Mais il est où le bout ?

Je me promenais le long de la mer, pendant cette semaine de vacances au soleil d’autant plus beau qu’il était inespéré, quand, venant d’un enfant qui cheminait à quelques mètres devant, me sont parvenus ces mots bien connus de tous les parents : – j’suis fatigué… » Prémisse au  » J’veux que tu me portes !  » redouté. La maman, déjà chargée d’un sac a répondu :  » on est presque au bout… » Et deux minutes plus tard, tandis que je les doublais et leur lançai à tous deux un regard amusé, l’enfant, perplexe, le regard portant le plus loin qu’il pouvait, geignait : « – Mais il est où, le bout ? »

Et voilà. Cette toute petite question, prononcée d’une voix enfantine et fatiguée, – mais chacun de nous, se posant cette même question, même intérieurement, ne se la pose – t-il pas sur ce même ton un peu geignard, perplexe ? cette toute petite question, donc, m’est entrée par une oreille et n’est pas ressortie par l’autre.
Question essentielle, existentielle, donc.
Normalement, ce qui a UN bout, n’en a pas qu’un, mais deux. Et si on ne se demande pas  » où ils sont les bouts ?  » c’est qu’en général, on en a un en main, et on voit l’autre extrémité, pas trop loin : un bout de bois, qu’il ne faut pas mettre dans l’oeil de son frère, le bout de la chaussure qui fait mal aux pieds parce qu’on grandit,  les ciseaux à bouts ronds qui sont permis et ceux à bouts pointus qui peuvent crever l’autre oeil, celui qui a échappé au bout de bâton.
Le bout du jardin, dont il ne faut pas sortir, au-delà il y a la rue, tu peux te faire écraser.
Le bout de la jetée d’où le malheureux peut, dans la mer, en finir et se jeter.
Il y a des bouts un peu infamants : être mis en bout de table, là où l’on n’entend rien de la conversation, au bout du quai les ballots, être à bouts de nerfs, au bout du rouleau et péter les plombs, être un sacré flemmard qui ne remue pas le bout du petit doigt ; plus complexe, l’aveu, qu’on vous arrache malgré vous, du bout des lèvres…
Il y a, par contre,  des bouts rigolos : le bout de la langue où les mots facétieux n’arrivent pas jusque là, le bout du nez par où l’amoureux est mené,..
Tous ces bouts-là, bon, on les voit.
Mais il y a effectivement, comme le pressent cet enfant, des bouts moins évidents, de bons bouts par lesquels il faut mieux prendre les gens, et le mauvais bout par lequel vous avez pris la problème et vous empêche de le résoudre correctement.
Plus certains bouts vicieux dont effectivement on ne voit pas le bout.
Le bout du discours de ce haut personnage qui s’écoute si bien parler qu’il oublie que ce n’est pas à lui- même qu’il s’adresse, mais à un auditoire qui a mal aux pieds, mal aux fesses, faim, envie de faire pipi, qu’il ennuie à un point, mais à un point !
Le bout de son travail, avec toutes ces piles de dossiers accumulés, et plus on avance, moins la pile diminue, toujours remplacée.
Le bon bout de temps où l’on attend celui ou celle qui n’arrive pas, qui n’arrivera peut-être jamais, et on se demande, montre en main,  si l’on a attendu assez longtemps, parce qu’il avait un bon bout de chemin à faire, mais quand même, il n’arrive pas et on est à bout de patience !
ET que dire de cette imposture qui nous fait croire, quand on est jeune, qu’il suffit d’avoir plein de cet argent qu’on n’a pas et qu’on aura jamais pour aller au bout de son rêve ? Alors qu’aller au bout de ce rêve, de toute façon, serait le tuer…
Et surtout, parlons -en de celui -là : Oui,  le bout de nos peines ! Où est-il ? On ne le voit quasiment jamais. Toujours au négatif ! 99 fois sur cent, on n’est pas au bout de nos peines, sauf, au bout, tout au bout de cette drôle de chose qu’on appelle la vie, on ne sera sans doute jamais au bout de nos peines.

Alors, il a bien raison, ce petit bout d’homme, de s’inquiéter, de geindre : – Mais… il est où le bout ?
Et personne ne se sortira de cette question…  par une simple boutade !

Là-dessus, c’est l’heure des croquettes du chat. ça fait trois fois qu’il passe sur ce clavier et y écrit de la patte ce qu’il pense de tout ça. Mon chat est à bout ! J’y vais.

Apprenons – leur à lire, écrire,et conter

Non, cher monsieur le ministre, chers lecteurs, chers amis auteurs, non, je n’ai fait ni faute ni erreur. ( j’ai par chance, hérité de cette « orthographe naturelle » ainsi nommée pour signifier que celui qui écrit n’a point à se fatiguer avec la grammaire, les mots s’alignent dociles comme petits moutons devant le berger. )  J’ai donc bien écrit :  « apprenons- leur à lire, écrire, et conter !  »
Parce que, si je peux me permettre, chers tous,   » compter » avec un m et un p, je ne suis pas sûre que ce soit une si bonne idée.
( De prime abord, déjà, le mot est fourbe, avec ce «  m » et ce « p » qui sont là cachés, et ne s’entendent pas ! Deux lettres de décoration ! On voit bien comme le mot est prétentieux, non ?)
Compter, c’est calculer, et agir par calcul est vite catalogué : esprit calculateur, intéressé, et insincère ! Je ne crois pas que ce soit là cadeau à faire à un enfant. Je ne parle même pas du calcul rénal, dont celui qui en est victime vous dira comme c’est horriblement douloureux.
Compter, avec un et un p, faire ses comptes,  c’est vite compter les points, les voix, les suffrages, comparer, vouloir être le meilleur, dominer. Or, des maîtres, il n’y a que dans les écoles qu’on en manque. Ailleurs, il y en a pléthore, tous spécialistes en quelque chose, prêts à le vendre, à se vendre, et leur âme avec.
Paradoxalement, le compte n’est bon, avec un et un p, que quand on le rend. Quand on se rend compte, qu’enfin on a les yeux qui se dessillent, et qu’on comprend.( Ne me demandez pas qui nous l’avait donné, ce compte, ni à qui il faut le rendre, mais il suffit de savoir qu’alors, les bons comptes faisant les bons amis, c’est ainsi que toute guerre finit. )
Il y en a bien pour prétendre que le mieux est de n’avoir de comptes à rendre à personne. Certes ! Mais il faut en avoir les moyens ! Et il me semble hasardeux d’enseigner aux enfants qu’ils n’auront, sachant compter et devenus grands, plus de comptes à rendre à quiconque. Hasardeux et quelque peu fallacieux. Voire, un tantinet  immoral.
A ce compte- là, mon capitaine, me direz-vous, on n’est plus sûrs de rien. Ne comptez pas sur moi pour affirmer le contraire !
Conclusion ? Le comptant n’est jamais content !
Et, en ce qui concerne  » compter » avec un et un p, je pense que le mieux, pour les enfants, est qu’on le leur enseigne avec la plus grande modération ! Et je propose qu’on ne dépasse pas le stade de compter sur ses doigts. Il n’y en a que dix. ça n’ira pas trop loin. ça limitera les dégâts. Et ce ne sera pas si difficile que ça. La plupart des enfants ont dix doigts, s’ils se sortent celui qu’ils se sont mis dans la bouche ou le nez.

Alors que  » conter  » ! cher monsieur le ministre et chers tous ! Sans m, sans p, sans fourberie, sans prétention ! C’est frais, c’est tendre, c’est bucolique ! Et qui dit bucolique, dit naturel, bio ! comme il est bon de dire maintenant ! Car c’est « conter fleurette  » ! C’est  » Si Peau d’Âne m’était conté, j’y prendrais plaisir extrême  » comme l’écrivait ce monsieur La Fontaine qui en contes et plaisirs s’y connaissait ! Et quoi de plus joli que de conter fleurette et propos galants à la belle étoile et à la belle dont notre coeur est épris ? Et cela est beaucoup plus difficile à apprendre que compter avec ces diables de et de qui déjà à la base ne s’entendent pas !
Conter, ce n’est pas énumérer, calculer, chiffrer ! C’est dire avec le coeur, c’est peindre, c’est faire rêver !  C’est abolir le temps ! C’est conter des sornettes et autres très anciennes calembredaines et billevesées !
C’est magique !
C’est retrouver grand-mère à la veillée au coin de l’antique cheminée alors qu’on vient de la déposer comme un encombrant en maison de retraite !
C’est aussi, je vous l’accorde, quelque peu aventureux parfois. C’est dire qu’on peut se passer de GPS et aller se perdre au fond des bois, dormir 100 ans sans anesthésie ni payer impôts et loyers, se réveiller belle sans chirurgie esthétique, creuser la terre comme un fou et n’y trouver ni or, ni gaz ni pétrole, ni rien du tout…
C’est se servir de ses dix doigts pour agiter des marionnettes qui n’obéiront pas.
C’est aussi trouver des clés qui ouvriront des portes interdites….

