La ballade d’Iza

La ballade d’Iza( avec deux l, ce qui signifie qu’il ne s’agira pas de « la promenade » d’une femme nommée Iza, mais d’une sorte de chanson racontant l’histoire d’une femme nommée ainsi)  a été écrit par une écrivaine hongroise nommée Magda Szabo, qui a obtenu un très beau succès international avec un autre roman que j’avais d’abord lu :  » La porte ».
c’est l’histoire d’un moment de vie difficile, dans une famille hongroise dont le père Vince, âgé, meurt dans les toutes premières pages du récit. Sa vieille femme est là, auprès de lui, mais c’est une autre jeune femme, infirmière, qui recueille ses derniers mots, son dernier regard, qui le console. Etelka, la vieille femme de Vince, qui l’a tendrement aimé toute sa vie, en éprouve un intense ressentiment, une impression d’ultime injustice.
La suite ne fera qu’en rajouter. C’est sa fille, Iza donc, qui prendra tout en main : l’enterrement, les décisions concernant le logement de ses parents, elle fera déménager sa mère  à Budapest, dans son appartement à elle, de sorte que non seulement, la vieille femme aura perdu son mari, mais tout ce qui faisait sa vie jusque là. Y compris l’unique vestige vivant de cette ancienne vie, un lapin nommé Kapitani, qu’il sera hors de question de faire venir avec elle à Budapest.
Alors c’est l’histoire de tous ces chocs à affronter : la vie et la mort, le présent et le passé, la vieillesse confrontée à la jeunesse, la contrainte et la liberté, l’amour qui excuse tout et celui qui ne pardonne rien… Et c’est… déchirant.
Cela s’appelle  » La ballade d’Iza  » mais moi, lectrice âgée, je l’ai plutôt lue, cette histoire, comme la ballade d’Etelka, petit à petit dépossédée de tout, étouffée de chagrin et de frustration, qui essaie de se tenir droite, pourtant, et qui ne  voit, dans l’autorité que sa fille prend sur sa vie, qu’une immense preuve de sa sollicitude et de son amour pour sa vieille maman. Elle tente, Etelka, de se rendre utile au moins un peu, mais toutes ses initiatives, toutes ses tentatives tombent à plat ou à côté. Izia s’en agace, s’en offusque, ne les comprend pas. Certains passages sont sublimes de tendresse, comme celui où la vieille femme, un soir de pluie glaciale, a peur qu’Izia prenne froid et, luttant contre la bourrasque glacée,  s’en va l’attendre à l’arrêt de bus avec un parapluie, pendant que sa fille rentre tranquillement en taxi. Izia pique une bonne colère en découvrant l’imprudence de sa mère… pour qui l’idée de prendre un taxi pour rentrer du travail, est parfaitement exotique. Et la pauvre femme de s’en vouloir encore d’être aussi stupide.
Un homme, Antal, l’ancien mari d’Izia, saurait, lui, l’aider à vivre vraiment cette nouvelle vie que la mort de son mari lui impose. Il comprend intimement la vieille femme et d’ailleurs, propose qu’elle reste vivre chez elle, et qu’il vienne y vivre aussi, près d’elle. Mais bien sûr, Izia le prend comme une aberration, un outrage ! Cela ne se fera pas.
C’est intéressant, cette inversion des prédispositions supposées à chaque sexe : aux femmes, l’intime compréhension, la sollicitude, la tendresse, l’intuition, aux hommes la brutalité, la fuite, le dégagisme, le tranchant. Ici, c’est tout l’inverse : c’est le jeune homme qui rassemble en lui tous ces traits apparemment considérés comme féminins, et la fille, Izia, qui est coupante, glaçante sous sous son apparente douceur.

Si on lit le livre en s’attachant plus à l’héroïne du livre, Izia, on éprouve alors un autre sentiment que cette pitié. Izia fut une petite fille, une jeune fille, une jeune femme, médecin, parfaite. Belle, dévouée à tous, très travailleuse, et pleine de sollicitude. Cependant, tous les hommes qui tomberont amoureux d’elle, à son immense désarroi, la quitteront, avant qu’il ne soit trop tard.
Et toute cette histoire nous apprête à faire de même.

