Le musée des redditions sans condition par Dubravka Ugresic.

Pardon pour les accents qui manquent sur le nom de cette auteur, et que je ne sais comment obtenir sur mon clavier ; un petit v au-dessus du s et un accent aigu au-dessus du c !

Dubravka Ugresic est croate ( l’on me signale en quatrième de couverture qu’elle y est un écrivain majeur ! ) mais je n’avais ni entendu par ni rien lu d’elle. Ce livre en fut une belle occasion et je l’ai beaucoup aimé.
« Le Musée des redditions sans conditions  » est aussi une histoire d’exil – comme  » Les déracinés » dans mon article précédent. Il faut croire que mon petit exil volontaire estival en Charentes maritimes m’a inspiré l’envie de lire des récits d’exils plus radicaux, plus nostalgiques… A qui et à quoi avais-je, en fait, envie de dire adieu, c’est une autre histoire…
Dans ce livre très hétéroclite ( on s’y perd un peu mais ce n’est ni grave ni désagréable ) on passe d’une époque à l’autre, d’une femme à une autre – la mère et la fille- de Zagreb à Berlin en passant par Belgrade. On traverse plusieurs époques et toute l’ex Yougoslavie. Comme si on ouvrait et refermait sans cesse des valises, vrais départs, errances, détours, faux retours, souvenirs emmêlés. On perd la notion du temps qui passe, les liens se font et se défont, le souvenir se perd, se retrouve, on s’interpelle en une langue, en une autre, une montagne d’anecdotes, de souvenirs et on ne fait pas le tri. Il faut tout sauver.
C’est aussi un texte sur la force des femmes, sur leur désir toujours insatisfait de trouver le bon chemin, le meilleur chemin qui va de ceux qu’on aime à soi, et vice versa. Ce sont les fils secrets qui relient mères et filles, amies, qui les FONT mères et filles, amies, et le temps passant, la mémoire élastique de ce qui les relia ( livres, films, maisons, repas, visites, promenades, amours, tous ces passages qui sont aussi des frontières ).
C’est un livre de bric et de broc, souvent très drôle, inventif dans sa forme comme dans son contenu que l’auteur compare d’ailleurs à ce qu’en 1961, on trouva dans le ventre de Roland ! L’éléphant de mer du zoo de Berlin qui venait de mourir, et donc l’estomac était un vrai inventaire à la Prévert !
Malgré son caractère protéiforme, le texte sonne toujours juste et il est donc remarquablement traduit.
Et puis, j’ai aimé qu’au coeur de ce vertige provoqué par la longue chute dans le temps qui passe, on se raccroche à la tendresse et à la compassion qui l’accompagnent : tendresse et compassion pour ceux qui aiment, ceux qui ne sont pas aimés, la jeunesse, la vieillesse, ceux qui se sentent seuls, ceux que leurs souvenirs attristent, ceux qui pensent trop, ceux qui ont peur, ceux qui lâchent tout…
On est tous des exilés, des rescapés, on cherche tous la veilleuse, la merveilleuse petite lumière d’espoir dans le noir.
C’est un livre où les regrets vous tombent dessus tout doucement, comme tomberait, à l’automne, une tardive et douce pluie de printemps.

LES DERACINES par Catherine Bardon

J’ai beaucoup lu, ces derniers mois, mais peu écrit sur ces lectures. Je vais essayer de rattraper un peu ce retard pour ceux que mes choix et ce que je peux en dire intéressent.
Un de ces livres  » Les déracinés » écrit par Catherine Bardon, devrait plaire à un grand nombre d’entre vous. Il est paru en format poche … et plus de 750 pages ! Mais pas d’affolement : on le lit comme un feuilleton, le début d’une saga, on tourne les pages sans s’arrêter, on ne peut quitter ces personnages attachants, ni leur histoire si romanesque.
Je ne le savais pas, mais un premier kibboutz est né en République Dominicaine, en 1940 ! Peuplé d’émigrants juifs allemands, autrichiens, tombés là par hasard après un long et périlleux voyage, et s’être faits refouler par les Etats Unis où ils désiraient se réfugier, loin de la terrifiante barbarie nazie qui régnait dans leur pays d’origine. C’était une destination par défaut, mais ils y furent généreusement accueillis, et ces pionniers tombèrent rapidement amoureux de ce magnifique pays tropical, luxuriant, hédoniste et gai. ILs s’ installèrent dans un endroit dénommé Sosùa et tous ensemble, courageusement rebâtirent leurs vies sur ce nouveau rivage, et sans jamais oublier leurs racines, sur ce nouveau continent, surmontèrent la tourmente dans laquelle l’Histoire les avait entraînés, et construisirent énergiquement la suite de leur histoire, apaisée.
L’auteur, Catherine Bardon, se dit amoureuse de la république dominicaine qu’elle a beaucoup parcourue en voyageuse et photographe. Ce livre est à la fois un roman et un récit très inspiré de personnes et faits réels, et bien sûr, des sombres évènements historiques de cette époque. Elle en donne à la fin, un sommaire très précis. Les personnages, inventés, sont généreux et nous emmènent avec eux comme des compagnons de route ; ils sont sympathiques, pleins d’élan, nous font partager leurs difficultés d’intellectuels à devenir constructeurs et paysans, mais aussi ce qu’il y a d’exaltant à tout repartir de zéro, à tout recommencer – comme l’espéraient de tout coeur et de toute leur âme, ceux qu’ils ont dû laisser agoniser dans la tourmente européenne.
On y suit surtout la vie d’un jeune couple, celui formé par Almah et Wilhem, sur un bonne moitié du livre, ils sont encore à Vienne, cette ville éclatante d’art et de culture où ils adorent vivre, d’abord heureux, amoureux, jeunes mariés d’un milieu très favorisé, et puis le temps y devient affreusement lourd, oppressant, mortifère, ils ne s’y résignent pas, s’y débattent, jusqu’à l’inévitable rupture et la fuite. On les suit dans leur interminable voyage, on partage leur immense fatigue, leur affreux chagrin, et puis, bientôt, la nouvelle énergie, sublime, qui naît de ce nouveau pays composé d’une variété de plantes, de couleurs, de douceurs, de beautés infinies dont, unis, rassemblés par la même misère, ils vont nourrir leurs pauvres corps et coeurs fracassés.
Jusqu’à ce qu’ils redeviennent, – et c’est là, je trouve la belle et forte idée de ce livre – au fil du temps et des années qui passent, finalement, des personnes très ordinaires…

C’est un livre parfait pour se dépayser, découvrir cette curieuse histoire, méconnue, de cette colonie juive qui s’est inventée là où personne ne l’attendait, et puiser dans cette histoire un peu de cette force et de cette énergie dont tous les protagonistes font preuve en des temps où l’adversité se montrait encore bien plus inventive qu’à présent…

Cerise sur le gâteau, en milieu de parcours, nous avons le plaisir de contempler les photos des évènements et des lieux et des gens, à cette époque et puis maintenant, les vestiges du récit. Une sorte de visite archéologique de l’endroit et de la vie de ceux qui l’animèrent.

Je lis que ce volume, qui se termine sur un extrait du journal de Ruth, la fille du couple mythique d’Almah et Wilhem, a eu une suite, où l’on peut la retrouver, et c’est la promesse d’un nouveau bonheur de lecture ! Cette suite s’appelle « l’Américaine » !

