L’amour qu’on porte

PS : je corrige le site you tube qui est erroné :

https://www.youtube.com/watch?v=SsQkZoeKgRg 

 

Une amie inconnue – comme aurait écrit Supervielle, m’a envoyé cela ce matin, une lecture de cet album  » L’amour qu’on porte  » que j’avais écrit à la naissance de mon premier petit-fils Arthur – l’album était sort le jour de sa naissance ! pour mon père, le sien, et lui, afin de les relier, comme des nageurs dans le fleuve du temps.
Il portait en lui l’émotion profonde qu’on éprouve au moment où l’on sent qu’une page se tourne du livre de votre vie.
Ce jour-là, tout était bien.
Et puis mon père est mort, Arthur a grandi – il a eu 13 ans la semaine dernière, il arrive aux épaules de son père qui est encore dans la force de l’âge, un frère, une sœur l’ont rejoint que mon père n’a pas connus. Le livre n’a pas été réimprimé, c’est comme ça, c’est la vie.
Mais parfois les livres vivent bien au-delà de leur vie, bien au-delà du raisonnable. Ils deviennent film, dessin animé, ballet, pièce de théâtre, chanson, l’imagination des lecteurs est extraordinaire, et sans fin, tous les auteurs vous le diront.
On n’enterre jamais vraiment les histoires.

Dans cette bibliothèque belge de Nivelles, une jeune bibliothécaire ( je dis  » jeune » car quel que soit son âge que je ne connais pas, la voix est fraîche, la vie ne l’a point abîmée)
a tellement aimé ce livre que, durant ce temps incertain du confinement, elle a voulu le partager  avec tous ceux qui fréquentent sa bibliothèque, et elle nous l’offre, là, beau comme il y a 13 ans, à sa naissance. Accompagné d’un trio de Schubert qui l’enveloppe doucement…
Elle s’appelle Marielle, notre magicienne.
Et je lui dois un pur moment de bonheur.

Supervielle – oui, toujours lui, je l’aime beaucoup – écrivait ces mots parfaits, eux aussi :
que  » les mots vous frappent de loin comme balles perdues… » ( dans Les amis inconnus)
Ceux de  » l’amour qu’on porte « , et les belles illustrations de Carmen Segovia qui les accompagnent, ont frappé, de loin, par hasard, Marielle – de- Nivelles, et pour que ce ne soient pas mots perdus, voilà que de tout son cœur, elle les offre à tous, si simplement
qu’on se met à croire qu’en réalité, rien ni personne ne meurt jamais vraiment…
Il suffit d’un regard….
D’une voix…
D’une note qui s’obstine…
Tout s’éclaire.

 

LES ENFANTS DE NOE et autres livres de confinement…

ça m’est revenu, je l’ai cherché, et oui, je l’avais encore, dans un placard de cuisine démontée, où j’ai remisé, à la cave, des livres que mes enfants aimaient bien, ou moi, il y a fort longtemps, dans l’espoir que leurs enfants, un jour, aimeraient les découvrir, espoir déçu pour le moment, mes petits enfants, même confinés, préfèrent décidément la vidéo !
Les enfants de Noé,  imaginé par Jean Joubert, c’est l’histoire d’un confinement justement, très finement contée, un livre un peu ancien – 1988-  que j’avais aimé et donné à mon dernier fils ….il y a une trentaine d’années.
Une famille qui habite dans un chalet alpin avec quelques bêtes, se retrouve sous une abondance de neige comme il n’y en a jamais eue, un vrai déluge blanc et glacé qui dure, qui dure… Les forçant, peu à peu, à vivre tout autrement, à compter les provisions restantes, à vivre de ce qu’ils vont fabriquer eux-mêmes, à passer par des alternatives d’espoir et d’effroi… Plus de radio, ni de télé, plus rien ne passe, pas même cet avion quotidien de 17h, ils ne voient plus rien d’autre que du blanc, partout, sur lequel ils ne peuvent s’aventurer, car cette neige est différente de toutes les neiges qu’ils ont vues. Une question vient à se poser : Si le reste du monde avait disparu ?
Ils apprennent, ils affrontent, ils sont solidaires, ils survivent. Ils font du feu, leur père leur lit la vie de Saint François d’Assise, d’habitude jamais ils n’auraient eu la patience d’écouter des pages comme celles-ci, mais aujourd’hui, tout est devenu si étrange, si différent de leur vie d’avant… alors ils écoutent, ils essaient de comprendre, de voir autrement la vie, le monde, de relier ce mystère à d’autres mystères plus grands, ils regardent, et ils se regardent aussi, les uns et les autres, d’une autre façon, ils s’apprennent comme ils apprennent cette nouvelle façon d’exister, de se sentir responsable de chaque chose et de chacun…
Ce serait une histoire parfaite pour le temps d’aujourd’hui.
J’ai encore le livre,  je l’ai relu, il est pour des enfants qui lisent bien, de plus de 10 ans, je pense. Il était édité à l’Ecole des Loisirs, dans la collection Médium. IL est sûrement encore dans les bibliothèques… mais elles sont fermées…
Peut-on encore le commander ? Je ne sais pas, et puis, ce n’est pas un produit absolument nécessaire à notre vie quotidienne. Juste bien adapté à la situation que nous vivons.

En écho à cette lecture pour les jeunes ados,  j’ai beaucoup conseillé uneautre  lecture, ces jours-ci, à des amis indécis sur le livre qu’ils auraient envie de lire – tant, il est vrai, que lorsque plein de ce temps après lequel on pleure tout au long de  l’année, nous est enfin, miraculeusement accordé, il nous laisse comme interdit…
Cette lecture est celle du  » Mur invisible » écrit par Marlen Haushofer, auteur autrichienne, morte en 1970, célébrée surtout pour ce livre – ci, mais j’en ai lu un autre d’elle, qui n’a rien à voir avec «  Le mur invisible » , tout aussi dense et remarquable et qui s’intitule, en français,  » Nous avons tué Stella  » (mais il n’a rien d’un roman policier)
C’est publié chez Actes Sud Babel, en poche.
En tout cas  » Le mur invisible » est un livre que je ne saurais comparer à rien, à aucun autre, où il se passe un évènement incompréhensible, au départ, et puis plus rien, sur plus de 350 pages, et pourtant nous ne pouvons lâcher ce récit, très dense, ni son héroïne ( rien à voir avec l’héroïsme qu’on serait en droit d’attendre d’un personnage principal – et ici, d’ailleurs, SEUL personnage de l’histoire ) dans une situation  qui nous dépasse totalement, non, son héroïsme consiste à continuer de vivre une vie ordinaire en des circonstances totalement extraordinaires.
Pour ne pas devenir folle.
Pour ne pas mourir.
Le début, c’est cela : une jeune femme vient passer quelques jours dans une maison forestière, avec des amis et leur chien. En arrivant, les amis partent chercher quelques provisions au bourg le plus proche, et ne reviennent pas. Lasse de les attendre après ce long voyage, la narratrice s’endort. Quand elle se réveille, au petit matin, ses amis ne sont toujours pas rentrés. Très inquiète, pensant qu’ils ont dû avoir un accident de voiture, elle marche vers le bourg, et tout à coup, son chien, qui folâtrait devant comme tout joyeux toutou en balade, se heurte à quelque chose qu’on ne voit pas. Une sorte de paroi invisible. De l’autre côté, le monde, ordinaire, est là, mais semble-t-il, totalement figé.
Comme enveloppé du même sortilège que celui du conte de la Belle au bois dormant.
Mais ici, nulle mauvaise fée, nulle limite de temps au sortilège, nul prince salvateur.