Mais qui va bien pouvoir leur apprendre à bien conter sans compter, aux enfants ? Qui, monsieur le ministre et chers tous ?
Nous ! Les écrivains pour enfants. Nous qui faisons cela, depuis 20, 30 ans, dans les écoles où nous leur rendons visite, dans les bibliothèques qui nous prêtent leurs coussins et leurs gros poufs en mousse pour poser nos fesses de conteurs, nous qui avons la chance d’être qui nous sommes et de faire, sans prétention, sans même mesurer notre chance, parfois, le plus beau métier du monde.
Être à la hauteur, pour un auteur-jeunesse, ce n’est pas monter sur une estrade, un piédestal, c’est se pencher vers les enfants afin de perdre les 60 centimètres qui nous séparent de leur visage souriant, rêveur, sérieux, et leur apprendre à conter … sans s’en laisser conter par de faux raconteurs !

 

 

REPARER LES DEGATS

J’étais, dernièrement, dans une petite ville de province, comme il est d’usage d’appeler ces bourgs encore un peu hors du temps parisien, dont les magasins sont tous en centre ville, ferment entre 12h30 et 15h, et puis à 19h pile, et dont la poste n’est ouverte que le matin. Et où le téléphone et la télé passent quand ils veulent et comme il veulent.
J’avais quelques courses à faire pour le déjeuner, rien de transcendant, je ne suis pas fine cuisinière, un poulet frites, pour moi, c’est parfait. Mais je devais préparer pour toute la famille, et donc, fonçais tête baissée au petit supermarché pour remplir la poussette à provisions. Affalé devant la large vitrine, au soleil, un pauvre type, jeune et bronzé, une canette à la main, flanqué d’un chien muselé, genre malinois, faisait la manche, une petite écuelle posée devant lui, pour les sous, une autre posée devant le chien, pour l’eau.( mais il n’était sans doute pas interdit de faire le contraire, de mettre le maître à l’eau, ce qui ne lui aurait pas fait de mal, et de filer des sous au chien s’il nous inspirait plus de pitié que le maître ! )
– Bonjour ! me fit l’homme. ( il avait de beaux yeux bleus,  » un regard d’ange !  » aurait dit maman qui toujours crut aux anges et à leur mystérieuse intervention dans la couleur de certains yeux …)
– Bonjour ! répondis-je.
C’était succinct, ça ne l’engageait ni lui, ni moi ; à cette heure-là, je n’avais pas trop le temps de philosopher, et ça me suffisait comme échange. J’entrai dans le Supermarché, filai entre les rayons peu garnis ce qui facilite grandement les courses, et, ayant payé sans douleur excessive en enfilant ma carte bleue à l’avaleuse qui me la rendit aimablement, je ressortis, prête à cavaler sur le kilomètre qui me séparait de ma cuisine de combat.

Ce faisant, l’esprit déjà occupé par la préparation du déjeuner, me disant : – bon, reste plus que le pain à prendre en passant, j’ai la monnaie ! je butai, en sortant, dans l’écuelle du pauvre type toujours adossé à la vitrine chauffée à blanc par le soleil de midi. Et, butant, je fis voler les quelques malheureuses pièces qui se trouvaient dans la sébile improvisée.
 » Et merde !  » pensai-je, mais sans le dire, évidemment, cette fois, bien obligée, moralement, de m’arrêter. Et au lieu de dire ces 5 lettres-là qui étaient bien le fond de ma pensée, je murmurai : – pardon ! ce qu’il convient de dire quand on a été bien élevé. Il y avait 5 minutes, le pauvre type n’avait déjà pas grand chose, et maintenant, à cause de cette pointure 40 qui navrait déjà ma grand-mère, ma godasse ayant envoyé valdinguer son maigre pécule, il n’avait plus rien du tout. Il ne pourrait rien s’acheter pour son déjeuner, plus qu’à boire l’eau de son chien !
Je stabilisais ma poussette trop chargée, m’accroupis, rampai quelque peu, à la recherche des pièces qui s’étaient barrées vite fait, de ci de là,  dans le caniveau,  n’importe où. Lui me regardait faire sans bouger le petit doigt, alors qu’il était déjà par terre, et qu’il était loin d’avoir mon âge, mais bon, c’était de bonne guerre. Je remis dans l’écuelle ce que j’avais retrouvé, et puis, évidemment, je me dis que peut-être, il en manquait, alors je pris mon porte-monnaie et y mis 2€, et puis, la culpabilité ne s’étant pas complètement éteinte, j’en rajoutai, je vidais toute ma petite monnaie.  ( c’est ça l’inconvénient de l’éducation catholique reçue dans l’enfance, ça vous colle à la peau, même 60 ans plus tard. Vous avez oublié toute l’histoire de France et comment on fait une preuve par 9, mais pas  » Aime ton prochain comme toi-même » et même si vous ne vous êtes jamais vraiment beaucoup aimé, vous tâchez de l’aimer mieux que vous-même ! )
Il me sourit, l’air d’un brave type, finalement, je lui souris en retour, voilà, c’était fait, j’avais réparé, il était content, moi aussi, il faisait beau, tout allait bien.
A ce moment-là il me dit : – Merci ! ça va m’aider à me rendre au tribunal.
– Ah bon ? je dis, la main sur la poignée de mon caddy.
– Ouais, il fait. Demain, faut que je prenne le train pour aller au tribunal. Ils m’ont convoqué.
– Ah ! je fais, hésitante, toujours à l’arrêt, le beurre fondant dans le caddy.
– Vous voulez savoir pourquoi ?
Je n’avais pas vraiment envie, mais bon, ce n’est pas non plus quelque chose qu’on dit à un malheureux dont vous avez fichu en l’air le maigre pécule et qui veut vous ouvrir son coeur…
– je suis convoqué pour avoir cassé la gueule à un homo !
Là, je reste pantoise, consternée. Et lui, sourire complice aux lèvres, ses grands yeux bleus si clairs, comptant visiblement sur ma compréhension, voire sur un renchérissement !
– Y vont quand même pas me condamner pour avoir cassé la gueule à un pédé, hein ?

Je réalise que je viens de me mettre en quatre, et de ramper à quatre pattes, devant un démolisseur d’homos- entre autres… Et que je lui ai filé mes sous, en plus ! Et qu’il me prend pour une complice !
– Sale con ! je pense. Mais je ne le dis pas, toujours cette satanée bonne éducation, etc etc…

Je fais quelques pas, faut que je dégage de là, ça pue. Et puis, non, merde alors ! Je plante la charrette, retourne vers le pauvre type au regard d’ange, et reflanque un coup de ma tatane pointure 40 dans son écuelle. Je n’épargne que le chien qui n’est pour rien dans tout ça, qui n’a mérité ni ce maître ni d’aller s’user la langue à lécher l’eau sur le trottoir.
Je ne regarde pas la tête du pauvre type, qui doit être sidéré. Je ne regarde pas non plus si on m’a vue faire ça, si on s’indigne derrière moi, si une caméra de surveillance a enregistré mon geste non citoyen ! Je rentre.Tant pis pour le pain, plus de monnaie, on s’en passera. Et je parie que le beurre est complètement fondu. Et puis le fromage, je le sens d’ici ! Faut mettre tout ça au frigo, vite fait.

Réparer les dégâts.
Enfin, ce qui est réparable…

La vieille valise de carton marron

Ce matin, je suis descendue à la cave avec une demie tonne de papiers à trier, dessins d’enfants, courriers professionnels, personnels, bancaires, relevés de droits, livres en sursis, trucs muches et machins choses. J’ai trouvé une destination à peu près appropriée à chaque chose descendue, n’ignorant pas toutefois que, le jour x ou y où je chercherais un de ces papiers, livres, objets, que je venais de soigneusement ranger, je mettrai toutefois des plombes à le retrouver, voire, je ne remettrai jamais la main dessus. Sauf si je ruse : si je cherche autre chose, que bien sûr je ne trouve pas, mais qui me permet de trouver cela que je ne cherche plus. La vie est ainsi faite : relativement décevante dans l’immédiat, mais étonnante dans l’absolu.
Comme je ne cherchais rien, j’ai trouvé pas mal de choses. De vieux films pris avec une caméra 16mm dans les années 70, une vieille pipe des mêmes années portant encore l’odeur du tabac qui la rendait bien agréable à l’époque où le cancer du poumon semblait parfaitement exotique, un crâne, dérobé par je ne sais quel potache dans je ne sais quel labo, des cassettes audio de Chantal Goya ! un violon sans cordes…
Et puis, je l’ai vue, sur son étagère, et je l’ai reconnue tout de suite, elle : la vieille valise en carton marron qui nous servit longtemps d’unique valise pour les vacances, et qu’on traînait parce qu’évidemment, on n’avait pas encore inventé cette merveille : des roulettes aux valises pour ne plus ni se démonter les épaules, ni s’allonger les bras, ni se taper un bon lumbago, et condamnant les dames à demander l’aide des messieurs pour les monter, les descendre, voire les transporter. L’inventeur des valises à roulettes à beaucoup aidé la gent féminine à prendre la poudre d’escampette sans plus tambour ni trompette !
Mais la valise en carton marron n’a pas eu ce genre de vie, de destinée. Elle a été valise familiale, transportant nos petites tenues estivales parfaitement innocentes. Dedans, à présent, soigneusement rangés et pliés bien à l’abri des mites et du temps, j’ai retrouvé petites brassières de laine et de coton tricotées et cousues par les grand-mères et les arrière grand-mères de mes enfants ; et petits draps et taies d’oreillers assortis, légers édredons qu’en apprentie maman et couturière, ventre lourd et coeur léger, j’avais moi-même confectionné pour les bébés encore sans visage que j’attendais.
Quelques secondes à tenir entre mes mains qui ont à présent l’âge qu’avaient les grand-mères, j’en ai le souffle coupé.
Je n’ai pas allumé le plafonnier. Les petits vêtements, je les regarde à la lumière chiche de la lucarne basse, au ras du jardin. Les petits habits des enfants qui ne sont plus des enfants depuis très longtemps, flottent comme de minuscules fantômes blancs, roses ou bleu ciel entre mes doigts, dans l’odeur fade de poussière de la cave.

