VITE !

Je marchais dans la rue, ce matin, il faisait beau, c’était dimanche, encore un peu de la douceur de l’été dans l’air. Je passais devant la mairie, qui porte sur le fronton une grosse pendule, comme un oeil de cyclope posé au milieu du front.  Je n’étais pas pressée. Mais d’autres semblaient beaucoup plus pressés que moi, sacs à provisions à la main, marmaille plus ou moins consentante à la traîne. Mon regard s’est arrêté sur un jeune père, qui portait un sac d’un côté, le pain de l’autre, et qui encourageait une petite fille de deux ou trois ans : – Allez Chouchou, on y va ! Dépêche-toi !
La petite, tototte à la bouche, baguenaudait. Le papa, arrêté, s’est impatienté : – Allez, vite ! Maman nous attend !
Mais ploc, voilà la tototte tombée par terre. La petite se baisse, la ramasse, indécise, et le père, affranchi de la surveillance maternelle, fait semblant de ne pas voir la petite qui, finalement, essuie vaguement la tototte sur son pantalon, et zou, se la refourre dans le bec.
Le père repart, et sans plus se retourner, appelle la petite à le rejoindre :
– Allez, vite, vite ! Cours !
Et sa haute silhouette s’éloigne encore un peu. La petite se met à courir, mais un pavé traître lui mord le bout de la chaussure et paf, elle s’affale de tout son long sur le bitume.
Le père se rapatrie vite fait avec ses sacs jusqu’à la gamine hurlante : – c’est rien, c' »est rien !
Rien ? Tu parles ! J’aimerais bien le voir, lui, aplati comme une crêpe sur le bitume ! On verrait s’il se relève comme un diable de sa boîte, hop là, le sourire aux lèvres ! Il manque  parfois aux parents d’un mètre 80, de redevenir, quelques minutes par jour, un enfant de 90 cm…
Il ne le dit pas, le père, mais je l’entends qui pense : – eh merde ! Déjà qu’on était en retard ! Ma p’tite femme qui attend le marché ! Les invités qui vont se pointer et c’est loin d’être prêt !
Au lieu de cela il temporise : – ça va aller , ma grande !
Le « ma grande » sous-entendant forcément : – arrête de brailler, t’es plus un bébé ! Sois raisonnable, tout le monde nous regarde.
Et la petite, collant rose déchiré, paumes éraflées, morve au nez, plus rien de la petite fille modèle partie en toute gloire avec papa, tout à l’heure, pour faire le marché, qui continue de pleurer, la totote à la main pour que les lamentations sortent plus sonores, à la mesure de sa vexation.
Et le père, de mauvaise foi : – mais comment t’as fait pour tomber comme ça ?
Et la petite scandalisée : – c’est toi ! C’est toi qui m’a dit de courir !
Et le père : –  Je ne peux pas te porter, tu vois bien ! Allez, on y va !

J’ai abandonné là le père stressé, la petite à consoler, le sacs à provision lâché et avachi, tout un petit tas de sentiments mêlés, d’où il ressortait que celle qui avait gagné, c’était la pendule, là, qui, comme un gros oeil  posé en haut du fronton de la mairie, avait visionné la scène depuis le début. C’était à cause d’elle que le père était pressé, et parce qu’elle ne s’arrêtait pas que la petite fille ne devait pas s’arrêter.
Je me suis souvenue que, quand ma fille était petite, je partais faire les courses avec elle sans savoir jamais à quelle heure j’en reviendrais. Comme on part à l’aventure. Je me l’étais dit très tôt, quand elle commençait à marcher. Chaque mètre de trottoir était pour elle comme un petit monde à sa mesure, mais un monde entier ! Elle allait d’une fissure dans le sol à la falaise du bord de trottoir, d’un mégot à une feuille, de la feuille à la miette, de la miette au moineau, de l’oiseau au papier envolé, en passant pas le clochard désoeuvré, le bébé dans la poussette stationnée, le petit bonhomme du feu rouge, le vélo stationné, le trou des travaux, la machine du chantier etc etc… Notre intinéraire était totalement aléatoire et faire les courses qui m’auraient pris dix minutes seule en prenait au moins une demi-heure avec elle. Mais toujours, nous prenions le temps. La pendule pouvait bien aller, nous ne lui accordions que le minimum d’attention : est-il soir ou matin ? La boulangerie est-elle ouverte ou fermée ?
Peut-être, partis pour le pain, reviendra-t-on avec un jambon !
Quelle chance cela a été de pouvoir prendre tout notre temps, de ne courir qu’après l’oiseau et le papillon et pas après le temps !

