l’incertitude du RER

Comme des milliers de Transiliens, on disait banlieusards autrefois, mais le mot a quelque peu disparu, je prends le RER pour me rendre à Paris, ou en plus ou moins proche banlieue.  Trajet banal, à priori. Sur un petit écran télé haut perché pour qu’on attrape un torticolis, l’horaire est indiqué. Mais avec les RER, on ne sait jamais vraiment ni à quelle heure on quittera le quai, ni celle à laquelle on arrivera pour de vrai. Cette incertitude, en général, ne me déplaît pas ; j’ai rarement un rendez- vous qui ne souffre aucun retard, un train à prendre qui ne m’attendra pas.
Les RER ont un nom,  ou un prénom, affiché à leur front, un peu comme les chiens ont un collier. Peu de chance qu’un RER aille se perdre dans la nature, qu’il faille mobiliser des brigades de recherche pour le retrouver, qu’il se fasse enlever, qu’on le retrouve étranglé dans un fourré, mais bon, sans doute a-t-on pensé que cela personnalisait le transport, et si on prend notre train toujours à la même heure, cela peut devenir comme un rendez-vous avec un ami qui arrive pour vous, et cela vous rend content ( surtout quand, à l’attendre, vous vous gelez les miches sur le quai !) Et au contraire, quand il tarde, on peut s’inquiéter à la fois pour soi et pour lui, se demander pourquoi notre ami Zeus ou Neige est en retard aujourd’hui, ce qui lui est arrivé ? Une petite panne de réveil, un léger malaise au réveil, ou un souci de moteur, pas trop grave, espère-t-on. On compatit un peu.
Pas trop longtemps, cependant, surtout si on a comme moi, passé l’âge de courir après une rame comme une dératée même après que les portières se soient méchamment refermées sous votre nez. ( Avec 20 ans de moins, je prenais ça comme une injure personnelle, une fin de non – recevoir, je n’étais pas loin de prendre le claquement des portières comme une paire de claques nullement méritée !)
Aujourd’hui, je ne cours plus. Un RER qui me démarre sous les yeux peut s’en aller tranquillement sans me donner l’impression qu’en plus, il me fait un pied de nez !

Mais là, le RER qui est arrivé, ne se pressait pas, le moins qu’on puisse dire. Il traînait un peu entre les stations, comme un môme qu’a pas trop envie d’aller à l’école, musardait, baguenaudait. A l’intérieur du wagon, les voyageurs faisaient semblant de ne pas y attacher d’importance, exactement comme font les mères bien avisées devant les caprices du gamin pour éviter le pire ! Il n’aurait plus manqué que notre train se roule par terre en hurlant !  Les voyageurs lisaient, jouaient des pouces sur leur s’marre- phone, écoutaient dans leur tête des musiques qui les transportaient autrement loin que le bout de la ligne du RER.

Mais à la station  » Nanterre Préfecture », là, il a franchement exagéré. Il s’est allongé sans plus bouger, a coupé le moteur, s’est carrément rendormi.
Il nous a tous plantés là, avec nos rendez-vous de boulot, de fac, d’hosto, d’amour et d’affaires diverses, nos courses urgentes, nos cadeaux à acheter, les soldes à faire, les TGV à prendre, nos petites annonces mirobolantes en poches, nos passeports et-ou cartes d’identité à renouveler, nos IRM à passer, nos idées noires, nos rires jaunes, nos rages, nos désespoirs, nos vieillesses ennemies ! Le RER a ouvert toutes ses portes et n’en a plus refermé aucune, façon de dire ( sans le dire, car nulle annonce)  » faites ce que vous voulez, ça m’est égal, je m’en fiche, m’en fous, me tamponne le coquillard ! Votre vie, c’est la votre, moi, j’ai la mienne et en ce qui me concerne, je m’arrête là pour des raisons qui me sont personnelles et qui donc ne vous regardent pas.
Continuez sans moi, débouillez vous je vous prie. »

Mais voyez comme on est bêtes ! Comme on est des bûches ! Comme on est de pauvres ânes ! Esclaves, va ! Toutes les portes étaient ouvertes ! L’occasion rêvée de le prendre au mot, pépère le RER, de se tailler de là, de prendre la poudre d’escampette, ou celle de perlimpinpin, ( tiens ? un N devant le P. Pourquoi ? Mystère ! Même le petit Robert ne le sait pas ) mais on reste là, assis, attendant une consigne, petits soldats sans autre commandant qu’un haut parleur, toujours muet, à l’humeur indéchiffrable. On reste là, attendant que le conducteur se ravise, reparte sur le bon chemin, c’est à dire le nôtre, celui qu’on avait prévu de prendre ce matin.
D’ailleurs finalement, au bout d’un assez long moment pendant lequel on éprouve un petit plaisir malin à voir se précipiter dans la rame,tête baissée, quelques nouveaux voyageurs débarquant sur le quai et persuadés que le RER va leur partir sous le nez, effectivement, le train repart, mais encore plus lentement qu’avant, c’est dire ! Toujours comme ce gamin évoqué au début, qu’on traîne malgré lui vers la salle de bains ou l’école,  et qui veut vous faire bien sentir qu’il cède à plus fort que lui mais qu’il le regrette longuement et que vous n’allez pas tarder à le regretter aussi.
Aussi, quand Zeus s’assied ^par terre et s’arrête définitivement sous le tunnel, on ne peut vraiment pas dire qu’il nous prend par surprise. On reste là, coincés, et dans le noir cette fois. Une mère prendrait alors son enfant sous le bras, et l’emporterait tout gigotant vers sa destination première, mais allez donc prendre le train sous le bras jusqu’à la prochaine station !
A ce moment, les gens ont commencé à donner de discrets signes d’impatience, tout de même. Qui à regarder subrepticement sa montre, qui à tenter d’appeler quelqu’un au téléphone pour partager son accablement mais on pouvait lire sur ses lèvres « merde, ça ne passe pas ! » qui à croquer un biscuit, à se prendre un chewing gum, à pianoter un peu vigoureusement sur son clavier. Personnellement, étant claustro comme un oiseau, je suis allée chercher ma petite bouteille d’eau dans mon sac pour tenter de noyer l’angoisse qui montait.
Mais d’une toute petite voix pas même contrite, quasi enjouée, à croire que vraiment il se fichait de nous, Zeus nous a benoîtement annoncé que non seulement il n’irait pas plus loin, mais qu’il allait même s’en retourner d’où il venait ! Voilà !
Je ne veux pas m’avancer sur l’état d’esprit des autres mères du compartiment, mais quant à moi, la moutarde m’était franchement montée au nez, et malgré toutes les bonnes raisons données par les psy sur l’inutilité totale de la paire de claques, je commençais à me sentir des fourmis dans les doigts et le nez qui pique, deux signes avant coureurs,  chez moi, que maintenant ou les gamins filent doux, ou ça va barder !
Mais mon RER a fait exactement ce qu’il a dit. Il est reparti tranquillou, à l’envers et d’où il venait, et malgré notre désapprobation plus ou moins audible, cause toujours tu m’intéresses !

Face à cet acharnement et aussi désarmés que la pauvre Julie d’Horace, chacun se demandait que faire contre le terrible RER, et n’était sans doute pas loin, comme le vieil Horace,(qui, j’en suis sûre, n’avait jamais pourtant pris le RER,) de répondre avec la même noble intransigeance :  » qu’il mourût !
ou qu’un beau désespoir alors le secourût ! »
Pour mourir, il était encore un peu tôt dans la matinée et la vie de chacun, mais oui, si un beau désespoir nous avait secouru, aucun de nous n’aurait craché dessus !
Mais le train refusa tout combat, et à la vitesse d’un vieil escargot neurasthénique, mena son chargement de voyageurs si ce n’est à sa perte, du moins à celle de son précieux temps.