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Je suis là, debout devant la valise au ventre ouvert sur le passé passé si vite, qui renferme bien plus encore que ces minuscules trésors de laine et de coton cousu et tricoté. En ouvrant la valise, telle Pandore, je vois ressortir les ombres de ces femmes aimées, aimantes, courbées sur leur ouvrage, doigts piquant, aiguilles tournicotant, absorbées et gaies, pour accueillir le nouveau né annoncé comme avaient fait avant elles leur mère, leur grand-mère. J’entends leur rire gentiment moqueur devant mes erreurs de débutante, clignant de l’oeil pour enfiler dans le chas de l’aiguille un fil trop long  » ma fille, disait ma mémé, tu me fais là une aiguillée de paresseuse! » Me piquant le doigt telle une Belle au Bois dormant dont le prince, moderne, est monté dans sa 2 chevaux de bon matin pour partir au bureau, maman clamait, encourageante : – Ah ça ! C’est le métier qui rentre !
je pense au si joli poème de Marie Noël que plus personne ne lit plus jamais sans doute, et qui habitait dans l’yonne tout près de chez moi autrefois ; elle avait écrit, je m’en souviens ainsi, ces vers si simples, d’une si grande douceur à vous faire fondre le coeur :

« et je cousais, je cousais, je cousais,
mon coeur, qu’est-ce que tu disais ? »

Je sens le parfum du café en grain  qu’on écrasait en tournant vigoureusement le petit moulin de bois au délicieux tiroir délivrant le  » moulu, mets y un doigt de lait, s’il te plaît » et  » moi, fais plutôt une tasse de chicorée, mais bien noire !  » Je vois les hommes passer la tête à la porte du gynécée et se retirer, résignés, le repas de midi, de ce soir, n’est pas près d’être servi, ils n’ont visiblement pas, aujourd’hui, la priorité !
Est-il heureux, douloureux, ce bref voyage à travers mes âges, dans la pénombre qui lui sied ?
Mélancolique, à coup sûr. Mais il s’accompagne de l’odeur des vacances, du mimosa, des citronniers, du bleu et de l’or de la méditerranée. Il s’accompagne du bruit lointain des baisers qu’on jetait vers moi, doigts contre la bouche et projetés, mains tendrement agitées dans l’air quand je m’en retournais, rassérénée, ayant vu de mes yeux vu que l’amour bel et bien se transmettait.
J’ouvre la fenêtre basse devant laquelle danse la poussière, car telle est sa fonction toujours renouvelée. Et je pense à la lumière du soleil qui met tellement de temps pour nous arriver…
Il faudra, un jour, que je fasse le tri dans cette valise… Certains petits habits sont tellement défraîchis, rêches, jaunis… Lesquels faudrait-il vraiment sauver de l’oubli ? Et pour quel enfant d’aujourd’hui, de demain qui ne sera jamais le mien, ne saura rien des vieilles mains qui cousaient, tricotaient, point à point, et déclaraient, aussi sûrement que l’échographe qui n’existait pas encore, loin de là : – Tu portes bien en avant ! ce sera une fille ! je te la fais en rose !
– Mais si c’est un garçon ? Blanc, c’est pas plus sûr ?
–  L’aurait l’air du pape ! J’te fous mon billet que ce sera une fille ! Tu verras ! Je ne me trompe jamais !

Et quand finalement j’accoucherai d’un garçon : – bah ça alors ! J’ai jamais vu ça, un garçon porté comme ça !
Et vaguement désapprobatrice : – Faut toujours que tu te distingues, toi ! Jamais rien fait comme tout le monde !

En attendant, cette valise en carton, c’était pas de la saloperie ! 50 ans au compte-heure, bientôt !

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MERCREDI-JEUDI

Depuis belle lurette le jeudi de mon enfance n’existe plus et donc, avec lui, la mythique semaine des quatre jeudis passée aux oubliettes ! Jamais personne n’a remplacé celle-ci par « la semaine des quatre mercredis » et c’est vrai que cela ne sonne pas pareil, rien à faire. Depuis cette transformation du jeudi en mercredi je ne peux m’empêcher qu’on a joué un sale tour aux enfants. D’autant, qu’après moult tergiversations d’adultes, le mercredi-jeudi s’est retrouvé coupé en deux ! Une moitié avec école, une moitié sans. J’ai l’impression qu’on nous aurait fait ce coup-là dans les années 58, on aurait eu mai 68 bien avant l’heure ! car notre jeudi était sacro-saint ! Autant que le petit pain au chocolat qui était encore un vrai morceau de pain pas ramollo avec une vraie barre de chocolat bien costaud !

Jeudi portait parfaitement bien son nom : c’était le jour des jeux. Et même si plus tard, au lycée, on m’a expliqué que non, jeudi était le jour de Jupiter, ça ne m’a qu’à moitié convaincue malgré tout les respect que j’avais pour mon professeur de latin tant Jupiter me semblait à des années lumières ! Mon explication du jeu-dit était tellement plus simple et évidente, tout à fait lumineuse, quel intérêt avaient les adultes à tout compliquer ainsi, cela me dépassait. De même que « lundi » dans ma mythologie de l’époque était ainsi nommé parce qu’il était le jour numéro 1 et n’avait rien  à voir avec la lune où seul Tintin avait alors marché.

La grande affaire du jeudi, ( si on exceptait l’heure de catéchisme passée en apnée tellement on nous fichait la frousse avec le péché mortel, la pomme d’Eve encore plus maléfique que celle où avait mordu Blanche Neige, la crucifixion et Ponce pilate qui s’en lave les mains and so on ) la grande affaire du jeudi donc c’était : à quoi on va jouer ?  A quel GRAND JEU qui durera TOUTE la journée. Car en cette époque, on avait tout notre temps : d’être, ce jeudi-ci, explorateur et chasseur de fauve comme Tintin en Afrique par exemple. On préparait soigneusement l’expédition : pas question de faire n »importe quoi,  on n’était pas des ignorants, on avait nos images dans les tablettes de chocolat, ou gagnées à l’école si on avait gagné 10 bons points, qui nous montraient bien que l’Afrique ce n’était pas le Bois de Boulogne ! Donc on ne partait pas sans munitions, ni sans solides sandwichs que maman nous préparait, parce qu’on n’était pas sûrs de tuer une antilope avant l’heure du déjeuner. Enfin, le tueur, c’était mon frère : moi, c’était bien entendu comme ça,  je l’accompagnais seulement pour monter une petite école dans la brousse  – Mon frère trouvait que c’était bien une idée de fille, ça, d’aller emmerder les petits noirs qui couraient tout nus et en toute liberté avec des livres et des cahiers, mais j’y tenais mordicus ! avec moi, jungle ou pas jungle, tout le monde allait apprendre à lire, point barre ! Ainsi, il attrapait lions et gorilles et les encageait avec force et courage afin de les ramener en France et moi, si ma petit soeur voulait bien nous laisser renverser son lit à barreaux sans brailler comme un putois, je l’aiderai à construire le zoo dès que les petits indigènes auraient enfin appris à lire ET à écrire convenablement les 26 lettres de l’alphabet que je leur avais copié sur de minuscules cahiers cousus main – et ce n’était pas de la tarte parce que je maniais assez mal l’aiguille.

L’appartement du 5ème étage de notre HLM était alors aussi vaste que le monde, l’Afrique tenait parfaitement entre la colline du fauteuil et le Haut plateau du cosy ( c’était comme ça que s’appelait le lit de mon frère dans le salon, lit que je lui enviais beaucoup parce qu’il avait deux petites portes et une petite glace, et que je parviendrai à lui chiper deux ans plus tard.) L’école de campagne, je l’installais sous la table qui était un abri parfait contre les crocodiles et autres saletés qui pouvaient contrarier l’emploi du temps des écoliers. Les pions noirs du jeu d’échec me faisaient une classe plausible de jeunes africains, et si j’en mettais quelques blancs, fils de colons, je les traitais tous avec la même sévérité, le coin n’était fait ni pour les chiens ni pour les crocos !

Evidemment, mon frère ne pouvait longtemps se retenir de faire entrer un lion dans ma classe, y semant une panique bien légitime. J’autorisais son lion à me bouffer quelques cahiers mais AUCUN de mes élèves, noir ou blanc, même pas celui qui travaillait le plus mal et tenait son cahier comme un cochon comme me le suggérait mon frère avec insistance à chaque fois ! Ce n’est pas parce qu’un élève est paresseux qu’il doit FORCEMENT terminer dans l’estomac d’un fauve, il y a des limites aux punitions !
Je récupérais à la fin ma classe entière, quoiqu’un peu chamboulée par les différentes irruptions du fauve puis du chasseur, remettais tout en place avec abnégation, chacun savait très bien depuis Tintin qu’aller faire la classe en pleine brousse comportait un certain nombre de dangers que ne connaissaient évidemment pas les instituteurs de Seine et Oise qui n’avaient à dompter que quelques élèves un peu mal élevés.