Izia, c’est un peu la Reine des Neiges.
Sa vieille mère, c’est un peu Félicité, vous savez, la vieille servante de Flaubert, dans  » un coeur simple » qui s’attache à chacun, humblement, et essaie toute sa vie de ne pas prendre trop de place, de raccommoder les accrocs de l’existence des uns et des autres, cherche tout ce qui pourra aider, faire plaisir, dans l’indifférence de ceux qu’elle chérit, seulement habitués à être ainsi servis. Son lapin, Kapitany, c’est le perroquet de la pauvre Félicité.
La vieille Félicité et la vieille Etelka se retrouveront peut-être, souhaitons-leur ! au même paradis.
A tous ceux qui aiment lire la vie des héros invisibles que sont la plupart des humains les plus simples, l’histoire de ceux que l’Histoire ne retiendra jamais parce que leurs hauts faits sont minuscules, à tous ceux qui s’attachent aux gens qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas parce qu’ils ne crient jamais, qui refoulent leurs larmes parce qu’il n’y a jamais, pour eux,  d’assez bonne raison pour pleurer, oui, à tout eux-là, je recommande fortement de lire cette ballade d’Iza, ils ne l’oublieront pas.

( de Magda Szabo paru chez Viviane Hamy. Paru aussi, donc, même collection  » Rue Katalin » histoire familiale également située aussi à Budapest, et puis en poche et du même auteur toujours  » La porte ».

Libres d’être, par Thomas Scotto

Ce n’est pas un livre qui raconte, c’est un livre qui dit. Et qui dit très bien, et avec amour. C’est un livre qu’il faut lire aujourd’hui où l’on parle à tous vents de harcèlement sexuel. Il a été écrit avant cette polémique, par Thomas Scotto. Ce livre-là, – comme tous les autres, au fond, mais en plus explicite, il l’adresse à ses deux filles, qui vont quitter à la maison. Il l’écrit « au milieu des cartons ».
C’est une très belle image que l’on a, dès les premières lignes, de ce père tout de tendresse et d’inquiétude mêlées, qui voit, prêtes à s’envoler, ses deux filles et tout leur petit monde de filles entassé dans les cartons. 5 Décidément, je m’avise qu’il est très beau ce mot de  » carton » à la place de celui de  » valise « , parce qu’il fait si fragile, et puis, il évoque encore l’enfance, la maison en carton, le bateau en carton, tous ces faux voyages où les enfants invitent encore leurs parents   » viens voir, papa, viens voir maman ! Monte avec moi dans mon bateau, fais toc toc à ma maison  et je t’ouvrirai la porte, d’accord ?  » tous ces faux départs, ces voyages imaginaires, avant le vrai, le plus définitif, celui où l’on n’invite plus les parents, ou seulement à agiter leur mouchoir au bord du quai.
Thomas Scotto dit cela, avec une grande pudeur qui est très émouvante, mais il dit aussi ses craintes, il ose dire ce que les pères taisent en général : – je crains pour vous, parce que vous êtes des filles, mes filles, et qu’il y a encore tant d’hommes qui veulent profiter de leur force et de leur puissance pour asservir les femmes… Vous a-t-on suffisamment armées, nous, vos parents, qui vous avons éduquées avec douceur, compréhension, sans jamais vous laisser entrevoir que vous ne pourriez faire très exactement tout ce que font les garçons ?
Petit rappel de l’histoire des femmes qui se sont libérées, les audacieuses, celles que les filles de maintenant peuvent mettre à l’avant garde, en première ligne, ces figures tutélaires, cette armée des ombres féminines qui fendent l’air du temps, brillantes et vaillantes et encouragent chacune à devenir  » libre d’être ». ( récit de Cathy Ytack )
Et alors, Thomas, le père intranquille, s’apaise : parce que oui, les filles, il en connaît aussi des hommes qui se comportent en homme et pas en mâle, brutal. Des hommes qui leur seront de bons compagnons sur les chemins imprévus de la vie. Et le sourire, radieux, de ses filles sur le départ le lui dit aussi bien : – Aie confiance en nous, papa, comme nous avons confiance, nous, en notre corps, en notre esprit, tous deux pleins de cette vie que vous nous avez donnée, nous sommes fortes de tout ce que vous nous avez donné !

Quel parent n’a pas vécu cela, intimement, à l’âge de ces séparations tout autant désirées que redoutées ?
 » Libres d’être » est un récit très poétique, une incantation, une vision : lisez ce père au bord du rire, au bord des larmes, au bord de cette autre vie qui s’annonce, pour ses filles toutes de désirs vêtues, cherchant ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut laisser partir, et finalement, ébloui d’amour, au milieu de la fragilité des cartons.