LA PEAU DES PÊCHES

 »
 » La peau des pêches » est le joli titre, très frais, très imagé, d’un récit paru chez Stock, d’une jeune femme qui se nomme Salomé Berlioux.
Autant le dire tout de suite, je connais Salomé. Depuis très longtemps. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, c’était au fin fond de la Nièvre, dans l’école primaire d’un tout petit village qui m’avait invitée à venir parler de mon travail d’écrivain – jeunesse aux enfants des Cours Moyens. Il y a… une vingtaine d’années.
Cette journée, ni elle ni moi ne l’avons jamais oubliée. Du haut de ses dix ans, Salomé souhaitait déjà devenir écrivain, et, le regard plein d’espoir, m’avait demandé si cela était vraiment possible, ça… quand on habitait là où elle habitait, où il y avait nettement plus de canards et de lapins que d’écrivains… Cela l’était, bien sûr, puisque je venais, comme elle, d’un petit village perdu, moi aussi, et je le lui avais dit. Elle l’avait entendu comme une heureuse prédiction, dont plus tard, chose rare qui prouve sa générosité, elle a tenu à me rendre compte, et à m’en remercier.
Salomé est donc l’un de mes plus jolis souvenirs, une preuve que ces voyages, exaltants, éreintants, que les auteurs – jeunesse entreprennent à travers toute la France et dont personne ne parle jamais, allant d’école de campagne en collège de ZEP, ou d’établissement encagé au milieu des tours d’immeubles en établissement de prestige dans les beaux quartiers, peuvent porter, emporter, enfants et auteurs, vers de très belles contrées. Changer des vies. La leur, et celle de l’auteur aussi ( voir le livre «  Petite » que j’ai rédigé pour les éditions du Pourquoi pas?)

Depuis, Salomé Berlioux a accompli de beaux et forts projets de rapprochement entre ceux qui sont loin de tout, et ceux qui pourraient leur consacrer un peu de temps et d’attention, et les aider à concevoir pour eux comme ce le fut pour elle, une autre vie, quasi inimaginable mais cependant possible.
Salomé est une rêveuse concrète. Partageuse, volontaire. Elle veut voir aboutir ce qu’elle rêve, et aider les autres à aboutir de même.
Elle garde ces qualités -là, dans le récit de  » La peau des pêches », texte personnel, qu’elle mène vaillamment jusqu’au bout. Récit difficile de la lutte que son couple mène depuis quatre ans pour avoir, ensemble, un enfant, alors qu’une grosse difficulté, devenant, au fil du temps, une sorte de  » malédiction  » est tombée sur leur grand amour : chacun d’eux peut parfaitement faire un enfant, mais pas avec l’autre. Ils sont incompatibles.
Salomé, en jeune femme moderne, croit en la médecine moderne, en sa science qui peut tout, ou presque, et pas en la malédiction qui n’existe que dans les contes.
Et cependant, malgré tous les efforts conjoints de toutes les techniques les plus sophistiquées et de la force, l’énergie qu’elle met au service de cette médecine de pointe, les échecs s’enchaînent, de plus en plus invraisemblables, à un tel rythme, que cette jeune femme à qui, jusqu’ici, rien n’a durablement résisté tant elle s’implique jusqu’à la moëlle en tout ce qu’elle entreprend, en vient, malgré elle, à douter que les malédictions n’existent vraiment que dans les contes…

Ce récit contient aussi, naturellement, mille autres aspects beaucoup plus techniques, pratiques, et sera un témoignage précieux pour ces milliers de couples ordinaires confrontés comme le sien à l’extraordinaire. Ils y trouveront des mots choisis avec soin, qui feront écho à leur propre chemin de croix, d’espoir et de renoncements, de révolte et d’acceptation.

Mais pour ma part, auteur-jeunesse habituée des contes et des récits initiatiques, ce qui m’a le plus émue, ébranlée, c’est cette ligne fluide entre la réalité de la vie, et ce qui, quand elle devient incompréhensible, insaisissable, invraisemblable, la transforme en une somme d’apparences qui semblent cacher quelque chose, mais quoi ?
L’ombre qui s’étend, peu à peu envahit tout. A en devenir fou.
Et ruinée, détruite, brûlée, malgré tout continuer de marcher et d’agir sur la scène de la vie, comme si de rien n’était, comme une actrice continue à jouer le rôle qu’elle a appris.
Salomé l’évoque, brièvement : Pourquoi ce malheur – là ? Pourquoi nous ? Qu’avons-nous fait ?
L’auteur que je suis traduit : quelle fée ont-ils oublié d’inviter, de fêter, pour que le malheur plane ainsi sur leur amour ?
Alors oui, toutes les bonnes âmes essaient de proposer des choses concrètes : changer encore de médecin, de méthode, de pays, de partenaire ! adopter, ou  » ne plus manger la peau des pêches » ! et la généreuse Salomé tente de ne pas leur en vouloir de ces dérisoires essais de solution ou de consolation.
Mais elle est allée si loin, la petite fille… Si loin d’eux, de nous, de tout… Dans l’infinie forêt aux sortilèges où ceux qui veulent l’aider ne lui font plus que du mal… Où aimer devient une souffrance de plus…
Si loin…
Nos mots s’évaporent, autour d’elle, pets de lapins !
Alors elle aligne ses propres mots comme de tout petits cailloux pour tenter de nous dire, et de réaliser, par où elle est passée dans la forêt. Non qu’elle veuille en sortir, puisque tout ce qu’elle doit affronter, accepter, transformer, s’y trouve. D’ailleurs, comme dans les contes, son temps n’est plus le même que le nôtre, s’étire comme la montre molle, ne se compte plus en heures et minutes.
Non plus pour s’alléger les poches ou le coeur… Rien ne console d’un enfant cent fois perdu.
Ecrit-elle ce récit pour guider les autres ? Qu’ils suivent son chemin ? Non. Chacun a le sien.
….Attirer les oiseaux, comme avec la mie de pain des contes ? Oui, cela, peut-être… La petite fille de la campagne n’est pas si loin, qui jetait les cailloux dans l’eau, vers le ciel, n’importe où… juste parce que le mouvement est joli, et sans doute donnait du pain aux canards du coin coin.
Mais elle le fait plus sûrement parce qu’elle sait, depuis qu’elle a dix ans, que c’est ainsi, mot après mot, vaille que vaille, qu’un écrivain construit son chemin de vie.
Ni en dessous de la réalité, ni au-dessus… En parallèle. Et il tente, comme il peut, de cheminer entre les deux, croyant tremper sa plume dans la réalité sans voir qu’au bout, parfois, un bout de ciel, ou de nuage s’est invité.
Malédiction ? Bénédiction ?
On ne choisit pas.
C’est selon.




Les villes de papier



 » Les villes de papier » est le très beau titre de l’essai de Dominique Fortier, paru chez Grasset, qui a, cette année, remporté le prix Essai Renaudot.

Aparté : Le saviez-vous ? Moi pas.
Pour la première fois, et pour vous ! – je suis allée chercher qui, au fait, était Renaudot ; et l’ami Robert- le bien utile et le bien-aimé, m’a aussitôt aimablement renseignée : il s’appelait Théophraste, avant d’avoir seulement un nom de prix décerné, et vécut de 1586 à 1653 – ce qui n’est pas mal pour l’époque, compte tenu des épidémies – la peste dura plus de 10 ans ! et des disettes et famines. Au passage dans le tableau ci-dessous, on peut voir qu’il y eut aussi des hivers glacials au point de geler le vin d’église !! des inondations de printemps et des canicules, le tout n’empêchant nullement la peste de se promener et d’assassiner.