L’héroïne malgré elle est désormais enfermée.
Confinée ad vitam aeternam dans sa parcelle de forêt, et dans l’absolue impossibilité d’en sortir, de s’échapper.
Comme écrivait Sartre  » Partout, des murs  » Ou plutôt, un mur.
Apocalypse and now ?
Now, elle doit désormais vivre, survivre, sur ce lopin de terre, apprendre la solitude extrême, vaincre ses peurs, prendre conscience de ce qui lui reste et qu’elle n’aura plus désormais rien d’autre… Se transformer, devenir une autre, cette inconnue que ces nouvelles conditions de vie, totalement rustres, vont faire naître, une vraie naissance, cordon coupé avec la vie d’avant, urbaine, civilisée. A présent, il ne reste que cela, ce morceau de nature où elle sera tantôt chasseur tantôt gibier.
Vous allez dire : – oh bon, la fin du monde and so on, ok, c’est de la SF..
Eh bah non, raté ! Cela n’en n’est pas vraiment. C’est plutôt une épopée intérieure. On se fiche bien de savoir ce qui s’est passé, comment la narratrice anonyme pourrait revenir dans son monde précédent, cela n’a vite plus de sens de se poser ce genre de question.
Le monde d’avant n’existe plus. Il est mort. On finit même par l’oublier.
On a alors tout le temps de voir passer le temps, chaque saison, de s’attacher à tout ce qui est si petit, infime, tout ce qu’on néglige habituellement. Et de se sentir seul au monde comme jamais, comme Robinson dans son île du bout du monde avant Vendredi.
Mais, en même temps, relié à tout.
A l’accablement initial, succède la force, et la paix. Avec soi comme avec le monde. Celui qui nous entoure, encore vivant, qui pousse respire, et s’épanouit, et celui au-delà du mur, dont on ne sait plus rien, mort sans doute puisque plus rien n’y bouge…
Si peu de choses alors sépare la vie de la mort, une mince paroi invisible, mais infranchissable.
L’histoire ? C’est peut-être juste l’acceptation de la fin de tout et de soi, et du chemin, du travail, à accomplir, en toute conscience, puisqu’on est un être humain ; pour seulement aller chaque jour un peu plus loin, faire quelques pas de plus qui justifient que l’on soit encore en vie quand plus personne ne nous voit, s’en occupe, s’en émeut.
Être héroïque pour soi seul quand on n’a plus aucune importance pour rien ni pour personne…

Une lecture initiatique, magnétique, et bouleversante de sincérité, de justesse.
J’envie ceux dont ce sera une première lecture.

L’autre récit  de Marlen Haushofer c’est donc «  Nous avons tué Stella« . Rien à voir avec le confinement, là.
Un très bref récit, chez Babel aussi. Une femme, la narratrice, raconte l’arrivée, dans une famille bourgeoise ordinaire, d’une jeune étudiante. Cette jeune fille, innocente, manipulée, servira à chacun de révélateur. La narratrice suit ce qui se déroule sous ses yeux, avec une précision d’entomologiste considérant la vie d’insectes, sans émotion apparente, sans révéler grand chose d’elle – même, pourtant trompée, bafouée.
Jusqu’au drame final, dit sans aucun pathos, avec froideur.
Aucune chance n’est laissée à la pitié, étranglée en quelques mots, glaçants.
Un très bref récit de 70 pages seulement ! Une tragédie en mode mineur. Là encore, la fascination est totale, on tourne chaque page comme on soulèverait légèrement, petit à petit, un voilage léger, transparent, qu’un rien pourrait déchirer, et le cœur battant d’une peur diffuse, confuse, à l’idée du crime qui sera dévoilé…

Il y a d’autres livres de Marlen Haushofer, j’avais regardé, il y a quelques années, mais ils n’étaient pas traduits en français, ou je ne les avais pas trouvés, je ne sais plus. Mais voilà que ces lectures-là me reviennent à présent, qu’elles me semblent s’accorder à l’humeur du moment.
Et en même temps, et heureusement, la contredire…
Vous savez bien, l’envers de la pièce, ce que cachent les choses, la vie, les gens…
Un mur invisible…
Un virus….

Lydie marche jusqu’au soir

J’ai lu et relu  » marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, un livre que m’a offert, à mon dernier anniversaire,  une amie d’enfance qui est devenue, au fil du temps, une amie tout court et pour toujours.
Et je souhaite parler de ce texte parce que je l’ai plus qu’aimé. Vous le savez bien, vous aussi, il y a parfois un livre qui vous touche, qui vous trouble, qui vous trouve tout autant que vous l’avez trouvé.  » Marcher jusqu’au soir », de Lydie Salvayre que j’ai simplement envie, aujourd’hui, d’appeler Lydie même si je ne la connais pas, étant sûre que si elle le savait, elle ne s’en offusquerait pas, ce livre-là, donc, à la belle couverture noire criblée d’étoiles, constellations toutes proches cette fois, fera partie des quelques livres que je n’oublierai pas, moi si oublieuse, désormais.
Lydie avait été encensée à La Grande Librairie ( je mets des majuscules partout pour montrer le respect ! ) et ce qu’elle avait dit de son livre, et la façon surtout dont elle avait parlé, toute en nuances et simplement pourtant, à la fois proche mais souhaitant, néanmoins, partager autre chose que des lieux communs, m’avait donné envie de la lire, elle, et son expérience ici relatée.