Il me semble que les enfants n’ont plus vraiment de jour de jeu, de GRAND JEU. Leur moitié de mercredi est bien occupé : dessins animés, sport, musique, ACTIVITES DE LOISIRS… Comment diable cela peut-il remplacer le jeu qu’on invente, seul ?  Pas de grand jeu qui durerait toute la journée, pas de grasse matinée avec à côté de soi, dans le lit, une grosse pile d’illustrés ( nom des BD de l’époque) pas le temps de regarder passer les nuages et les oiseaux en se curant le nez ou l’oreille selon l’humeur, de se disputer avec son frère et sa soeur, de se fâcher pour longtemps et puis, longtemps passé ( une demi heure, au moins ! )de se réconcilier parce qu’on s’embête et que l’école sous la table sans le lion qui peut entrer et bouffer tout le monde, mon frère a raison finalement, c’est moins intéressant.

JEUDI, jour du jeu, TOUTE LA JOURNEE.
Mercredi ?
Je sors la boite de pions du jeu d’échec.Je tente : – Regardez ! je dis.
– Bah quoi  ? me demande mon petit fils. Le jeu d’échec ? Tu sais y jouer Majo ? parce que moi je sais ! très bien en plus ! Tu veux que je t’apprenne ? Prends les blancs !
Je boude : – Je préfère les petits noirs. Et puis, non ! J’ai pas envie. On n’a pas le temps. T’as vu quelle heure il est ? T’as vu quel jour on est, hein  ?

Décidément, faut pas prendre les enfants du mercredi pour des enfants du jeudi !

l’incertitude du RER

Comme des milliers de Transiliens, on disait banlieusards autrefois, mais le mot a quelque peu disparu, je prends le RER pour me rendre à Paris, ou en plus ou moins proche banlieue.  Trajet banal, à priori. Sur un petit écran télé haut perché pour qu’on attrape un torticolis, l’horaire est indiqué. Mais avec les RER, on ne sait jamais vraiment ni à quelle heure on quittera le quai, ni celle à laquelle on arrivera pour de vrai. Cette incertitude, en général, ne me déplaît pas ; j’ai rarement un rendez- vous qui ne souffre aucun retard, un train à prendre qui ne m’attendra pas.
Les RER ont un nom,  ou un prénom, affiché à leur front, un peu comme les chiens ont un collier. Peu de chance qu’un RER aille se perdre dans la nature, qu’il faille mobiliser des brigades de recherche pour le retrouver, qu’il se fasse enlever, qu’on le retrouve étranglé dans un fourré, mais bon, sans doute a-t-on pensé que cela personnalisait le transport, et si on prend notre train toujours à la même heure, cela peut devenir comme un rendez-vous avec un ami qui arrive pour vous, et cela vous rend content ( surtout quand, à l’attendre, vous vous gelez les miches sur le quai !) Et au contraire, quand il tarde, on peut s’inquiéter à la fois pour soi et pour lui, se demander pourquoi notre ami Zeus ou Neige est en retard aujourd’hui, ce qui lui est arrivé ? Une petite panne de réveil, un léger malaise au réveil, ou un souci de moteur, pas trop grave, espère-t-on. On compatit un peu.
Pas trop longtemps, cependant, surtout si on a comme moi, passé l’âge de courir après une rame comme une dératée même après que les portières se soient méchamment refermées sous votre nez. ( Avec 20 ans de moins, je prenais ça comme une injure personnelle, une fin de non – recevoir, je n’étais pas loin de prendre le claquement des portières comme une paire de claques nullement méritée !)
Aujourd’hui, je ne cours plus. Un RER qui me démarre sous les yeux peut s’en aller tranquillement sans me donner l’impression qu’en plus, il me fait un pied de nez !

Mais là, le RER qui est arrivé, ne se pressait pas, le moins qu’on puisse dire. Il traînait un peu entre les stations, comme un môme qu’a pas trop envie d’aller à l’école, musardait, baguenaudait. A l’intérieur du wagon, les voyageurs faisaient semblant de ne pas y attacher d’importance, exactement comme font les mères bien avisées devant les caprices du gamin pour éviter le pire ! Il n’aurait plus manqué que notre train se roule par terre en hurlant !  Les voyageurs lisaient, jouaient des pouces sur leur s’marre- phone, écoutaient dans leur tête des musiques qui les transportaient autrement loin que le bout de la ligne du RER.

Mais à la station  » Nanterre Préfecture », là, il a franchement exagéré. Il s’est allongé sans plus bouger, a coupé le moteur, s’est carrément rendormi.
Il nous a tous plantés là, avec nos rendez-vous de boulot, de fac, d’hosto, d’amour et d’affaires diverses, nos courses urgentes, nos cadeaux à acheter, les soldes à faire, les TGV à prendre, nos petites annonces mirobolantes en poches, nos passeports et-ou cartes d’identité à renouveler, nos IRM à passer, nos idées noires, nos rires jaunes, nos rages, nos désespoirs, nos vieillesses ennemies ! Le RER a ouvert toutes ses portes et n’en a plus refermé aucune, façon de dire ( sans le dire, car nulle annonce)  » faites ce que vous voulez, ça m’est égal, je m’en fiche, m’en fous, me tamponne le coquillard ! Votre vie, c’est la votre, moi, j’ai la mienne et en ce qui me concerne, je m’arrête là pour des raisons qui me sont personnelles et qui donc ne vous regardent pas.
Continuez sans moi, débouillez vous je vous prie. »

Mais voyez comme on est bêtes ! Comme on est des bûches ! Comme on est de pauvres ânes ! Esclaves, va ! Toutes les portes étaient ouvertes ! L’occasion rêvée de le prendre au mot, pépère le RER, de se tailler de là, de prendre la poudre d’escampette, ou celle de perlimpinpin, ( tiens ? un N devant le P. Pourquoi ? Mystère ! Même le petit Robert ne le sait pas ) mais on reste là, assis, attendant une consigne, petits soldats sans autre commandant qu’un haut parleur, toujours muet, à l’humeur indéchiffrable. On reste là, attendant que le conducteur se ravise, reparte sur le bon chemin, c’est à dire le nôtre, celui qu’on avait prévu de prendre ce matin.
D’ailleurs finalement, au bout d’un assez long moment pendant lequel on éprouve un petit plaisir malin à voir se précipiter dans la rame,tête baissée, quelques nouveaux voyageurs débarquant sur le quai et persuadés que le RER va leur partir sous le nez, effectivement, le train repart, mais encore plus lentement qu’avant, c’est dire ! Toujours comme ce gamin évoqué au début, qu’on traîne malgré lui vers la salle de bains ou l’école,  et qui veut vous faire bien sentir qu’il cède à plus fort que lui mais qu’il le regrette longuement et que vous n’allez pas tarder à le regretter aussi.
Aussi, quand Zeus s’assied ^par terre et s’arrête définitivement sous le tunnel, on ne peut vraiment pas dire qu’il nous prend par surprise. On reste là, coincés, et dans le noir cette fois. Une mère prendrait alors son enfant sous le bras, et l’emporterait tout gigotant vers sa destination première, mais allez donc prendre le train sous le bras jusqu’à la prochaine station !
A ce moment, les gens ont commencé à donner de discrets signes d’impatience, tout de même. Qui à regarder subrepticement sa montre, qui à tenter d’appeler quelqu’un au téléphone pour partager son accablement mais on pouvait lire sur ses lèvres « merde, ça ne passe pas ! » qui à croquer un biscuit, à se prendre un chewing gum, à pianoter un peu vigoureusement sur son clavier. Personnellement, étant claustro comme un oiseau, je suis allée chercher ma petite bouteille d’eau dans mon sac pour tenter de noyer l’angoisse qui montait.
Mais d’une toute petite voix pas même contrite, quasi enjouée, à croire que vraiment il se fichait de nous, Zeus nous a benoîtement annoncé que non seulement il n’irait pas plus loin, mais qu’il allait même s’en retourner d’où il venait ! Voilà !
Je ne veux pas m’avancer sur l’état d’esprit des autres mères du compartiment, mais quant à moi, la moutarde m’était franchement montée au nez, et malgré toutes les bonnes raisons données par les psy sur l’inutilité totale de la paire de claques, je commençais à me sentir des fourmis dans les doigts et le nez qui pique, deux signes avant coureurs,  chez moi, que maintenant ou les gamins filent doux, ou ça va barder !
Mais mon RER a fait exactement ce qu’il a dit. Il est reparti tranquillou, à l’envers et d’où il venait, et malgré notre désapprobation plus ou moins audible, cause toujours tu m’intéresses !

Face à cet acharnement et aussi désarmés que la pauvre Julie d’Horace, chacun se demandait que faire contre le terrible RER, et n’était sans doute pas loin, comme le vieil Horace,(qui, j’en suis sûre, n’avait jamais pourtant pris le RER,) de répondre avec la même noble intransigeance :  » qu’il mourût !
ou qu’un beau désespoir alors le secourût ! »
Pour mourir, il était encore un peu tôt dans la matinée et la vie de chacun, mais oui, si un beau désespoir nous avait secouru, aucun de nous n’aurait craché dessus !
Mais le train refusa tout combat, et à la vitesse d’un vieil escargot neurasthénique, mena son chargement de voyageurs si ce n’est à sa perte, du moins à celle de son précieux temps.