Epidémies et famines en France (free.fr)

Ce Renaudot fut médecin, secrétaire du roi, commissaire général des pauvres – là, il eut grandement à faire ! Soutenu par Richelieu, il fonda dispensaire et une sorte de première Agence pour l’Emploi  » le bureau d’Adresses » – Il fut aussi journaliste en un temps où ni la radio ni la télé, ni YouTruc n’existaient même embryonnaires ( il créa la Gazette de France, journal de très grande qualité, et prit la direction du Mercure de France)
Mais ce qui me botte le plus est son doux prénom de Théophraste, totalement désuet et oublié à ce jour, et pourtant nombre de journalistes et d’intellectuels d’aujourd’hui, (et je ne parle même pas des hommes politiques) pourraient s’en draper, car ce prénom vient du grec Théophrastos qui signifiait, tenez-vous bien… le divin parleur ! Ce que fut sans doute Théophraste mais pas seulement et loin de là, comme l’atteste son impressionnante biographie.
Et entre parenthèses encore, si l’on pouvait se souvenir tout autant et même davantage de son action envers les très pauvres, les très malades, les très défavorisés, que de celle en faveur des lettres, j’y verrais une raison encore plus belle que ce prix de célébrer le bienveillant Théophraste…

Aparté terminée, revenons- en à ces  » Villes de papier » annoncées.
Et d’abord, quel magnifique titre ! Combien de «  Villes de papier », habitons-nous, nous, voyageurs immobiles, avalant les pages comme d’autres les kilomètres, visiteurs insatiables de toutes ces cités où nous ne mettrons jamais les pieds mais que nos yeux ont dévorées.
Je le disais, dans un autre article, j’ai connu Séville et l’Andalousie bien avant d’aller m’y promener, dans mes livres  » rouge et or » lus et relus tant de fois  » L’éventail de Séville » et  » la calèche du bonheur » .
Nous sommes des milliers de voyageurs sans horaire à nous être rendus à Saragosse pour y trouver un manuscrit, à errer à Dresde avec « la femme sauvage », à tenter d « oublier Palerme » avec Edmonde, à vouloir quitter Yvetot avec Annie Ernaux, à habiter avec les dix frères et soeurs d’Alain Rémond à Trans à côté du boucher, à errer dans  » le cimetière de Prague » avec Umberto, à dire « Adieu à Berlin » avec Isherwood et bonjour à Istanbul avec Orhan Pamuk, à aimer terriblement le Budapest dévasté de Sandor Maraï, à bien injustement laisser tomber Dublin à cause de James Joyce, et à espérer que Paris redevienne une fête avec Hemingway…
Vous aurez d’autres listes, bien sûr. ( exercice de mémoire et d’écriture bienvenus à tout âge…)
Ici, dans ce livre qui nous intéresse, Dominique Fortier rêve, et nous raconte, la vie d’Emily Dickinson, dont je vous ai déjà parlé dans  » en mai, vivons confinés dans un brin de muguet »( carnet d’humeur)
Je ne reviendrai donc pas sur Emily, dont on sait si peu, une petite souris qui se nourrissait de mots et offrait ses poésies comme autant de précieux mets. Sa vie nous est ici racontée très joliment, très modestement, sur un ton que sans doute la poétesse eût apprécié – si elle avait un jour eut cette envie étrange que l’on parle d’elle, ce qui n’était pas le cas. ( Dieu, qu’elle eût détesté notre époque, la sauvage Emily…)
Cet essai nous fait découvrir « le lieux d’Emily » ceux où elle vécut cette existence étrange, semant ses poèmes comme autant de petits cailloux du Petit Poucet, non pour retrouver sa maison qu’elle ne quitta que brièvement, mais pour ne pas se perdre, elle, et tout ce qui, infime, autour d’elle, était elle aussi, infiniment elle. Jusqu’à la plus petite chose, et même la plus petite ombre de la plus petite chose, doux envers, transparent, de sa lumière de petite chose.
Emily habita le monde sans rien vouloir en posséder, comme le rayon de soleil habite une pièce, un nuage le ciel, une goutte d’eau la fleur où elle est tombée.
L’extrême vigilance d’Emily.
Et la douce patience de Dominique Fortier qui prend garde de ne rien déchirer du voile de papier et de mots dont Emily s’est revêtue toute sa vie, à travers lequel elle se laisse un peu approcher, par fulgurances, avant de disparaître dans un présent tellement immobile qu’il est déjà l’éternité.

Contrairement au large mouvement des femmes d’aujourd’hui, Emily ne s’empara pas de sa liberté à grands coups d’éclats, n’eut aucun besoin de la revendiquer, de la proclamer ; elle aurait eu tout ce tapage en horreur, vraisemblablement, se serait encore plus profondément retirée au fin fond de sa chambre regardant, par la fenêtre, jouer et danser les enfants, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les papillons, aussi libre qu’eux puisque rien ne l’en séparait vrai / ment.

Derrière ce tout petit écran qui n’est qu’un écran, c’est à dire une surface, une cloison, qui s’interpose entre nous et le rayonnement du monde, retrouverez-vous, la ville de papier où vous serez ou seriez heureux d’avoir vécu ? Désireux d’habiter demain ?
D’y passer vos derniers jours, vos dernières heures, d’y fermer les yeux pour toujours…
A la fois si nombreux et si seul…
Libre.

ORDESA par Manuel Vilas


Peut-être, contrairement à moi, connaissez-vous déjà ce récit de Manuel Vilas, écrivain espagnol qui vient de publier un second livre,  » Alegria », une sorte de suite à « Ordesa » que la critique semble tout autant encenser que le premier cité.
J’aime par-dessus tout, je l’ai déjà dit, les histoires de vies ordinaires que l’écriture porte. Je dis  » porte » à dessein, car il ne s’agit ni de transformer, romantiser, transfigurer, seulement oui, porter, soutenir pour que cette maison-vie qu’on a habitée ne s’effondre pas en ruines. La porter, et nous l’apporter, miniaturisée entre les pages qu’on tourne, délicatement car les murs en sont fragiles.
Manuel Vilas porte les siens au creux de ses bras, les endroits où la vie a été vécue, les choses qui ont servi à vivre la vie qui a été vécue. La vérité de chacun sous les mots, sous les déguisements, sous les masques de la comédie que chacun joue et qu’il appelle sa vie.
Nous habitons un monde, un pays, une ville, un appartement ou une maison, une pièce, un endroit plus particulièrement, nous habitons une histoire commencée bien avant nous, qui ne se terminera pas avec la fin de notre vie, nous habitons le corps et le coeur de ceux que nous aimons, nous habitons nos pensées et nos rêves, notre désir, nos peines. Et nous voyageons dans le temps avec tout ce barda ! parfois légèrement, parfois pesamment, à l’aide de certains carburants quand nous n’en pouvons plus.