Il aborda enfin la station précédente, déserte à présent, s’y arrêta, toutes portes fermées sur nos griefs. Et c’est alors que passa, que glissa sur le quai noir et brillant, un homme très grand, très mince, debout sur une trottinette. Une très longue, très gracieuse glissade, d’une élégance parfaite.
J’ai pensé à à un grand cygne noir glissant sur la surface d’un lac gelé.

Et les portes se sont ouvertes.
Comme si le RER, dans son infinie bonté, avait fait tout cela pour nous mener à la surprise de cette image-là, si belle.
Changer notre parcours, nous dérouter, pour nous donner cette chance-là de faire entrer de la poésie dans la banalité de notre journée

Pour cette image si mystérieuse, si poétique, si belle, ce personnage de rêve qui transfigure un instant la si prévisible, la si pauvre réalité, il sera au RER de ce matin-là, beaucoup pardonné.

Les trois petits canards de 2.22

 

Cette nuit, je me suis réveillée à 2h18. C’était écrit au plafond. C’est extra, ces pendules lumineuses qui vous renseignent immédiatement, dès que vous ouvrez un oeil dans les ténèbres ! Avant, on n’avait pas ça : ce renseignement immédiat sur le temps que l’on a passé à dormir, et conséquemment, sur celui qui reste avant de se lever, d’affronter le monde, sa dure réalité. On se réveillait, totalement désorienté : où suis-je ? qui dort près de moi ? comment je m’appelle ? Mon nom de petite fille ou l’autre qui l’a remplacé -cadeau de mariage alors obligé … Pourquoi ai-je chaud, ou froid, en quelle saison est-on, et quel jour ?
Maintenant j’ouvre un oeil, et hop là ! Au plafond, je vois : 2h18. Et ça me renseigne sur tout, ou à peu près. La réalité me saute aux yeux !
D’abord, pendule électronique : je ne suis donc plus une petite fille, sinon ma pendule serait une pendulette carrée avec son boitier, offerte par ma grand-mère et ferait tic tac tic tac, un tic sans beaucoup de tact que ceux qui ont moins de 60 ans supportent très mal.
Deuxième raison pour laquelle, dès l’apparition des chiffres au plafond, je sais que je ne suis plus petite, c’est qu’aucune petite fille ne se réveille à 2h18. A cette heure-là, elle dort sur ses deux oreilles percées de deux petits trous pour accueillir de minuscules boucles d’oreilles en or, parce que sa grand-mère bretonne est sûre que grâce à cela, elle jouira éternellement d’une excellente vue. Vérification rapide, je n’ai plus de boucles d’oreilles en or, et, grand-mère avait bien raison : la conséquence ne s’est guère fait attendre , je suis presbyte ( le mot est rigolo, même pour une vieille, mais la chose l’est moins )
Si je ne suis plus une petite fille, je ne suis ni dans ma petite chambre de HLM, enfouie sous mes draps, avec juste le bout du nez qui dépasse, totalement coincée entre mes poupées sensées se faire tuer avant moi si par malheur un assassin disciple de l’ogre du Petit Poucet compte m’assassiner. Je ne suis pas non plus dans la chambre de mon adolescence, le lit de mon frère et le mien côte à côte, partageant avec lui des fous rires imbéciles dont on prive méchamment notre petite soeur parce qu’elle est notre soeur et qu’elle est petite, motifs suffisants.
C’est donc que je me trouve dans ma chambre d’adulte, auprès de l’homme que j’ai épousé il y a bien, heu… 45 ans ! et s’il arrive que je me tords dans le lit, c’est plus fréquemment maux d’estomac que fous rires malheureusement.
Si j’ai chaud, ou froid, ce n’est vraisemblablement pas à cause d’un rêve érotique ou si c’est le cas, il s’est littéralement effacé dès que j’ai vu 2h18. Saloperie de mémoire branlante ! Non, si j’ai chaud, ou froid, c’est probablement à cause de la vieille chaudière
 » qu’on ferait mieux de changer » dit l’homme de la maison qui ajoute l’argument indiscutable : – ça ferait des économies d’énergie.
– Mais tout ce qui est vieux perd obligatoirement de l’énergie, mon ami… c’est la vie !  Moi, vois-tu, ce que j’aimerais, c’est percer une nouvelle fenêtre, qui donnerait sur le jardin…
– c’est ça ! pour qu’il fasse encore plus chaud, ou plus froid !
– Non, pour voir le soleil se lever, quand je ne dors pas…
Mon amour de toujours dort, ou se rendort, et je reste seule à guetter au plafond les chiffres d’or. Ils défilent à la queue leu leu, et j’attends celui que j’aime le mieux : 2.22.
Ces 222 alignés m’ont toujours fait penser à une famille de canards comme celle qu’on avait dans la cour de mon enfance, tous se rendant à la mare. C’est encore mieux à 22.22, famille complète. Là, avec trois 2 au lieu de 4, j’ai comme une petite et maternelle inquiétude : où est passé le petit canard qui était là à 22.22 ? Boude-t-il quelque part ? J’espère qu’il ne s’est pas fait boulotter bêtement par le renard ! Dans la cour de mon enfance, quand un caneton se perdait, le chien le retrouvait, le prenait délicatement par le croupion dans sa large gueule, et le rapportait manu militari à sa mère qui lui flanquait quelques coups de bec bien sentis pour la peine ! Mais c’était du temps où corriger les enfants ne posait de problème qu’aux enfants…
Les petits canards sont passés, je soupire. Comment me rendormir ? Il n’y a des moutons que sous le lit, et ils y restent, visiblement on ne peut pas compter sur eux !
Mais moi j’ai chaud, ou froid, je pense à tout ce que je ne parviens pas à oublier, ou bien j’essaie désespérément de me rappeler quelque chose que je n’aurais pas dû oublier bon sang… Reviennent, me murmurer à l’oreille, les voix d’antan, les voix des enfants qui n’en sont plus, ceux du temps où je m’appelais de mon nom de petite fille, celui que mon père et ma mère m’avaient donné en cadeau de naissance, et qui était riant et coloré, et me faisait penser au mot  » charivari, » qui décrivait si bien l’ambiance foutraque de la famille… oui, mon vrai nom de famille, entre mon père, ma mère, mon frère et ma soeur… celui que j’ écrivais consciencieusement en haut de mes cahiers à la rentrée, sur la première page si blanche qu’on hésitait à l’entamer – peur de la salir, d’y faire une rature qui comme une cicatrice l’aurait défigurée pour le reste de l’année. … pour toujours…

Tout cela me donne un peu mal au coeur…
Il n’est plus ni 2.18, ni 2.22, on approche de 3.33 et c’est franchement moins marrant, même si on pense au docteur d’autrefois qui nous faisaient dire, on se demande bien pourquoi  : – ouvrez grand la bouche et dîtes 33 ! Les docteurs d’aujourd’hui se fichent bien de ce vieux 33- là, et on a perdu dans la foulée, allez savoir comment tout ça tenait ensemble, les 33 tours ! Bon, existe encore, mais pour combien de temps, 33 Bordeaux -Gironde, mais il n’a qu’à bien se tenir s’il ne veut pas subir le même sort ( celui aussi de 31 sur lequel plus personne ne se met et surtout pas le dimanche, ou celui de 36 qui avec le courant partout a perdu ses chandelles…)

Rien de tout cela ne m’encourage à refermer les yeux. Qui sait ce qui va disparaître encore pendant mon sommeil ?

