…

Voir la flaque comme TOUT UN MONDE !

En dessin, c’est bonbon à illustrer ! ( on peut même fair des  » volets successifs de flaque ) et une  » marionnette – chat  » qui gambadera à souhait.

 

LE DEJEUNER DE LA NOSTALGIE par Ann Tyler

Je ne sais pas pourquoi, il me semble que je n’avais pas lu de livres d’Ann Tyler. Je crois avoir lu un article sur elle, (dans le Monde des livres ? ) et cet article m’en a donné l’envie. (Il faudrait écrire sur ces  » passeurs » -là, relais entre les auteurs et leurs lecteurs, qui donnent à entendre leurs battements de coeur)
Ann Tyler est née, dit la couverture, en 1941. Elle habite Baltimore, aux Etats Unis. Quand on a dit ça, on est bien avancés ! Il y a peu à dire, sur elle. Elle mène une vie ordinaire, ne vois assomme ni de ses voyages incroyables, ni d’une sexualité hors normes, ni d’un passé traumatisant, ni de rêves ou de cauchemars ahurissants, ni d’ambitions dévorantes, de remords récurrents… Rien de tout cela.
 » Le déjeuner de la nostalgie », nous raconte la simple histoire d’une famille des années 60 dont le père est représentant de commerce ( cela a sans doute joué dans mon choix de lecture, mon propre père ayant été, lui aussi, représentant, en ces mêmes années, un métier bien moins pratiqué à l’heure d’internet, évidemment ) Un jour, leur père ne revient plus de ses déplacements. Et leur mère se ronge les sangs mais, en bonne mère protectrice, essaie de faire croire à ses trois enfants que non, tout va bien, ils peuvent continuer à vivre normalement, une vie sans histoire.
Et c’est cela, le talent d »Ann Tyler : faire toute une longue histoire d’une vie sans histoire. Traiter ces personnages sans ombre et sans lumière comme des acteurs dignes de cette scène- là, sur laquelle elle les fait monter en grande douceur. Et nous, on les croise, on les recroise, comme s’ils habitaient au coin de notre rue, qu’on en prenait des nouvelles, banales : – ça va ? Vous faites vos courses ? Il y aura quoi au dîner ce soir ? Vos enfants vont bien ?
Et ce n’est pas ennuyeux, non, pas du tout. Au contraire. C’est fascinant, à cause des détails, des conversations, de ce qu’Ann Tyler leur fait dire alors que dans le paragraphe précédent, peut-être,  elle a écrit qu’ils pensaient autrement, ou autre chose… Il y a la surface lisse de la page, avec les mots écrits dessus, bien alignés, tranquilles, et puis la sensation qu’ils sont les vagues posées sur des abîmes.
dans un article, Ann Tyler dit que ses personnages lui parlent, la surprennent, parfois. Elle traduit leur voix comme elle le peut. Alors elle la traduit bien, car ils nous parlent aussi. Mais d’une façon discrète, comme s’ils ne voulaient surtout obliger personne à les écouter. Suprême politesse de l’écrivain !
Dans cette histoire, l’un des enfants Ezra, restaurateur, tente à multiples reprises de réunir la famille autour d’une table, pour qu’ils se parlent, s’annoncent les choses importantes de leur vie, de réconcilient quand ils sont fâchés… Et jamais, jamais, le déjeuner ne peut se passer comme il le souhaite. Toujours, l’un ou l’autre quitte la table, disparaît, avant que les choses ne soient dites.
C’est comme une parabole. La Cène, mais triviale, où l’on s’embrasse et se trahit dans le meêm moment et en toute affection, parce que c’est ainsi, la vie.

Mes lectures estivales

Nos étés ressemblant rarement à ce que nous prévoyons, les livres que nous emportons ne sont pas toujours ceux que finalement, nous lirons. Car nous les avons emportés avec nous pour certaines raisons, qui, au bout de quelques jours de vacances, finalement, ne sont plus forcément d’actualité. Alors les livres choisis restent parfois dans la valise, et c’est un autre titre qui vous accroche, tout à coup, dans une de ces petites bibliothèques improvisées où chacun est libre de mettre à la disposition de tous, les livres qu’il ne lit plus.  ce n’est pas là les abandonner, mais les confier à de nouvelles mains, de nouveaux yeux, un coeur neuf, qui les aimera mieux.
Je n’ai donc pas tout lu de ce que j’avais emporté avec moi,  » Frères migrants » de Chamoiseau, par exemple, ou « mécanismes de survie en milieu hostile » d’Olivia Rosenthal, ou  » appels téléphoniques » de Roberto Bolano ( prononcez Bolagno, le n est espagnol.) Sans doute, fraîchement débarquée sur la plage de mes vacances, n’ai-je plus voulu voir en la mer un immense cimetière marin, n’ai-je plus, non plus, eu l’impression de devoir affronter un quelconque milieu hostile, et j’ai oublié mon téléphone ici, là, n’importe où, et m’en suis soucié comme d’une guigne.
Par contre, j’ai lu, sur impulsion et à toute allure  » Si ce livre pouvait me rapprocher de toi » de Jean-Paul Dubois. Evidemment à cause du titre. Et parce que l’été est propice à ce genre de réflexe – marronnier : l’été  est fait pour cela : se rapprocher de ceux que, dans l’année, nous négligeons, par manque de temps, manque de foi, manque d’envie. Il s’agissait de l’histoire d’un écrivain, marié mais sans enfant, qui part en voyage, seul. A la recherche de qui fut, vraiment, son père, de ce qu’il lui a transmis, laissé, cet héritage, mystérieux, sans objet particulier. D’abord il se pose, comme une mouche, ici ou là sur le globe, et puis, finalement, il atterrit à La Tuque, un lieu improbable, loin de tout, au Canada. Là, habite un ami de son père, Jean. C’est de lui qu’il attend, simplement, les mots qui l’aideront à poursuivre sa vie. Et c’est dans ce lieu qu’il affrontera, tel un Petit Poucet, l’inextricable forêt où il faut évidemment se perdre si l’on veut vraiment se trouver. Jean- Paul Dubois, tout à la fin du livre, écrit ces mots qui justifient son récit :  » « J’ai terminé ce livre. Comme les précédents, il m’aura, pour un temps, rapproché des vivants et des morts. C’est dans l’ordre des choses simples. »
C’est là une affirmation toujours vraie. Une histoire sert bien à cela : rapprocher. Rapprocher les temps – passé, présent. Rapprocher les gens : ceux qui pensent, écrivent, lisent, vivent des vies si semblables et si différentes, tous, le temps du livre, dans le même bateau ivre, poussés par le même vent, vers l’horizon. Rapprocher la nature, les bêtes, les dieux, des hommes. Les grands, des petits. Ceux qui ont la lumière, qui voient,  de ceux qui oeuvrent dans l’ombre, sourds, aveugles. Et par le détour d’un beau mensonge, faire parvenir chacun à sa vérité.
Les livres lus après celui-ci, participaient de la même envie : que la vie de cet autre, là, si étrange, si belle, si triste, qu’on me raconte, rejoigne par quelque secret chemin infiniment secret, la mienne. Non pour trouver des réponses aux questions que je me pose, mais pour me sentir heureuse d’avoir des compagnons de route. C’est ainsi que j’ai lu aussi ces quelques autres livres :  » Tristesse de la terre » d’Eric Vuillard,  » Le génie de la bêtise » de Grozdanovitch, « Hudson river » de Joyce Carol Oates, et « La porte » de Magda Szabo. Et puis,  » le déjeuner de la nostalgie » d’Ann Tyler.