Manuel Vilas parle de tout dans  » Ordesa », pas seulement de ses parents, bien qu’ils en soient les merveilleux fantômes à retrouver pour revivre, dans ce mémorial de pages, la beauté des jours enfuis.
A les évoquer, dans cette recherche des temps perdus et retrouvés, il n’éprouve ni bonheur, ni consolation, des regrets, une sorte de crainte, aussi, de se tromper, ce qui serait les tromper. Il passe dun court chapitre d’une page ou deux à l’autre, une image en évoquant une autre, un endroit présent le ramenant à un endroit passé ou l’inverse, chaque entrée de chapitre est une porte entr’ouverte qu’il pousse, le coeur souvent chaviré par les souvenirs qui tombent comme des livres dérangés sur les étagères de la mémoire.
Ses souvenirs intimes sont aussi ceux de milliers d’autres espagnols de son âge, ses archives, leurs archives, le soleil et la lumière qui éclairèrent ses jours, les nuits qui assombrirent sa vie, éclairèrent et assombrirent toutes les vies, dès lors, sa famille devient forcément un peu la nôtre, si tant est que nous ayons été, comme lui, ni très pauvre ni riche, que nous ayons eu, comme lui, des parents qui s’aimaient et nous aimaient, que nous ayons vécu à peu près à la même époque, soyons partis en vacances en voiture vers le lieu promis du bonheur qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler Ordesa…

Tout est simplement dit, écrit, raconté, en phrases brèves, un peu comme on parle de tout et de rien chez le coiffeur, ou au petit déjeuner avec la famille où chacun apparaît à son tour, décoiffé, étonné, blagueur, décalé, et que le monde qui s’est éteint pendant la nuit renaît autour de la table, du pain, et du café versé dans la tasse de chacun, trop chaud, ou pas assez, et passe-moi une tartine s’il te plaît, il y a une guêpe dans la confiture, le chauffe -eau marche mal, et pourquoi vous avez mouillé toutes les serviettes ?

Et sinon, qu’est-ce que penserait Maria Callas de la situation actuelle ? Qu’en disait Bach, déjà ? Est-ce que vous saviez que Verdi était le roi des cannellonis ?
Mais quand, enfin, passeront les enfants, Brahms et Vivaldi ?
Je vous laisse sur cette merveilleuse fantaisie de l’écrivain qui a rebaptisé tout un chacun du nom d’un musicien dont les airs s’accordent bien à la personne évoquée. La musique parlant directement le langage du coeur, nous ne pouvons alors qu’entrer dans sa famille, dans sa maison, dans son pays et aimer ceux qu’il a aimés.

Roman de Jo Witek : J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle

Et cette question que je me pose : qu’est-ce qu’une héroïne ?

« J’ai quatorze ans et ce n’est pas une bonne nouvelle », est le titre du dernier roman de Jo Witek, paru aux éditions Actes Sud junior, roman pour adolescents.
Le personnage principal de cette histoire, c’est Efi, la fille qui vient d’avoir 14 ans.
Et peu de personnages, dans les histoires comme dans la vie, méritent plus qu’elle le titre d’héroïne.
Si on consulte l’ami Robert, « une héroïne est une femme de grand courage, qui, par sa conduite en des circonstances exceptionnelles, fait preuve d’une force d’âme au-dessus du commun »
On nous cite quelques saintes : Sainte Blandine, vierge et martyre, qui, dans mon souvenir, fut sacrifiée aux lions ( qui l’épargnèrent, ce qui fut considéré comme un miracle… sauf s’ils avaient déjà mangé avant, ou qu’elle n’était guère appétissante, allez savoir) Jeanne d’Arc, petite bergère normande qui eut le culot de prendre le commandement d’une armée pour délivrer la France des Anglais, et faite prisonnière, jugée hérétique, à l’abjuration qui l’eût peut-être sauvée, préféra le châtiment de se faire brûler à Rouen. ( J’ai par ailleurs, l’étonnement de voir citée là, dans le Robert, une figure beaucoup plus récente et qui m’est un peu plus familière car c’est la grand-mère de l’un de nos meilleurs amis : celle de Louise de Bettignies, qui travailla pour les services secrets britanniques pendant la première guerre mondiale et, capturée, mourut en captivité sans avoir livré ses secrets.)
On sera d’accord pour reconnaître que tout cela, spectaculaire, n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins d’une jolie fille de tout juste 14 ans que son oncle Baba ramène chez elle en mobylette ( les héroïnes d’aujourd’hui ont les montures qu’elles peuvent ) pour des vacances bien méritées après une année de collège où elle s’est montrée très bonne élève. Est-elle, alors, de cette seconde catégorie d’héroïne, moins glorieuse, personnage principal d’un roman, d’un film, une petite Cosette un peu grandie et que Jean Valjean n’aurait pas trouvée, une mademoiselle Bovary avant la pharmacie, une ombre choisie parmi les ombres, préférée, à laquelle l’artiste va donner chair et consistance, que son talent de conteur (euse) aura sortie du néant et nous fera aimer ?
Jo Witek, comme son héroïne, sait garder ses secrets : on ne sait pas qui est Efi, dans quel pays elle habite, il y a peut-être une plaine, une rivière, un peu de brousse, des villages, en tout cas une chèvre qui s’appelle Petite Fleur, on sait seulement que sa famille est pauvre, sa mère très peu instruite trime comme une forcenée pour nourrir la marmaille, son père menuisier est vite colérique, a la main leste sur ses enfants et peut-être aussi sur sa femme, et qu’elle, Efi, est heureuse de se cultiver au collège de la ville, adore lire, pense à devenir un jour ingénieure et aider son pays à se développer…
Mais  » elle a 14 ans, et ce n’est pas ( pour elle) une bonne nouvelle ». Car elle va devoir se marier. C’est décidé par les deux familles concernées, et il est hors de question qu’elle soit en quoi que ce soit consultée : elle est la propriété de sa famille, et va, selon la coutume, être offerte, joli cadeau à un homme âgé, mais assez riche et cultivé pour que les parents d’Efi soient assurés qu’il est, pour Efi, le plus agréable parti qui soit, et lui, le futur mari, ravi de cette aubaine de chair fraîche à dévorer.
Efi, instruite, sait qu’ailleurs, le sort des filles peut être très différent, glorieux, et elle y aspire de tout son coeur, de tout son corps, de toute son âme.
Se sauver, c’est sauver son corps, sa peau, sauver son coeur, sauver son âme. Sauver ses soeurs d’infortune aussi, en devenant celle par qui rêver l’impossible n’est plus rêver, mais projeter.
Sa fuite ? Il faut la lire, haleter avec elle, penser à ce superbe récit de « Girl » d’Edna O’Brien, dont Efi est soeur comme elle l’est de milliers d’autres qui n’ont pas d’autre nom que ce générique de  » girl », synonyme de marchandise dont les hommes, solidaires et ligués, ont toujours pu disposer à leur gré, girls esclaves dès la naissance, promises aux travaux forcés.
Comme dans les contes, comme dans la vie parfois aussi mais plus rarement, Efi trouvera de l’aide en une personne dont elle n’attendait plus rien. Cela ne lui évitera pas le malheur, mais lui donnera de l’espoir, assez d’espoir pour être une héroïne dont la fin ne clôturera pas le récit de vie.
Espoir alors partagé par les milliers de filles ( et de garçons, j’espère) du même âge, qui se seront en secret donné rendez-vous auprès d’Efi, héroïne cornélienne et racinienne, qui leur insufflera cette idée si simple, si banale pour la plupart, que le seul bien que chacun possède vraiment, c’est sa vie.

