LE MUSEE IMAGINAIRE DE JANE AUSTEN par Nathalie Novi

 

 

C’est un somptueux album paru chez Albin Michel, imaginé par Nathalie Novi, mon amie peintre ( à qui je dois le frontispice de mon site ) . Je dis peintre à escient, car elle n’aime pas être cataloguée  » illustratrice ». Non par mépris pour la fonction d’illustrer qui, à l’origine, vient de « lustre » c’est à dire ajouter du lustre, du brillant, de l’attrait, un certain éclat à une page qui sans cela pourrait se révéler bien terne, ce qui est noble fonction, mais tout simplement parce qu’elle « n’ajoute » pas de dessins  à un texte. Elle est tout aussi principale, et lisible que le texte. Elle peint, et peignant, elle dit tout autant.
En l’occurence, ici, dans ce magnifique ouvrage dont elle a, des années durant, rêvé, avant que grâce à une bourse du CNL, elle ait, elle si diversement sollicitée, trouvé le temps, enfin, de le concrétiser.
Une année entière plongée, en immersion totale et quasiment en apnée, à l’époque Victorienne. Elle nous fait renaître, à coups de crayons et de pinceaux délicieux, toute une société, ses moeurs, son habitat, ses vêtements, ses habitudes, ses attitudes ; on entre chez eux, on fait presque, si l’on veut, partie de la famille de Jane Austen. On en est si près que Jane et ses soeurs pourraient, si l’époque n’était si pudique, nous prendre par la main, nous faire courir avec elles dans cette Angleterre à la nature si harmonieuse qu’elle sembla avoir été créée exprès pour Jane et ses congénères.
L’époque victorienne à laquelle vécut Jane Austen qui nous en laissa, par écrit, dans ces histoires, , un panorama impressionnant ( dans le vrai sens du terme, c’est à dire qui s’imprime dans nos rétines, notre mémoire, notre coeur, ) c’est un état d’esprit particulier, où l’on a, à la fois, le souci très matériel de la propriété, de l’argent, du confort cossu, mais aussi le souci moral de la respectabilité, de la générosité envers les défavorisés, du dévouement aux autres et aux causes de la défense morale qui n’est pas toujours pudibonderie, comme on nous l’a longtemps plus que suggéré.  C’est une époque romantique, qui engendre de grands penseurs, un amour immodéré des lettres, de la littérature, de la poésie, des arts, de l’esthétisme. Le BEAU est omniprésent, ce qu’il faut atteindre, créer, autour de soi et en soi, dans sa vie et dans le monde, les deux s’imbriquant étroitement, (d’où le souci moral.)
Quand je regarde mon amie Nathalie, je me dis que oui, elle est bien une petite soeur de Jane Austen, tant créer ou faire voir le Beau, lui est vital, essentiel.
Alors oui, dans ce musée imaginaire recréé par Nathalie et Fabrice Colin, on verra bien de belles robes, de beaux chapeaux, de beaux meubles confortables et cossus, des réverbères sur les rues sombres, de grandes maisons, des bals, des fêtes, de doux paysages impressionnistes,
mais …
en même temps…
on pourra aussi deviner, à la lumière des réverbères et autres lustres, que la lumière, grâce au peintre inspirée qu’est Nathalie Novi, révèle plus et mieux les ténèbres qu’elle ne les chasse, que les robes, si longues, si poétiques, doivent être relevées pour que les jambes accomplissent leur destin de jambes en plus grande liberté.
On pourra deviner , Nathalie nous en donne l’intuition, que tout cela est frange colorée, décor, créé non pour nier, ou cacher, tristesse, amertume, ambitions avortées, doutes,  névroses et autres misères, étouffer les cris de l’âme et des coeurs, mais plutôt construit comme un décor de théâtre, qui met en scène, et représente plutôt crânement, courageusement, la vie vécue en vrai de ces femmes si courageuses, en vérité, dont l’élégance des corps n’est que la parure jetée, par pudeur, sur le tumulte des sentiments.
Des vies que la Beauté transforme.