A y penser, je me fais la réflexion que ces promenades qui n’allaient pas directement d’un point à un autre, à la trajectoire imprévisible, on avance, on recule, on va et vient, on prend la tengente, on fait une sorte d’elipse, des zigzag, une balade sinusoïdale… Changement de rythme, on cavale, on flâne, on s’arrête, on rêve… tout cela, ces hésitations, ces emballements, ces oscillations, on les retrouve quand on écrit.
On ne va jamais directement d’un point à un autre, zou.
Rien n’est totalement prévisible sur le chemin de l’écrit.
Il faudra s’arrêter, considérer ce par où on est passé, les déviations prises qui se sont plus ou moins imposées, les travaux, la page comme un gros chantier, le bonhomme rouge ou vert surgi d’on ne sait où, il est passé par ici, repassera-t-il par là, tous les méandres imprévus du récit… Le brouillard, la neige sur les écrans, les silences…

Il faudra prendre son temps, tout son temps, sans accorder d’importance au gros oeil de la pendule dont la mesure n’est pas toujours la nôtre, et surtout pas celle de cette histoire qui avance comme ma petite fille d’autrefois, libre de son temps et de ses mouvements.
Ne rien presser. Sinon, c’est la chute assurée.

Portraits d’enfants de la Syrie en guerre, peints par Nathalie Novi

Toutes les guerres sont d’horribles catastrophes.
Depuis les débuts de l’humanité, elles fondent sur les hommes, sans souci ni de leur âge, ni de leur âme, leur supprimant, pour un temps incertain, tout horizon.
Les reporters en rendent compte, les photographes nous les montrent, les historiens les mettent en perspective, les philosophes les analysent, la plupart d’entre nous les regrettent, et, couvant leur propre progéniture du regard, se disent, lâchement, honteux : – Heureusement que ça ne se passe pas  » chez nous ».
Certains détourneront le regard de l’image sur l’écran, tourneront la page du journal, soupireront à l’énoncé des informations à la radio, à peu près tous, nous nous dirons que nous ne sommes pas sur place, que malgré toutes les explications qu’on nous donne nous ne comprenons pas grand chose aux vraies causes de ces forces en combat, que nous ne pouvons pas juger avec objectivité… Mais tous, aussi, à un moment ou à un autre, nous ressentirons, à voir et à entendre, en boucle, les effets de ces guerres sur les victimes –  faim, froid, solitude, horreur, panique, pleurs, cris, chutes, souffrance, mort, toute cette folie… – un sentiment de honte et de détresse. Loin de ces conflits, nos yeux, nos oreilles seront pourtant blessés, nos coeurs émus, et certains, même, tout à coup, sur une image, quelques mots, un regard volé dans tout ce tumulte, tout ce chaos, cette catastrophe, sentiront leur coeur un instant cesser de battre, et se briser.

Nos enfants.

Faut-il les protéger eux qui ont la chance de ne pas vivre dans un pays en guerre ?
Edulcorer ? Minimiser ?
 » N’aie pas peur ! ça ne se passe pas ici ! C’est loin ! »
Faut-il n’en point parler du tout ?
Traiter cela comme le cauchemard en rouge et noir dont accouche périodiquement le monde ici ou là, depuis toujours, et les laisser, eux, baigner dans la douceur de nos bras aimants et de leurs rêves ?
Claude Roy, pourtant l’ami des enfants ( voir ses poèmes, ses contes, ses enfantasques ! ) dans la très belle préface qu’il avait écrite à mon récit de  » La grande peur sous les étoiles », disait :  » Les enfants ont droit à la vérité, comme les grands, même quand la vérité fait mal.  »
Le mal et le malheur ne sont pas tabous.
Oui, si, dans les pays en guerre, les enfants ont tout aussi faim, froid, peur, et meurent tout autant que les grands, parce qu’ils font partie de la même humanité et portent donc, malgré eux, leur part de sa folie, nos enfants, qui vivent dans un pays en paix, doivent, et veulent, porter un regard secourable, sur eux : supporter, au moins,  une toute petite part de leur douleur, de leur malheur.