Au départ, c’est cela : elle est enfermée au musée Picasso, toute une nuit, où elle peut, à loisir, admirer des œuvres qu’elle aime, et celle qu’elle préfère par dessus tout c’est une sculpture :  » L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti, sculpteur des années 30, ami des poètes de l’époque.
Au début, elle ne veut pas y aller, elle s’en fait une montagne, elle n’aime pas trop les musées, et elle trouve mille bonnes raisons de ne pas les aimer : dont l’une surtout, tient à ce que l’art exposé à l’admiration et à la déférence du public semble regarder de haut les visiteurs issus de milieu modeste et qui, comme dans une sorte d’église, se font tout petits devant les œuvres à révérer.
Finalement, elle s’y rend, et là, du lit de camps inconfortable mis à sa disposition pour la nuit, elle regarde, elle explore, elle réfléchit dans tous les sens du terme, transitif et intransitif. Elle chemine en elle-même, fait des aller -retours de son enfance maltraitée par son père, à ses difficultés, à l’âge adulte, de se sentir appréciée à sa juste et belle valeur dont d’ailleurs, même courtisée et Goncourtisée, elle -même hésite à se revêtir, comme Peau d’Ane de sa robe de princesse.

A la fois, elle aime  » l’homme qui marche », et il lui demeure étrangement étranger. Pourquoi marche-t-il ainsi, vers où, incliné, tête modestement baissée, son corps squelettique prenant déjà si peu de place sur terre ?
Etre là, enfermée avec lui, donne à Lydie une seule envie, fuir, s’enfuir, s’échapper ! L’angoisse ressentie est trop grande. Alors elle vocifère, s’engueule, et houspille mentalement tous, y compris Bernard, son compagnon, qui a eu le malheur de lui passer un coup de fil et de lui demander seulement : – ça va ?
ce qui provoque sa fureur.
Et le mélange des langues et des genres rend son texte unique, comique, loufoque ! On la devine, on la voit ! s’agitant, comme une actrice de théâtre sur la scène, devant un auditoire absent qu’elle engueule quand même : encore une fois que fait- elle là ? Encore une fois elle ne se sent pas à sa place !

Ressortie de ce piège à c…, elle se dit que plus jamais elle ne renouvellera une expérience pareille : résultat nul de nul puissance 13 !
Elle conclue que ce qui l’a tellement effrayée, peut-être, est de s’être rendue compte qu’in fine, sans doute, cet homme, comme chacun de nous, marchait vers sa mort, inéluctable et certaine, la tête baissée, absent déjà, vaincu d’avance, et pire que tout, consentant à l’être.
Alors qu’elle, malade,  et tous, même mieux portants, luttons si fort toute notre vie pour trouver notre place sur terre, y marquer notre présence, et rester en vie.

Exceptionnel pourtant, la modestie est au coeur de ce texte. Et la conclusion de Lydie, sera que l’art dans la vie, quel qu’il soit,  joue finalement, lui aussi, un rôle à la fois modeste et essentiel, ne nous épargnant rien, mais nous accompagnant au fil du temps.

J’ai souvent, au cours de cette lecture qui m’a profondément touchée, où je me suis si souvent reconnue, corné une page, souligné quelques petits bouts de phrases, un mot ici ou là, de sorte que le livre fini, comme dans le conte du Petit poucet, je peux retrouver ces cailloux de mots et me refaire toute l’histoire, suivre dans leur promenade L’homme qui marche et Lydie qui lui tourne tout autour comme la mouche du coche.
Peut-être, plus respectueux, mieux éduqués, ou jouissant d’une bien meilleure mémoire que moi, ne commettrez vous pas ces petites égratignures à votre ouvrage, mais sûrement, vous en mourrez d’envie tant il  renferme de pépites, de petites étoiles qui, comme sur la couverture noire, forment à la fin, devant nos yeux et en notre cœur, belle galaxie.

Plus personnellement, je dois avouer que jusqu’à l’âge de 20 ans, au moins, habitant la campagne et dans une famille qui n’en aurait jamais eu l’idée, je n’avais jamais mis les pieds dans un musée. D’art et de peintures, je ne connaissais que celles que peignaient maman, le jour de congé. Jamais, elle non plus, n’avait mis un pied dans un musée et d’ailleurs, elle s’énorgueillissait d’avoir appris toute seule, et sur le tas, d‘inventer ! Je la revois, toute contente, le pinceau à la main comme une vraie artiste ! assise sur son tabouret pliant, tandis que papa taquinait le brochet dans la rivière et que mon frère, ma sœur et moi on se poursuivait dans le pré à vaches, slalomant entre les bouses qui séchaient au soleil. A la fin de la journée, brochet pris ou non à l’hameçon, on rentrait à la maison, et maman nous montrait SON OEUVRE qu’on admirait inconditionnellement. Papa, ensuite, les petits clous dans la bouche, ce qu’on n’avait pas le droit de faire et qu’on admirait tout autant que le tableau de maman ! lui fabriquait un cadre de bois parfait !
Et puis, en grandissant, j’ai eu accès aux reproductions qui parsemaient le Lagarde et Michard, et je les regardais bien, toutes ; elles m’aidaient à me représenter ce dont on parlait dans les textes que j’étudiais avec passion, les costumes, les meubles, les paysages, les mœurs qui m’étaient contées. J’en affectionnais particulièrement certaines dont la lumière, surtout à la bougie, ou au clair de lune, m’impressionnait.
Et je dois dire que, beaucoup plus tard, quand j’ai eu accès à certains originaux de ces tableaux admirés en vignettes dans l’enfance, j’ai été drôlement déçue. Toujours, j’en préférais l’ancienne toute petite image dans mon livre de classe, plus modeste et à ma taille finalement, autour de laquelle j’avais imaginé tellement plus que là, adulte au musée….
En cela, que j’avoue aujourd’hui, je me sens très proche de Lydie, comme d’une amie.

Voilà, c’est tout !
Me reste juste à dire un mot à Lydie Salvayre : merci.

Ah si, un petit truc encore : à regarder, dans les livres ! cet Homme qui marche, et dont on ne sait rien, je me dis : – si ça se trouve, ce type-là, penché vers l’avant, le corps étroit, l’air absent, fermé, ne faisait que marcher sous la pluie ! Rentrer chez lui après un petit verre pris au bar du bout de la rue ! Et voilà qu’en sortant, vlan ! tombe un petit crachin genre breton, persistant, qui le pénètre jusqu’aux os, lui fait presser le pas pour rentrer au plus vite sans se faire trop mouiller ! Rentrer au chaud, et enfin replier les longues jambes, fermer les yeux, se reposer…
Quand je vous disais qu’une image dans un livre vous en raconte bien davantage qu’accrochée là haut, sur un mur ?

J’aime Elisabeth Strout

J’ai lu plusieurs livres, cette année, d’Elisabeth Strout :
Olive Kitteridge
Amy et Isabelle,
Je m’appelle Lucy Barton.