Comme la Belle au bois dormant, ce monde, avec ces paysages, ces demeures, ces réverbères dormait depuis plus de cent ans ; Nathalie Novi le réveille pour nous si délicatement que l’on peut, sans se forcer, continuer à se dire que décidément « la vie est un songe » … qu’il convient de partager.

Est-il traduit en anglais ? Je l’espère.
En tout cas le travail de Nathalie a été exposé aux Etats unis.
Vous pouvez, bien sûr, ajouter à cet article en allant sur le site de Nathalienovi.com où bien d’autres merveilles vous attendent.

« Tous les chats sautent à leur façon » par Herta Müller, paru chez Gallimard

C’est le titre particulièrement imagé, et donc enviable par tous ceux qui, comme auteur ou éditeur, cherchent quel titre donner à cet ouvrage-là, roman ou autre, imaginé, conçu, élaboré sur des jours, des semaines, des mois, et qu’à la fin, il faudra réduire à cela : un titre.
Un titre, ça appelle, ça désigne, ça qualifie. Mais ça colle, aussi. Un vrai sparadrap comme celui du capitaine Haddock.  Plus moyen, ensuite, de dénommer, débaptiser, se raviser, réviser. Ad vitam aeternam, le récit devient ce titre emblématique, dit tout, même si au départ, il disait peu, voire apparemment rien du tout.
Ainsi a-t-on  » Madame Bovary » qui ne dit presque rien, juste ce nom, qui pourrait être celui de n’importe qui, au-dessus de la sonnette de la porte d’entrée, ou sur la boite aux lettres où le facteur glissera ce qui lui est destiné, à elle, et à personne d’autre – en principe… Une femme insignifiante ? Oui, et quelques centaines de pages pour donner un destin à qui ne semblait pas en mériter, à donner toute son importance au presque rien, jusqu’à en faire un tout.
Ainsi a-t-on  » le rouge et le noir » deux couleurs subtantivées, qui ne dit pas grand chose non plus, apparemment  de ce que l’on va trouver dans cette histoire si longue pourtant : 540 pages en poche !  Une histoire résumée en deux couleurs, rouge sang, rouge passion, rouge feu, et cheval noir du drame qui advient, ombre qui s’étend, le feu devenu cendres, le vif et le mort. On guettera ainsi, malgré nous, au fil de page, les signes disséminés, rideaux cramoisis, yeux noirs etc… Deux mots et tout est dit, finalement, des 540 pages qui suivront.
Et ainsi de suite.
Le titre, là, du livre d’entretiens avec Herta Müller, prix Nobel de littérature dont je ne me souvenais pas d’avoir lu quoi que ce soit, est en fait un proverbe roumain qui, complet, dit plus exactement :  » tous les chats sautent à leur façon au bord de la flaque », ce qui est un proverbe étonnant, mais qui, intuitivement quand on le lit et qu’on a soi-même des chats, ce qui est mon cas, semble parfaitement juste.
Le proverbe aurait pu être : « tous les chats sautent à leur façon par-dessus la flaque » comme la vache autrefois, en lointaine Angleterre non encore reliée par le tunnel sous la Manche, sauta par-dessus la lune. Mais ce n’est pas ce que dit ce dicton qui nous fait voir le chat sautant à sa façon, au bord de la flaque, ce qui est beaucoup plus vrai, car on a tous vu des chats éviter, par de petits bonds, une flaque, un ruissellement survenu soudain sur leur trajet, et jamais je n’ai vu de chat faire un bond spectaculaire, d’acrobate chevronné au dessus d’une flaque. Le chat procède plus discrètement que ça, toujours, ne se donne pas en spectacle, ne fait pas son numéro, pas de chat de cirque.
Herta Muller, explicite ensuite, avec une extrême intelligence du mouvement, plutôt de la pensée d’où surgit le mouvement, ce dicton : elle parle du contournement approprié à l’obstacle, du bond juste au bord, au dernier moment,  pour ne pas se mouiller les pattes.
Et on voit le chat faire exactement comme elle dit.
Je ne sais pas si cela seul mériterait un prix Nobel de littérature, mais à coup sûr, cela mérite toute notre admiration tant il est difficile de décrire, dans la rapidité de ses manoeuvres, ce qui ressort chez le chat, du réflexe ou de l’intention.
Mais ce qui est plus remarquable encore et me ravit, c’est que de cette toute petite phrase sans aucune prétention, juste un dicton populaire- mais on sait que les dictons ont une portée universelle qui va bien au-delà de ce que les mots semblent évoquer – elle tire une conclusion, ou plutôt une réflexion qui fait de chacun de nous, à mille et un moments de sa vie, un chat au bord d’une flaque.
Flaque alors est cet espace où la terre se déroberait sous le pas, où l’on se noierait dans un verre d’eau, où l’on ne verrait plus que la surface des choses, où se cacheraient des monstres comme celui du Loch Ness, jamais visibles, mais toujours plus ou moins perceptibles, le moment terrible où, croyant atteindre le ciel, on s’aperçoit qu’on se noie…
Alors vite, comme le chat, on tente de petits bonds apeurés, préférant peut-être faire le tour, rester sur la terre ferme, ne pas se mouiller…
Et chaque mot que l’écrivain écrit pour dire la vie où il erre, qu’il tente d’étreindre, qu’il perd, oui, chaque mot d’écrivain est cette tentative, ce petit bond de chat, au bord de l’espace qui lui est donné pour dire : le bord de la page vide, de la flaque.