Je ne veux pas dire qu’il faut leur montrer, de visu, comme le monde dans lequel on les a fait naître et où ils vivent, peut, tout à coup, devenir si hostile qu’il va vous déchirer la peau, vous asphyxier les poumons, vous éclater la tête. Non. (Même s’ils le savent, dans le fond… ) Cela serait, pour les enfants, obscène, ou répulsif, ou pire encore, fascinant…
Non, je veux seulement dire que les enfants qui vivent en paix ne peuvent être totalement  » épargnés », mis de côté.
C’est en meilleure connaissance du monde qu’ils reconnaîtront la valeur de la paix.
Et qu’ils pourront apporter de l’espoir à ceux qui n’en ont plus.

Depuis quelques mois, mon amie Nathalie Novi publie, chaque jour, ou chaque semaine ? un portrait, d’après photo, d’un enfant de cette Syrie à feu et à sang.
Si l’on en éprouve le désir, ou qu’on trouve cela nécessaire, ou peut, avec un moteur de recherche, retrouver le portrait – photo de l’enfant peint par Nathalie.
Si on le trouve, on le reconnaît.
Mais Nathalie ne nous le donne pas à reconnaître.
Elle le fait renaître.
A cet enfant, la guerre a ôté l’enfance, a tout volé, maison, toit, école, parents, frères soeurs, chien, chat, lumière, repas, eau, lait, rires et sourires, jeux et chansons. Toutes les douceurs, toutes les couleurs de sa vie.
Sous la caresse des crayons de l’artiste, l’enfant les retrouve, et retrouve l’enfance que le chaos du monde lui avait ôtée.
Elle ne cherche pas, je crois, à nous masquer la réalité si cruelle, ni même à la transformer, elle nous donne juste à voir derrière le rideau rouge et noir, les couleurs de la vie et de l’espoir.
Sa vision.
Et l’on sait qu’elle voit :
L’oiseau qui chantera quand l’enfant ne le peut pas.
L’arbre qui fleurira quand mille autres auront été abattus.
Le nuage posé au-dessus de l’enfant, comme le dernier soupir, protecteur à jamais, d’un parent.
Sur ses dessins, la tristesse, est encore là, mais déjà s’éloigne son ombre funeste, passé le barrage du  sourire sans dent d’un enfant de sept ans.

Portraits à la fois réalistes et malgré tout, poétiques, parce que Nathalie, si sensible à la vie et à autrui, nous livrant sa vision et son ressenti, n’oublie jamais ce qui se cache derrière ce que l’on voit.
Les couleurs si l’on souffle sur le noir et le gris de la cendre.
l’écho des rires anciens,  » des voix douces qui se sont tues »
La beauté, la bonté, tuées, disparues, revenues.
Nathalie Novi sait, a toujours su, que, comme l’écrivit Paul Claudel :  » Quand ils sont très malins, les mystères se cachent en pleine lumière. »

La lumière qui surgit des décombres.
L’enfant à l’enfance perdue, retrouvé.

 