J’ai vu qu’un autre roman venait de paraître, dont le titre français est : « Tout est possible », titre magnifique s’il en est.
Je les ai tous aimés, ces livres, beaucoup.
Ils me semblent écrits à voix nue et désarmée, comme je le tente moi-même, à ma petite échelle de corde, et de mots.
Les récits racontent si peu de chose, en vérité, presque rien n’est dit, que d’infime, on dirait  » ce sont des détails ». Les héros n’en sont pas, seulement des gens ordinaires menant tant bien que mal des vies sans grand relief, comme en mènent sans doute les lecteurs qui, comme vous et moi, tomberont amoureux des livres d’Elisabeth Strout.
A quoi cela tient-il ?
A sa sensibilité vraie, je pense. Elle ne cherche à impressionner personne, pas même elle ; sa bienveillance va vers chacun, de ses personnages à son lecteur, qu’elle ne perd jamais dans de fumeux méandres, et c’est comme une conversation sur un banc, une rencontre fortuite qu’on aurait faite, comme ça, dans un jardin public, et une dame, posée là par hasard à côté de vous, vous parlerait de sa famille, de la petite ville où elle habite, du lieu où elle est née, parce que vous lui auriez posé une question ou deux, comme ça, pour parler un peu, rompre la solitude.

« Je m’appelle Lucy Barton » ( qui sortira en poche fin août) est cela aussi : une longue conversation entre une fille, malade et hospitalisée, on ne sait pas grand chose de sa maladie, mais elle dure un peu trop longtemps, et puis sa mère débarquée là, à la grande surprise de sa fille, puisqu’apparemment cela fait des lustres qu’elles ne se sont pas vues.

La mère vient de loin,  » du trou du cul du monde » aurait dit ma mémé, de plus loin que ne le disent même les kilomètres, c’est comme si elle débarquait d’une autre planète pour ainsi dire. Mais elle est là, attentive à sa fille à sa façon, ne dormant jamais pour être plus présente qu’elle ne l’a jamais été. Et telle Shéérazade, au fil des heures, elles égrènent les maigres souvenirs communs, des sortes de lambeaux de sous évènements : ce qu’est devenue la fille machin, qui a fait cela, déjà ? Et te souviens tu du jour où ?
Et ainsi, elles renouent entre elles deux, à l’aide de fils si minces qu’un simple souffle de vent, un claquement de porte pourrait les rompre.
De temps à autre, le médecin passe, bienveillant envers sa jeune patiente, là encore, à quoi tient ce sentiment de bienveillance ?
« Il me pose la main sur le front comme pour vérifier si j’avais de la fièvre… »
Presque rien, la fraîcheur d’une main pour rien puisque tous deux savent qu’elle n’a pas de fièvre.
Il effleure un bleu, qu’elle a sur la cuisse, ne pose pas de question, mais il est bien entendu qu’il l’a vu.

Une sorte de voile de regrets plane sur leur histoire à toutes les deux, la mère et la fille, mais c’est un voile sous lequel elles se retrouvent, dans lequel elles s’enveloppent. Elles se posent des questions, l’une à l’autre, non pour en entendre les réponses, mais seulement parce que la voix reste en l’air, les mots sont suspendus, comme de légers ballons qu’elles regardent voler.
C’est comme on fait avec les enfants, vous savez, quand ils se font mal, et qu’on essaie de les distraire de ce qui les a blessés en leur racontant autre chose… tandis qu’on les soigne comme on peut, avec les moyens du bord…
Il me semble que c’est toujours comme cela dans les histoires d’Elisabeth Strout . Tout le monde veut bien faire, mais chacun est démuni.

Tout d’un coup, me saute aux yeux ce beau mot de  » démuni », et je m’aperçois, que sans doute, à l’origine, cela signifie  » sans fonction », voire même  » sans don » ( préfixe « de », qui enlève, et « munus » la charge) Et alors je me dis qu’Elisabeth Strout met sa fonction, son don d’écrivain au service de ceux qui n’en ont que peu, voire pas.

Se charge de leur vie.

Et elle le fait simplement, sincèrement, et de tout son cœur mais sans chichi, sans blabla, et d’ailleurs, dans ce beau livre de « Lucy Barton, » à un moment, elle décrit un peu un atelier d’écriture où l’héroïne s’est rendue, non parce que cet auteur était son écrivain préféré  mais parce qu’elle l’avait croisée, dans un magasin, un motif apparemment futile, stupide. Et une pimbêche de psy, qui est aussi venue écrire à cet atelier lance une remarque intrusive, alors l’auteur la mouche :  » Je n’aime pas ceux qui se servent de leur métier, leur position, pour rabaisser les autres…Eh bien, ce sont de pauvres merdes ! »

Bravo ! Pas mieux !

Dans les histoires d’Elisabeth Strout  il n’y a pas beaucoup de personnages, mais de belles personnes, qui passent, comme passe la vie.
Une petite phrase revient souvent, dans ses pages, si modeste : C’est :  » pour ce que j’en sais… »
Et ce n’est pas du j’men foutisme, non, tout au contraire, ça demande pardon, à l’avance, d’ignorer tant du monde, de tout et de tous, même quand on est écrivain et qu’on a cette présomption dingue : faire parler les autres sans parler à leur place…