C’est une merveilleuse métaphore que le titre alors déroule pour nous, ce titre qui ressemble à celui d’une comptine, qui ne semble dire qu’une enfantine petite phrase de récitation, et qui, comme « le rouge et le noir », comme  » madame Bovary » dans son insignifiance, signifie tout.

Le reste de ces entretiens, traduits de l’allemand, vous surprend, et vous prend, avec tout autant de pertinence, d’acuité. Herta Müller, qui appartient à la minorité Souabe en Roumanie parle de son quotidien sous l’oppression, – mais, dit-elle, nul besoin en fait d’opprimer les habitants du village qui s’oppriment tout seuls, au bout d’un moment, et nul besoin de geôlier, chacun s’enfermant dans son silence, les non-dits…
Elle nous dit le vertige éprouvé devant le vide des interrogatoires menés par les services secrets de la dictature sous Ceausescu, et à la lire, ce vide des mots paradoxalement, devient une falaise, âpre, vertigineuse, que d’un bond on ne saurait franchir.
Et alors sans doute, pour survivre fallait-il être sans cesse ce chat, qui saute au bord, de façon tellement inopinée qu’on ne peut le contraindre, l’attraper, le noyer.

J’espère vous avoir donné envie de lire Herta Müller, née en Roumanie, en 1953, qui vit en Allemagne, et qui fut prix Nobel de littérature en 2009.
Ne pas croire que ce sera trop difficile, qu’on ne comprendra pas ( un prix Nobel, ça impressionne le simple lecteur, forcément.) Non, elle écrit assez simplement pour le commun des mortels, elle vient d’un morne village, elle a gardé les vaches, enfant brimée, battue, puis, de petit bond en petit bond, elle est devenue cet écrivain reconnu. Et c’est ainsi qu’il faut la suivre : de cette détresse première assumée, acceptée, à cette traduction, ou plutôt, comme elle l’écrit merveilleusement à la conversion de cette vie-là en mots, et au final, on a sous les yeux, tiré de ce rien, de ces absences, de ce vide, un beau, un riche récit, un PLEIN de sens au conteur !