Electro-nique ta m…

Ma chatte, noire, adorable, vous avez une photo d’elle quelque part, je ne sais plus où, avait déjà mené à bien deux portées, doublant la mise à chaque fois : deux chatons l’an dernier, quatre cette année.
Chez nous, il y a de l’espace, c’est vrai, mais pas au point de monter une ménagerie ! D’autant que, je me connais, si un pauvre chat estropié, genre réfugié d’une quelconque guerre avoisinante non répertoriée dans les journaux sérieux, ou même un pauvre chien qui a largué ses maîtres trop autoritaires et vient mendier la laisse dans la gueule, ou tout autre animal à deux ou quatre pattes déboulent, je me ferai un devoir de ne pas les laisser sans gîte et sans gamelle.
D’où ma décision, pénible pour ma chatte comme pour moi, de nous stériliser : elle, de ses maternités, moi, de ma tendance à me mettre à sa place.
Donc, direction notre charmante vétérinaire, devenue quasiment un membre de la famille, qui a vu naître et dé-naître plusieurs générations de nos félins et est imbattable dans leur généalogie pourtant pas à piquer des vers !
Et je lui confie notre Shadow pour quelques heures dont elle ressortira allégée mais reprisée comme une chaussette.
En fin de journée, je viens la rechercher, en voiture Simone, je suis garée tout près, une chance inouie. Je sors du cabinet, portant la chatte terrée au fond de son clapier ambulant, mon portefeuille et la clé de la voiture dans l’autre main, le carnet médical de la chatte entre les dents. Je tends la clé vers la voiture qui, telle la grotte d’Ali Baba déclamant – Sésame, ouvre-toi ! doit, à l’instant, sur ce geste, s’ouvrir toute seule.
Or non.
Je pose la caisse sur le trottoir : – pardon Minette, y’a un p’tit hic !
Et, posant sur le capot ce qui me reste en main je renouvelle le geste à deux mains cette fois pour plus d’efficacité.
Toujours rien. Porte scellée, Sésame rien à foutre !
Comme je n’ai pas quatre mains, ni huit, ni seize, que je ne suis pas adroite avec mes pieds, que j’ai la bouche prise par le carnet de santé, je recommence, bêtement, avec ce que j’ai, comme si, en insistant, ça allait bien finir par réveiller le charme et l’auto.
Mais que dalle.
La moutarde me monte au nez, je crache le carnet, et je m’écrie en pleine rue, catastrophée !
–  Bah voilà ! Et comment je fais, moi, maintenant, avec la caisse, la chatte amputée de son attribut du sujet, la bagnole garée dans une rue où chaque minute coûte bonbon, et la portière qui fait la gueule ? Hein ? Comment je fais ? Je la ramène à pinces à la maison, ma pauvre Shadow ? Et demain je me paie un lumbago du diable ?
Et je balance un coup de pied dans cette foutue portière à la noix, au nez et à la barbe du public indifférent qui circule le nez au vent, profitant de la douce soirée qui vient.
C’est alors qu’une voix, non divine, non tombée du ciel mais cependant miséricordieuse et miraculeuse, me sussure : – Vous avez essayé de mettre la clé dans la serrure ?
Un homme. Un passant.
Un homme-passant que l’électronique-ta-mère n’impressionne pas plus que ça.
Je murmure, éberluée, incrédule :
– Vous croyez ?
Il a interrompu sa marche, une minute, et il m’encourage :
– Faites, et vous verrez bien…
Je fais. Et je vois bien.
Et c’est LA REVELATION !
Je VOIS de mes propres yeux que oui, quand je mets la clé dans la serrure et que je la tournicote un chouïa, à l’ancienne en fait, et bien ça marche ! La portière s’ouvre. Comme avant ! Avant cette saloperie de petit boîtier électronique qui fait si bien tout à ma place que j’ai complètement oublié qu’une clé pouvait s’introduire manuellement dans une serrure et qu’un léger coup de poignet était aussi un Sésame parfait.
Me quittant sur un sourire ( à peine narquois ?) le passant finit de passer, me laissant aussi admirative devant ma voiture ouverte qu’Ali Baba devant sa grotte à trésor.
Ma chatte ne dira rien, je peux compter sur elle, (de toute façon elle est à moitié droguée cette pauvre bête …) et mon mari a la courtoisie de ne pas faire de commentaire…

PS. Depuis quelques jours, ma télé ne répond plus non plus aux télécommandes. Elle fait semblant de bosser : – attendez, je me réinitialise…
un truc comme ça.
Moi, bonne pomme, j’attends. Toute mère sait attendre, à force on a ça dans le sang !
Et puis, au bout de dix minutes, l’écran me parle : – Ah bah non, zut. Appelez votre centre trucmuche !
Et comme c’est pas un gamin, pas moyen de le priver de télé, de dessert, de bonbon, de tablette même pas en chocolat, de l’envoyer au lit !
Je cherche la clé, j’appelle les passants, je demande à la chatte ce qu’elle en pense, j’examine les piles, les connes- exions, j’engueule les chatons rescapés : – c’est vous qu’avez bouffé les fils ou quoi ?
Pas de clé, les passants passent, les chatons, ces Ponce Pilate à moustaches, s’en lavent les pattes. Bon, puisque c’est comme ça, vous l’aurez voulu ! Je prends un livre.
Pas mal d’ailleurs.
Je vous en reparlerai.