Mise dans une condition tragique de survie, face à la fatalité, face aux monstres mais aussi à elle-même, elle se révèle : forte, passionnée, volontaire, intelligente et consciente, lucide. Ardente.
Si l’héroïne est celle qui, se trouvant juste à la croisée de la mort et-ou- de la vie, et, malgré l’apparente privation de choix, malgré tout, résiste et choisit, Efi, dont les 14 ans ne sont pas une bonne nouvelle quand on vit là où elle vit, est sans conteste, une héroïne.
Une héroïne d’autant plus vraie que Jo Witek ne l’a évidemment pas tirée du néant, mais du corps et du coeur inquiets de toutes les filles de 14 ans et de la mémoire très ancienne des autres qui ont dépassé cet âge depuis longtemps, mais jamais complètement la sourde inquiétude du devenir qui l’accompagnait…

Quelques lectures comme autant d’aventures

Qu’ai- je lu, tous ces mois d’hiver passés sous silence ?
Qu’ai-je lu qu’il me serait agréable de partager avec vous, autour d’un thé sans thé, où peut-être un lièvre et un chapelier fou cherchent à enfourner un loir dans la théière ?
Outre  » Histoire de ma vie » un gros pavé autobiographique de George Sand, pour les besoins d’un travail commandé – et que ce travail soit béni car la personnalité de George Sand m’a touchée, séduite, et son enfance m’a bouleversée – j’ai lu plusieurs romans autobiographiques avec grand plaisir
 » Betty » un roman de Tiffany Mc Daniel, auteur américaine. C’est l’un des gros succès en librairie. Il est paru traduit en français aux éditions Gallmeister, spécialisé en littérature américaine et des grands espaces et qui a bien du flair pour dénicher de grands et forts beaux textes, qui, traduits, feront notre bonheur.


 » Betty » est le récit d’une famille dont le père est indien Cherokee et la mère américaine, une famille qui se construit d’Etat et Etat, car on y roule sa bosse ( et ses) bosse(s). Jusqu’à son arrivée dans l’Ohio où les attend une maison aussi cabossée qu’eux et dont personne ne veut.
Le père est un ange, et tels les anges, plane un peu, la mère est disons très instable, imprévisible, douloureuse. Les enfants sont nombreux au départ, huit, mais la fratrie s’éclaircit comme une armée au fil du combat qu’elle mène contre les vacheries de la vie. Dans cette fratrie, Betty est celle qui ressemble le plus à son père, celle à laquelle il transmet tout, mots et gestes ancestraux, mystérieux passeport pour la vie. C’est elle qui raconte son enfance, terrible et merveilleuse, si courageuse, au sein de cette famille sombre qu’éclaire l’amour du père et la puissance de la nature. Betty est l’histoire de la mère de l’auteur, à qui le livre est dédié. Une petite fille sauvage et puissante. Qui se livre et se délivre dans ce récit qui semble venu de si loin, sorti à la fois des entrailles de la terre, des profondeurs de la nuit, de la beauté du jour qui se lève toujours. On y trouve du sang, des larmes, le bien et le mal inextricablement emmêlés, la dure réalité à affronter chaque jour qu’on y soit prêt ou pas, la construction de soi – petite métisse amérindienne dans un monde blanc sans pitié- et la puissante lumière de l’affection donnée, reçue, enfermée comme papillons dans de petits bocaux pleins de doux mots.
Ci- dessous, le très beau portrait de la vraie petite Betty, à l’école, bras croisés sur son coeur et regard bien décidé.





Dans une veine un peu similaire, j’ai lu  » Une éducation » de Tara Westover, autre auteur américaine, paru au livre de poche.
C’est aussi un récit autobiographique d’une enfance dans une famille mormone de sept enfants ( comme dans les contes cruels…) régie par un père tout puissant qui gouverne et isole les siens au coeur des montagnes de l’Idaho. Aucun des enfants ne dispose d’acte de naissance, n’en connait même le jour, et ne va en classe, ou alors très occasionnellement. Ils vivent au pied d’une décharge de ferraille, dont ils dépendent. Le monde extérieur est jugé criminel et dangereux par le père, un mormon radical, qui passe son temps à faire des réserves et à craindre un assaut des fédéraux qui pourraient vouloir les  » obliger » à vivre comme les autres, ce qu’il refuse farouchement. Il anticipe, par ailleurs, la fin du monde dont il a lui-même fixé la date et qu’ils attendent. La mère s’est faite, au fil du temps, une solide réputation d’herboriste, d’accoucheuse et de guérisseuse. La nature peut tout guérir. Tara l’aide.
Fidèle à sa famille, elle travaille à la décharge avec ses frères, une montagne de métal hurlant sous la machine à trancher, écraser, cisailler, chaque membre de la famille se fera entailler à un moment ou à un autre, ou chutera de haut.
Le père veut décourager ses enfants d’aller à l’école où on leur servira une soupe de connaissances. Il préfère qu’ils apprennent tout seuls. Et de la vie avant tout. Tara, d’abord docile, s’émancipera peu à peu. Sortira de cet enfer de métal de sang et de feu, s’éloignera d’eux à pas consentis, mesurés, jusqu’à mettre l’océan entre eux, et passer de l’état quasi sauvage aux murs d’Harvard et de Cambridge, doutant toujours d’elle-même et de tout, mais décidée à grandir à sa façon, cherchant malgré tout à savoir s’il est possible de s’émanciper sans trahir.
C’est, là aussi, comme pour Betty, un récit puissant de femmes en devenir, lucides dans un monde de folie, et dont la colère sert de feu intérieur, d’indomptable énergie.

Oui, voilà, j’ai eu besoin de récits de vies beaucoup plus difficiles que la mienne, que la plupart des nôtres, pour relativiser la situation dans laquelle nous nous trouvons, tous ensemble pour une fois, unis.
Chacun de nos doutes m’est alors apparu non comme une menace de vide, plutôt comme une marche branlante, mais possible, suffisante pour monter un peu plus haut, si on s’y risque sur la pointe des pieds.
On peut douter de tout, de ce qu’on a vécu – notre enfance fut-elle noire, rouge, ou rose comment savoir vraiment ce que les ans ont fait de nos souvenirs, et pourquoi, moi, j’ai voulu me donner des ailes et fuir, tandis que les miens tiraient leur force de celle du groupe, soudé ? Faut-il nécessairement s’en sortir « seule », je veux dire renaître, comme naître, est-ce d’abord faire l’expérience de la coupure avec le monde d’avant, et partant, de l’extrême et nécessaire solitude ?
On peut aussi se demander comment, plus tard, on racontera ce qui nous est arrivé aujourd’hui, comment on le noircira, ou comment on l’enchantera, au contraire. Quels récits en sortiront, édifiants, voire mystiques ? Quels seront nos héros ? Ceux qui n’auront pas vécu cela nous écouteront-ils totalement incrédules ?
Ou voudrons-nous seulement oublier ? Voir plus clair ou nous aveugler ? Qui serons- nous devenus, après l’énorme tourmente et que ferons-nous pour commencer, pour recommencer ?

Betty, Tara, deux filles de courage, qui ne tournent le dos ni au malheur, ni au bonheur.

En mai, vivons confinés… dans une clochette de muguet !

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Christian Bobin, dans un opuscule intitulé  » Le plâtrier siffleur » ( que j’engage à lire  ceux que la contemplation du minuscule ne fait pas soupirer d’ennui ) nous invite à habiter poétiquement le monde, et évoquant Emily Dickinson, qui ne quitta jamais la maison et le jardin de son père, il emploie cette image qui m’a fait de l’œil :
 » C’est une jeune femme qui a passé sa vie à l’intérieur d’une clochette de muguet.  »
La fée Clochette ?
Que nenni.
Que peut-on faire, entendre, goûter, voir, confiné à vie dans une clochette de muguet ?