Ce que je propose comme exercices d’écriture pour les enfants à partir de cette belle image de  » chat sautant au bord de la flaque :

Décrire le chat, où il va, à quoi il pense. Et puis d’un coup, une belle flaque, d’où elle vient, le chat se penche dessus, voit ce qu’elle reflète, en surface ( l’arbre, l’oiseau ? ) . Puis imagine ce qu’elle pourrait cacher, en profondeur, vision de rêve ( poissons, oiseaux)  ) ou de cauchemar ( monstres liquides). Il fait de petits bonds, pour ne pas se mouiller les pattes ( où allait-il pour qu’il lui faille rester les pattes bien propres ? ) e(t de bond en bond il échappe à tous les dangers potentiels.
Le chat parti, que se passe-t-il avec la flaque ? Sèche-t-elle, banalement, sous le soleil ? Ou bien continue-t-elle à vivre avce ses reflets réels et imaginés ? L’oiseau sur l’arbre rencontre-t-il le poisson dans l’eau ? ou bien, la flaque séchée, pousse-t-il des ailes au poisson qui lui permettront de voler ? etc…

Voir la flaque comme TOUT UN MONDE !

En dessin, c’est bonbon à illustrer ! ( on peut même fair des  » volets successifs de flaque ) et une  » marionnette – chat  » qui gambadera à souhait.

 

LE DEJEUNER DE LA NOSTALGIE par Ann Tyler

Je ne sais pas pourquoi, il me semble que je n’avais pas lu de livres d’Ann Tyler. Je crois avoir lu un article sur elle, (dans le Monde des livres ? ) et cet article m’en a donné l’envie. (Il faudrait écrire sur ces  » passeurs » -là, relais entre les auteurs et leurs lecteurs, qui donnent à entendre leurs battements de coeur)
Ann Tyler est née, dit la couverture, en 1941. Elle habite Baltimore, aux Etats Unis. Quand on a dit ça, on est bien avancés ! Il y a peu à dire, sur elle. Elle mène une vie ordinaire, ne vois assomme ni de ses voyages incroyables, ni d’une sexualité hors normes, ni d’un passé traumatisant, ni de rêves ou de cauchemars ahurissants, ni d’ambitions dévorantes, de remords récurrents… Rien de tout cela.
 » Le déjeuner de la nostalgie », nous raconte la simple histoire d’une famille des années 60 dont le père est représentant de commerce ( cela a sans doute joué dans mon choix de lecture, mon propre père ayant été, lui aussi, représentant, en ces mêmes années, un métier bien moins pratiqué à l’heure d’internet, évidemment ) Un jour, leur père ne revient plus de ses déplacements. Et leur mère se ronge les sangs mais, en bonne mère protectrice, essaie de faire croire à ses trois enfants que non, tout va bien, ils peuvent continuer à vivre normalement, une vie sans histoire.
Et c’est cela, le talent d »Ann Tyler : faire toute une longue histoire d’une vie sans histoire. Traiter ces personnages sans ombre et sans lumière comme des acteurs dignes de cette scène- là, sur laquelle elle les fait monter en grande douceur. Et nous, on les croise, on les recroise, comme s’ils habitaient au coin de notre rue, qu’on en prenait des nouvelles, banales : – ça va ? Vous faites vos courses ? Il y aura quoi au dîner ce soir ? Vos enfants vont bien ?
Et ce n’est pas ennuyeux, non, pas du tout. Au contraire. C’est fascinant, à cause des détails, des conversations, de ce qu’Ann Tyler leur fait dire alors que dans le paragraphe précédent, peut-être,  elle a écrit qu’ils pensaient autrement, ou autre chose… Il y a la surface lisse de la page, avec les mots écrits dessus, bien alignés, tranquilles, et puis la sensation qu’ils sont les vagues posées sur des abîmes.
dans un article, Ann Tyler dit que ses personnages lui parlent, la surprennent, parfois. Elle traduit leur voix comme elle le peut. Alors elle la traduit bien, car ils nous parlent aussi. Mais d’une façon discrète, comme s’ils ne voulaient surtout obliger personne à les écouter. Suprême politesse de l’écrivain !
Dans cette histoire, l’un des enfants Ezra, restaurateur, tente à multiples reprises de réunir la famille autour d’une table, pour qu’ils se parlent, s’annoncent les choses importantes de leur vie, de réconcilient quand ils sont fâchés… Et jamais, jamais, le déjeuner ne peut se passer comme il le souhaite. Toujours, l’un ou l’autre quitte la table, disparaît, avant que les choses ne soient dites.
C’est comme une parabole. La Cène, mais triviale, où l’on s’embrasse et se trahit dans le meêm moment et en toute affection, parce que c’est ainsi, la vie.