Il aborda enfin la station précédente, déserte à présent, s’y arrêta, toutes portes fermées sur nos griefs. Et c’est alors que passa, que glissa sur le quai noir et brillant, un homme très grand, très mince, debout sur une trottinette. Une très longue, très gracieuse glissade, d’une élégance parfaite.
J’ai pensé à à un grand cygne noir glissant sur la surface d’un lac gelé.

Et les portes se sont ouvertes.
Comme si le RER, dans son infinie bonté, avait fait tout cela pour nous mener à la surprise de cette image-là, si belle.
Changer notre parcours, nous dérouter, pour nous donner cette chance-là de faire entrer de la poésie dans la banalité de notre journée

Pour cette image si mystérieuse, si poétique, si belle, ce personnage de rêve qui transfigure un instant la si prévisible, la si pauvre réalité, il sera au RER de ce matin-là, beaucoup pardonné.

Les trois petits canards de 2.22

 

Cette nuit, je me suis réveillée à 2h18. C’était écrit au plafond. C’est extra, ces pendules lumineuses qui vous renseignent immédiatement, dès que vous ouvrez un oeil dans les ténèbres ! Avant, on n’avait pas ça : ce renseignement immédiat sur le temps que l’on a passé à dormir, et conséquemment, sur celui qui reste avant de se lever, d’affronter le monde, sa dure réalité. On se réveillait, totalement désorienté : où suis-je ? qui dort près de moi ? comment je m’appelle ? Mon nom de petite fille ou l’autre qui l’a remplacé -cadeau de mariage alors obligé … Pourquoi ai-je chaud, ou froid, en quelle saison est-on, et quel jour ?
Maintenant j’ouvre un oeil, et hop là ! Au plafond, je vois : 2h18. Et ça me renseigne sur tout, ou à peu près. La réalité me saute aux yeux !
D’abord, pendule électronique : je ne suis donc plus une petite fille, sinon ma pendule serait une pendulette carrée avec son boitier, offerte par ma grand-mère et ferait tic tac tic tac, un tic sans beaucoup de tact que ceux qui ont moins de 60 ans supportent très mal.
Deuxième raison pour laquelle, dès l’apparition des chiffres au plafond, je sais que je ne suis plus petite, c’est qu’aucune petite fille ne se réveille à 2h18. A cette heure-là, elle dort sur ses deux oreilles percées de deux petits trous pour accueillir de minuscules boucles d’oreilles en or, parce que sa grand-mère bretonne est sûre que grâce à cela, elle jouira éternellement d’une excellente vue. Vérification rapide, je n’ai plus de boucles d’oreilles en or, et, grand-mère avait bien raison : la conséquence ne s’est guère fait attendre , je suis presbyte ( le mot est rigolo, même pour une vieille, mais la chose l’est moins )
Si je ne suis plus une petite fille, je ne suis ni dans ma petite chambre de HLM, enfouie sous mes draps, avec juste le bout du nez qui dépasse, totalement coincée entre mes poupées sensées se faire tuer avant moi si par malheur un assassin disciple de l’ogre du Petit Poucet compte m’assassiner. Je ne suis pas non plus dans la chambre de mon adolescence, le lit de mon frère et le mien côte à côte, partageant avec lui des fous rires imbéciles dont on prive méchamment notre petite soeur parce qu’elle est notre soeur et qu’elle est petite, motifs suffisants.
C’est donc que je me trouve dans ma chambre d’adulte, auprès de l’homme que j’ai épousé il y a bien, heu… 45 ans ! et s’il arrive que je me tords dans le lit, c’est plus fréquemment maux d’estomac que fous rires malheureusement.
Si j’ai chaud, ou froid, ce n’est vraisemblablement pas à cause d’un rêve érotique ou si c’est le cas, il s’est littéralement effacé dès que j’ai vu 2h18. Saloperie de mémoire branlante ! Non, si j’ai chaud, ou froid, c’est probablement à cause de la vieille chaudière
 » qu’on ferait mieux de changer » dit l’homme de la maison qui ajoute l’argument indiscutable : – ça ferait des économies d’énergie.
– Mais tout ce qui est vieux perd obligatoirement de l’énergie, mon ami… c’est la vie !  Moi, vois-tu, ce que j’aimerais, c’est percer une nouvelle fenêtre, qui donnerait sur le jardin…
– c’est ça ! pour qu’il fasse encore plus chaud, ou plus froid !
– Non, pour voir le soleil se lever, quand je ne dors pas…
Mon amour de toujours dort, ou se rendort, et je reste seule à guetter au plafond les chiffres d’or. Ils défilent à la queue leu leu, et j’attends celui que j’aime le mieux : 2.22.
Ces 222 alignés m’ont toujours fait penser à une famille de canards comme celle qu’on avait dans la cour de mon enfance, tous se rendant à la mare. C’est encore mieux à 22.22, famille complète. Là, avec trois 2 au lieu de 4, j’ai comme une petite et maternelle inquiétude : où est passé le petit canard qui était là à 22.22 ? Boude-t-il quelque part ? J’espère qu’il ne s’est pas fait boulotter bêtement par le renard ! Dans la cour de mon enfance, quand un caneton se perdait, le chien le retrouvait, le prenait délicatement par le croupion dans sa large gueule, et le rapportait manu militari à sa mère qui lui flanquait quelques coups de bec bien sentis pour la peine ! Mais c’était du temps où corriger les enfants ne posait de problème qu’aux enfants…
Les petits canards sont passés, je soupire. Comment me rendormir ? Il n’y a des moutons que sous le lit, et ils y restent, visiblement on ne peut pas compter sur eux !
Mais moi j’ai chaud, ou froid, je pense à tout ce que je ne parviens pas à oublier, ou bien j’essaie désespérément de me rappeler quelque chose que je n’aurais pas dû oublier bon sang… Reviennent, me murmurer à l’oreille, les voix d’antan, les voix des enfants qui n’en sont plus, ceux du temps où je m’appelais de mon nom de petite fille, celui que mon père et ma mère m’avaient donné en cadeau de naissance, et qui était riant et coloré, et me faisait penser au mot  » charivari, » qui décrivait si bien l’ambiance foutraque de la famille… oui, mon vrai nom de famille, entre mon père, ma mère, mon frère et ma soeur… celui que j’ écrivais consciencieusement en haut de mes cahiers à la rentrée, sur la première page si blanche qu’on hésitait à l’entamer – peur de la salir, d’y faire une rature qui comme une cicatrice l’aurait défigurée pour le reste de l’année. … pour toujours…

Tout cela me donne un peu mal au coeur…
Il n’est plus ni 2.18, ni 2.22, on approche de 3.33 et c’est franchement moins marrant, même si on pense au docteur d’autrefois qui nous faisaient dire, on se demande bien pourquoi  : – ouvrez grand la bouche et dîtes 33 ! Les docteurs d’aujourd’hui se fichent bien de ce vieux 33- là, et on a perdu dans la foulée, allez savoir comment tout ça tenait ensemble, les 33 tours ! Bon, existe encore, mais pour combien de temps, 33 Bordeaux -Gironde, mais il n’a qu’à bien se tenir s’il ne veut pas subir le même sort ( celui aussi de 31 sur lequel plus personne ne se met et surtout pas le dimanche, ou celui de 36 qui avec le courant partout a perdu ses chandelles…)

Rien de tout cela ne m’encourage à refermer les yeux. Qui sait ce qui va disparaître encore pendant mon sommeil ?

Il peut bien être n’importe quelle heure, mon enfance a disparu, ma famille s’est dispersée, j’ai mauvaise vue, mal au coeur ou à l’estomac, les rêves me fuient, j’ai perdu entre autres milliers de choses le nom que l’on m’avait donné en même temps que la vie, et vous voudriez que je me rendorme comme ça, tranquillement, comme un enfant ?

Alors que derrière mon dos le monde s’est écroulé.

( l’illustration du chien qui tient le caneton dans sa gueule est de  Frédéric Joos et vient de notre dernier J’Aime Lire
 »  mon papé et ses amis » paru en mai 2016, n° 472. J’y raconte ce souvenir.)

LEUR APPRENDRE A ÉCRIRE

Cet article a été écrit à la demande de Marie Lallouët, rédactrice en chef de la revue des Livres pour enfants à la BNF. Il fait partie des 22 entretiens (donnés par 22 auteurs -jeunesse ) plus un cahier pratique publié en Hors série ( N)2) sous le titre de « Secrets d’auteur, » où chacun pourra découvrir, ou retrouver , témoignages, réflexions, et la voix personnelle des écrivains par cette revue rassemblés.

AVANT PROPOS

Auteure pour la jeunesse, Jo Hoestlandt prend souvent le train pour aller animer des ateliers d’écriture un peu partout en France.
Drôle d’idée pourra-t-on penser…
S’il n’y a pas de recette magique pour mener un atelier d’écriture, le témoignage de Jo Hoestlandt éclaire avec sincérité cet exercice à haut risque.