Oui, juste ça : être au service de…

De l’Yonne au Guadalquivir

Vous me demandez souvent, dans les classes, les CDI, les bibliothèques, si j’aimais lire quand j’étais enfant, quel était mon livre préféré et pourquoi. C’est une question qui quoiqu’attendue, m’émeut à chaque fois. Elle me permet de dire que, grâce à ce livre-là lu et relu des dizaines de fois, j’ai connu très intimement l’Andalousie bien avant d’y avoir posé les pieds.
Dans mon livre, Lolita n’était pas celle de Nabokov, mais la petite héroïne de  » La calèche du bonheur » dont l’histoire à la fois me ravissait et me déchirait le cœur. Cette histoire avait été écrite par Michèle Arnéguy dans la belle collection rouge et or que j’affectionnais particulièrement parce qu’on y écrivait avec talent de très longues et belles histoires pleines de grands et beaux sentiments.
Dans mon livre, donc, Lolita était assise, jambes allongées, sur une terrasse de Séville d’où elle entendait sonner les cloches des innombrables églises tandis qu’on l’appelait pour je ne sais plus quoi d’ennuyeux. Elle rêvait.
Moi pareil.
Ou presque.
Je n’avais pas de terrasse mais j’étais assise sur le rebord de la minuscule fenêtre qui donnait sur la cour où piaillaient les poules et cancanaient les canards, tandis que sonnait la cloche de l’unique petite église de Champs sur Yonne et que l’on m’appelait pour aider mon père un peu débordé dans la petite salle du restaurant des Rosiers que tenaient mes parents. Et je rêvais, pareil.
Dans mon livre, Lolita était du  » campo » qui veut dire  » Champ  » justement, quelle coïncidence, vraiment ! Dans son campo, la campagne andalouse, sauvage et poussiéreuse, l’accompagnait le meuglement lointain des taureaux, et surtout celui de Guapo, SON taureau, qui l’aimait. Dans le beau jardin qui entourait sa grande maison qui s’appelait la Palmera, poussaient des rosiers, des lauriers -roses, la glycine, le jasmin, des palmiers, des cyprès… et sur les collines tout autour se dressaient des centaines d’oliviers.
Moi pareil.
Sauf que ma campagne était verte, que ce que j’entendais meugler c’étaient les vaches de la fermière d’à côté, que je n’avais pas de taureau  mais un gros chien qui s’appelait Stamp et qui m’aimait, et sur les collines poussaient des vignes et des cerisiers qui se couvraient en mai de gros fruits ronds et rouges comme des nez de clown…j’avais une tonnelle couverte de petites roses roses comme de tout petits poings de bébés.
Lolita était brune aux yeux vers, elle était assez bizarrement attifée de vêtements cousus main, tirés des robes que sa grand-mère avec laquelle elle vivait ne mettait plus. Sa grand-mère était une grande dame sévère mais avec un cœur d’or.
Moi pareil.
Brune aux yeux verts. Sauf que ma grand-mère qui vivait avec nous aussi n’était pas une grande dame, mais plutôt une grande gueule, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un cœur d’or et d’ailleurs elle aussi me taillait des robes un peu bizarres et donc tout se rejoignait.
Dans mon livre coulait le Guadalquivir et je n’avais pas attendu Federico Garcia Lorca pour l’entendre chanter, y voir se dresser les joncs, y briller le dos des poissons et les cailloux ronds comme des genoux d’enfant.
Moi, je voyais couler l’Yonne sous le pont qui reliait Champs sur Yonne à La Cour Barrée, l’été je m’y tordais les pieds sur les gros cailloux au bord et mon père y pêchait de gros brochets pleins d’arêtes mais les clients s’en régalaient.
Et puis surtout, dans mon livre, le Guadalquivir avait débordé, la crue avait emporté Juanito, le petit frère nouveau-né de Lolita, mais pas Lolita. Qu’était devenu ce bébé ? Sa mère attendait toujours qu’un miracle arrive, que Juanito, dix ans après, réapparaisse…
Moi pareil.
Sauf que mon frère jumeau avait été emporté par les eaux sorties de ma maman…
À la fin de l’histoire, Juanito revenait, miraculeusement retrouvé, sa maman resplendissait de bonheur et Lolita le serrait contre son cœur. Ils partaient tous en calèche à la féria  de Séville.
Moi pareil.
Sauf que c’était à la fête foraine d’Auxerre, et que la famille s’entassait en Peugeot 403.

Et que le petit frère que je serrais contre mon cœur n’était pas celui qui avait disparu mais était né, pour le remplacer, miraculeusement car je ne savais comment, 3 ans après moi.

A L’OISEAU – LYRE

Samedi 25 mai, aura lieu le Salon du livre-jeunesse, à la médiathèque de Rueil- Malmaison, où j’habite. Je fais partie des auteurs invités, chaque année, depuis sa création, depuis toujours, c’est en général un joli moment de rencontres, joyeux, chaleureux. Il peut avoir lieu grâce au travail extraordinaire des libraires, et
ceci est une ode reconnaissante à la librairie qui m’est le plus chère, née en même temps que mes premiers écrits publiés.

Elle est située à Rueil-Malmaison, ville où j’habite, et s’appelle  » L’Oiseau-Lyre », comme dans le poème  » Page d’écriture » de Jacques Prévert, oiseau descendu du ciel bleu et que les tous les enfants qui s’ennuient appellent de leurs vœux, afin que  » s’écroulent tranquillement » les murs qui les enfermaient loin des falaises, des mers, des arbres, du ciel où se promènent les nuages et les oiseaux.

D’abord située rue Jean Le Coz – nom d’un héroïque sauveteur qui plongea plusieurs fois dans la fournaise du terrible incendie du cinéma de Rueil pour tenter de sauver le maximum de personnes et y perdit la vie – la petite librairie de l’époque fut créée par Marie- Odile Garrigues, pionnière en la matière car à l’époque, créer une librairie-jeunesse était un véritable acte militant. Mais bon, ça l’est encore, la plupart du temps…
Elle fut très vite rejointe par la libraire actuelle, Chantal Malamoud, et, pour s’agrandir, elles emménagèrent, il y a tout juste 30 ans déjà, sur les lieux actuels, au 7 rue Hervet, la rue principale entre l’église et le marché.
Il y a deux belles vitrines, et au centre, une porte, qui donne sur une petite cour pavée, une sorte d’escalier-échelle en bois, un hortensia, et, au fond de la cour ombragée, qui reste bien fraîche en été, la librairie et tous ses trésors à découvrir, à regarder, à feuilleter, à choisir, à offrir, à lire.

En trente ans de présence, combien d’adultes et d’enfants s’y sont succédés, trouvés, rencontrés ?  Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que maintenant les petits sont devenus grands et y amènent leurs propres enfants, voire, comme moi, leurs petits enfants, et que grâce à eux, ni la librairie ni la libraire ne vieillissent vraiment.
Quand j’ai commencé à publier, elles ont vendu, avec enthousiasme, mon premier livre,  « Le moulin à parole » et puis tous ceux qui ont suivi. Elles m’ont confié « la maison », le lundi après 4heures et demi, pour que je prenne en ateliers de lecture et d’écriture, chaque semaine de petits groupes d’enfants, curieux, et n’acceptant pas plus que l’élève de Prévert que deux et deux fassent forcément quatre, et même, dans leurs récits farfelus,  prouvant joyeusement le contraire ! Cet espace était idéal pour cela, des murs vibrants, de papier et de mots, une pluie de lettres au-dessus de nos têtes !