Si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit qu’on peut beaucoup, en fait.

On peut la faire tinter dans le vent, et, si souffle un vent doux, brise ou zéphir, alizé, ou un vent plus fougueux, bise, noroit, mistral, tramontane, la clochette sans doute tintera bien différemment. Et celui ou celle qui l’habite sera soit bercé, soit chahuté, chamboulé, voire si soufflent brusquement de grandes rafales qui plaquent la clochette au sol, étourdi, assommé ! Je ne parle pas même de l’ouragan, qui déracinera la clochette l’enverra tourbillonner par dessus les moulins, bonjour les galipettes dans la clochette ! (Personnellement, il me semble qu’après l’ouragan, moi que trois virages en épingle rendent déjà malade, je déciderais de changer d’appartement…)

Perché dans une clochette de muguet, à travers le voile blanc nacré, on a vue sur la campagne, sur la forêt, qui est jolie en mai : à nos pieds un vert tapis de mousse, très doux, humide et frais, au-dessus de notre tête l’ombre des verts feuillages, les petites pièces bleues et morceaux nuageux des cieux. De là on peut sans doute discuter un peu avec les occupants des autres clochettes du dessus et du dessous, un brin de conversation du haut d’un brin muguet ! Haut d’une quinzaine de centimètres,il contient une douzaine de clochettes qui ne sont sans doute pas toutes occupées par des poètes, mais c’est pareil partout, on a les voisins qu’on a et c’est comme ça. Cependant, occuper une clochette de muguet indique tout de même, je pense, une légère tendance à aimer la nature, les chants d’oiseaux, les petits pas furtifs des lapins de garenne, le joyeux bond d’une biche, l’envol gracieux d’un papillon, la surprise d’une coccinelle posée sur vous comme un petit bijou…
Habiter dans une clochette de muguet, avec Emily Dickinson comme voisine, c’est avoir une belle adresse très secrète comme les plus grandes vedettes. Peu de journalistes dans les sous bois, rien que des Chaperons rouges avec galette, Boucles d’Or en quête de jacinthes sauvages, Petits Poucets suivis d’oiseaux friands de pain, poursuivis par des ogres ayant la flemme de faire la queue chez le boucher du coin, Hansel et Gretel et toute une cohorte d’enfants abandonnés et mourant de faim arrachant de gros morceaux de maisons de sucre et de pain d’épices dans lesquelles habitent des sorcières aux dents forcément pourries. Habiter dans une clochette de muguet, c’est donc, sûrement, faire secrètement partie d’une multitude d’histoires…
Toutes sortes de musiques et de chants les accompagnent dans l’ombre, ces histoires, murmures et sifflements, soupirs et battements, brame et gémissements, cris et chuchotements, souffle et ploc et plouf, mais toc et plof aussi, parfois, et même glouglous… et gazouillis, grondements… Détonations ! Explosions !  La variété de tout un orchestre sans jaquette, invisible, ou presque… Quel spectacle, chaque jour, chaque soir, chaque nuit, chaque heure, chaque minute, chaque seconde…
Et ce doux parfum du muguet, si suave, répondant aux couleurs et aux sons comme l’a dit un autre poète…, la vie et la mort mêlées qui passent, en ce même doux parfum enveloppées…
La vie et la mort, lumière et obscurité, autour du blanc et fragile muguet l’infiniment petit répondant à l’infiniment grand, et le poète, voyant, rêvant ce qu’il ne voit pas, le devinant. Le traduisant, ou plutôt le convertissant en mots, en phrases, sonores, rythmées.
On comprend mieux, dès lors, oui, comme le devine Christian Bobin, qu’Emily Dickinson ou un autre poète ait pu habiter toute sa vie,  en apparente réclusion, en semblant exil du monde, un simple brin de muguet.
Seule pour mieux voir, mieux entendre, mieux sentir, ressentir, toucher, être touchée, comprendre – au sens premier, qui n’est pas prédateur, mais  » prendre avec elle  »
Et de là, embrasser alors, tendrement, le monde entier qu’un seul brin, une seule clochette de muguet, contenait.

emily[1]En concordance, en écho, un poème d’Emily :

To make a prairie, it takes a clover and one bee
one clover and a bee,
and reverie.
The reverie alone will do
if bees are few.

( ce qui tombe bien en notre époque où malheureusement
 » the bees are few »)

Mais j’aime particulièrement celui-ci qui a peu à voir avec le précédent, quoique…

I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us – Don’t tell
they’d banish us, you know.

How dreary to be somebody !
How public, like a frog
to tell one’s name the livelong day
To an admiring bog !

Je ne suis personne ! Qui êtes-vous ?
Etes vous personne aussi ?
Alors, nous sommes deux personne, mais ne le dîtes pas
ils nous banniraient, savez – vous.

Comme c’est pesant d’être quelqu’un !
tellement commun – comme la grenouille !
d’épeler son nom, tout au long du jour,
au marécage qui l’admire…

( traduction approximative…)

PS : J’ai toujours eu envie d’écrire un album sur ce début-là, fascinant :
I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us…

bon… may be… later… one day …

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Bon, voici une vue de la maison d’Emily Dickinson, en vrai, ça relativise un peu son confinement, du moins en ses premières années, avant qu’elle ne quitte plus sa chambre…

LES ENFANTS DE NOE et autres livres de confinement…

ça m’est revenu, je l’ai cherché, et oui, je l’avais encore, dans un placard de cuisine démontée, où j’ai remisé, à la cave, des livres que mes enfants aimaient bien, ou moi, il y a fort longtemps, dans l’espoir que leurs enfants, un jour, aimeraient les découvrir, espoir déçu pour le moment, mes petits enfants, même confinés, préfèrent décidément la vidéo !
Les enfants de Noé,  imaginé par Jean Joubert, c’est l’histoire d’un confinement justement, très finement contée, un livre un peu ancien – 1988-  que j’avais aimé et donné à mon dernier fils ….il y a une trentaine d’années.
Une famille qui habite dans un chalet alpin avec quelques bêtes, se retrouve sous une abondance de neige comme il n’y en a jamais eue, un vrai déluge blanc et glacé qui dure, qui dure… Les forçant, peu à peu, à vivre tout autrement, à compter les provisions restantes, à vivre de ce qu’ils vont fabriquer eux-mêmes, à passer par des alternatives d’espoir et d’effroi… Plus de radio, ni de télé, plus rien ne passe, pas même cet avion quotidien de 17h, ils ne voient plus rien d’autre que du blanc, partout, sur lequel ils ne peuvent s’aventurer, car cette neige est différente de toutes les neiges qu’ils ont vues. Une question vient à se poser : Si le reste du monde avait disparu ?
Ils apprennent, ils affrontent, ils sont solidaires, ils survivent. Ils font du feu, leur père leur lit la vie de Saint François d’Assise, d’habitude jamais ils n’auraient eu la patience d’écouter des pages comme celles-ci, mais aujourd’hui, tout est devenu si étrange, si différent de leur vie d’avant… alors ils écoutent, ils essaient de comprendre, de voir autrement la vie, le monde, de relier ce mystère à d’autres mystères plus grands, ils regardent, et ils se regardent aussi, les uns et les autres, d’une autre façon, ils s’apprennent comme ils apprennent cette nouvelle façon d’exister, de se sentir responsable de chaque chose et de chacun…
Ce serait une histoire parfaite pour le temps d’aujourd’hui.
J’ai encore le livre,  je l’ai relu, il est pour des enfants qui lisent bien, de plus de 10 ans, je pense. Il était édité à l’Ecole des Loisirs, dans la collection Médium. IL est sûrement encore dans les bibliothèques… mais elles sont fermées…
Peut-on encore le commander ? Je ne sais pas, et puis, ce n’est pas un produit absolument nécessaire à notre vie quotidienne. Juste bien adapté à la situation que nous vivons.

