DEJA

« DEJA » est un album de Delphine Grenier publié chez Didier Jeunesse. Il fait partie de ces livres offerts parfois, dans un département, à chaque enfant qui y naît, et c’est une belle action, je trouve, que de fêter l’entrée dans la vie d’un enfant, par une belle histoire qui dit cela : la beauté du monde, l’amour de la vie, et le temps qui passe.
Je connais Delphine Grenier, elle a illustré plusieurs de mes récits, dont « le prix d’Evelyne » qui m’était particulièrement cher. Mais ici, elle a tout fait : texte, images. Et c’est très réussi.

Le texte, minimaliste, est répétitif, comme une comptine. On y entend de menus bruits dans la nuit qui est d’un bleu parfait. Une souris rejoint un chat qui rejoint un oiseau, une grenouille s’ensuit etc… Tous courent, mais vers quoi ?

la dernière page qui s’ouvre grande comme un livre à elle toute seule, nous le dira.
Et si, en refermant le livre, vous dites à votre tout petit que « la Terre est bleue comme une orange », cela ne fera aucun doute pour lui ! Il vous croira.

La mise en page et en perspective de l’écriture, finement tracée sur le bleu parfait, est en bel équilibre sur l’image jamais rompue par les signes ; et les perspectives parfois étonnantes feront réfléchir : D’où l’on voit ? Qui voit quoi ?

Quant à moi, je vois ce petit miracle-là : l’invisible à portée des yeux, le petit peuple des animaux, à l’unisson avec l’univers qui l’entoure, et qui nous y invite.

C’est la fin de cet article. « Déjà « ?
Hélas ! oui, le temps passe. Et mes chats, qui ne sont pas de papier, attendent leur dîner !

KASPAR, le chat du grand hôtel

L’histoire a été imaginée par maître Michaël Morpurgo dont j’aime chaque livre. Il sait magnifiquement faire se rejoindre la grande et la petite histoire, sans que jamais l’une prenne le pas sur l’autre. Après avoir écrit le précédent article sur le petit album  » Navratil », je me suis dit qu’il serait judicieux de mettre en parallèle ce roman de Morpurgo, puisqu’aussi bien, lui aussi traitait du mythique naufrage du Titanic.

Morpurgo a imaginé cette histoire alors qu’il était en résidence d’écriture, le veinard, au Savoy de Londres. Dans une vitrine, se tenait la statuette du chat noir dont on lui conta l’origine. Par ailleurs, la salle du restaurant lui rappela celle du Titanic ( enfin, l’image qu’il en avait) Comme souvent, quand deux idées se rencontrent dans la tête d’un écrivain, elles font un beau mariage en pages blanches ( chez Gallimard !) Ainsi donc naquit l’histoire de Kaspar, le chat de la comtesse Kandinsky, musicienne résidant au Savoy. A la suite de la mort accidentelle de sa maîtresse, Johnny Trott, le petit groom à qui elle l’avait confié, continue de s’en occuper en cachette, aidé de Lisbeth, petite fille riche esseulée. Quand Lisbeth et ses parents repartent en Amérique, il leur fait don du chat. Mais incapable de quitter le navire qui emporte le chat et la petite fille qu’il porte dans son coeur, il y voyage auprès d’eux, incognito. Ce navire, c’est le Titanic.

Dans la majeure partie du livre, il n’est question que de deux enfants seuls, un riche, un pauvre, qui partagent la tendresse d’un chat, seul aussi. Ce que j’aime, c’est qu’au milieu de toutes ces solitudes qui se croisent dans ce grand hôtel, naît cela : une amitié; fragile. Oui, fragile, parce qu’un hôtel, c’est un endroit d’où l’on repart aussi vite qu’on y est arrivé. Rien ne peut raisonnablement s’y construire dans la durée. Mais au mur de la réalité, les enfants opposent leurs rêves. Et au royaume des livres, les rêves l’emportent.