La canicule

Puisque maintenant, donc, on dit « canicule ».
La première fois que j’ai entendu ce mot, il me semble que c’était en 1976. On habitait Paris, le ciel était depuis des semaines d’un bleu immuable, et mes enfants étaient cloués à la maison par la varicelle.
Je m’étais demandé alors pourquoi cette chaleur intense avait été baptisée comme ça :  « canicule » un petit mot assez proche de « ridicule » alors que franchement y’a pas trop de quoi rire,  à étouffer jour et nuit dans de petits appartements surexposés dont on doit fermer les volets presque toute la journée pour ne plus voir la lumière qu’à travers, en rayures.
Pour quiconque a fait du latin, dans canicule, il entend  » canis », c’est à dire  » chien », et l’on sait que le suffixe « ule » a une signification diminutive, voire péjorative. Or « un temps de chien », c’est au contraire, un temps salement froid et pluvieux. D’où vient donc cette petite chienne de « canicule » ?  Eh bien, je l’apprends et vous le transmets, de l’étoile Sirius, appelée aussi « le chien d’Orion », étoile la plus brillante du ciel, à 8,6 années-lumière, un bail ! La canicule est un petit chien de lumière et de feu !
Quand j’étais enfant, on ne savait pas que c’était le petit chien, là-haut, qui brillait too much, et on ne s’étonnait pas qu’il fasse très chaud en été ; ça avait des inconvénients, pourtant. Comme on n’avait pas de frigo, fallait rien laisser traîner, sinon les mouches venaient joyeusement y plonger. Je me souviens  du bal des mouches, en été, des rouleaux de papiers collants tue-mouches qui pendaient au plafond, sur lesquels, à la fin de la journée, nombre d’entre elles bzozotaient encore de leurs petites ailes froissées, des mouches noyées dans le lait sucré, (on n’a plus autant de mouches, à présent, les oiseaux s’en plaignent d’ailleurs, c’était leur bifteck, à eux, mais nous on s’en plaint moins, faut bien avouer.) Il faut dire qu’avec notre souci hygiénique tellement développé, elles n’ont plus grand chose à se mettre sous les mandibules, les mouches  ! Je me souviens des aussi mouches collées sur les peaux de lapins écorchés, pendues dans la cave de mon arrière grand-père : les mouches finissaient de polir la peau, boulottant toute trace de chair. C’est grâce à elles que les peaux étaient vendues, bien propres, bien récurées, au marchand qui passait une ou deux fois l’an en braillant dans la rue :  » peaux de lapins ! Peaux de lapins à vendre ?  » ce qui fait qu’on l’appelait le marchand de peaux de lapins, évidemment.
Si c’était canicule, et qu’on était en vacances, les toilettes étaient souvent une cabane en bois gris au fond du jardin. Il fallait s’asseoir sur une planche en bois rondement trouée, la planche vous brûlait le derrière, parfois ; les mouches y menaient une danse infernale, vous aviez l’impression, faisant vos petits et gros besoins, de leur ouvrir un vaste restaurant ! Tout ça sentait très mauvais, alors on n’y traînait pas trop.
Par temps de canicule, qu’on n’appelait toujours pas comme ça, comme on n’avait pas de douche, on s’aspergeait le visage, on se lavait à l’eau bien froide. C’est ce que j’ai fait, ce matin, un stupide accident au pied me privant de douche. Et alors le souvenir m’est revenu de ces étés d’enfance où la douche n’existait pas, où l’on s’aspergeait le visage, le cou, la nuque, puis avec un gant enduit du savon de Marseille, ou d’une savonnette pour les dames, on se nettoyait, puis se rinçait par petits bouts, gardant le bas habillé quand on se lavait le haut, et le haut habillé quand on se lavait le bas pour éviter les regards en coin de la fratrie… On les appelait,  » les toilettes de chat »… Elles étaient souvent faites dans la pénombre d’une chambre où l’on dormait à 3, voire 4 ou 5. et chacun veillait autant qu’il le pouvait à s’habiller et se déshabiller, et se laver petit bout par petit bout, avec un filet d’eau, par économie, et pudiquement pour ne gêner personne.
Cette chaleur, on l’appréciait à sa juste valeur, parce qu’elle venait comme un beau cadeau après les hivers rigoureux, où le chauffage n’était pas central, n’allait pas de soi, où l’on dormait souvent avec pull et chaussettes pour ne pas avoir froid.
L’hiver, j’avais posé mes pieds en grosses chaussettes de laine sur le bord de l’énorme cuisinière en fonte où l’on avait vidé le seau à charbon et qui rougeoyait joliment ; la chaleur remontait alors tout le long de mon corps, sauf mon nez qui restait désespérément froid. Maman disait d’un ton qui ne laissait aucune place à la contestation : – c’est bien ! Avoir le nez frais, est signe de bonne santé !  » Alors je ne me plaignais pas…
Pas de douche aujourd’hui, donc. Je me lave au lavabo, à l’ancienne. L’eau froide me pénètre la peau avec douceur, le frisson qu’elle provoque m’est très agréable, il m’émeut comme s’il était le premier vrai frisson que j’éprouve depuis longtemps, et je prolonge ma toilette de chat, m’y abandonnant plus que de raison, faisant longuement couler le filet d’eau au creux tendre des poignets, là où un amoureux- à l’ancienne ! – poserait un tendre baiser.
Et ce n’est pas seulement la femme de 70 ans tout neufs que réveille l’eau froide, mais la petite fille qui dormait tout au fond de mon corps, qui s’étire, voluptueusement, comme une belle au bois dormant et soupire : – Oh ! Comme j’ai dormi longtemps ! Quelle heure est-il à vos cadrans ? 70 ans ? Déjà ? Merde ! (Oui, si c’est moi, sûrement, elle dit ça ! )  Vous êtes sûrs ? Comme ça a passé vite, cette vie ! Eau froide, tu as bien fait de me réveiller !
J’ouvre le robinet, plus fort encore, l’eau éclate sur le blanc du lavabo, comme un rire, ou comme un bref sanglot.
Je ne sais pas si là haut, dans son habit de lumière et de feu, un petit chien rigole bien, mais ici, ce sont mes deux petits chatons qui montent sur le lavabo, accompagnant avec circonspection, ma toilette de chat.