Le temps passant, certaines années furent plus difficiles, sans doute, pour mon amie libraire,  car il fallait bien parfois que huit et huit fassent seize malgré tout, afin que perdure ce nid d’oiseau bleu. Et, d’autres espaces s’ouvrant, dans le même but que le sien, beaux également, et apportant eux aussi, pour petits et grands, rêves d’aventure et poésie, si, tout de même, seize et seize pouvaient tantôt faire trente deux, ça serait encore mieux !
La librairie a duré sans vieillir, accueillant les jeunes auteurs, les nouveaux illustrateurs, ceux qui ont une réputation bien établie, et puis les autres, à découvrir, dont le talent interroge, ne fait pas l’unanimité, provoque, qu’il faudra montrer, expliquer, recommander. Ces auteurs, plus rares, savent ce qu’ils doivent à de telles personnes, de tels endroits…

Mais ce que je vois, à chaque fois que je me rends chez mon amie libraire, c’est que ceux qui débarquent là, aujourd’hui comme hier, petits ou grands, écarquillent les yeux, et « s’en mettent  plein les mirettes ! » comme disait ma petite maman. Ils s’apprêtent à recevoir chez eux de nouveaux amis qui ne les jugeront pas, ne les trahiront jamais, et qu’ils n’oublieront plus de toute leur vie.
Et quand, sur les étagères, les boîtes à musique font entendre leur ritournelle, au-delà de ce qu’on entend, si l’on prête l’oreille sans craindre qu’on ne vous la rende pas ! on distingue le chant d’un oiseau, bleu comme le temps qui passe, qui passe, qui passe…

LE MUSEE IMAGINAIRE DE JANE AUSTEN par Nathalie Novi

 

 

C’est un somptueux album paru chez Albin Michel, imaginé par Nathalie Novi, mon amie peintre ( à qui je dois le frontispice de mon site ) . Je dis peintre à escient, car elle n’aime pas être cataloguée  » illustratrice ». Non par mépris pour la fonction d’illustrer qui, à l’origine, vient de « lustre » c’est à dire ajouter du lustre, du brillant, de l’attrait, un certain éclat à une page qui sans cela pourrait se révéler bien terne, ce qui est noble fonction, mais tout simplement parce qu’elle « n’ajoute » pas de dessins  à un texte. Elle est tout aussi principale, et lisible que le texte. Elle peint, et peignant, elle dit tout autant.
En l’occurence, ici, dans ce magnifique ouvrage dont elle a, des années durant, rêvé, avant que grâce à une bourse du CNL, elle ait, elle si diversement sollicitée, trouvé le temps, enfin, de le concrétiser.
Une année entière plongée, en immersion totale et quasiment en apnée, à l’époque Victorienne. Elle nous fait renaître, à coups de crayons et de pinceaux délicieux, toute une société, ses moeurs, son habitat, ses vêtements, ses habitudes, ses attitudes ; on entre chez eux, on fait presque, si l’on veut, partie de la famille de Jane Austen. On en est si près que Jane et ses soeurs pourraient, si l’époque n’était si pudique, nous prendre par la main, nous faire courir avec elles dans cette Angleterre à la nature si harmonieuse qu’elle sembla avoir été créée exprès pour Jane et ses congénères.
L’époque victorienne à laquelle vécut Jane Austen qui nous en laissa, par écrit, dans ces histoires, , un panorama impressionnant ( dans le vrai sens du terme, c’est à dire qui s’imprime dans nos rétines, notre mémoire, notre coeur, ) c’est un état d’esprit particulier, où l’on a, à la fois, le souci très matériel de la propriété, de l’argent, du confort cossu, mais aussi le souci moral de la respectabilité, de la générosité envers les défavorisés, du dévouement aux autres et aux causes de la défense morale qui n’est pas toujours pudibonderie, comme on nous l’a longtemps plus que suggéré.  C’est une époque romantique, qui engendre de grands penseurs, un amour immodéré des lettres, de la littérature, de la poésie, des arts, de l’esthétisme. Le BEAU est omniprésent, ce qu’il faut atteindre, créer, autour de soi et en soi, dans sa vie et dans le monde, les deux s’imbriquant étroitement, (d’où le souci moral.)
Quand je regarde mon amie Nathalie, je me dis que oui, elle est bien une petite soeur de Jane Austen, tant créer ou faire voir le Beau, lui est vital, essentiel.
Alors oui, dans ce musée imaginaire recréé par Nathalie et Fabrice Colin, on verra bien de belles robes, de beaux chapeaux, de beaux meubles confortables et cossus, des réverbères sur les rues sombres, de grandes maisons, des bals, des fêtes, de doux paysages impressionnistes,
mais …
en même temps…
on pourra aussi deviner, à la lumière des réverbères et autres lustres, que la lumière, grâce au peintre inspirée qu’est Nathalie Novi, révèle plus et mieux les ténèbres qu’elle ne les chasse, que les robes, si longues, si poétiques, doivent être relevées pour que les jambes accomplissent leur destin de jambes en plus grande liberté.
On pourra deviner , Nathalie nous en donne l’intuition, que tout cela est frange colorée, décor, créé non pour nier, ou cacher, tristesse, amertume, ambitions avortées, doutes,  névroses et autres misères, étouffer les cris de l’âme et des coeurs, mais plutôt construit comme un décor de théâtre, qui met en scène, et représente plutôt crânement, courageusement, la vie vécue en vrai de ces femmes si courageuses, en vérité, dont l’élégance des corps n’est que la parure jetée, par pudeur, sur le tumulte des sentiments.
Des vies que la Beauté transforme.

Comme la Belle au bois dormant, ce monde, avec ces paysages, ces demeures, ces réverbères dormait depuis plus de cent ans ; Nathalie Novi le réveille pour nous si délicatement que l’on peut, sans se forcer, continuer à se dire que décidément « la vie est un songe » … qu’il convient de partager.

Est-il traduit en anglais ? Je l’espère.
En tout cas le travail de Nathalie a été exposé aux Etats unis.
Vous pouvez, bien sûr, ajouter à cet article en allant sur le site de Nathalienovi.com où bien d’autres merveilles vous attendent.

Portraits d’enfants de la Syrie en guerre, peints par Nathalie Novi

Toutes les guerres sont d’horribles catastrophes.
Depuis les débuts de l’humanité, elles fondent sur les hommes, sans souci ni de leur âge, ni de leur âme, leur supprimant, pour un temps incertain, tout horizon.
Les reporters en rendent compte, les photographes nous les montrent, les historiens les mettent en perspective, les philosophes les analysent, la plupart d’entre nous les regrettent, et, couvant leur propre progéniture du regard, se disent, lâchement, honteux : – Heureusement que ça ne se passe pas  » chez nous ».
Certains détourneront le regard de l’image sur l’écran, tourneront la page du journal, soupireront à l’énoncé des informations à la radio, à peu près tous, nous nous dirons que nous ne sommes pas sur place, que malgré toutes les explications qu’on nous donne nous ne comprenons pas grand chose aux vraies causes de ces forces en combat, que nous ne pouvons pas juger avec objectivité… Mais tous, aussi, à un moment ou à un autre, nous ressentirons, à voir et à entendre, en boucle, les effets de ces guerres sur les victimes –  faim, froid, solitude, horreur, panique, pleurs, cris, chutes, souffrance, mort, toute cette folie… – un sentiment de honte et de détresse. Loin de ces conflits, nos yeux, nos oreilles seront pourtant blessés, nos coeurs émus, et certains, même, tout à coup, sur une image, quelques mots, un regard volé dans tout ce tumulte, tout ce chaos, cette catastrophe, sentiront leur coeur un instant cesser de battre, et se briser.