Mes lectures estivales

Nos étés ressemblant rarement à ce que nous prévoyons, les livres que nous emportons ne sont pas toujours ceux que finalement, nous lirons. Car nous les avons emportés avec nous pour certaines raisons, qui, au bout de quelques jours de vacances, finalement, ne sont plus forcément d’actualité. Alors les livres choisis restent parfois dans la valise, et c’est un autre titre qui vous accroche, tout à coup, dans une de ces petites bibliothèques improvisées où chacun est libre de mettre à la disposition de tous, les livres qu’il ne lit plus.  ce n’est pas là les abandonner, mais les confier à de nouvelles mains, de nouveaux yeux, un coeur neuf, qui les aimera mieux.
Je n’ai donc pas tout lu de ce que j’avais emporté avec moi,  » Frères migrants » de Chamoiseau, par exemple, ou « mécanismes de survie en milieu hostile » d’Olivia Rosenthal, ou  » appels téléphoniques » de Roberto Bolano ( prononcez Bolagno, le n est espagnol.) Sans doute, fraîchement débarquée sur la plage de mes vacances, n’ai-je plus voulu voir en la mer un immense cimetière marin, n’ai-je plus, non plus, eu l’impression de devoir affronter un quelconque milieu hostile, et j’ai oublié mon téléphone ici, là, n’importe où, et m’en suis soucié comme d’une guigne.
Par contre, j’ai lu, sur impulsion et à toute allure  » Si ce livre pouvait me rapprocher de toi » de Jean-Paul Dubois. Evidemment à cause du titre. Et parce que l’été est propice à ce genre de réflexe – marronnier : l’été  est fait pour cela : se rapprocher de ceux que, dans l’année, nous négligeons, par manque de temps, manque de foi, manque d’envie. Il s’agissait de l’histoire d’un écrivain, marié mais sans enfant, qui part en voyage, seul. A la recherche de qui fut, vraiment, son père, de ce qu’il lui a transmis, laissé, cet héritage, mystérieux, sans objet particulier. D’abord il se pose, comme une mouche, ici ou là sur le globe, et puis, finalement, il atterrit à La Tuque, un lieu improbable, loin de tout, au Canada. Là, habite un ami de son père, Jean. C’est de lui qu’il attend, simplement, les mots qui l’aideront à poursuivre sa vie. Et c’est dans ce lieu qu’il affrontera, tel un Petit Poucet, l’inextricable forêt où il faut évidemment se perdre si l’on veut vraiment se trouver. Jean- Paul Dubois, tout à la fin du livre, écrit ces mots qui justifient son récit :  » « J’ai terminé ce livre. Comme les précédents, il m’aura, pour un temps, rapproché des vivants et des morts. C’est dans l’ordre des choses simples. »
C’est là une affirmation toujours vraie. Une histoire sert bien à cela : rapprocher. Rapprocher les temps – passé, présent. Rapprocher les gens : ceux qui pensent, écrivent, lisent, vivent des vies si semblables et si différentes, tous, le temps du livre, dans le même bateau ivre, poussés par le même vent, vers l’horizon. Rapprocher la nature, les bêtes, les dieux, des hommes. Les grands, des petits. Ceux qui ont la lumière, qui voient,  de ceux qui oeuvrent dans l’ombre, sourds, aveugles. Et par le détour d’un beau mensonge, faire parvenir chacun à sa vérité.
Les livres lus après celui-ci, participaient de la même envie : que la vie de cet autre, là, si étrange, si belle, si triste, qu’on me raconte, rejoigne par quelque secret chemin infiniment secret, la mienne. Non pour trouver des réponses aux questions que je me pose, mais pour me sentir heureuse d’avoir des compagnons de route. C’est ainsi que j’ai lu aussi ces quelques autres livres :  » Tristesse de la terre » d’Eric Vuillard,  » Le génie de la bêtise » de Grozdanovitch, « Hudson river » de Joyce Carol Oates, et « La porte » de Magda Szabo. Et puis,  » le déjeuner de la nostalgie » d’Ann Tyler.