( paru aux Editions Pourquoi pas ? )

Tristesse de la terre par Eric Vuillard

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Je me sens intimidée à écrire quelques lignes sur ce livre-là, lu à la fin de mon été. Je l’avais choisi sur une impulsion, à cause du titre, simple et beau, et de la photo de couverture, portrait- profile en noir et blanc, d’une jeune indienne, la main en visière au-dessus d’un regard noir qui fixe le lointain, comme ces indiens de nos films regardant, impassibles, débouler le régiment américain avant l’attaque.  Ce livre est le récit de ce que fut le premier spectacle de la démesure : le West Wild Show, imaginé par Bill Cody, qui ne serait jamais passé à la postérité s’il n’avait pas été rebaptisé ( par des copains, employés du chemin de fer ! par celui de Buffalo Bill)   Ce show mettait en scène la reconstitution, pleine d’action, de bruit et de fureur, de l’aventure des pionniers, la conquête de l’Ouest, les grandes batailles contre les Indiens, le massacre de Wounded Knee. Et la grande idée de Buffalo Bill, ce fut d’engager de vrais Indiens pour ce spectacle, qui joueraient leur propre rôle, mais déguisés, et dans des d’immenses décors de carton pâte. Ils crieraient Wou Wou Wou comme doivent le faire les Indiens pour qu’on soit sûrs que ce soient bien l’heure de l’attaque ( ce que ne faisaient jamais, en vrai, les guerriers indiens pour attaquer.. ) galoperaient, chuteraient, tireraient etc… Il fallait que les spectateurs, éberlués, se sentent au centre de l’épopée ! Les affaires étant les affaires, on alla jusqu’à recruter Sitting Bull, lui-même, (le vainqueur de Little Big Horn qui par ailleurs négocia très bien sa prestation ! ) et celui-ci subit, impassible, les huées, les sifflements du public, les injures que la foule, déchaînée, réserve toujours, dans l’Histoire comme dans les histoires, aux méchants et aux traîtres.

ce qui fascine, dans ce récit, c’est que l’auteur nous raconte avec une grande précision qui rend très exact tout cela, qui est faux : Buffalo Bill n’a jamais été un héros, c’est un bateleur qui a du pif, rien de ce qui est joué ne s’est évidemment passé comme ça, on fait voir et entendre ce qui peut flatter le patriotisme du public, et les Indiens jouant les Indiens, dans des panoplies d’Indiens, ne sont forcément plus vraiment des Indiens…  (Un court chapitre, d’ailleurs, revient sur la photographie de la jeune indienne, si belle, en couverture, dont l’image m’a fait tendre la main vers le livre, irrésistiblement. Elle avait été un petit bébé retrouvé à Wounded Knee, une des très rares rescapés, ACHETEE, NEGOCIEE, adoptée par un comparse de Buffalo Bill, sans doute dans l’idée que cela ferait un beau coup de publicité pour le spectacle. Elle fut baptisée Marguerite, fille adoptive dont la mère raconta la vie dans la presse. Et c’est donc sur ce portrait de Marguerite déguisée en indienne, et qui mourra, pauvre, prostituée, quinteuse, que j’ai pris ce livre.
Et je me dis alors que de tout ce faux, naît, par la magie du récit, de l’écriture, une autre vérité. Comme au théâtre, sans doute. Par ce que cette histoire, fascinante, nous inspire  de fascination, de malaise, de tristesse.
Tristesse de la terre ? Et des corps qui se traînent et qui tombent, et des coeurs faillibles, et des mains qui voulaient caresser mais frappent, et des yeux que l’on se crève tout seuls, tristesse de la beauté, trompeuse, des batailles gagnées tout autant que des batailles perdues,  de la réalité mordue, dévorée par le mensonge, tristesse de nos rêves évanouis, tristesse du temps qui passe, des étés forcément finissants, de l’hiver, ultime illusion qui fait tout disparaître sous un extraordinaire manteau blanc qui fondra, inexorablement.
S’apercevoir que la beauté, parfois, souvent, toujours ? est constituée de millions de larmes. Et sans doute qu’une larme, elle-même, est constituée de millions d’autres gouttes infimes.