NOS CORRESPONDANCES

Nos correspondances

1ère partie

texte rédigé pour les Incorruptibles.

 

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Il y eut un auteur, autrefois, au XIXème siècle, un poète nommé Baudelaire qui fit du mot «  Correspondances » le point de départ d’une réflexion à la fois très simple et très compliquée.
Il écrivit un poème pour essayer de nous dire ce qu’il supposait, ce qu’il croyait : la vie, le monde, ont leurs secrets, semblent exister sans nous. Mais, avec leur propre alphabet qui n’est pas le nôtre,  la vie, le monde, nous font parfois des signes, des signaux, pour nous dire ce qu’ils sont, les secrets qu’ils détiennent. Nous devons donc être attentifs, vigilants, pour les découvrir, ces signaux.  Les comprendre nous rapprochera des mystères du monde et de la vie.
Ainsi, c’est un très beau mot que celui de «  Correspondance ». A chaque chose, correspond autre chose, qui est un signe : ce que l’on ressent, un peu comme chaque chose, chaque être a son ombre, comme chaque voix possède son écho. Et donc au monde réel, que l’on voit, où l’on vit, que l’on croit parfois   (quel orgueil ! ) posséder, correspond un autre monde, en écho, composé de nos sensations, de nos pensées, de nos rêves, tout aussi réel que le sont l’ombre ou l’écho, mais moins directement visible.
Quand je correspond avec quelqu’un, ce que je fais des dizaines, une centaine, de fois par an, c’est ce que je tente de faire. Je ne le connais pas, je ne vous connais pas, mais dans la correspondance que je vais tenir avec vous, dans l’ombre et la distance qui nous séparent, je vais joindre ma voix à la vôtre, en écho. Essayer de voir, de comprendre, d’imaginer, de rêver, ce qui se cache dans ce que vous me dîtes, dans les mots et entre les lignes que vous m’envoyez. Jouer avec, les manipuler, leur faire cracher le morceau, les étaler au rouleau pâtissier, ou les réduire comme les têtes des indiens Jivaros, ne pas me fier à leur logique apparente, les pousser un peu, les déstabiliser, les déménager.
Les «  écouter ».
Car ils ne sont pas seulement des mots qui ont un sens, mais en même temps, ils possèdent un son, une musique, sur laquelle on peut travailler, qui nous «  impressionne » au sens de l’appareil photo, qui «  s’imprime » en nous.
C’est cela, écrire, pour un écrivain. Et c’est cela que je veux faire passer dans mes correspondances avec vous, les enfants. Vous m’écrivez que vous habitez Hunawihr, et moi je m’écrie : – ohé !  ceux Du Navire ! Comment allez- vous joyeux matelots ? Dans quoi vous êtes-vous embarqués et pour quelle mystérieuse aventure ?
Vous riez ! Vous me dîtes que je suis folle ! que vous habitez près de la ligne bleue des Vosges et que c’est le pays des cigognes !
Et alors je me demande, je vous demande qui sont ces six gognes posées sur la ligne bleue comme six lettres sur la ligne bleue d’un cahier… etc… etc…
Et sans que l’on ait vu aucune frontière, on passe d’un pays à l’autre : celui de votre courrier à celui de la poésie.
Car, je vous le dis, il n’y a pas de frontière, dieu merci, entre les mots, entre les sons, ce qui est écrit se fiche bien des catégories ! Et les mots sont, sous leur forme réduite de mots, d’une force, d’une puissance infinies. Et nous leur devons, dans notre forme réduite de corps, notre part d’infini.
Chaque mot est tout un monde.
Un autre univers.
Non. LE MEME UNIVERS. ( Mais c’est un secret.)