CONTINUER par Laurent Mauvignier

DE Laurent Mauvignier, j’avais lu « Apprendre à ne finir » et  » Autour du monde » , deux livres dont ni le thème ni l’écriture ne m’avaient  laissée indifférente. Les histoires de cet auteur qui en écrit beaucoup, semblent toutes écrites dans une urgence terrible, les phrases se poursuivant comme des chevaux pris dans un effarant galop dont on ne comprend pas vraiment la cause ni le but, le tout se cristallisant, peu à peu, pendant « la course » du récit. Peu d’auteurs sont capables comme celui-ci de tenir sur la longueur une écriture aussi exigeante nerveusement. Mais Mauvignier le peut parfaitement et entraîne le lecteur dans cette folle poursuite des personnages accrochés à leur destin comme Vercingétorix traîné par le cheval du vainqueur qui le tuera mais lui assurera en même temps une place irremplaçable dans l’histoire des évènements.

Dans  » Continuer », titre bref s’il en est, et à l’infinitif ( pas à l’impératif, le personnage principal n’accepte d’ordre de personne, et ne s’en donne mêm pas à elle-même, non, elle est dans la prescription, l’ordonnance, elle se soigne, soigne son fils, malade ) dans ce roman, donc, on assiste à la reconstruction d’un couple qui n’est pas un duo habituel dans les romans pour adultes. Ce couple, c’est celui de Sybille, la mère, et de Samuel, son fils, un adolescent qui a de mauvaises fréquentations, qui assiste, sans broncher, au viol d’une camarade, un adolescent assez sombre, et qui sombre effectivement. Sybille, comme toute mère qui perd son enfant, s’accuse, se désespère, d’autant que le père lui renvoie d’elle-même une image désolante, humiliante.
C’est comme cela qu’elle décide de faire un coup d’éclat, un pari, autant sur elle que sur son fils. Ils vont partir, loin, très loin, seuls, pour se trouver et si possible, se retrouver. Ce sera le Kirghizistan ( ouf ! bravo l’orthographe !) et la rando se fera à cheval. Au pas, au trot, au galop, au fil des rencontres bonnes ou mauvaises, moments d’abandon, moments de douceur, d’espérance, de désespoir, on ne lâche pas le fil ténu qui relie ces deux là et que le voyage malmène, précipite, désarticule, puis reconstruit. Aucun angélisme, aucune mièvrerie, du chaos, des bleus, des bosses, des trous, des monts, des pentes, des descentes des remontées, les paysages qui s’étendent, ou vous écrasent, rien de définitif, tout peut arriver, tout arrive.

Et surtout, la présence muette des chevaux, qui portent les deux personnages et les emportent. A la fois, tous les détails matériels que le récit observe, la sueur du cheval mêlée à la leur, le crin dans leurs mains, le bruit différent de leurs sabots quand la teneur du sol change, et puis, ce dont ils sont le symbole, ces chevaux, ce qu’ils représentent, le bonheur, la liberté, le calme, le souffle, les rêves d’évasion, la vie qui continue, au pas, au trot, au galop, et la mort qui n’est pas loin, qu’on croise même pas au bout du chemin, dans le regard de l’animal qui meurt, emportant avec lui votre propre reflet quand sa paupière se ferme.

Je connais un de mes amis, au moins, à qui ce livre plaira sans doute. Quel plaisir de savoir que je vais pouvoir lui en faire cadeau, bientôt…

I REMEMBER, et LE VOL DU VAMPIRE

Deux étonnements, voire deux stupéfactions dans mes lectures récentes.