Comme le flocon ( au dernier chapitre de ce récit à la fois universel, et intime)

09/11/2017

Rajouté, donc : Drôlement contente, même si je n’y suis pour rien du tout évidemment, qu‘Eric Vuillard ait remporté le prix Goncourt 2017, tellement cet écrivain a une vraie force d’écriture, sait faire voir la lumière dans l’ombre et le contraire, partager sa voix, son savoir, nous permettre de nous baigner, d’aller boire à sa source.
Et puis parfois, comme je suis un peu midinette, je pense que tous ces yeux qui se posent sur ce qui a été écrit, le font briller d’une autre lumière, et c’est comme ça qu’à la fin, revêtu de cette lumière-là, il est distingué des autres. Non tant grâce au talent de l’auteur, donc, qu’au chaleureux regard des lecteurs.
Accorder un prix à un livre, c’est comme le poser sur un cheval, pour qu’il galope, ou le donner à un oiseau, pour qu’il s’en aille voler très haut. 
Et puis, pour l’auteur, c’est lui dire qu’on l’aime, et tout ce qu’il a en tête, dans le coeur, dans le corps, et qu’il sait si bien partager avec les plus nombreux, et que de cela, on est heureux et on l’en remercie, infiniment…

« Derniers témoins » Svletana Alexievitch

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Prix Nobel de littérature en 2015, Svletana Alexievitch est née en Ukraine le 31 mai 1948, ce qui est une sorte de clin d’oeil qu’elle me fait malgré elle puisque cela fait de nous des jumelles ( à un poil près !) Et ce tout petit signe du destin me rend ses écrits encore plus proches, car nous sommes de la même époque. Quelque chose de cela se sent à chaque page, dans ce qu’elle retient des paroles qui lui sont confiées ; elle parle d’un monde qui, pour être géographiquement loin du mien, ne m’est malgré tout pas étranger. J’y reviendrai, moi qui suis née, comme elle, juste après la guerre, et dont l’enfance a été émaillée, comme tous ces enfants du baby boom,  des récits que la famille en faisait… Nous avions le devoir d’être heureux, nous qui avions tout pour l’être, à présent… Et de ne pas nous plaindre, car rien ne pourrait égaler, jamais, ce que les autres avaient vécu avant nous…

Svletana Alexievitch a fait des études de journaliste à Minsk, a été éducatrice, prof, puis journaliste dans la région de Tchernobyl, donc catastrophe nucléaire à domicile ! ( les témoignages concernant Tchernobyl sont dans le terrible « La supplication » )
Son travail :  recueillir la parole de groupes de gens à qui on ne la donne jamais. Elle ne théorise pas, ne moralise pas, elle est la main qui… Et je soupçonne que non seulement, elle a, dans la main, cette arme formidable contre le sort et l’injustice qu’est le stylo quand il est fermement tenu, mais aussi, et c’est ce qui la distingue, sans doute, et que j’aime, infiniment, elle a le coeur posé sur cette même main qui écrit. Les gens, elle ne les fait pas parler, elle les y invite, et même, parfois, à la lecture de ce qu’ils disent, il me semble qu’on entend tout autant leur silence que leur parole, leur rire que leur larmes- tout deux intérieurs. On sent le temps qu’il faisait, le temps qu’il fait aujourd’hui, le temps qui a passé comme celui qui ne passera jamais.

Le ton : Elle est pratique, Svletana, elle connaît le prix des choses, celui de la parole aussi, et celui de la vie tout autant. Elle pense, je crois, ( et moi donc ! ) que cela n’est pas séparable, que cela fait un tout. Ce n’est pas que tout se vaut ( vache cochon couvée !!) se vale ? mais plutôt que tout se tient, s’enchaîne, s’imbrique dans les souvenirs, les témoignages, la vie.
Dans son recueil des  » Derniers témoins  » la guerre dont se souviennent ces anciens enfants, est à la fois aussi terrible que ce qui se passe dans les contes les plus horribles narrés au coin des cheminées par les vieilles grand-mères qui ressemblent à des sorcières avec leurs yeux enfoncés et leur bouche grand-ouverte comme un four sans fond, et triviale : les meurtres côtoyant les corvées « casse-pied » auxquelles les enfants essaient, en guerre comme en temps de paix, d’échapper, le ménage à faire, rendu difficile par la pénurie de tout, les chaussures de fille mises au garçon et c’est alors ce qui, dans le tragique des évènements, l’embête le plus, ce garçon-là …