Il peut bien être n’importe quelle heure, mon enfance a disparu, ma famille s’est dispersée, j’ai mauvaise vue, mal au coeur ou à l’estomac, les rêves me fuient, j’ai perdu entre autres milliers de choses le nom que l’on m’avait donné en même temps que la vie, et vous voudriez que je me rendorme comme ça, tranquillement, comme un enfant ?

Alors que derrière mon dos le monde s’est écroulé.

( l’illustration du chien qui tient le caneton dans sa gueule est de  Frédéric Joos et vient de notre dernier J’Aime Lire
 »  mon papé et ses amis » paru en mai 2016, n° 472. J’y raconte ce souvenir.)

LEUR APPRENDRE A ÉCRIRE

Cet article a été écrit à la demande de Marie Lallouët, rédactrice en chef de la revue des Livres pour enfants à la BNF. Il fait partie des 22 entretiens (donnés par 22 auteurs -jeunesse ) plus un cahier pratique publié en Hors série ( N)2) sous le titre de « Secrets d’auteur, » où chacun pourra découvrir, ou retrouver , témoignages, réflexions, et la voix personnelle des écrivains par cette revue rassemblés.

AVANT PROPOS

Auteure pour la jeunesse, Jo Hoestlandt prend souvent le train pour aller animer des ateliers d’écriture un peu partout en France.
Drôle d’idée pourra-t-on penser…
S’il n’y a pas de recette magique pour mener un atelier d’écriture, le témoignage de Jo Hoestlandt éclaire avec sincérité cet exercice à haut risque.

L’ARTICLE DE JO.H

Mahmoud Darwich parlant d’Etel Adnan, peintreet philosophe, écrit : « Elle n’a jamais écrit une mauvaise ligne ». Jamais ? C’est mettre la barre bien haut ! La seule barre
que je connaisse, en écriture, est à portée de main. C’est la ligne que l’on suit, visible sur les cahiers, invisible sur la page blanche ou l’écran. Non qu’il soit mauvais, en soi, de se fixer pour écrire un horizon à rejoindre, ou un point culminant. Mais nous n’avons pour
les atteindre que de pauvres moyens : les 26 lettres de l’alphabet et nos dix petits doigts ! Je pense donc qu’il faut aborder l’écriture avec beaucoup d’humilité.

Ne pas avoir peur des «mauvaises lignes». 

Écrire le mieux possible, oui, sans doute, mais je ne pense pas qu’il faille absolument refouler les«mauvaises lignes » des livres. Qui sait si ce qu’on aura dénigré ainsi ne sera pas, pour quelque lecteur inconnu, une bonne ligne, celle qui lui dira, à lui, avec les pauvres mots mal choisis, ce qui lui cabosse, lui pourrit la vie — ou à l’inverse, ces « mauvaises lignes-là», sans brillant, sans écho, sans éclat, seront peut-être celles qui feront rire quelqu’un dont la vie se déroule sans sel, sans brillant, sans écho et sans éclat…
Il y a de la place pour tout, dans l’écriture : le bon, le moins bon, et, j’espère, même pour le «mauvais ».
C’est la première leçon qu’on tire à animer des ateliers d’écriture. Ce n’est pas pour autant qu’on ne peut essayer de se demander ce qu’est «une bonne ligne».
Mais comment savoir ?
De l’enfant que j’ai été à l’adulte-auteur que je suis devenue, à quoi ai-je toujours
considéré qu’une ligne, une page, une histoire, était bonne?

Reconnaître une «bonne ligne»

Enfant, j’ai beaucoup lu, à m’en user les yeux, comme le craignait ma mère qui aurait préféré que je joue. Mais moi, je voulais toujours lire. De tout. Je lisais dans le désordre, en toute insouciance de ce qui était « bon » ou moins bon, voire «mauvais ».
Personne ne m’ayant indiqué que je trouverai peut-être plus de « bonne lignes » dans les Contes de Shakespeare ou dans l’Oliver Twist de Dickens que dans le Journal de Mickey, je dévorais tout avec la même faim, le même entrain, la même joie, m’identifiant tout autant
à la petite Annie orpheline du Journal de Mickey qu’à ce pauvre Oliver dans les bas-fonds anglais. Les bonnes lignes alors étaient partout. Il suffisait que mon coeur batte plus fort, que les mots des histoires me fassent monter aux yeux larmes de tristesse ou de gaîté, et je trouvais que la mission de l’auteur était remplie. Je lisais tout, et dans l’urgence. La bibliothèque Rose, la Verte, la Rouge et or qui rimait avec « trésor ». Les mots devaient remplir en moi un gouffre sans doute abyssal au bord duquel je me tenais en sentinelle ; aussi terrorisée d’y tomber qu’espérant toujours en voir miraculeusement ressortir quelqu’un, quelque chose, perdu, que les lignes de mots alignées comme les barreaux d’une échelle de corde m’auraient aidé à remonter.
Voilà comme je voyais, enfant, à quoi servait l’écriture des autres. À remonter : les pendules et le temps, ce et ceux qui sont tombés, à revivre et faire revivre.
Une bonne ligne écrite, c’était en somme, comme une bonne ligne de pêche. Le fil tendu plongé dans le fond de l’eau sombre qui grouille d’une vie pleine d’inconnu et au bout de la ligne, tout à coup, le miracle brillant du poisson qui s’agite, dont on tiendra la vie entre les mains.
Plus tard, à l’école, au lycée, on m’a appris, avec un certain dédain que j’ai détesté que la petite Annie du Journal de Mickey et Oliver Twist, ce n’était pas pareil. Dans la foulée, j’ai découvert, ahurie, que le Chat-qu’est-ce-paix-art de l’étagère du placard de grand-mère et le Shakespeare du lycée et dont on disait qu’il était le plus grand écrivain anglais ne faisaient qu’un! Ce fut une découverte sensationnelle !
Relisant tout cela, j’ai finalement convenu que Mickey n’était pas à la hauteur de Dickens et Shakespeare, même si, sur le moment, cela m’a bien déçue. J’ai admis que oui, c’était vrai, il me fallait plus de temps — et ça, c’était délicieux — pour lire Dickens ou Shakespeare que les histoires du Journal de Mickey. J’en imaginais par ailleurs mieux les décors, j’y lisais l’histoire d’une époque inconnue, j’y côtoyais des personnages plus intéressants, et emportée dans le torrent des événements, j’y frémissais de terreur, alors qu’Annie la petite orpheline me faisait simplement pitié et la directrice de son orphelinat
me donnait seulement envie de la claquer.
J’ai cependant, par fidélité, toujours gardé tendresse et estime pour mes livres moins reconnus, comme on reste attaché aux personnes qu’on a aimées, et le mal qu’on m’en a dit a renforcé mon obstination à les défendre, toujours.

Mais de mes lectures diversement appréciées, j’ai tiré une leçon qui m’a servie toute ma vie d’auteur.
Le plus grand écrivain anglais avait parfaitement su cacher son jeu ! Il avait su écrire de telle sorte que les petits enfants, comme je l’étais alors, pouvaient tout autant comprendre et aimer ses histoires que les doctes professeurs du lycée ! C’était cela, le grand talent !
J’ai gardé — en toute simplicité — cet idéal de la belle et bonne ligne : elle doit parler aussi bien, aussi directement, au petit qu’au grand, à celui qui ignore comme à celui qui sait, et pour cela, elle doit aller au coeur.
Chacun croit qu’elle est pour lui et n’y voit que du feu.
Car ces histoires, lues dans l’enfance, j’y croyais de tout mon coeur. Pas comme au Père Noël, non. Comme à Dieu plutôt, mais avec moins d’appréhension. Parce que Dieu, d’après ce qu’on m’enseignait, demandait beaucoup plus que les histoires qui elles, demandaient
seulement qu’on croit en elles, rien de plus.
Il y avait, il y a, dans l’écriture, un don d’amour, inouï, fabuleux.
Une bonne ligne, alors, dès le début, pour moi, ce fut cela: des mots-cadeaux posés dessus que l’on peut garder, emporter partout avec soi, toute sa vie et en secret.