Je découvre  » I remember » d’un auteur américain dont je n’ai jamais entendu parler : Joe Brainard

brainard

1417 fois répétés, ces « I remember », suivis du souvenir concerné, banal, trivial, souvent « osé », ont germé dans la mémoire de Joe Brainard, jeune et déjanté, plus peintre – collagiste qu’auteur d’après Marie Chaix, sa traductrice française qui nous le révèla dans cette édition de 1997, chez Babel ( Actes Sud)
Or, les 1417  » I remember » de l’ami Joe; furent publiés en 1970, et 72, donc six ans avant les célèbrissimes  » Je me souviens » qui firent la gloire de notre Georges Pérec national ! Ce que, il faut bien reconnaître, l’auteur français évoque en tête du livre mais, je constate, après interro générale, que personne en France ne se souvient d’avoir lu.
Georges Pérec n’a donc en rien inventé cette formulation listée, en catalogue trivial, l’idée géniale de simplicité en revient à ce jeune américain de 26 ans, parfaitement inconnu ici.
Il faut donc en remercier Marie Chaix, qui nous le fait découvrir.
Les  » I remember » de Joe Brainard, par ailleurs, nous parlent évidemment moins à nous, Français,  que ceux de Perec, mais en revanche, d’une brève notation à l’autre, on y observe parfaitement la vie d’un grand ado américain dans les années 70, racontée de façon à la fois forcément très laconique ( ça va de pair avec l’adolescence…) et très personnelle ( il n’évite aucun sujet et surtout pas sa balbutiante vie sexuelle)
Bref, une vraie découverte que l’origine de cette énumération de souvenirs, des plus personnels et piquants aux plus généraux et communs, intéressante à plusieurs niveaux, et surtout cela pose bien la question de la création littéraire : une bonne idée, mille fois reprise, mille fois chantée, interprétée par des talents divers ( par exemple,  » Les années » d’Annie Ernaux participent aussi du même projet qu’elle développe plus largement, permettant à tous et à chacun de se retrouver dans ce qu’elle raconte de sa vie à elle, personnelle, l’inscrivant, l’encadrant dans notre commun paysage ), bonne idée dont on a tous oublié ( ou ignoré) l’origine.

Même remarque avec  » Le vol du vampire  » de Michel Tournier, livre que je recommande à tous les amoureux de la littérature. Michel Tournier l’intitule très modestement « Notes de lecture » et y met en exergue cette petite touche poétique, petite flèche, escarmouche, petit rien qui comme presque tout petit rien explique mieux et bien plus qu’une dissertation :     » c’est en lisant qu’on devient liseron ». ( pour les nuls en botanique, le liseron est une herbe sauvage, fleurie de petites clochettes blanches, – les volubilis, au si joli nom, qui s’enroulent et grimpent à toute vitesse le long des grilles et des clôtures sont de la même famille –  » Volubile » : qui parle rapidement et abondamment vient de ce nom de plante, of course…)
Je propose, aux enseignants en mal de sujet, cette toute petite phrase là, à commenter, sur la lecture. La tête et des yeux effarés de leurs élèves à la lecture du sujet leur feront passer un bon petit moment ! Mais dès qu’ils auront cherché ce qu’est le liseron, gageons qu’ils auront de la lecture une toute autre image, vivante, créative, exubérante, qui se présentera alors à leur petite cervelle si formelle.