Svletana les laisse parler, et l’enfant qui est en eux ( comme la petite poupée russe ! tout au fond de la grande…)retrouve les images et les mots d’alors, et tout sort, un peu en vrac, merveilleusement dit parfois avec les mots – l’accent, la musique- d’autrefois.
Et ils disent, tous : « j’entends encore, je vois encore, je sens encore l’odeur de… » Et  souvent, leur écrit, ils le font au présent… ou au passé composé, mais sans vraiment le recomposer, ce passé, car ce serait dire qu’ils sont dans la situation de quelqu’un qui dit ce qu’il a vu et le raconte maintenant que tout est terminé, or, dans chaque récit, on sent bien que c’est le contraire. On en a jamais fini, avec rien. On est toute la vie ce parchemin où tout s’écrit.
Ces textes, avec leurs centaines de détails, font de chacun un irremplaçable témoin de l’Histoire qui sera dans les livres. Car elle ne s’écrit pas toute seule, l’Histoire, et pas seulement grâce aux historiens dont c’est le boulot ! Elle s’écrit à chaque minute dans le coeur et la peau même de chacun de nous, du plus humble au plus riche, au plus voyant, chacun gardant les stigmates de l’apocalypse que le destin lui a réservée.
Je ne sais pas ce que Svletana Alexievich a gardé, omis, enlevé, rajouté peut-être, où est son travail d’écrivain. Mais je pense qu’il est dans le choix de chaque mot, dans le soin qu’elle a pris d’entendre chaque voix et de la restituer avec ce qu’elle avait d’unique ET d’universel. Et ce qui est extraordinaire, c’est qu’à lire, on n’a pas l’impression qu’il y ait quoi que ce soit de perdu entre l’oral, premier, et l’écrit, second.

Quoique la lecture soit ici aisée, elle  n’est pas facile. Nos oreilles souffrent, nos yeux pleurent, nos coeurs saignent à la parole de ces derniers témoins. Mais il ne s’agit pas d’un catalogue d’atrocités, nullement. C’est plutôt comme un documentaire, en noir et blanc, le blanc faisant tellement ressortir le noir, et inversement.

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J’ai dit, au début, comme je me sentais proche de cette vision de l’écriture. Ceux qui connaissent « La grande peur sous les étoiles  » verront tout de suite de quoi je parle là. Il faut relire la belle et puissante préface que Claude Roy me fit l’amitié d’écrire pour ce livre-là. Il commençait par : « Le mal et le malheur existent. Faut-il à tout prix en tenir abrités les enfants ? Les préserver, au chaud, à l’abri du malheur- et de la vie- aveugles, sourds, heureux ?…. Les enfants ont la vertu d’étonnement et la force d’indignation que les adultes perdent parfois. Alors ils ont droit à la vérité, comme les grands… Pourquoi la haine ? Pourquoi le mal ? Pourquoi la cruauté des uns et l’indifférence des autres ?…
Et il terminait la préface en disant qu’il fallait raconter, écrire, « des textes qui maintiennent le coeur en éveil et empêchent de prendre son parti de l’injustifiable  »

C’est exactement à cela que servent les recueils de Svletana Alexievitch, je crois.

« LA MARCHE » de E.L. Doctorow

De cet auteur, j’avais, il y a fort longtemps, vu et aimé Ragtime, son grand succès. « Ragtime » devint un merveilleux film ( ce qui est rare…) adapté par Milos Forman dans les années 80. Doctorow est mort en 2015, mais vient de sortir chez Actes Sud,  » dans la tête d’Andrew » son dernier livre, que je n’ai pas encore lu.
Je n’avais pas lu non plus  » la marche » écrit en 2005, que j’ai donc emprunté dernièrement à la médiathèque.

Le thème :  » la marche », c’est celle des soldats du général Sherman ( Nordiste) à travers la Géorgie et la Caroline, après le célèbre incendie d’Atlanta qu’aucun de nous je suppose ne peut, grâce à  » Autant en emporte le vent, » ni oublier ni voir autrement que par les yeux de Scarlett O’Hara. Nous retrouvons, dans ce long roman, cette même atmosphère de fin du monde, de fin d’un monde, la foule et la déroute des combattants, l’horreur et l’aléatoire de la guerre, tous aussi perdus, noirs, blancs, nordistes, sudistes, tous cherchant éperdument un signe, une étoile, un ami, un amour pour le guider.
C’est une fresque extraordinaire, une épopée pleine de tumulte qui se déroule, très cinématographiquement, sous nos yeux. On y suit à la fois, les « Grands », les décideurs, les figures historiques ( les généraux, Sherman, Hampton, Kil Patrick, le général Grant, le président Lincoln, et puis la foule, le peuple, hommes et femmes, enfants, chassés et-ou- chasseurs, parfois les deux à la suite ou à la fois. Une figure cependant se détache, celle de Pearl, petite négresse blanche, dans des scènes où la vie et la mort se côtoient, se croisent.
L’histoire démarre avec Atlanta, et on est dans une sorte de suite dAutant en emporte le vent, mais Doctorow mène une réflexion morale, politique, qui nous emmène évidemment plus loin que le flamboyant roman de Margaret Mitchell. Lincoln y apparaît comme le seul être de pouvoir véritablement compassionnel, portant en lui le terrible fardeau de cette guerre qui déchire la chair et l’âme, et tous les coeurs. Victorieux, il ne se réjouit pas et pense  » qu’il ne faut imposer aux vaincus de termes si sévères que la guerre se poursuivra dans leurs coeurs » C’est d’une clairvoyance absolue, à méditer à l’aune des conflits en cours actuellement… Tous les dirigeants n’ont pas cette infinie sagesse, loin s’en faut…
Alors, par l’entremise de ce récit de Doctorow, je me suis dit, et c’est une belle découverte à partager, que les guerres ne se concluent jamais par les armes, mais à la fin, et seulement, par des mots. Car ce sont ces mots du traité qui, une fois écrits et seulement à ce moment-là, FERONT véritablement la paix. Une fois tue la voix des canons et des bombes, reste le plus complexe à faire : conclure un accord entre les rivaux d’hier.