Car c’est aussi ce qui m’a plu, tout de suite, dans l’écriture : la relation secrète qu’on entretient avec elle, dont on peut parler, ou pas, comme on parle de son amour, de sa peur, de son désir, de sa rage, de ses doutes, de sa vie… ou pas. Celui qui a écrit ce livre
que je lis ne m’a jamais rencontrée et pourtant, si. Sûrement. Car en secret, en filigrane, il me parle de moi. Comment a-t-il appris tant de choses sur moi ? Mystère. Je ne sais comment, il a deviné. Mais point de panique, il apporte mais ne « rapporte» à personne.
Alors une bonne ligne, c’est encore cela : entre les mots, tout autant de blanc ; qui n’est pas du vide, mais du souffle, une respiration qui s’accorde à la nôtre.
C’est munie de ces viatiques-là acquis dans l’enfance, que j’ai mené, auteur-adulte, des ateliers d’écriture avec les enfants, les adolescents, et parfois les adultes qui, pour quelques heures, m’ont été confiés.

De toutes les couleurs
Il y a ceux qui vous regardent en face et vous annoncent tout de go, avec un air de défi : «Moi, j’aime pas lire, j’aime pas écrire ! », prêts à mener croisade contre le diktat de l’écrit.
Ceux qui ne vous regardent pas, ne vous regarderaient pour rien au monde, parce que déjà, un regard, c’est trop, une brèche où je pourrais peut-être lire quelque chose que je leur demanderais d’écrire, et alors qui peut savoir ce qui se passerait !
Ceux qui vous sourient pour ne pas avoir à parler, ou qui parlent de n’importe quoi d’autre, mais surtout pas de ce pour quoi je suis venue, et pour quoi ils sont là, qui essaient de noyer le poisson pour ne pas avoir à le pêcher. Ceux qui posent plein de questions sans réponse, des points d’interrogation partout qu’ils laissent pointés en l’air comme des clous enfoncés dans rien du tout. Et ceux, marteaux, qui assènent des réponses
à des questions qui ne se sont même pas posées.
Ceux qui se retournent tout le temps, sûrs qu’il se passe des choses plus importantes derrière eux que devant, ceux qui cherchent dans leur sac ce qu’ils ne trouvent pas dans leur tête, ceux qui raclent les pieds sur le sol pour participer, ceux qui lèvent la main parce qu’ils n’ont pas le droit de lever le derrière de leur chaise, ceux qui se grattent le nez, la gorge, le coude, ceux qui n’ont pas de stylo qui marche, ceux qui en ont plusieurs, mais
qui ne les retrouvent pas, pas de feuille, pas envie, pas d’idée, pas les moyens, pas maintenant, qui soupirent…

Des ateliers d’écriture ? Pour quoi faire ?
C’est une vraie question. Écrire pour quoi faire ?
— C’est comme vivre : pour quoi faire ?
— Oh bah non ! C’est pas comparable, quand même, me répond-on.
— Pour moi, ça va ensemble, ça se tient. Je mets de l’écriture dans ma vie et ma vie, chaque jour, je l’écris. Vous aussi… Votre vie s’écrit chaque jour. Avec vous
ou sans vous…
Ils ont souvent un regard de chouette éblouie quand je leur parle. Non pas par la qualité de mes propos, mais, je crois, par l’étrangeté de leur surgissement dans un lieu qui leur est aussi familier.
Je les regarde, et j’éprouve une vague de tendresse. Pour eux et pour moi, car immanquablement, je pense à la petite fille, à l’adolescente que j’ai été, il y a…
plus d’un demi-siècle. Qu’ont-ils de commun avec moi, ces jeunes, assis là et qui aimeraient pour la plupart, être ailleurs, à mille lieues de cette classe, à rire avec
les copains ? Mais pas plus que moi, à l’heure où l’on est, ils n’ont le choix. Nous sommes embarqués pour une heure, deux, ou un peu plus, passagers du même bateau ivre. Ils me prennent pour le capitaine, mais je ne suis sûre de rien, ni de la cause du voyage, encore moins de son but. Je sais seulement d’où l’on part, c’est d’ici et c’est maintenant.
Quelquefois, le professeur dit pourquoi, à son avis, je suis là, ce qu’elle/il espère, ce qu’elle/il attend d’eux. Elle/il a sa voix des grands jours, guindée ou trop enthousiaste, sévère ou charmeuse.

Maintenant, c’est à moi de parler.
Je ne suis pas solennelle, plutôt simple, basique, afin que chacun puisse au moins commencer. Je donne un exemple, j’ouvre un chemin. UN chemin, pas LE chemin. Déjà, ça, c’est déstabilisant : qu’il y ait plusieurs chemins, autant que de participants, ils n’aiment pas trop, ce n’est pas rassurant. Comment savoir, du coup, si on prend le bon chemin ?
— Bah on ne sait pas, je dis, avec désinvolture. On verra bien.
— Oui, mais si j’ai écrit tout ça pour rien ?
— Ça n’existe pas « écrire pour rien » !
Ils bougonnent, ronchonnent, me lancent des regards mauvais. On voit bien que je ne suis pas eux ! Car la principale difficulté, pour eux, c’est vite :
— Madame, c’est bien ça ? Je peux dire ci comme ci ou c’est mieux comme ça, je ne sais pas, moi !
Et puis, sans arrêt, tous :
— Comment ça s’écrit ?
Ça s’écrit. Comme si « ça » avait sa propre vie et décidait tout seul de s’écrire sur leur papier. Si les mots deviennent vivants, alors on a affaire avec eux autrement. On
progresse !
Je les regarde, ceux qui avancent le front baissé comme s’ils avaient à lutter contre les éléments déchaînés, ceux qui gribouillent de petits dessins pour que leur main continue de faire quelque chose quand leur tête est vide, ceux qui ont les yeux dans le vague, un mot leur a échappé et ils voulaient courir après, mais un autre est venu, qui ne veut rien dire et les déroute encore davantage… Ceux qui s’énervent et cherchent qui énerver pour se sentir en meilleure compagnie qu’avec eux-mêmes, ceux qui fatiguent, dorment à moitié, ceux qui ont plaqué leurs deux mains sur les oreilles pour ne plus rien entendre, mais alors ils entendent le bruit de leur coeur et c’est pire que tout, ceux qui, paresseux, ont renoncé dès le début pour se sauver et se retrouvent malgré tout, prisonniers, malheureux…

Je les aime encore, celui qui s’éveille et celui qui dort. Porteurs de merveilles, ils sont merveilleux !Je crois encore qu’en une heure, ou deux, une graine peut germer, un arbre dont chaque branche est une phrase grandir, fleurir, crever le plafond de la classe,
leur faire atteindre le ciel en haut et le magma en bas.
Je rêve avec eux.

A l’épreuve.