Nos enfants.

Faut-il les protéger eux qui ont la chance de ne pas vivre dans un pays en guerre ?
Edulcorer ? Minimiser ?
 » N’aie pas peur ! ça ne se passe pas ici ! C’est loin ! »
Faut-il n’en point parler du tout ?
Traiter cela comme le cauchemard en rouge et noir dont accouche périodiquement le monde ici ou là, depuis toujours, et les laisser, eux, baigner dans la douceur de nos bras aimants et de leurs rêves ?
Claude Roy, pourtant l’ami des enfants ( voir ses poèmes, ses contes, ses enfantasques ! ) dans la très belle préface qu’il avait écrite à mon récit de  » La grande peur sous les étoiles », disait :  » Les enfants ont droit à la vérité, comme les grands, même quand la vérité fait mal.  »
Le mal et le malheur ne sont pas tabous.
Oui, si, dans les pays en guerre, les enfants ont tout aussi faim, froid, peur, et meurent tout autant que les grands, parce qu’ils font partie de la même humanité et portent donc, malgré eux, leur part de sa folie, nos enfants, qui vivent dans un pays en paix, doivent, et veulent, porter un regard secourable, sur eux : supporter, au moins,  une toute petite part de leur douleur, de leur malheur.

Je ne veux pas dire qu’il faut leur montrer, de visu, comme le monde dans lequel on les a fait naître et où ils vivent, peut, tout à coup, devenir si hostile qu’il va vous déchirer la peau, vous asphyxier les poumons, vous éclater la tête. Non. (Même s’ils le savent, dans le fond… ) Cela serait, pour les enfants, obscène, ou répulsif, ou pire encore, fascinant…
Non, je veux seulement dire que les enfants qui vivent en paix ne peuvent être totalement  » épargnés », mis de côté.
C’est en meilleure connaissance du monde qu’ils reconnaîtront la valeur de la paix.
Et qu’ils pourront apporter de l’espoir à ceux qui n’en ont plus.

Depuis quelques mois, mon amie Nathalie Novi publie, chaque jour, ou chaque semaine ? un portrait, d’après photo, d’un enfant de cette Syrie à feu et à sang.
Si l’on en éprouve le désir, ou qu’on trouve cela nécessaire, ou peut, avec un moteur de recherche, retrouver le portrait – photo de l’enfant peint par Nathalie.
Si on le trouve, on le reconnaît.
Mais Nathalie ne nous le donne pas à reconnaître.
Elle le fait renaître.
A cet enfant, la guerre a ôté l’enfance, a tout volé, maison, toit, école, parents, frères soeurs, chien, chat, lumière, repas, eau, lait, rires et sourires, jeux et chansons. Toutes les douceurs, toutes les couleurs de sa vie.
Sous la caresse des crayons de l’artiste, l’enfant les retrouve, et retrouve l’enfance que le chaos du monde lui avait ôtée.
Elle ne cherche pas, je crois, à nous masquer la réalité si cruelle, ni même à la transformer, elle nous donne juste à voir derrière le rideau rouge et noir, les couleurs de la vie et de l’espoir.
Sa vision.
Et l’on sait qu’elle voit :
L’oiseau qui chantera quand l’enfant ne le peut pas.
L’arbre qui fleurira quand mille autres auront été abattus.
Le nuage posé au-dessus de l’enfant, comme le dernier soupir, protecteur à jamais, d’un parent.
Sur ses dessins, la tristesse, est encore là, mais déjà s’éloigne son ombre funeste, passé le barrage du  sourire sans dent d’un enfant de sept ans.

Portraits à la fois réalistes et malgré tout, poétiques, parce que Nathalie, si sensible à la vie et à autrui, nous livrant sa vision et son ressenti, n’oublie jamais ce qui se cache derrière ce que l’on voit.
Les couleurs si l’on souffle sur le noir et le gris de la cendre.
l’écho des rires anciens,  » des voix douces qui se sont tues »
La beauté, la bonté, tuées, disparues, revenues.
Nathalie Novi sait, a toujours su, que, comme l’écrivit Paul Claudel :  » Quand ils sont très malins, les mystères se cachent en pleine lumière. »

La lumière qui surgit des décombres.
L’enfant à l’enfance perdue, retrouvé.

 

La ballade d’Iza

La ballade d’Iza( avec deux l, ce qui signifie qu’il ne s’agira pas de « la promenade » d’une femme nommée Iza, mais d’une sorte de chanson racontant l’histoire d’une femme nommée ainsi)  a été écrit par une écrivaine hongroise nommée Magda Szabo, qui a obtenu un très beau succès international avec un autre roman que j’avais d’abord lu :  » La porte ».
c’est l’histoire d’un moment de vie difficile, dans une famille hongroise dont le père Vince, âgé, meurt dans les toutes premières pages du récit. Sa vieille femme est là, auprès de lui, mais c’est une autre jeune femme, infirmière, qui recueille ses derniers mots, son dernier regard, qui le console. Etelka, la vieille femme de Vince, qui l’a tendrement aimé toute sa vie, en éprouve un intense ressentiment, une impression d’ultime injustice.
La suite ne fera qu’en rajouter. C’est sa fille, Iza donc, qui prendra tout en main : l’enterrement, les décisions concernant le logement de ses parents, elle fera déménager sa mère  à Budapest, dans son appartement à elle, de sorte que non seulement, la vieille femme aura perdu son mari, mais tout ce qui faisait sa vie jusque là. Y compris l’unique vestige vivant de cette ancienne vie, un lapin nommé Kapitani, qu’il sera hors de question de faire venir avec elle à Budapest.
Alors c’est l’histoire de tous ces chocs à affronter : la vie et la mort, le présent et le passé, la vieillesse confrontée à la jeunesse, la contrainte et la liberté, l’amour qui excuse tout et celui qui ne pardonne rien… Et c’est… déchirant.
Cela s’appelle  » La ballade d’Iza  » mais moi, lectrice âgée, je l’ai plutôt lue, cette histoire, comme la ballade d’Etelka, petit à petit dépossédée de tout, étouffée de chagrin et de frustration, qui essaie de se tenir droite, pourtant, et qui ne  voit, dans l’autorité que sa fille prend sur sa vie, qu’une immense preuve de sa sollicitude et de son amour pour sa vieille maman. Elle tente, Etelka, de se rendre utile au moins un peu, mais toutes ses initiatives, toutes ses tentatives tombent à plat ou à côté. Izia s’en agace, s’en offusque, ne les comprend pas. Certains passages sont sublimes de tendresse, comme celui où la vieille femme, un soir de pluie glaciale, a peur qu’Izia prenne froid et, luttant contre la bourrasque glacée,  s’en va l’attendre à l’arrêt de bus avec un parapluie, pendant que sa fille rentre tranquillement en taxi. Izia pique une bonne colère en découvrant l’imprudence de sa mère… pour qui l’idée de prendre un taxi pour rentrer du travail, est parfaitement exotique. Et la pauvre femme de s’en vouloir encore d’être aussi stupide.
Un homme, Antal, l’ancien mari d’Izia, saurait, lui, l’aider à vivre vraiment cette nouvelle vie que la mort de son mari lui impose. Il comprend intimement la vieille femme et d’ailleurs, propose qu’elle reste vivre chez elle, et qu’il vienne y vivre aussi, près d’elle. Mais bien sûr, Izia le prend comme une aberration, un outrage ! Cela ne se fera pas.
C’est intéressant, cette inversion des prédispositions supposées à chaque sexe : aux femmes, l’intime compréhension, la sollicitude, la tendresse, l’intuition, aux hommes la brutalité, la fuite, le dégagisme, le tranchant. Ici, c’est tout l’inverse : c’est le jeune homme qui rassemble en lui tous ces traits apparemment considérés comme féminins, et la fille, Izia, qui est coupante, glaçante sous sous son apparente douceur.