Il faut que je rajoute cela : pendant que nous correspondions, joyeusement et avec légèreté, je vivais moi quelques chagrins, profonds. Et la légèreté de vos, de nos courriers, me servait de baume bienfaisant, apaisant. Vos gentils mots d’affection, de reconnaissance, c’étaient de légères caresses sur mon front.
Et c’est là une leçon d’écriture que chacun peut éprouver : Il n’y a nul besoin d’être très joyeux pour écrire de joyeuses choses, ni d’être triste pour en écrire de désastreuses. C’est étrange, sans doute, mais pas plus qu’à la lumière correspond l’ombre, à chaque corps son reflet, à la voix son écho, et entre les deux, assez d’espace ( qui n’est pas le vide ! ) pour créer, de mille façons, tous les liens que l’on veut.
Assez d’espace pour jouer, pour nager, pour voler, pour se faire voir ou se cacher.

Une belle correspondance, alors, c’est celle qui nous fait du bien, nous inspire, nous rapproche, sans jamais rien perdre de son  mystère.

2ème partie

 

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Une belle, une merveilleuse, une montagne de correspondance m’est parvenue pour mes 70 ans. C’était ce que j’avais demandé comme cadeau d’anniversaire, et c’est bien ce que j’ai eu. Je ne cesse, depuis, de me féliciter d’avoir pris cette initiative, car me sont parvenus plus de 80 lettres et dessins, drôles, émouvants, fantaisistes, magnifiques, pleins d’amour, d’amitié, de souvenirs, de vie, de sourires, de rires, de larmes, de roses, de fleurs des champs, de vacances, d’herbes folles, d’ombre, de lumière, d’étoiles, de nuages, de terrasse de café au soleil, de petits coeurs, d’oiseaux du malheur et d’oiseaux du bonheur, de blessures, d’épines, de vagues, d’écume, de baisers, de coccinelles, de ciels de toutes les couleurs, de signes, d’histoires, de secrets, d’aveux, de déchirement, d’engagements, de promesses, de compliments qui font un peu rougir… Une lettre comme un puits…
deux ordonnances…
En silence, un silence que rien ne pouvait déranger, des heures durant, j’ai tout lu, lettre après lettre, chacune représentant un visage, un corps, une vie qui a croisé la mienne, parfois, souvent, certaines m’accompagnant au fil de dizaines d’années…
Quelle belle émotion que tous ces amis rassemblés là autour de moi, non en chair et en os, mais en mots dits, leur souffle perçu dans chaque blanc entre les mots, les lignes de mots comme ces fils où se perchent, se rassemblent les oiseaux qui vont voler vers les pays chauds, mon coeur battant à chaque ouverture d’enveloppe, car je sais que chaque lettre contiendra un trésor, des mots pour moi, bien choisis.
Alors oui, comme je l’écrivais plus haut, la correspondance a aboli toutes les distances, j’ai ouvert chaque lettre comme on ouvre une porte quand on y est invité, et je suis entrée chez vous. Chaque mot écrit, je l’ai lu comme un signe de bienvenue, un signe de reconnaissance qui nous reliait. Vous m’attendiez, et j’étais bien là.
J’avais les mains vides, et de vos mots, vous les avez remplies.
Merci.