Et puis, je passe près de chacun d’eux. Je les lis. Et je dois retraverser mon rêve d’eux. À l’envers.
Là où j’attendais du rouge, c’est marronnasse, où je rêvais de nuit, c’est brouillard, là où j’aurais aimé de l’or il n’y a que plomb, le pont est un tunnel, la foudre une maigre étincelle, un pet pour un tonnerre, ni larmes ni vallées, aucune éternité à retrouver.
Il n’y a pas eu de miracle.
Ma tendresse pour eux s’évanouit, gâcheurs de mes heures, de mes rêves, fossoyeurs d’étoiles et de cieux, vous qui n’êtes ni sourds, ni aveugles, ni muets, pourquoi vous taisez-vous à la fin, pourquoi faites-vous comme si vous n’entendiez rien de rien, ne voyiez rien du tout ?
Je m’entends leur demander plus sèchement de travailler maintenant, chaque mot, chaque phrase, chaque ligne, plus impitoyable que Clint Eastwood
Ils sentent que je suis en colère, ils ont peur, ou ils sont surpris, ou ils me défient, ils se mettent en colère aussi. On va se battre. Tant mieux ! De là sortira bien du feu,du sang, des larmes, de la vie… Non ?
Parfois oui, et alors je leur pardonne tout ! C’est ainsi que les derniers de la classe, parfois, à leur stupéfaction, se surpassent ! À la remarque désabusée du prof qui lit leurs petites phrases riquiqui «Vous ne vous êtes pas cassés !», je m’empresse alors de substituer :
«Au contraire ! Moi je vois que vous vous êtes cassés ! En plein de petits morceaux, même ! Car chaque phrase, brève, tranchante, se reçoit comme un vrai coup de couteau en plein coeur !» Le texte auquel je pense, commençait ainsi : «On a 14 ans, on est des garçons,
on aime le foot, on regarde les filles…» Et se terminait par, je m’en souviens : «On est vivants !» Comment mieux dire, ce qu’on est à 14 ans ?…

Mais parfois rien de bon n’advient. Alors je m’en veux. Quelque chose en moi se fend plus encore, se brise, je vieillis d’un coup, peut-être que je meurs un petit peu.
Je leur dis alors :
— Arrêtons ! Arrêtons tout, arrêtons-nous.
D’écrire, de ne pas écrire, de piétiner la page, d’être en nage, en rage… Faites silence, s’il vous plaît, faites silence, un beau silence… que je retrouve l’essentiel, que je vous le dise, qu’il y ait cela, au moins, qui vous soit donné, qui vous reste, après moi…
Et dans ce silence-là, qui n’est plus ni maussade, ni de repli, ni de refus, alors je leur dis ce à quoi je tiens tellement, ce pour quoi je suis vraiment venue, qui n’est pas ce que le professeur pense, ce qu’ils croient, ni ce pourquoi on me paie. Si je continue, malgré toute
la fatigue, les déconvenues, la lourdeur ou le froid des jours de faire encore ces ateliers d’écriture, c’est que… C’est plus fort que moi !
Il y a des choses à dire, il faut bien que quelqu’un les dise…
Que deviennent les choses tues ? Continuent-elles seulement d’exister ?
Et je voudrais seulement qu’après mon départ, ils gardent comme un trésor, un mot, un seul mot, de ce qu’ils ont entendu, et l’écrivent.

Dans le train, le métro du retour, j’en reviens à ce que je sais et que pourtant j’oublie à chaque fois : on peut écrire de bonnes lignes, et c’est merveilleux. Mais on peut aussi en écrire de moins bonnes, de mauvaises, comme n’en a jamais écrites Etel, et ce n’est finalement ni dommage ni problème. C’est seulement que nous n’avons que dix doigts et 26 lettres, que nous n’écrivons pas dans le ciel ni ne gravons la roche ou le sable, mais sur une feuille de papier, si fine, si légère, qui ne demande qu’à s’envoler avant même que
les mots y soient imprimés.
Quand elle nous touche, cette ligne bonne ou mauvaise, c’est une grâce qui nous est faite, et il n’y a personne à remercier.

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C’est si grand la littérature pour les petits !

Qu’on s’interroge sur ce qui est donné à lire aux enfants, c’est  une bonne chose. Que les médias s’y intéressent, est un événement à marquer d’une plume blanche ! Quel plaisir il y a, pour une fois, à essayer d’expliquer ce que l’on fait, et comme cela est beau, et difficile !

Et si monsieur Copé ou tout autre tout à coup s’effraie de ce qui est donné à lire aux enfants, à l’école, ou ailleurs, qu’il soit rassuré ! Nous, auteurs – jeunesse, c’est à chaque livre que nous avons peur !

Que dire et comment le dire ? Que taire, et pourquoi le taire ? Ce mur, faut-il le franchir, faut-il y faire une brèche, faut-il seulement s’appuyer dessus ? Est-ce que ce que je viens d’écrire sonne tout à fait juste, résonne juste, là, à hauteur du cœur d’enfant qui bat encore au fond de mon cœur de grand ?

 

Qu’il y ait de la mauvaise littérature- jeunesse comme de la mauvaise littérature tout court, qui le contesterait ?

C’est la crainte terrible de chaque auteur de commettre un mauvais

livre ! Il s’imagine que l’éditeur sera son garde-fou et  saura le lui dire, mais l’éditeur, lui, sait que ce ne sont pas forcément les  meilleurs livres qui vont bien se vendre, et il a besoin de vendre, pour ne pas crever la gueule fermée… Alors oui, il peut commettre un mauvais livre.

Mais il a un garde-fou l’éditeur : le libraire ! Qui peut adhérer ou non à sa proposition. Seulement  le libraire est comme l’éditeur, il doit vendre lui aussi…

Heureusement, le libraire, a également un garde-fou ! L’acheteur, qui peut ne pas acheter, le lecteur, qui peut ne pas lire….

De tout cela, en tout cas, il ressort que l’auteur ne peut s’absoudre d’essayer de juger honnêtement, par lui-même, de la teneur et de la valeur de ses propos. Etre absolument honnête dans ce qu’il dit, pense, écrit. Penser, écrire au plus juste. Parce qu’on ne sait ni par qui l’on sera lu, ni ce que le lecteur comprendra, dans le fond, à cette histoire, comment il l’arrangera à sa façon.

Je rencontre parfois, maintenant, d’anciens enfants qui me disent tout ce qu’ils doivent à l’une de mes histoires. Certains ( certaines, d’ailleurs, surtout) me disent que tel texte lu à 10 ans, a changé, profondément, leur vie. Leur a donné de l’espoir, ou envie de, a changé leur regard, a mis des mots sur leur désarroi, leur solitude, leur peur. Les a aidés à devenir ce qu’ils sont maintenant, et qu’ils me disent, généreusement.

 

Alors comment l’écrivain pour enfant pourrait-il écrire sans douter, sachant l’enjeu ? Il doute, donc. Et c’est tant mieux.

Jusqu’au bout, il doute. Il espère, et il doute, en même temps et tout autant l’un que l’autre.

Et l’éditeur doute aussi, et espère de même, le libraire doute encore, et espère tout autant, il est important que chacun soit sur ce fil tendu entre doute et espérance, jusqu’au lecteur, qui tranchera.C’est ce doute-là, et son corollaire d’égale puissance, l’espérance, qui porteront chaque envol d’un nouveau livre, fragile comme le vol du papillon.

 

Nous, auteurs, faisons-nous tout petits devant ce miracle- là. Toujours plus petits. Car être vraiment un écrivain pour les enfants, c’est cela :

se mettre à hauteur des plus petits, des plus faibles, des sans mots pour dire, des presque rien du tout, des écrasés.

Prenons le moins de place possible, avec nos grosses têtes, nos grands pieds, notre grande langue, l’histoire n’en sera que plus grande, plus belle, plus forte. (Je le dis pour les auteurs-jeunesse, mais aussi pour les autres, qui n’écrivent ni mieux ni plus mal que nous…)

Nous, auteurs,  nous n’avons aucune importance. Ou très peu.