Le dernier mot toujours plus fort que la dernière balle de fusil…

 

lecture de  » Quand le requin dort » de Milena Agus

Après l’immense succès de « Mal de pierre » en 2007, Miléna Agus, auteur sarde,  a écrit d’autres livres que je n’ai pas encore lus. Sauf « Quand le requin dort », un roman assez bref,  lu cette semaine, et que j’ai beaucoup aimé. C’est un récit très émouvant où une adolescente raconte sa vie, sa famille, leurs craintes, leurs malheurs, leurs amours. Cette famille, elle se fait dévorer par l’existence comme par un formidable requin, très habile à les déchiqueter de ses dents acérées. Mais parfois, un instant, dans chaque vie écrasée par le poids de sa destinée, une brèche s’ouvre, comme peut s’ouvrir, un court instant, la gueule du requin en quête d’une autre proie. C’est l’occasion qu’il faut saisir, de toute urgence, pour fuir, imaginer une autre vie, où l’on pourra peut-être aimer et être aimé sans plus rien détruire, ni soi, ni l’autre. On s’attache à chaque personne dans cette histoire écrite très simplement, dans une langue qui évite et le lyrisme et la sécheresse. Cette famille nous semble à peine étrange, et l’on observe avec affection cette gamine qui aborde l’amour en pirate, prête à tuer pour en recueillir un trésor qui se révèle finalement plus vaseux que fabuleux. On parle, pour Miléna Agus, d’une voix inimitable ( mais toutes les voix ne le sont-elles pas ? Je trouve le plus souvent pathétique ces imitations de voix, dans certaines émissions, elles ne me font jamais rire) De sa voix grave, Miléna Agus nous fait voir que la lumière, dans une histoire, est ce qui ce rapproche le plus du noir.

Visages pâles

Ce livre-là, publié chez Auzou, a été écrit par mon ami, Claude Carré. Je parlerai de celui-ci, parce que c’est l’un des derniers mais Claude a écrit de nombreuses histoires, a fait de nombreuses adaptations, a  composé des pièces de théâtre pour la radio ( France inter et France Culture ) a écrit des modes d’emploi, des vade-mecum ( pas d’s, mot invariable ! ) de la BD, des guides, il a tout fait Claude, a vécu de sa plume à tout faire, ne refusant jamais aucun projet, et pas seulement pour des raisons financières, car il est d’une curiosité insatiable, tout l’intéresse, il se nourrit de tout ! Il aborde chaque projet avec méthode, mettant ses premiers pas dans les traces de ce qu’il connaît, et après, il s’accroche, à chaque aspérité, et il progresse, il grimpe, vers son sommet, comme il le fait en escaladant les rochers dès que le temps le lui permet. Avec conscience, mais aussi avec souplesse, avec légèreté. La gravité, c’est ça fait choir, c’est bon pour les pommes, pas pour lui, le funambule.

Oui, bon, d’accord, mais alors «  Visages pâles » ça parle de quoi ?