L’ARTICLE DE JO.H

Mahmoud Darwich parlant d’Etel Adnan, peintreet philosophe, écrit : « Elle n’a jamais écrit une mauvaise ligne ». Jamais ? C’est mettre la barre bien haut ! La seule barre
que je connaisse, en écriture, est à portée de main. C’est la ligne que l’on suit, visible sur les cahiers, invisible sur la page blanche ou l’écran. Non qu’il soit mauvais, en soi, de se fixer pour écrire un horizon à rejoindre, ou un point culminant. Mais nous n’avons pour
les atteindre que de pauvres moyens : les 26 lettres de l’alphabet et nos dix petits doigts ! Je pense donc qu’il faut aborder l’écriture avec beaucoup d’humilité.

Ne pas avoir peur des «mauvaises lignes». 

Écrire le mieux possible, oui, sans doute, mais je ne pense pas qu’il faille absolument refouler les«mauvaises lignes » des livres. Qui sait si ce qu’on aura dénigré ainsi ne sera pas, pour quelque lecteur inconnu, une bonne ligne, celle qui lui dira, à lui, avec les pauvres mots mal choisis, ce qui lui cabosse, lui pourrit la vie — ou à l’inverse, ces « mauvaises lignes-là», sans brillant, sans écho, sans éclat, seront peut-être celles qui feront rire quelqu’un dont la vie se déroule sans sel, sans brillant, sans écho et sans éclat…
Il y a de la place pour tout, dans l’écriture : le bon, le moins bon, et, j’espère, même pour le «mauvais ».
C’est la première leçon qu’on tire à animer des ateliers d’écriture. Ce n’est pas pour autant qu’on ne peut essayer de se demander ce qu’est «une bonne ligne».
Mais comment savoir ?
De l’enfant que j’ai été à l’adulte-auteur que je suis devenue, à quoi ai-je toujours
considéré qu’une ligne, une page, une histoire, était bonne?

Reconnaître une «bonne ligne»

Enfant, j’ai beaucoup lu, à m’en user les yeux, comme le craignait ma mère qui aurait préféré que je joue. Mais moi, je voulais toujours lire. De tout. Je lisais dans le désordre, en toute insouciance de ce qui était « bon » ou moins bon, voire «mauvais ».
Personne ne m’ayant indiqué que je trouverai peut-être plus de « bonne lignes » dans les Contes de Shakespeare ou dans l’Oliver Twist de Dickens que dans le Journal de Mickey, je dévorais tout avec la même faim, le même entrain, la même joie, m’identifiant tout autant
à la petite Annie orpheline du Journal de Mickey qu’à ce pauvre Oliver dans les bas-fonds anglais. Les bonnes lignes alors étaient partout. Il suffisait que mon coeur batte plus fort, que les mots des histoires me fassent monter aux yeux larmes de tristesse ou de gaîté, et je trouvais que la mission de l’auteur était remplie. Je lisais tout, et dans l’urgence. La bibliothèque Rose, la Verte, la Rouge et or qui rimait avec « trésor ». Les mots devaient remplir en moi un gouffre sans doute abyssal au bord duquel je me tenais en sentinelle ; aussi terrorisée d’y tomber qu’espérant toujours en voir miraculeusement ressortir quelqu’un, quelque chose, perdu, que les lignes de mots alignées comme les barreaux d’une échelle de corde m’auraient aidé à remonter.
Voilà comme je voyais, enfant, à quoi servait l’écriture des autres. À remonter : les pendules et le temps, ce et ceux qui sont tombés, à revivre et faire revivre.
Une bonne ligne écrite, c’était en somme, comme une bonne ligne de pêche. Le fil tendu plongé dans le fond de l’eau sombre qui grouille d’une vie pleine d’inconnu et au bout de la ligne, tout à coup, le miracle brillant du poisson qui s’agite, dont on tiendra la vie entre les mains.
Plus tard, à l’école, au lycée, on m’a appris, avec un certain dédain que j’ai détesté que la petite Annie du Journal de Mickey et Oliver Twist, ce n’était pas pareil. Dans la foulée, j’ai découvert, ahurie, que le Chat-qu’est-ce-paix-art de l’étagère du placard de grand-mère et le Shakespeare du lycée et dont on disait qu’il était le plus grand écrivain anglais ne faisaient qu’un! Ce fut une découverte sensationnelle !
Relisant tout cela, j’ai finalement convenu que Mickey n’était pas à la hauteur de Dickens et Shakespeare, même si, sur le moment, cela m’a bien déçue. J’ai admis que oui, c’était vrai, il me fallait plus de temps — et ça, c’était délicieux — pour lire Dickens ou Shakespeare que les histoires du Journal de Mickey. J’en imaginais par ailleurs mieux les décors, j’y lisais l’histoire d’une époque inconnue, j’y côtoyais des personnages plus intéressants, et emportée dans le torrent des événements, j’y frémissais de terreur, alors qu’Annie la petite orpheline me faisait simplement pitié et la directrice de son orphelinat
me donnait seulement envie de la claquer.
J’ai cependant, par fidélité, toujours gardé tendresse et estime pour mes livres moins reconnus, comme on reste attaché aux personnes qu’on a aimées, et le mal qu’on m’en a dit a renforcé mon obstination à les défendre, toujours.

Mais de mes lectures diversement appréciées, j’ai tiré une leçon qui m’a servie toute ma vie d’auteur.
Le plus grand écrivain anglais avait parfaitement su cacher son jeu ! Il avait su écrire de telle sorte que les petits enfants, comme je l’étais alors, pouvaient tout autant comprendre et aimer ses histoires que les doctes professeurs du lycée ! C’était cela, le grand talent !
J’ai gardé — en toute simplicité — cet idéal de la belle et bonne ligne : elle doit parler aussi bien, aussi directement, au petit qu’au grand, à celui qui ignore comme à celui qui sait, et pour cela, elle doit aller au coeur.
Chacun croit qu’elle est pour lui et n’y voit que du feu.
Car ces histoires, lues dans l’enfance, j’y croyais de tout mon coeur. Pas comme au Père Noël, non. Comme à Dieu plutôt, mais avec moins d’appréhension. Parce que Dieu, d’après ce qu’on m’enseignait, demandait beaucoup plus que les histoires qui elles, demandaient
seulement qu’on croit en elles, rien de plus.
Il y avait, il y a, dans l’écriture, un don d’amour, inouï, fabuleux.
Une bonne ligne, alors, dès le début, pour moi, ce fut cela: des mots-cadeaux posés dessus que l’on peut garder, emporter partout avec soi, toute sa vie et en secret.

Car c’est aussi ce qui m’a plu, tout de suite, dans l’écriture : la relation secrète qu’on entretient avec elle, dont on peut parler, ou pas, comme on parle de son amour, de sa peur, de son désir, de sa rage, de ses doutes, de sa vie… ou pas. Celui qui a écrit ce livre
que je lis ne m’a jamais rencontrée et pourtant, si. Sûrement. Car en secret, en filigrane, il me parle de moi. Comment a-t-il appris tant de choses sur moi ? Mystère. Je ne sais comment, il a deviné. Mais point de panique, il apporte mais ne « rapporte» à personne.
Alors une bonne ligne, c’est encore cela : entre les mots, tout autant de blanc ; qui n’est pas du vide, mais du souffle, une respiration qui s’accorde à la nôtre.
C’est munie de ces viatiques-là acquis dans l’enfance, que j’ai mené, auteur-adulte, des ateliers d’écriture avec les enfants, les adolescents, et parfois les adultes qui, pour quelques heures, m’ont été confiés.

De toutes les couleurs
Il y a ceux qui vous regardent en face et vous annoncent tout de go, avec un air de défi : «Moi, j’aime pas lire, j’aime pas écrire ! », prêts à mener croisade contre le diktat de l’écrit.
Ceux qui ne vous regardent pas, ne vous regarderaient pour rien au monde, parce que déjà, un regard, c’est trop, une brèche où je pourrais peut-être lire quelque chose que je leur demanderais d’écrire, et alors qui peut savoir ce qui se passerait !
Ceux qui vous sourient pour ne pas avoir à parler, ou qui parlent de n’importe quoi d’autre, mais surtout pas de ce pour quoi je suis venue, et pour quoi ils sont là, qui essaient de noyer le poisson pour ne pas avoir à le pêcher. Ceux qui posent plein de questions sans réponse, des points d’interrogation partout qu’ils laissent pointés en l’air comme des clous enfoncés dans rien du tout. Et ceux, marteaux, qui assènent des réponses
à des questions qui ne se sont même pas posées.
Ceux qui se retournent tout le temps, sûrs qu’il se passe des choses plus importantes derrière eux que devant, ceux qui cherchent dans leur sac ce qu’ils ne trouvent pas dans leur tête, ceux qui raclent les pieds sur le sol pour participer, ceux qui lèvent la main parce qu’ils n’ont pas le droit de lever le derrière de leur chaise, ceux qui se grattent le nez, la gorge, le coude, ceux qui n’ont pas de stylo qui marche, ceux qui en ont plusieurs, mais
qui ne les retrouvent pas, pas de feuille, pas envie, pas d’idée, pas les moyens, pas maintenant, qui soupirent…