C’est par nous que l’histoire a choisi de passer, et nous avons fait de notre mieux, c’est tout.

C’est ce que je dis à ces milliers de jeunes rencontrés au fil des années :

jeunes auteurs en puissance ( comme le mot est mal venu !!), jeunes lecteurs par choix ou par obligation. Ils ont du mal à le croire, parce que l’époque n’est pas à l’humilité.  Alors je le leur répète, inlassablement. Les auteurs ne savent pas tout, et même souvent pas grand-chose. Ils tâtonnent, se perdent et retrouvent leur chemin dans les mots comme les perdus dans les grands bois.  Ecrire n’est pas exercer une toute puissance sur les êtres, les choses, les mondes ; au contraire. Nous essayons seulement, par l’écriture, de les rendre visibles, vivants, et de les mettre en lumière avec tout juste assez d’ombre pour qu’on puisse, si le cœur nous en dit, les rejoindre en secret.

Les histoires peuvent tout raconter, certaines entrent en nous et ne nous quittent plus, d’autres non. Les histoires disent à chacun quelque chose de différent, quelque chose d’unique, que l’auteur de toute façon n’aura même pas prévu ! Car le cœur de chaque lecteur a ses raisons qu’aucun auteur, aucun éditeur, heureusement, ne devine jamais tout à fait.

Que le livre et les histoires chamboulent encore le monde, les petits, les grands ! Les fasse rire, sourire, pleurer, s’interroger, s’indigner, rêver. Et même, pourquoi pas, comme les pommes, rougir !

Quel bonheur d’écrire pour vous, les enfants !

C’est si grand la littérature pour les petits !

 

 

 

les condoléances ou rue des Souffrettes

J’ai reçu dans ma boîte aux lettres, l’avis de décès d’une personne que je ne connais pas. J’ai regardé l’enveloppe, c’était bien mon nom et mon adresse, et donc, ce n’était pas une erreur. Qui me l’avait envoyée ? La femme de cet homme ? Je ne la connaissais pas non plus. Pourquoi moi ? Par quel chemin tortueux cette idée lui était-elle passé par la tête ? D’après l’adresse, cette personne n’habite pas loin de chez moi, à deux rues de là, une ruelle que j’aime beaucoup et qui s’appelle  » rue des Souffrettes » Quand elle était petite, ma fille s’imaginait qu’habitaient là, autrefois, de petites filles toutes souffreteuses, orphelines sans doute. Il semble que de façon plus prosaïque, on y ait autrefois fabriqué des allumettes ( au bout souffré ) De sorte qu’ensuite, la petite souffreteuse a naturellement pris l’aspect de la petite fille aux allumettes d’Andersen, histoire terrible s’il en fût.

Je passe très souvent dans cette rue, quotidiennement, même, quand il fait beau, car elle est très calme, les voitures n’y ont pas accès. Se peut-il qu’on y pense à moi ? Que l’on m’y connaisse à mon insu ? Se peut-il que cet homme, mort, par l’intermédiaire de sa femme, m’envoie un message, m’adresse un signe d’amitié ? – » Voilà, me dit-il post mortem, vous ne me connaissiez pas, moi non plus, et maintenant, c’est trop tard. Regrettons-le ensemble, voulez vous ? Vous aimez bien ma rue, vous auriez pu bien m’aimer aussi peut-être, je vous aurais fait signe quand vous passiez, vous auriez reconnu ma voix, mon sourire… Mais s’il vous prend maintenant l’envie de me rencontrer, c’est trop tard. J’habitais là, je n’y habite plus, ce n’est pas ma faute, mais le fait est, c’est comme ça. Je n’y suis plus pour personne. Oui, dommage.

Devant le mystère, je suis comme la chatte devant la jatte de lait, enchantée. Que j’aime ne pas savoir ! Que j’aime imaginer ! Supposer ! Rêver ! Deviner !

Bientôt je me dirai que cet homme-là, sitôt nommé et sitôt disparu, j’y ai tellement pensé en une journée que je ne peux plus vraiment dire qu’il m’est inconnu. C’est dommage que je n’ai pas su comme il était malade ! J’aurais pu lui porter une salade de fruits frais, des madeleines toutes tièdes sorties du four, j’aurais pu le faire sourire avec l’histoire de nos petites souffreteuses, lui lire mes histoires, ou d’autres à voix haute ( je lis très bien, j’adore ça, déjà quand j’étais enfant les maîtresses s’adressaient à moi pour lire tout haut, en classe, le texte choisi )

Mais peut-être n’a-t-on pas eu le temps de me prévenir, dans le fond. Peut-être qu’il a eu un accident? La rue des Souffrettes, si tranquille, aboutit à chaque extrémité à de grandes avenues très passantes où roulent des gens très pressés, qui se fichent comme d’une guigne sans doute, le matin, à l’heure de partir au bureau, des vieux messieurs et des petites filles aux allumettes… N’y a-t-il plus rien que je puisse faire, maintenant ?

Si. Evidemment. Répondre à ce courrier par une lettre de condoléances. Puisqu’on m’a nominément envoyé le faire part de décès, je ne peux décemment plus faire comme si je ne savais pas, passer maintenant par la rue des Souffrettes pour me rendre au supermarché acheter une boite d’oeufs, le nez au vent, évitant seulement les flaques d’eau où un chat noir vient boire, souvent.

Alors j’écris :  » chère madame, je ne crois pas que nous nous connaissions, mais vous m’avez adressé un faire part m’annonçant le décès de votre mari et je tiens donc à vous faire part, en retour de mes bien sincères condoléances….

Et alors, en écrivant ce mot de  » condoléances » me vient à l’esprit et pour la première fois, qu’il doit venir du latin : « con » venant de « cum » qui signifie « avec » et doléance » venant de « dolere » qui veut dire souffrir. Ainsi, loin d’être abstraites, les condoléances signifient que l’on est avec la personne qui souffre, que l’on partage un peu de sa tristesse et de son chagrin. Ce qui est tout le contraire de la banalité,  ce qui change tout. La personne n’est pas seule. Quel beau mot, donc, que ce  » condoléances » à triste réputation …et … quelle chance j’ai eu de faire du latin !

Je lui dis cela, à la dame inconnue, ce que je viens de découvrir grâce à ce faire-part mystérieux qui m’est arrivé. Et je vais glisser ma réponse dans sa boîte aux lettres, à l’adresse indiquée.

La rue des Souffrettes a bien, ce matin, un visage pâle et féminin qui souffre en silence, malgré le soleil, d’une sorte de froid partout à la fois.

Mais pas de petite flamme d’allumettes

Pas de chat noir non plus, ni de flaque, d’ailleurs, seul un moineau, qui sautille, le bec même pas dans l’eau.

La poupée

 

Mon cher mari avait réussi à me traîner dans un quartier parisien où s’alignent sur tout un boulevard boutique sur boutique d’ordinateurs. Il espérait me convaincre de changer le mien qui était une antiquité. Je traînais les pieds, l’écoutais avec ennui, ça ne m’enchantait pas.  On est entré dans un temple de la modernité affichée. Trop de monde, trop d’appareils, d’écrans, de touches, de trucmuches. Je l’ai laissé là, je suis ressortie, il faisait si beau dehors.

Une vitrine. Au coin de la vitrine, une armoire, et dans cette armoire, une poupée. Je ne la vois pas très bien, à travers cette vitre ; elle m’intrigue. J’entre dans le magasin. En fait, c’est un endroit où l’on répare des jouets anciens. Il y a là un orgue de barbarie, très coloré, très beau, quelques ours en peluche défraîchis, décousus, abîmés. Et elle, la poupée.