C’est l’histoire, typique, d’un road-trip comme on dit en anglais mais moi, je préférerais le qualifier simplement de « récit de voyage ». Jane a 13 ans, son frère, Davy, quelques années de plus. Ils partent tous deux à la recherche de leur père, qui les a quittés il y a plusieurs années, n’a guère donné de nouvelles. Ils le savent aux Etats Unis, en Californie. Ils ont dix jours pour le retrouver. Ils ont besoin de lui, Davy a besoin d’une greffe, et ils espèrent que leur père pourra lui servir de donneur. ça, c’est le scénario, avec son décor, ses aventures, ses  mésaventures. On ne s’y ennuie pas une seconde, les jeunes parlent comme des jeunes, les serpents comme des serpents, le tonnerre comme le tonnerre. Pas de fausse note. Et puis, c’est cinématographique, on les voit, dans leur désert, sous l’orage, on les suit dans leur voyage pourri avec rencontres de fadas garantis. Mais ce qui me touche, dans le récit de Claude, c’est surtout le voyage intérieur des personnages, le fil tendu entre eux, devant eux, parfois la toile d’araignée… Et puis, cette idée fixe :  rien n’est jamais perdu, et surtout pas un père. Même faible, imparfait, même fichu le camp au bout du monde, chaque enfant en a, à un certain moment, un besoin littéralement vital et aucun désert ne l’arrêtera.

happy end, of course !

DEJA

« DEJA » est un album de Delphine Grenier publié chez Didier Jeunesse. Il fait partie de ces livres offerts parfois, dans un département, à chaque enfant qui y naît, et c’est une belle action, je trouve, que de fêter l’entrée dans la vie d’un enfant, par une belle histoire qui dit cela : la beauté du monde, l’amour de la vie, et le temps qui passe.
Je connais Delphine Grenier, elle a illustré plusieurs de mes récits, dont « le prix d’Evelyne » qui m’était particulièrement cher. Mais ici, elle a tout fait : texte, images. Et c’est très réussi.

Le texte, minimaliste, est répétitif, comme une comptine. On y entend de menus bruits dans la nuit qui est d’un bleu parfait. Une souris rejoint un chat qui rejoint un oiseau, une grenouille s’ensuit etc… Tous courent, mais vers quoi ?

la dernière page qui s’ouvre grande comme un livre à elle toute seule, nous le dira.
Et si, en refermant le livre, vous dites à votre tout petit que « la Terre est bleue comme une orange », cela ne fera aucun doute pour lui ! Il vous croira.

La mise en page et en perspective de l’écriture, finement tracée sur le bleu parfait, est en bel équilibre sur l’image jamais rompue par les signes ; et les perspectives parfois étonnantes feront réfléchir : D’où l’on voit ? Qui voit quoi ?

Quant à moi, je vois ce petit miracle-là : l’invisible à portée des yeux, le petit peuple des animaux, à l’unisson avec l’univers qui l’entoure, et qui nous y invite.

C’est la fin de cet article. « Déjà « ?
Hélas ! oui, le temps passe. Et mes chats, qui ne sont pas de papier, attendent leur dîner !

KASPAR, le chat du grand hôtel

L’histoire a été imaginée par maître Michaël Morpurgo dont j’aime chaque livre. Il sait magnifiquement faire se rejoindre la grande et la petite histoire, sans que jamais l’une prenne le pas sur l’autre. Après avoir écrit le précédent article sur le petit album  » Navratil », je me suis dit qu’il serait judicieux de mettre en parallèle ce roman de Morpurgo, puisqu’aussi bien, lui aussi traitait du mythique naufrage du Titanic.

Morpurgo a imaginé cette histoire alors qu’il était en résidence d’écriture, le veinard, au Savoy de Londres. Dans une vitrine, se tenait la statuette du chat noir dont on lui conta l’origine. Par ailleurs, la salle du restaurant lui rappela celle du Titanic ( enfin, l’image qu’il en avait) Comme souvent, quand deux idées se rencontrent dans la tête d’un écrivain, elles font un beau mariage en pages blanches ( chez Gallimard !) Ainsi donc naquit l’histoire de Kaspar, le chat de la comtesse Kandinsky, musicienne résidant au Savoy. A la suite de la mort accidentelle de sa maîtresse, Johnny Trott, le petit groom à qui elle l’avait confié, continue de s’en occuper en cachette, aidé de Lisbeth, petite fille riche esseulée. Quand Lisbeth et ses parents repartent en Amérique, il leur fait don du chat. Mais incapable de quitter le navire qui emporte le chat et la petite fille qu’il porte dans son coeur, il y voyage auprès d’eux, incognito. Ce navire, c’est le Titanic.

Dans la majeure partie du livre, il n’est question que de deux enfants seuls, un riche, un pauvre, qui partagent la tendresse d’un chat, seul aussi. Ce que j’aime, c’est qu’au milieu de toutes ces solitudes qui se croisent dans ce grand hôtel, naît cela : une amitié; fragile. Oui, fragile, parce qu’un hôtel, c’est un endroit d’où l’on repart aussi vite qu’on y est arrivé. Rien ne peut raisonnablement s’y construire dans la durée. Mais au mur de la réalité, les enfants opposent leurs rêves. Et au royaume des livres, les rêves l’emportent.