Des ateliers d’écriture ? Pour quoi faire ?
C’est une vraie question. Écrire pour quoi faire ?
— C’est comme vivre : pour quoi faire ?
— Oh bah non ! C’est pas comparable, quand même, me répond-on.
— Pour moi, ça va ensemble, ça se tient. Je mets de l’écriture dans ma vie et ma vie, chaque jour, je l’écris. Vous aussi… Votre vie s’écrit chaque jour. Avec vous
ou sans vous…
Ils ont souvent un regard de chouette éblouie quand je leur parle. Non pas par la qualité de mes propos, mais, je crois, par l’étrangeté de leur surgissement dans un lieu qui leur est aussi familier.
Je les regarde, et j’éprouve une vague de tendresse. Pour eux et pour moi, car immanquablement, je pense à la petite fille, à l’adolescente que j’ai été, il y a…
plus d’un demi-siècle. Qu’ont-ils de commun avec moi, ces jeunes, assis là et qui aimeraient pour la plupart, être ailleurs, à mille lieues de cette classe, à rire avec
les copains ? Mais pas plus que moi, à l’heure où l’on est, ils n’ont le choix. Nous sommes embarqués pour une heure, deux, ou un peu plus, passagers du même bateau ivre. Ils me prennent pour le capitaine, mais je ne suis sûre de rien, ni de la cause du voyage, encore moins de son but. Je sais seulement d’où l’on part, c’est d’ici et c’est maintenant.
Quelquefois, le professeur dit pourquoi, à son avis, je suis là, ce qu’elle/il espère, ce qu’elle/il attend d’eux. Elle/il a sa voix des grands jours, guindée ou trop enthousiaste, sévère ou charmeuse.

Maintenant, c’est à moi de parler.
Je ne suis pas solennelle, plutôt simple, basique, afin que chacun puisse au moins commencer. Je donne un exemple, j’ouvre un chemin. UN chemin, pas LE chemin. Déjà, ça, c’est déstabilisant : qu’il y ait plusieurs chemins, autant que de participants, ils n’aiment pas trop, ce n’est pas rassurant. Comment savoir, du coup, si on prend le bon chemin ?
— Bah on ne sait pas, je dis, avec désinvolture. On verra bien.
— Oui, mais si j’ai écrit tout ça pour rien ?
— Ça n’existe pas « écrire pour rien » !
Ils bougonnent, ronchonnent, me lancent des regards mauvais. On voit bien que je ne suis pas eux ! Car la principale difficulté, pour eux, c’est vite :
— Madame, c’est bien ça ? Je peux dire ci comme ci ou c’est mieux comme ça, je ne sais pas, moi !
Et puis, sans arrêt, tous :
— Comment ça s’écrit ?
Ça s’écrit. Comme si « ça » avait sa propre vie et décidait tout seul de s’écrire sur leur papier. Si les mots deviennent vivants, alors on a affaire avec eux autrement. On
progresse !
Je les regarde, ceux qui avancent le front baissé comme s’ils avaient à lutter contre les éléments déchaînés, ceux qui gribouillent de petits dessins pour que leur main continue de faire quelque chose quand leur tête est vide, ceux qui ont les yeux dans le vague, un mot leur a échappé et ils voulaient courir après, mais un autre est venu, qui ne veut rien dire et les déroute encore davantage… Ceux qui s’énervent et cherchent qui énerver pour se sentir en meilleure compagnie qu’avec eux-mêmes, ceux qui fatiguent, dorment à moitié, ceux qui ont plaqué leurs deux mains sur les oreilles pour ne plus rien entendre, mais alors ils entendent le bruit de leur coeur et c’est pire que tout, ceux qui, paresseux, ont renoncé dès le début pour se sauver et se retrouvent malgré tout, prisonniers, malheureux…

Je les aime encore, celui qui s’éveille et celui qui dort. Porteurs de merveilles, ils sont merveilleux !Je crois encore qu’en une heure, ou deux, une graine peut germer, un arbre dont chaque branche est une phrase grandir, fleurir, crever le plafond de la classe,
leur faire atteindre le ciel en haut et le magma en bas.
Je rêve avec eux.

A l’épreuve.

Et puis, je passe près de chacun d’eux. Je les lis. Et je dois retraverser mon rêve d’eux. À l’envers.
Là où j’attendais du rouge, c’est marronnasse, où je rêvais de nuit, c’est brouillard, là où j’aurais aimé de l’or il n’y a que plomb, le pont est un tunnel, la foudre une maigre étincelle, un pet pour un tonnerre, ni larmes ni vallées, aucune éternité à retrouver.
Il n’y a pas eu de miracle.
Ma tendresse pour eux s’évanouit, gâcheurs de mes heures, de mes rêves, fossoyeurs d’étoiles et de cieux, vous qui n’êtes ni sourds, ni aveugles, ni muets, pourquoi vous taisez-vous à la fin, pourquoi faites-vous comme si vous n’entendiez rien de rien, ne voyiez rien du tout ?
Je m’entends leur demander plus sèchement de travailler maintenant, chaque mot, chaque phrase, chaque ligne, plus impitoyable que Clint Eastwood
Ils sentent que je suis en colère, ils ont peur, ou ils sont surpris, ou ils me défient, ils se mettent en colère aussi. On va se battre. Tant mieux ! De là sortira bien du feu,du sang, des larmes, de la vie… Non ?
Parfois oui, et alors je leur pardonne tout ! C’est ainsi que les derniers de la classe, parfois, à leur stupéfaction, se surpassent ! À la remarque désabusée du prof qui lit leurs petites phrases riquiqui «Vous ne vous êtes pas cassés !», je m’empresse alors de substituer :
«Au contraire ! Moi je vois que vous vous êtes cassés ! En plein de petits morceaux, même ! Car chaque phrase, brève, tranchante, se reçoit comme un vrai coup de couteau en plein coeur !» Le texte auquel je pense, commençait ainsi : «On a 14 ans, on est des garçons,
on aime le foot, on regarde les filles…» Et se terminait par, je m’en souviens : «On est vivants !» Comment mieux dire, ce qu’on est à 14 ans ?…

Mais parfois rien de bon n’advient. Alors je m’en veux. Quelque chose en moi se fend plus encore, se brise, je vieillis d’un coup, peut-être que je meurs un petit peu.
Je leur dis alors :
— Arrêtons ! Arrêtons tout, arrêtons-nous.
D’écrire, de ne pas écrire, de piétiner la page, d’être en nage, en rage… Faites silence, s’il vous plaît, faites silence, un beau silence… que je retrouve l’essentiel, que je vous le dise, qu’il y ait cela, au moins, qui vous soit donné, qui vous reste, après moi…
Et dans ce silence-là, qui n’est plus ni maussade, ni de repli, ni de refus, alors je leur dis ce à quoi je tiens tellement, ce pour quoi je suis vraiment venue, qui n’est pas ce que le professeur pense, ce qu’ils croient, ni ce pourquoi on me paie. Si je continue, malgré toute
la fatigue, les déconvenues, la lourdeur ou le froid des jours de faire encore ces ateliers d’écriture, c’est que… C’est plus fort que moi !
Il y a des choses à dire, il faut bien que quelqu’un les dise…
Que deviennent les choses tues ? Continuent-elles seulement d’exister ?
Et je voudrais seulement qu’après mon départ, ils gardent comme un trésor, un mot, un seul mot, de ce qu’ils ont entendu, et l’écrivent.

Dans le train, le métro du retour, j’en reviens à ce que je sais et que pourtant j’oublie à chaque fois : on peut écrire de bonnes lignes, et c’est merveilleux. Mais on peut aussi en écrire de moins bonnes, de mauvaises, comme n’en a jamais écrites Etel, et ce n’est finalement ni dommage ni problème. C’est seulement que nous n’avons que dix doigts et 26 lettres, que nous n’écrivons pas dans le ciel ni ne gravons la roche ou le sable, mais sur une feuille de papier, si fine, si légère, qui ne demande qu’à s’envoler avant même que
les mots y soient imprimés.
Quand elle nous touche, cette ligne bonne ou mauvaise, c’est une grâce qui nous est faite, et il n’y a personne à remercier.

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C’est si grand la littérature pour les petits !

Qu’on s’interroge sur ce qui est donné à lire aux enfants, c’est  une bonne chose. Que les médias s’y intéressent, est un événement à marquer d’une plume blanche ! Quel plaisir il y a, pour une fois, à essayer d’expliquer ce que l’on fait, et comme cela est beau, et difficile !

Et si monsieur Copé ou tout autre tout à coup s’effraie de ce qui est donné à lire aux enfants, à l’école, ou ailleurs, qu’il soit rassuré ! Nous, auteurs – jeunesse, c’est à chaque livre que nous avons peur !

Que dire et comment le dire ? Que taire, et pourquoi le taire ? Ce mur, faut-il le franchir, faut-il y faire une brèche, faut-il seulement s’appuyer dessus ? Est-ce que ce que je viens d’écrire sonne tout à fait juste, résonne juste, là, à hauteur du cœur d’enfant qui bat encore au fond de mon cœur de grand ?

 

Qu’il y ait de la mauvaise littérature- jeunesse comme de la mauvaise littérature tout court, qui le contesterait ?

C’est la crainte terrible de chaque auteur de commettre un mauvais

livre ! Il s’imagine que l’éditeur sera son garde-fou et  saura le lui dire, mais l’éditeur, lui, sait que ce ne sont pas forcément les  meilleurs livres qui vont bien se vendre, et il a besoin de vendre, pour ne pas crever la gueule fermée… Alors oui, il peut commettre un mauvais livre.