Qui me fixe de son regard peint, un regard quasiment humain. Au fond de son regard, je ne sais quoi, comme une tristesse sans cause. Elle est ancienne, de tissu soyeux mais un peu sale, elle date du début du siècle, me dit le réparateur de jouets. Pendant que je la regarde, j’en oublie de respirer. J’ai l’impression que dans ce magasin-là, sur ce boulevard là, au fond de cette vieille armoire, cette poupée à l’étrange regard savait que j’allais venir et m’attendait. Moi. Aujourd’hui.  Le vendeur me donne son prix. Je ne sais pas si c’est cher, pas cher, je n’ai aucune idée de ce que vaut une poupée ancienne, je n’en ai jamais achetée aucune, en plus, enfant, je n’aimais pas beaucoup les poupées… Ce que je sais, c’est qu’elle m’attendait, que je ne peux pas l’abandonner. Toutes les petites filles qui lui ont, au fil du temps, servi de maman, me soufflent de la prendre dans mes bras, de l’emporter. Elles me la confient.

Le vendeur l’enveloppe d’un papier de soie bleu, une sorte de nuage vaporeux, et je l’emporte, dans sa robe très ancienne, un peu déchirée, comme son regard. Chez moi, je la pose sur mon bureau. Elle m’émerveille. Je sens, entre elle et moi, quelque chose que je ne m’explique pas, une connivence.

Quand je pars, quelques jours, je pense à elle, qui m’attend, petite vigie. Je la photographie. J’envoie la photo à maman, je lui raconte cette rencontre, entre la poupée et moi. Maman, qui vit un peu loin de moi, aime que je lui raconte tout cela. Elle me téléphone : – j’ai reçu la photo de ta poupée. Tu sais, c’est étonnant ! Elle a exactement le regard que tu avais, enfant, quand je te grondais. Tu ne pleurais pas, mais tes yeux se remplissaient de larmes. On dirait toi, quand tu étais triste… tu avais ce même air d’enfant abandonnée…

il y a

Toute mon enfance, mes institutrices, mes professeurs, se sont donné pour mission de m’empêcher d’employer l’expression que j’aimais : « il y a ». C’était « banal, fourre-tout, imprécis » Il fallait le remplacer par une expression plus adéquate. A des quoites ? A des couettes ?  Ce Il y a je l’aimais plus encore que le « il était une fois… » des histoires lues et relues. Dans « il y a « , il me semble que je devais entendre « île y a ». En tout cas, cela me faisait rêver.  Alors pour me venger, régulièrement, j’écris des phrases qui commencent toutes comme ça, par ce « il y a  » honnis des professeurs de mon enfance.

Il y a des petites filles à la tête penchée ; leurs larmes coulent toutes seules.

 

Il y a un silence entre chaque mot, comme un caillou blanc dans le courant.

 

Il y des chemins, on croit qu’ils s’arrêtent, mais c’est nous qui avons cessé de marcher.

 

Il y a des bancs vides, les oiseaux viennent s’y poser; pour penser.

 

Il y a tant d’étoiles, et nous regardons seulement où nous mettons les pieds.

 

Il y a la terre, et le ciel, et entre les deux, les balançoires qui peuvent donner mal au coeur.

 

Il y a des murs qui n’ont pas de porte, mais ce n’est pas grave, il n’y a qu’à les traverser.

 

Il y a du soulagement à avoir mal ici ; pendant ce temps, on n’a pas mal là.

 

Il y a des pardons qu’on accorde seulement pour voir souffrir l’autre encore un peu plus.

 

Il y a des malheurs qui s’acharnent sur nous, on sait très bien pourquoi.

 

Il y a des escaliers qui n’en finissent pas de monter et ce sont les mêmes qui n’en finissent pas de descendre.

 

Il y a des hommes qui attendent que les loups viennent pour allumer un feu.

 

Il y a celui qui prend la parole et celui qui donne la sienne.

 

Il y a la mort, à côté de la vie ; pas de l’autre côté, ni au delà, non, juste à côté de la vie.

 

Il y a des placards, on croit qu’ils sont vides, mais on ne sait jamais.

 

Il y a peut-être de la place pour tout le monde, mais où ?

 

Il y a d’autres occasions que la peur de trembler de tout son corps.

 

 

Il y a des gens qui ne sont pas des anges mais qui tombent des nues.

 

Il y a des îles qui ne sont pas dans la mer.

 

Il y a des marées hautes qui montent jusqu’aux yeux.

 

Il y a peut-être une seconde où tout s’éclaire, mais on ne le sait pas, parce qu’on a fermé les yeux.

 

Il y a tant de courage à se glisser simplement, chaque jour, à travers les barreaux de sa vie.

 

Il y a des arrière pensées qui peuvent poireauter longtemps.

 

Il y a d’inimaginables baisers au bord de toutes les lèvres.

 

Il y a l’enfant perché sur un tabouret, prêt à s’envoler.

 

Il y a des bateaux où l’on ne monte jamais et qui vous bercent pourtant.

 

Il y a ceux qui n’ont même pas besoin d’un verre d’eau pour se noyer.

 

Il y a, en tout désir, un doute qui serre le coeur.

 

Il y a des moments où l’on croit marcher vers l’horizon, mais si c’était l’horizon qui se rapprochait de nous ?

 

Il y a la pluie qui tombe de si haut et qui dit tout bas merci merci merci…

 

Il y a toutes ces verticales qui regardent de haut les pensives, les rêveuses horizontales.

 

Il y a des réponses qui n’arriveront jamais à la cheville des questions posées.

 

Il y a la lettre sans destinataire, qu’on n’envoie jamais, mais qu’on écrit toute sa vie dans son coeur.

 

Il y a la chanson qui vous tombe au matin dans une oreille et ne ressort pas par l’autre.

 

Il y a notre hésitation à traverser quand plus personne ne nous tient la main.

 

Il y a la lampe allumée près du lit. Elle sait tout de nos livres, de nos amours, de nos rêves aussi.

 

Il y a des gens de toutes les couleurs, mais on en voit surtout des gris. D’aigris ?

 

Il y a toutes ces larmes qu’on n’a pas versées et qui font un petit fleuve tranquille au fond de nous.

 

Il y a celui ou celle qu’on attendait, dont le sourire est une barque rouge où l’on monte pour un voyage qu’on espère sans retour.

 

Et il y a, il y a ces mains qui semblent faites pour accueillir les oiseaux, et ces paupières comme des berceaux renversés pour retenir les anciens rêves d’enfants.

annonces immobilières

Aujourd’hui, j’ai trouvé dans la boîte aux lettres une revue immobilière me proposant 80 pages de maisons et appartements tous disponibles pour moi, contre quelques millions, mais ça, bon, passons, ça n’empêche pas l’imagination. Ce qui rend le rêve facile, même pour un rêveur immobilier débutant, c’est que toutes ces merveilles d’habitations potentielles ne se trouvent pas au bout du monde, loin de là ! Mais dans mon département, voire dans la ville où j’habite actuellement. Allez savoir même s’il ne s’en trouve pas une dans mon quartier, à portée de mon regard. Curieuse, je scrute chaque photo. N’ai-je pas déjà vu cette maison-ci ? Ou celle-là ? Ne se trouve -t-elle pas non loin d’ici, dans la petite rue si sympa qui donne sur l’avenue qui va au RER, et donc, bien placée, au calme, facile d’accès. En un rien de temps, trois tours de pédale ou 5 minutes de marche, on est à la gare ( Nouvelle ! ) et de là, en deux temps trois mouvements, à Paris, où je pourrai, au choix, aller acheter une montagne de livres, visiter une expo, aller rendre visite aux amis qui jamais ne viennent en banlieue, regarder couler la Seine… rêver à ma jeunesse enfuie du temps où j’étais étudiante à la Sorbonne…

Chaque page, avec sa ribambelle d’appartements, maisons, propriétés, fait défiler devant mes yeux avides une myriade de possibilités. Ma vie, à chaque page, renouvelée, changée.