Beaucoup de dialogues, très simples, dans cette histoire où le choc des classes est visible, l’enfant pauvre au service des riches, malmené par la gouvernante mesquine, elle-même mal traitée. Et le paquebot, où les riches se prélassent en haut tandis que triment, en bas, aux machines, dans la fournaise et le vacarme assourdissant, chauffeurs, manoeuvres, le petit peuple servant, sans lequel ceux d’en haut ne sauraient vivre. Les uns et les autres tout aussi dépendants, finalement. Tous ces personnages au service d’une belle histoire, forte, vivante, pleine d’aventures. Ni leçon, ni morale, on nous donne à voir, à comprendre, l’auteur mise sur la sensibilité et l’intelligence de ses jeunes – et moins jeunes- lecteurs. S’il y a, qui se détache, une « leçon »,( au passage, ceux qui ont fait du latin savent que le mot « leçon » vient justement de « legere » = lire, a donné « lecture »et donc en toute lecture, sans rien avoir à y rajouter, il y a bien une « leçon »)  c’est que chacun, là où le destin le place, faible ou fort, libre ou moins libre, peut prendre conscience de sa responsabilité, et l’exercer.
Mention spéciale aux illustrations de Michaël Foreman, de grandes finesse et expressivité.

Vous pouvez retrouver Le vrai Morpurgo ! dans « Secrets d’auteurs » publié grâce Marie Lallouët dans ce hors série passionnant de la « Revue des livres pour enfants »; un Morpurgo pur jus, merveilleux, d’une grande humilité : les histoires, il les trouve partout, « je raconte, simplement » dit-il. Il voit, il écoute, une chose,, une autre, ça se rencontre quelque part entre ses deux oreilles dans cette chose molle qui est un cerveau et « c’est comme ça que les choses arrivent » . Ce hors série où séjournent des auteurs très divers, je vous l’ai présenté dans la partie un peu mal nommée « pédagogie »

Je parlerai une autre fois d’un autre livre de ce gentilhomme-là, un album déjà ancien mais que j’aime beaucoup  » le petit âne de Venise », une histoire très douce, très poétique.

 

Navratil

 

Le texte est d’Olivier Douzou, les dessins de Charlotte Mollet. Ce livre, très bref, a été publié aux éditions du Rouergue.
C’est l’histoire, vraie, extraordinaire, de Michel Navratil, né en Tchécoslovaquie, et qui à l’âge de 4 ans, en 1912, embarqua avec son père et son frère Edmond sur  » un bateau immense, merveilleux, le plus beau géant de tous les océans » : le Titanic.
Ils avaient « trois billets de seconde classe et les bagages de ceux qui partent pour toujours. »

La composition du texte suit le cours de ces heures tragiques, à hauteur des souvenirs du petit Michel, un des 711 rescapés qui arrivèrent à New York. Mais ce qui rend ce texte si beau, si prenant, c’est la façon dont l’épisode tragique nous est raconté. En effet, depuis le début du texte, avec cette expression  » les bagages de ceux qui partent pour toujours » nous comprenons qu’il y a déjà, avant la tragédie que chacun connaît, un autre drame, plus intime, vécu par l’enfant qui partait, une séparation en annonçant une autre. Tout est en place, comme dans un drame antique, et c’est avec une grande douceur, une grande économie de mots, en laissant beaucoup de place au silence, qu’Olivier Douzou et Charlotte Mollet nous font entendre la voix de cet ancien petit garçon qui perdit sa mère, puis son père, avant de retrouver sa mère, et par ce livre, la voix de son père.

La dernière page nous livre la conclusion du Michel Avratil de 89 ans, devenu, nous dit-on, philosophe. Qu’est-ce, au fond, qu’un philosophe ? Cela l’histoire ne nous le dit pas. Mais si c’est, comme on nous l’apprend en classe, quelqu’un qui essaie de penser rationnellement les choses du monde et de la vie, Michel Avratil était parti de loin et a eu bien du mérite.

Si j’aime particulièrement ce livre, c’est qu’il avance de façon impressionniste, nous donnant à voir, à entendre, la mer, la musique, le chaos, et à la place du vacarme affreux des cris, la tension extrême du silence. Et comme pour Kay, dans le conte d’Andersen, dans le coeur de Navratil, tout au long de sa vie, le glaçon pour toujours enfoui.