Si on lit le livre en s’attachant plus à l’héroïne du livre, Izia, on éprouve alors un autre sentiment que cette pitié. Izia fut une petite fille, une jeune fille, une jeune femme, médecin, parfaite. Belle, dévouée à tous, très travailleuse, et pleine de sollicitude. Cependant, tous les hommes qui tomberont amoureux d’elle, à son immense désarroi, la quitteront, avant qu’il ne soit trop tard.
Et toute cette histoire nous apprête à faire de même.

Izia, c’est un peu la Reine des Neiges.
Sa vieille mère, c’est un peu Félicité, vous savez, la vieille servante de Flaubert, dans  » un coeur simple » qui s’attache à chacun, humblement, et essaie toute sa vie de ne pas prendre trop de place, de raccommoder les accrocs de l’existence des uns et des autres, cherche tout ce qui pourra aider, faire plaisir, dans l’indifférence de ceux qu’elle chérit, seulement habitués à être ainsi servis. Son lapin, Kapitany, c’est le perroquet de la pauvre Félicité.
La vieille Félicité et la vieille Etelka se retrouveront peut-être, souhaitons-leur ! au même paradis.
A tous ceux qui aiment lire la vie des héros invisibles que sont la plupart des humains les plus simples, l’histoire de ceux que l’Histoire ne retiendra jamais parce que leurs hauts faits sont minuscules, à tous ceux qui s’attachent aux gens qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas parce qu’ils ne crient jamais, qui refoulent leurs larmes parce qu’il n’y a jamais, pour eux,  d’assez bonne raison pour pleurer, oui, à tout eux-là, je recommande fortement de lire cette ballade d’Iza, ils ne l’oublieront pas.

( de Magda Szabo paru chez Viviane Hamy. Paru aussi, donc, même collection  » Rue Katalin » histoire familiale également située aussi à Budapest, et puis en poche et du même auteur toujours  » La porte ».

Libres d’être, par Thomas Scotto

Ce n’est pas un livre qui raconte, c’est un livre qui dit. Et qui dit très bien, et avec amour. C’est un livre qu’il faut lire aujourd’hui où l’on parle à tous vents de harcèlement sexuel. Il a été écrit avant cette polémique, par Thomas Scotto. Ce livre-là, – comme tous les autres, au fond, mais en plus explicite, il l’adresse à ses deux filles, qui vont quitter à la maison. Il l’écrit « au milieu des cartons ».
C’est une très belle image que l’on a, dès les premières lignes, de ce père tout de tendresse et d’inquiétude mêlées, qui voit, prêtes à s’envoler, ses deux filles et tout leur petit monde de filles entassé dans les cartons. 5 Décidément, je m’avise qu’il est très beau ce mot de  » carton » à la place de celui de  » valise « , parce qu’il fait si fragile, et puis, il évoque encore l’enfance, la maison en carton, le bateau en carton, tous ces faux voyages où les enfants invitent encore leurs parents   » viens voir, papa, viens voir maman ! Monte avec moi dans mon bateau, fais toc toc à ma maison  et je t’ouvrirai la porte, d’accord ?  » tous ces faux départs, ces voyages imaginaires, avant le vrai, le plus définitif, celui où l’on n’invite plus les parents, ou seulement à agiter leur mouchoir au bord du quai.
Thomas Scotto dit cela, avec une grande pudeur qui est très émouvante, mais il dit aussi ses craintes, il ose dire ce que les pères taisent en général : – je crains pour vous, parce que vous êtes des filles, mes filles, et qu’il y a encore tant d’hommes qui veulent profiter de leur force et de leur puissance pour asservir les femmes… Vous a-t-on suffisamment armées, nous, vos parents, qui vous avons éduquées avec douceur, compréhension, sans jamais vous laisser entrevoir que vous ne pourriez faire très exactement tout ce que font les garçons ?
Petit rappel de l’histoire des femmes qui se sont libérées, les audacieuses, celles que les filles de maintenant peuvent mettre à l’avant garde, en première ligne, ces figures tutélaires, cette armée des ombres féminines qui fendent l’air du temps, brillantes et vaillantes et encouragent chacune à devenir  » libre d’être ». ( récit de Cathy Ytack )
Et alors, Thomas, le père intranquille, s’apaise : parce que oui, les filles, il en connaît aussi des hommes qui se comportent en homme et pas en mâle, brutal. Des hommes qui leur seront de bons compagnons sur les chemins imprévus de la vie. Et le sourire, radieux, de ses filles sur le départ le lui dit aussi bien : – Aie confiance en nous, papa, comme nous avons confiance, nous, en notre corps, en notre esprit, tous deux pleins de cette vie que vous nous avez donnée, nous sommes fortes de tout ce que vous nous avez donné !

Quel parent n’a pas vécu cela, intimement, à l’âge de ces séparations tout autant désirées que redoutées ?
 » Libres d’être » est un récit très poétique, une incantation, une vision : lisez ce père au bord du rire, au bord des larmes, au bord de cette autre vie qui s’annonce, pour ses filles toutes de désirs vêtues, cherchant ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut laisser partir, et finalement, ébloui d’amour, au milieu de la fragilité des cartons.

( paru aux Editions Pourquoi pas ? )