Tiens, voilà ce qu’il me faudrait ! un appartement à la vue  » dégagée » ! C’est le genre de mot qui n’a jamais été pour moi, jusqu’ici ! Je ne suis jamais parvenue à prendre l’air dégagé quand on me disait ou faisait une crasse, quand m’arrivait une tuile, et surtout pas quand on me le disait : – dégage ! Et que j’obtempérais, le coeur en ruines. Comment ne pas imaginer qu’en occupant un appartement à la vue dégagée, cela dégagerait en même temps mon cerveau ramollo de tout ce qui l’encombre, le maltraite, l’alourdit Avec ce 5ème étage-là, dégagé, je verrai peut-être enfin plus loin que le bout de mon nez ! Je ne ressasserais plus les mêmes images, les mots que je n’ai pas dits quand il le fallait, les mêmes sempiternels regrets.  Je m’affranchirais de pseudos obligations, me libérerais d’entraves plus ou moins imaginaires, me dépêtrerais les doigts dans le nez des situations délicates, me tirerais à temps des pièges tendus, le tout vite fait bien fait ! Cet appartement me dé-li-vre-rait !

Ou cette petite maison, là !  » Nichée dans nature » écrivent les bon génies immobiliers. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Nichée, cachée, planquée, invisible, dans un écrin de verdure ! Comme un petit lapin dans son terrier ! Un oiseau dans son nid et que les chasseurs aillent se faire voir ailleurs ! Je pourrais même avoir un chien puisque j’occuperais une niche ! La partager avec un bon chien, et le creux vert des feuillages, sans compter que cela me réchaufferait, le flanc doux et tiède d’un bon chien, fait pas toujours chaud dans la nature !

Page suivante, on change de catégorie : une propriété, sur une page entière lui est réservée, cette fois, on nous en met plein la vue. Page 9. Proche de Montfort l’Amaury, disent-ils. Proche, mais pas « dans ». Un peu à l’écart, pour pas qu’on confonde les proprios avec n’importe qui. Montfort ! ça sent le  château fort non ? Les remparts, les fortifications, les tours de guet, on doit y regarder à deux fois avant d’aller embêter les gens de Montfort ! La propriété doit être entourée de hautes grilles, avec code d’entrée, surveillance électronique, vigilance 24h sur 24. Pas de demandeurs de quoi que ce soit à la porte, les vendeurs de calendriers renvoyés aux calendes, pas de marchands de tapis, de légumes ou de fruits, pas d’illuminés vous proposant une conversion sur le pas de la porte, pas d’anciens détenus venus vous vendre des biscuits ou des sérigraphies qui vous donnent mauvaise conscience si vous ne leur achetez rien et mal au ventre si vous mangez leurs biscuits ! Si j’habitais une propriété à Monfort, je ne prendrais plus de douche, mais des bains dans un jacuzzi, ( y met-on deux C, deux Z, et au fait j’avoue que je n’ai jamais vraiment su ce qu’était un jacuzzi et ce qui est perturbant c’est qu’en le prononçant, la seule image qui me vient est celle d’Emile Zola, solennel, déclarant : « J’accuse ! » et je ne vois pas du tout ce qu’il fabrique dans ma salle de bains ! ) Dans cette propriété, on nous annonce un  » parc paysagé ». Je pense que cela signifie qu’on a refait le paysage. En effet, faut bien l’avouer, quand c’est la nature qui fait le paysage toute seule, elle a tendance à faire un peu n’importe quoi. Elle ne respecte pas les besoins humains. Elle pousse n’importe où, n’importe comment, on ne sait où poser les pieds tellement il y a de cochonneries qui piquent, qui griffent, un vrai foutoir, un scandale ! On n’a quand même pas déboursé plus de 2 millions d’euros pour avoir la zone sous les yeux . On est à Montfort, nom d’un chien, où l’ordre règne, et la propreté ! Par ailleurs, la propriété est dite « rénovée ». ça, c’est du dernier chic ! Parce faire du neuf avec du neuf, c’est du métier, mais c’est simple. Tandis que faire du neuf avec du vieux tout en gardant le cachet du vieux mais sans renoncer à aucune des commodités du neuf, là, il y a du boulot pour un pro ! Planquer le micro-ondes dans le four à pain, les Led derrière les  poutres ou dans les bougeoirs, le jacuzzi dans l’auge, le lit inclinable douze positions dans l’alcôve, un vrai travail, comparable à celui d’un esthéticien à qui l’on prête le visage et le corps d’une femme de 60 ans qui veut en paraître 40 mais sans qu’on puisse deviner comment…

Mais la cerise sur le gâteau, moi je trouve, c’est qu’il y a  » une maison d’amis au fond du jardin ». ça, j’adore. Parce que, c’est vrai et faut bien le dire, ce qui est embêtant, quand on invite des amis, c’est qu’après, ils sont là !  On leur a dit, parce que c’était poli : faites comme chez vous !  » mais du coup, on n’est plus chez nous ! Et peut-être qu’on va en avoir marre, ou eux, parce que s’ils font comme chez eux, ils n’ont pas besoin de nous ! Mais personne ne met les pieds dans le plat. Tandis que là, pas d’entourloupe ! Les amis sont là, mais on ne les voit pas, on ne les entend pas, limite, on s’en fiche ! Ils sont là sans y être en somme ! Au fond du jardin qui, je vous le rappelle, fait 3500M2 ! On peut leur dire  » faites comme chez vous », ils le font, et nous on s’en fout ! De sorte qu’à Monfort, mathématiquement, on doit avoir plus d’amis qu’ailleurs, non ? Plus besoin de déplier le cli-clac qui prend la moitié du séjour et vous prive de la télé, d’entendre la chasse d’eau couler au milieu de la nuit alors qu’on n’est même pas allé faire pipi pour ne pas déranger, et les amis qui ronflent comme des ours le font au fond du jardin.

Cependant, une chose me gêne, qui fait que, bon, tant pis, je crois que je vais renoncer à la propriété de Montfort l’Amaury. C’est le « séjour- cathédrale ». Là, j’avoue, je coince. Je ne me vois pas apporter le poulet chips le dimanche midi, à la cathédrale. Je ne me vois pas le soir me triturer les ongles de pieds en regardant une série-télé débile où l’héroïne se déshabille plus vite que Zorro n’a jamais tiré son épée, dans une cathédrale ! Je ne me vois pas, en pantoufles et pyjama, grattouillant le ventre du chat et lui débitant de tendres âneries, dans une cathédrale. Je ne déteste pas les endroits très silencieux. A certains moments, même, aller à l’église me convient, comme ça, parce que la porte en est ouverte, qu’il y a toujours, dans l’ombre, de la lumière. Mais la cathédrale à domicile, le divin séjour, non, là, c’est trop. Je flanche. Je cale. Ma mémé aurait dit, dans un raccourci qui a enchanté toute ma vie : – Faut pas péter plus haut que son cul !

Dont acte. Je referme la belle revue papier glacé, la jette, poubelle jaune comme le soleil qui brille aujourd’hui dans le ciel de la banlieue de Paris, et m’en vais voir une amie qui habite, comme moi, un petit pavillon sur la ligne A du RER,  bien agréable, ma foi !