Beaucoup de dialogues, très simples, dans cette histoire où le choc des classes est visible, l’enfant pauvre au service des riches, malmené par la gouvernante mesquine, elle-même mal traitée. Et le paquebot, où les riches se prélassent en haut tandis que triment, en bas, aux machines, dans la fournaise et le vacarme assourdissant, chauffeurs, manoeuvres, le petit peuple servant, sans lequel ceux d’en haut ne sauraient vivre. Les uns et les autres tout aussi dépendants, finalement. Tous ces personnages au service d’une belle histoire, forte, vivante, pleine d’aventures. Ni leçon, ni morale, on nous donne à voir, à comprendre, l’auteur mise sur la sensibilité et l’intelligence de ses jeunes – et moins jeunes- lecteurs. S’il y a, qui se détache, une « leçon »,( au passage, ceux qui ont fait du latin savent que le mot « leçon » vient justement de « legere » = lire, a donné « lecture »et donc en toute lecture, sans rien avoir à y rajouter, il y a bien une « leçon »)  c’est que chacun, là où le destin le place, faible ou fort, libre ou moins libre, peut prendre conscience de sa responsabilité, et l’exercer.
Mention spéciale aux illustrations de Michaël Foreman, de grandes finesse et expressivité.

Vous pouvez retrouver Le vrai Morpurgo ! dans « Secrets d’auteurs » publié grâce Marie Lallouët dans ce hors série passionnant de la « Revue des livres pour enfants »; un Morpurgo pur jus, merveilleux, d’une grande humilité : les histoires, il les trouve partout, « je raconte, simplement » dit-il. Il voit, il écoute, une chose,, une autre, ça se rencontre quelque part entre ses deux oreilles dans cette chose molle qui est un cerveau et « c’est comme ça que les choses arrivent » . Ce hors série où séjournent des auteurs très divers, je vous l’ai présenté dans la partie un peu mal nommée « pédagogie »

Je parlerai une autre fois d’un autre livre de ce gentilhomme-là, un album déjà ancien mais que j’aime beaucoup  » le petit âne de Venise », une histoire très douce, très poétique.

 

Navratil

 

Le texte est d’Olivier Douzou, les dessins de Charlotte Mollet. Ce livre, très bref, a été publié aux éditions du Rouergue.
C’est l’histoire, vraie, extraordinaire, de Michel Navratil, né en Tchécoslovaquie, et qui à l’âge de 4 ans, en 1912, embarqua avec son père et son frère Edmond sur  » un bateau immense, merveilleux, le plus beau géant de tous les océans » : le Titanic.
Ils avaient « trois billets de seconde classe et les bagages de ceux qui partent pour toujours. »

La composition du texte suit le cours de ces heures tragiques, à hauteur des souvenirs du petit Michel, un des 711 rescapés qui arrivèrent à New York. Mais ce qui rend ce texte si beau, si prenant, c’est la façon dont l’épisode tragique nous est raconté. En effet, depuis le début du texte, avec cette expression  » les bagages de ceux qui partent pour toujours » nous comprenons qu’il y a déjà, avant la tragédie que chacun connaît, un autre drame, plus intime, vécu par l’enfant qui partait, une séparation en annonçant une autre. Tout est en place, comme dans un drame antique, et c’est avec une grande douceur, une grande économie de mots, en laissant beaucoup de place au silence, qu’Olivier Douzou et Charlotte Mollet nous font entendre la voix de cet ancien petit garçon qui perdit sa mère, puis son père, avant de retrouver sa mère, et par ce livre, la voix de son père.

La dernière page nous livre la conclusion du Michel Avratil de 89 ans, devenu, nous dit-on, philosophe. Qu’est-ce, au fond, qu’un philosophe ? Cela l’histoire ne nous le dit pas. Mais si c’est, comme on nous l’apprend en classe, quelqu’un qui essaie de penser rationnellement les choses du monde et de la vie, Michel Avratil était parti de loin et a eu bien du mérite.

Si j’aime particulièrement ce livre, c’est qu’il avance de façon impressionniste, nous donnant à voir, à entendre, la mer, la musique, le chaos, et à la place du vacarme affreux des cris, la tension extrême du silence. Et comme pour Kay, dans le conte d’Andersen, dans le coeur de Navratil, tout au long de sa vie, le glaçon pour toujours enfoui.