Mais il a un garde-fou l’éditeur : le libraire ! Qui peut adhérer ou non à sa proposition. Seulement  le libraire est comme l’éditeur, il doit vendre lui aussi…

Heureusement, le libraire, a également un garde-fou ! L’acheteur, qui peut ne pas acheter, le lecteur, qui peut ne pas lire….

De tout cela, en tout cas, il ressort que l’auteur ne peut s’absoudre d’essayer de juger honnêtement, par lui-même, de la teneur et de la valeur de ses propos. Etre absolument honnête dans ce qu’il dit, pense, écrit. Penser, écrire au plus juste. Parce qu’on ne sait ni par qui l’on sera lu, ni ce que le lecteur comprendra, dans le fond, à cette histoire, comment il l’arrangera à sa façon.

Je rencontre parfois, maintenant, d’anciens enfants qui me disent tout ce qu’ils doivent à l’une de mes histoires. Certains ( certaines, d’ailleurs, surtout) me disent que tel texte lu à 10 ans, a changé, profondément, leur vie. Leur a donné de l’espoir, ou envie de, a changé leur regard, a mis des mots sur leur désarroi, leur solitude, leur peur. Les a aidés à devenir ce qu’ils sont maintenant, et qu’ils me disent, généreusement.

 

Alors comment l’écrivain pour enfant pourrait-il écrire sans douter, sachant l’enjeu ? Il doute, donc. Et c’est tant mieux.

Jusqu’au bout, il doute. Il espère, et il doute, en même temps et tout autant l’un que l’autre.

Et l’éditeur doute aussi, et espère de même, le libraire doute encore, et espère tout autant, il est important que chacun soit sur ce fil tendu entre doute et espérance, jusqu’au lecteur, qui tranchera.C’est ce doute-là, et son corollaire d’égale puissance, l’espérance, qui porteront chaque envol d’un nouveau livre, fragile comme le vol du papillon.

 

Nous, auteurs, faisons-nous tout petits devant ce miracle- là. Toujours plus petits. Car être vraiment un écrivain pour les enfants, c’est cela :

se mettre à hauteur des plus petits, des plus faibles, des sans mots pour dire, des presque rien du tout, des écrasés.

Prenons le moins de place possible, avec nos grosses têtes, nos grands pieds, notre grande langue, l’histoire n’en sera que plus grande, plus belle, plus forte. (Je le dis pour les auteurs-jeunesse, mais aussi pour les autres, qui n’écrivent ni mieux ni plus mal que nous…)

Nous, auteurs,  nous n’avons aucune importance. Ou très peu.

C’est par nous que l’histoire a choisi de passer, et nous avons fait de notre mieux, c’est tout.

C’est ce que je dis à ces milliers de jeunes rencontrés au fil des années :

jeunes auteurs en puissance ( comme le mot est mal venu !!), jeunes lecteurs par choix ou par obligation. Ils ont du mal à le croire, parce que l’époque n’est pas à l’humilité.  Alors je le leur répète, inlassablement. Les auteurs ne savent pas tout, et même souvent pas grand-chose. Ils tâtonnent, se perdent et retrouvent leur chemin dans les mots comme les perdus dans les grands bois.  Ecrire n’est pas exercer une toute puissance sur les êtres, les choses, les mondes ; au contraire. Nous essayons seulement, par l’écriture, de les rendre visibles, vivants, et de les mettre en lumière avec tout juste assez d’ombre pour qu’on puisse, si le cœur nous en dit, les rejoindre en secret.

Les histoires peuvent tout raconter, certaines entrent en nous et ne nous quittent plus, d’autres non. Les histoires disent à chacun quelque chose de différent, quelque chose d’unique, que l’auteur de toute façon n’aura même pas prévu ! Car le cœur de chaque lecteur a ses raisons qu’aucun auteur, aucun éditeur, heureusement, ne devine jamais tout à fait.

Que le livre et les histoires chamboulent encore le monde, les petits, les grands ! Les fasse rire, sourire, pleurer, s’interroger, s’indigner, rêver. Et même, pourquoi pas, comme les pommes, rougir !

Quel bonheur d’écrire pour vous, les enfants !

C’est si grand la littérature pour les petits !

 

 

 

les condoléances ou rue des Souffrettes

J’ai reçu dans ma boîte aux lettres, l’avis de décès d’une personne que je ne connais pas. J’ai regardé l’enveloppe, c’était bien mon nom et mon adresse, et donc, ce n’était pas une erreur. Qui me l’avait envoyée ? La femme de cet homme ? Je ne la connaissais pas non plus. Pourquoi moi ? Par quel chemin tortueux cette idée lui était-elle passé par la tête ? D’après l’adresse, cette personne n’habite pas loin de chez moi, à deux rues de là, une ruelle que j’aime beaucoup et qui s’appelle  » rue des Souffrettes » Quand elle était petite, ma fille s’imaginait qu’habitaient là, autrefois, de petites filles toutes souffreteuses, orphelines sans doute. Il semble que de façon plus prosaïque, on y ait autrefois fabriqué des allumettes ( au bout souffré ) De sorte qu’ensuite, la petite souffreteuse a naturellement pris l’aspect de la petite fille aux allumettes d’Andersen, histoire terrible s’il en fût.

Je passe très souvent dans cette rue, quotidiennement, même, quand il fait beau, car elle est très calme, les voitures n’y ont pas accès. Se peut-il qu’on y pense à moi ? Que l’on m’y connaisse à mon insu ? Se peut-il que cet homme, mort, par l’intermédiaire de sa femme, m’envoie un message, m’adresse un signe d’amitié ? – » Voilà, me dit-il post mortem, vous ne me connaissiez pas, moi non plus, et maintenant, c’est trop tard. Regrettons-le ensemble, voulez vous ? Vous aimez bien ma rue, vous auriez pu bien m’aimer aussi peut-être, je vous aurais fait signe quand vous passiez, vous auriez reconnu ma voix, mon sourire… Mais s’il vous prend maintenant l’envie de me rencontrer, c’est trop tard. J’habitais là, je n’y habite plus, ce n’est pas ma faute, mais le fait est, c’est comme ça. Je n’y suis plus pour personne. Oui, dommage.

Devant le mystère, je suis comme la chatte devant la jatte de lait, enchantée. Que j’aime ne pas savoir ! Que j’aime imaginer ! Supposer ! Rêver ! Deviner !

Bientôt je me dirai que cet homme-là, sitôt nommé et sitôt disparu, j’y ai tellement pensé en une journée que je ne peux plus vraiment dire qu’il m’est inconnu. C’est dommage que je n’ai pas su comme il était malade ! J’aurais pu lui porter une salade de fruits frais, des madeleines toutes tièdes sorties du four, j’aurais pu le faire sourire avec l’histoire de nos petites souffreteuses, lui lire mes histoires, ou d’autres à voix haute ( je lis très bien, j’adore ça, déjà quand j’étais enfant les maîtresses s’adressaient à moi pour lire tout haut, en classe, le texte choisi )

Mais peut-être n’a-t-on pas eu le temps de me prévenir, dans le fond. Peut-être qu’il a eu un accident? La rue des Souffrettes, si tranquille, aboutit à chaque extrémité à de grandes avenues très passantes où roulent des gens très pressés, qui se fichent comme d’une guigne sans doute, le matin, à l’heure de partir au bureau, des vieux messieurs et des petites filles aux allumettes… N’y a-t-il plus rien que je puisse faire, maintenant ?

Si. Evidemment. Répondre à ce courrier par une lettre de condoléances. Puisqu’on m’a nominément envoyé le faire part de décès, je ne peux décemment plus faire comme si je ne savais pas, passer maintenant par la rue des Souffrettes pour me rendre au supermarché acheter une boite d’oeufs, le nez au vent, évitant seulement les flaques d’eau où un chat noir vient boire, souvent.

Alors j’écris :  » chère madame, je ne crois pas que nous nous connaissions, mais vous m’avez adressé un faire part m’annonçant le décès de votre mari et je tiens donc à vous faire part, en retour de mes bien sincères condoléances….

Et alors, en écrivant ce mot de  » condoléances » me vient à l’esprit et pour la première fois, qu’il doit venir du latin : « con » venant de « cum » qui signifie « avec » et doléance » venant de « dolere » qui veut dire souffrir. Ainsi, loin d’être abstraites, les condoléances signifient que l’on est avec la personne qui souffre, que l’on partage un peu de sa tristesse et de son chagrin. Ce qui est tout le contraire de la banalité,  ce qui change tout. La personne n’est pas seule. Quel beau mot, donc, que ce  » condoléances » à triste réputation …et … quelle chance j’ai eu de faire du latin !

Je lui dis cela, à la dame inconnue, ce que je viens de découvrir grâce à ce faire-part mystérieux qui m’est arrivé. Et je vais glisser ma réponse dans sa boîte aux lettres, à l’adresse indiquée.

La rue des Souffrettes a bien, ce matin, un visage pâle et féminin qui souffre en silence, malgré le soleil, d’une sorte de froid partout à la fois.

Mais pas de petite flamme d’allumettes

Pas de chat noir non plus, ni de flaque, d’ailleurs, seul un moineau, qui sautille, le bec même pas dans l’eau.