J’en reviens ( mais contrairement aux apparences je ne m’en étais nullement éloignée, j’étais même au coeur du sujet) au  » Vol du vampire » de Michel Tournier où il n’est pas question de vampire mais où le propos vole haut et loin ( qu’est-ce qu’une oeuvre, son rapport avec le politique, le moral, le beau, qui juge que tels écrits forment une oeuvre ou pas, en quoi la lecture nous enrichit-elle, que nous apporte l’expression de sentiments que nous n’avons pas vécus… quand nous rend elle plus heureux et de quoi…qu’est-ce qu’un grand écrivain, quand devient-il un génie littéraire… etc… )
L’auteur de ce « vol du vampire » ( qui ne vole pas au-dessus mais à travers les oeuvres qu’il aime, leurs auteurs, leurs héros et s’en nourrit le coeur et l’esprit pour vivre comme le vampire du sang de ses victimes ) étudie et portraitise une quarantaine d’oeuvres et d’écrivains. C’est érudit ET très vivant, très stimulant, très fécondant.

Ma remarque, éberluée, là encore, comme pour Joe Brainard dont je vous parlais précédemment concerne le dossier sur  » Kleist, la mort d’un poète. » Un pèlerinage littéraire autour du double suicide en novembre 1811 de Kleist et d’Henriette Vogel, sa correspondante bien aimée .

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portrait d’Henriette par Hyppolyte Delaroche

On y trouve la retranscription de leurs lettres mélancoliques, et puis les témoignages d’amis, de l’aubergiste qui les servit leur dernier jour, du médecin… etc, une sorte d’enquête.
Et en dernier élément, une dernière lettre d’Henriette à Heinrich Van Kleist qui me laisse pantoise et dont je vous livre les premières lignes :
Pon Henri, mon harmonieux, mon parterre de jacinthes, mon aurore, mon crépuscule, mon océan de douceur, ma harpe éolienne, ma rosée, mon arc en ciel, mon tout petit enfant sur les genoux, mon coeur chéri, ma joie dans la souffrance…. mon cristal, ma source de vie… mon âme, ma nostalgie…ma voix… mon rubis… … … je t’aime au-dessus de tout…
PS mon ombre à midi… ma porte du ciel…

Pour ceux qui n’ont jamais écouté très religieusement Jacques Brel, cela ne dira sans doute rien d’autre que cela :  » Henriette est raide dingue de son Henri. » Pour tous ceux qui ont longuement rêvé dans la pénombre au son d’un 33 tours des chansons de Jacques Brel dans les années 65, cela évoquera sûrement la merveilleuse chanson  » Litanies pour un retour » qui égrenait ces mots d’amour-là :

 Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon puits ma source mon val
Mon miel mon baume mon Graal

Mon blé mon or ma terre
Mon soc mon roc ma pierre
Ma nuit ma soif ma faim
Mon jour mon aube mon pain

Ma voile ma vague mon guide ma voie
Mon sang ma force ma fièvre mon moi
Mon chant mon rire mon vin ma joie
Mon aube mon cri ma vie ma foi

Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon corps ma chair mon bien
Voilà que tu reviens.

Et ça m’en bouche un coin !
Le grand Jacques avait lu la romantique correspondance d’Henriette et comme il l’écrit en fin de son premier quatrain, en avait fait son miel.

Je ne voudrais évidemment pas que vous pensiez que je traque les plagiats ou tout du moins les fortes ressemblances, Elles me tombent dessus ! Et cela ne me scandalise nullement. Au contraire ! Cela me met en joie ! Maman aurait dit : – Tiens, les grands esprits se rencontrent !  » comme lorsqu’on prononçait les mêmes mots en même temps et que cela nous  faisait éclater de rire. Car oui, il s’agit bien de cela. La lecture c’est une belle connivence qui s’installe entre l’auteur et le lecteur. A un moment, souvent, le livre fini, ses mots ne lui appartiennent plus, ils deviennent les nôtres, peu ou prou, nous inspirent. Entrés dans nos vies, ils nous donnent à rêver, à penser, à dire.
C’est la grande générosité des livres et de ceux qui les ont faits. Ils se livrent.Immédiatement. Et sans frais de port ! ( sans frais de porc… aurait écrit en toute innocence ma petite nièce ou tout autre écolier d’aujourd’hui, encore bien content de s’être souvenu à temps, juste avant de rendre sa dictée, qu’à la fin du mot, porc prenait un c !)