En écho à cette lecture pour les jeunes ados,  j’ai beaucoup conseillé uneautre  lecture, ces jours-ci, à des amis indécis sur le livre qu’ils auraient envie de lire – tant, il est vrai, que lorsque plein de ce temps après lequel on pleure tout au long de  l’année, nous est enfin, miraculeusement accordé, il nous laisse comme interdit…
Cette lecture est celle du  » Mur invisible » écrit par Marlen Haushofer, auteur autrichienne, morte en 1970, célébrée surtout pour ce livre – ci, mais j’en ai lu un autre d’elle, qui n’a rien à voir avec «  Le mur invisible » , tout aussi dense et remarquable et qui s’intitule, en français,  » Nous avons tué Stella  » (mais il n’a rien d’un roman policier)
C’est publié chez Actes Sud Babel, en poche.
En tout cas  » Le mur invisible » est un livre que je ne saurais comparer à rien, à aucun autre, où il se passe un évènement incompréhensible, au départ, et puis plus rien, sur plus de 350 pages, et pourtant nous ne pouvons lâcher ce récit, très dense, ni son héroïne ( rien à voir avec l’héroïsme qu’on serait en droit d’attendre d’un personnage principal – et ici, d’ailleurs, SEUL personnage de l’histoire ) dans une situation  qui nous dépasse totalement, non, son héroïsme consiste à continuer de vivre une vie ordinaire en des circonstances totalement extraordinaires.
Pour ne pas devenir folle.
Pour ne pas mourir.
Le début, c’est cela : une jeune femme vient passer quelques jours dans une maison forestière, avec des amis et leur chien. En arrivant, les amis partent chercher quelques provisions au bourg le plus proche, et ne reviennent pas. Lasse de les attendre après ce long voyage, la narratrice s’endort. Quand elle se réveille, au petit matin, ses amis ne sont toujours pas rentrés. Très inquiète, pensant qu’ils ont dû avoir un accident de voiture, elle marche vers le bourg, et tout à coup, son chien, qui folâtrait devant comme tout joyeux toutou en balade, se heurte à quelque chose qu’on ne voit pas. Une sorte de paroi invisible. De l’autre côté, le monde, ordinaire, est là, mais semble-t-il, totalement figé.
Comme enveloppé du même sortilège que celui du conte de la Belle au bois dormant.
Mais ici, nulle mauvaise fée, nulle limite de temps au sortilège, nul prince salvateur.

L’héroïne malgré elle est désormais enfermée.
Confinée ad vitam aeternam dans sa parcelle de forêt, et dans l’absolue impossibilité d’en sortir, de s’échapper.
Comme écrivait Sartre  » Partout, des murs  » Ou plutôt, un mur.
Apocalypse and now ?
Now, elle doit désormais vivre, survivre, sur ce lopin de terre, apprendre la solitude extrême, vaincre ses peurs, prendre conscience de ce qui lui reste et qu’elle n’aura plus désormais rien d’autre… Se transformer, devenir une autre, cette inconnue que ces nouvelles conditions de vie, totalement rustres, vont faire naître, une vraie naissance, cordon coupé avec la vie d’avant, urbaine, civilisée. A présent, il ne reste que cela, ce morceau de nature où elle sera tantôt chasseur tantôt gibier.
Vous allez dire : – oh bon, la fin du monde and so on, ok, c’est de la SF..
Eh bah non, raté ! Cela n’en n’est pas vraiment. C’est plutôt une épopée intérieure. On se fiche bien de savoir ce qui s’est passé, comment la narratrice anonyme pourrait revenir dans son monde précédent, cela n’a vite plus de sens de se poser ce genre de question.
Le monde d’avant n’existe plus. Il est mort. On finit même par l’oublier.
On a alors tout le temps de voir passer le temps, chaque saison, de s’attacher à tout ce qui est si petit, infime, tout ce qu’on néglige habituellement. Et de se sentir seul au monde comme jamais, comme Robinson dans son île du bout du monde avant Vendredi.
Mais, en même temps, relié à tout.
A l’accablement initial, succède la force, et la paix. Avec soi comme avec le monde. Celui qui nous entoure, encore vivant, qui pousse respire, et s’épanouit, et celui au-delà du mur, dont on ne sait plus rien, mort sans doute puisque plus rien n’y bouge…
Si peu de choses alors sépare la vie de la mort, une mince paroi invisible, mais infranchissable.
L’histoire ? C’est peut-être juste l’acceptation de la fin de tout et de soi, et du chemin, du travail, à accomplir, en toute conscience, puisqu’on est un être humain ; pour seulement aller chaque jour un peu plus loin, faire quelques pas de plus qui justifient que l’on soit encore en vie quand plus personne ne nous voit, s’en occupe, s’en émeut.
Être héroïque pour soi seul quand on n’a plus aucune importance pour rien ni pour personne…

Une lecture initiatique, magnétique, et bouleversante de sincérité, de justesse.
J’envie ceux dont ce sera une première lecture.

L’autre récit  de Marlen Haushofer c’est donc «  Nous avons tué Stella« . Rien à voir avec le confinement, là.
Un très bref récit, chez Babel aussi. Une femme, la narratrice, raconte l’arrivée, dans une famille bourgeoise ordinaire, d’une jeune étudiante. Cette jeune fille, innocente, manipulée, servira à chacun de révélateur. La narratrice suit ce qui se déroule sous ses yeux, avec une précision d’entomologiste considérant la vie d’insectes, sans émotion apparente, sans révéler grand chose d’elle – même, pourtant trompée, bafouée.
Jusqu’au drame final, dit sans aucun pathos, avec froideur.
Aucune chance n’est laissée à la pitié, étranglée en quelques mots, glaçants.
Un très bref récit de 70 pages seulement ! Une tragédie en mode mineur. Là encore, la fascination est totale, on tourne chaque page comme on soulèverait légèrement, petit à petit, un voilage léger, transparent, qu’un rien pourrait déchirer, et le cœur battant d’une peur diffuse, confuse, à l’idée du crime qui sera dévoilé…

Il y a d’autres livres de Marlen Haushofer, j’avais regardé, il y a quelques années, mais ils n’étaient pas traduits en français, ou je ne les avais pas trouvés, je ne sais plus. Mais voilà que ces lectures-là me reviennent à présent, qu’elles me semblent s’accorder à l’humeur du moment.
Et en même temps, et heureusement, la contredire…
Vous savez bien, l’envers de la pièce, ce que cachent les choses, la vie, les gens…
Un mur invisible…
Un virus….

Lydie marche jusqu’au soir

J’ai lu et relu  » marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, un livre que m’a offert, à mon dernier anniversaire,  une amie d’enfance qui est devenue, au fil du temps, une amie tout court et pour toujours.
Et je souhaite parler de ce texte parce que je l’ai plus qu’aimé. Vous le savez bien, vous aussi, il y a parfois un livre qui vous touche, qui vous trouble, qui vous trouve tout autant que vous l’avez trouvé.  » Marcher jusqu’au soir », de Lydie Salvayre que j’ai simplement envie, aujourd’hui, d’appeler Lydie même si je ne la connais pas, étant sûre que si elle le savait, elle ne s’en offusquerait pas, ce livre-là, donc, à la belle couverture noire criblée d’étoiles, constellations toutes proches cette fois, fera partie des quelques livres que je n’oublierai pas, moi si oublieuse, désormais.
Lydie avait été encensée à La Grande Librairie ( je mets des majuscules partout pour montrer le respect ! ) et ce qu’elle avait dit de son livre, et la façon surtout dont elle avait parlé, toute en nuances et simplement pourtant, à la fois proche mais souhaitant, néanmoins, partager autre chose que des lieux communs, m’avait donné envie de la lire, elle, et son expérience ici relatée.

Au départ, c’est cela : elle est enfermée au musée Picasso, toute une nuit, où elle peut, à loisir, admirer des œuvres qu’elle aime, et celle qu’elle préfère par dessus tout c’est une sculpture :  » L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti, sculpteur des années 30, ami des poètes de l’époque.
Au début, elle ne veut pas y aller, elle s’en fait une montagne, elle n’aime pas trop les musées, et elle trouve mille bonnes raisons de ne pas les aimer : dont l’une surtout, tient à ce que l’art exposé à l’admiration et à la déférence du public semble regarder de haut les visiteurs issus de milieu modeste et qui, comme dans une sorte d’église, se font tout petits devant les œuvres à révérer.
Finalement, elle s’y rend, et là, du lit de camps inconfortable mis à sa disposition pour la nuit, elle regarde, elle explore, elle réfléchit dans tous les sens du terme, transitif et intransitif. Elle chemine en elle-même, fait des aller -retours de son enfance maltraitée par son père, à ses difficultés, à l’âge adulte, de se sentir appréciée à sa juste et belle valeur dont d’ailleurs, même courtisée et Goncourtisée, elle -même hésite à se revêtir, comme Peau d’Ane de sa robe de princesse.

A la fois, elle aime  » l’homme qui marche », et il lui demeure étrangement étranger. Pourquoi marche-t-il ainsi, vers où, incliné, tête modestement baissée, son corps squelettique prenant déjà si peu de place sur terre ?
Etre là, enfermée avec lui, donne à Lydie une seule envie, fuir, s’enfuir, s’échapper ! L’angoisse ressentie est trop grande. Alors elle vocifère, s’engueule, et houspille mentalement tous, y compris Bernard, son compagnon, qui a eu le malheur de lui passer un coup de fil et de lui demander seulement : – ça va ?
ce qui provoque sa fureur.
Et le mélange des langues et des genres rend son texte unique, comique, loufoque ! On la devine, on la voit ! s’agitant, comme une actrice de théâtre sur la scène, devant un auditoire absent qu’elle engueule quand même : encore une fois que fait- elle là ? Encore une fois elle ne se sent pas à sa place !

Ressortie de ce piège à c…, elle se dit que plus jamais elle ne renouvellera une expérience pareille : résultat nul de nul puissance 13 !
Elle conclue que ce qui l’a tellement effrayée, peut-être, est de s’être rendue compte qu’in fine, sans doute, cet homme, comme chacun de nous, marchait vers sa mort, inéluctable et certaine, la tête baissée, absent déjà, vaincu d’avance, et pire que tout, consentant à l’être.
Alors qu’elle, malade,  et tous, même mieux portants, luttons si fort toute notre vie pour trouver notre place sur terre, y marquer notre présence, et rester en vie.

Exceptionnel pourtant, la modestie est au coeur de ce texte. Et la conclusion de Lydie, sera que l’art dans la vie, quel qu’il soit,  joue finalement, lui aussi, un rôle à la fois modeste et essentiel, ne nous épargnant rien, mais nous accompagnant au fil du temps.

J’ai souvent, au cours de cette lecture qui m’a profondément touchée, où je me suis si souvent reconnue, corné une page, souligné quelques petits bouts de phrases, un mot ici ou là, de sorte que le livre fini, comme dans le conte du Petit poucet, je peux retrouver ces cailloux de mots et me refaire toute l’histoire, suivre dans leur promenade L’homme qui marche et Lydie qui lui tourne tout autour comme la mouche du coche.
Peut-être, plus respectueux, mieux éduqués, ou jouissant d’une bien meilleure mémoire que moi, ne commettrez vous pas ces petites égratignures à votre ouvrage, mais sûrement, vous en mourrez d’envie tant il  renferme de pépites, de petites étoiles qui, comme sur la couverture noire, forment à la fin, devant nos yeux et en notre cœur, belle galaxie.

Plus personnellement, je dois avouer que jusqu’à l’âge de 20 ans, au moins, habitant la campagne et dans une famille qui n’en aurait jamais eu l’idée, je n’avais jamais mis les pieds dans un musée. D’art et de peintures, je ne connaissais que celles que peignaient maman, le jour de congé. Jamais, elle non plus, n’avait mis un pied dans un musée et d’ailleurs, elle s’énorgueillissait d’avoir appris toute seule, et sur le tas, d‘inventer ! Je la revois, toute contente, le pinceau à la main comme une vraie artiste ! assise sur son tabouret pliant, tandis que papa taquinait le brochet dans la rivière et que mon frère, ma sœur et moi on se poursuivait dans le pré à vaches, slalomant entre les bouses qui séchaient au soleil. A la fin de la journée, brochet pris ou non à l’hameçon, on rentrait à la maison, et maman nous montrait SON OEUVRE qu’on admirait inconditionnellement. Papa, ensuite, les petits clous dans la bouche, ce qu’on n’avait pas le droit de faire et qu’on admirait tout autant que le tableau de maman ! lui fabriquait un cadre de bois parfait !
Et puis, en grandissant, j’ai eu accès aux reproductions qui parsemaient le Lagarde et Michard, et je les regardais bien, toutes ; elles m’aidaient à me représenter ce dont on parlait dans les textes que j’étudiais avec passion, les costumes, les meubles, les paysages, les mœurs qui m’étaient contées. J’en affectionnais particulièrement certaines dont la lumière, surtout à la bougie, ou au clair de lune, m’impressionnait.
Et je dois dire que, beaucoup plus tard, quand j’ai eu accès à certains originaux de ces tableaux admirés en vignettes dans l’enfance, j’ai été drôlement déçue. Toujours, j’en préférais l’ancienne toute petite image dans mon livre de classe, plus modeste et à ma taille finalement, autour de laquelle j’avais imaginé tellement plus que là, adulte au musée….
En cela, que j’avoue aujourd’hui, je me sens très proche de Lydie, comme d’une amie.

Voilà, c’est tout !
Me reste juste à dire un mot à Lydie Salvayre : merci.

Ah si, un petit truc encore : à regarder, dans les livres ! cet Homme qui marche, et dont on ne sait rien, je me dis : – si ça se trouve, ce type-là, penché vers l’avant, le corps étroit, l’air absent, fermé, ne faisait que marcher sous la pluie ! Rentrer chez lui après un petit verre pris au bar du bout de la rue ! Et voilà qu’en sortant, vlan ! tombe un petit crachin genre breton, persistant, qui le pénètre jusqu’aux os, lui fait presser le pas pour rentrer au plus vite sans se faire trop mouiller ! Rentrer au chaud, et enfin replier les longues jambes, fermer les yeux, se reposer…
Quand je vous disais qu’une image dans un livre vous en raconte bien davantage qu’accrochée là haut, sur un mur ?