J’ai eu 70 ans, l’âge du soir qui vient et il brillait comme une aurore.

 

 

 

 

 

Mais il est où le bout ?

Je me promenais le long de la mer, pendant cette semaine de vacances au soleil d’autant plus beau qu’il était inespéré, quand, venant d’un enfant qui cheminait à quelques mètres devant, me sont parvenus ces mots bien connus de tous les parents : – j’suis fatigué… » Prémisse au  » J’veux que tu me portes !  » redouté. La maman, déjà chargée d’un sac a répondu :  » on est presque au bout… » Et deux minutes plus tard, tandis que je les doublais et leur lançai à tous deux un regard amusé, l’enfant, perplexe, le regard portant le plus loin qu’il pouvait, geignait : « – Mais il est où, le bout ? »

Et voilà. Cette toute petite question, prononcée d’une voix enfantine et fatiguée, – mais chacun de nous, se posant cette même question, même intérieurement, ne se la pose – t-il pas sur ce même ton un peu geignard, perplexe ? cette toute petite question, donc, m’est entrée par une oreille et n’est pas ressortie par l’autre.
Question essentielle, existentielle, donc.
Normalement, ce qui a UN bout, n’en a pas qu’un, mais deux. Et si on ne se demande pas  » où ils sont les bouts ?  » c’est qu’en général, on en a un en main, et on voit l’autre extrémité, pas trop loin : un bout de bois, qu’il ne faut pas mettre dans l’oeil de son frère, le bout de la chaussure qui fait mal aux pieds parce qu’on grandit,  les ciseaux à bouts ronds qui sont permis et ceux à bouts pointus qui peuvent crever l’autre oeil, celui qui a échappé au bout de bâton.
Le bout du jardin, dont il ne faut pas sortir, au-delà il y a la rue, tu peux te faire écraser.
Le bout de la jetée d’où le malheureux peut, dans la mer, en finir et se jeter.
Il y a des bouts un peu infamants : être mis en bout de table, là où l’on n’entend rien de la conversation, au bout du quai les ballots, être à bouts de nerfs, au bout du rouleau et péter les plombs, être un sacré flemmard qui ne remue pas le bout du petit doigt ; plus complexe, l’aveu, qu’on vous arrache malgré vous, du bout des lèvres…
Il y a, par contre,  des bouts rigolos : le bout de la langue où les mots facétieux n’arrivent pas jusque là, le bout du nez par où l’amoureux est mené,..
Tous ces bouts-là, bon, on les voit.
Mais il y a effectivement, comme le pressent cet enfant, des bouts moins évidents, de bons bouts par lesquels il faut mieux prendre les gens, et le mauvais bout par lequel vous avez pris la problème et vous empêche de le résoudre correctement.
Plus certains bouts vicieux dont effectivement on ne voit pas le bout.
Le bout du discours de ce haut personnage qui s’écoute si bien parler qu’il oublie que ce n’est pas à lui- même qu’il s’adresse, mais à un auditoire qui a mal aux pieds, mal aux fesses, faim, envie de faire pipi, qu’il ennuie à un point, mais à un point !
Le bout de son travail, avec toutes ces piles de dossiers accumulés, et plus on avance, moins la pile diminue, toujours remplacée.
Le bon bout de temps où l’on attend celui ou celle qui n’arrive pas, qui n’arrivera peut-être jamais, et on se demande, montre en main,  si l’on a attendu assez longtemps, parce qu’il avait un bon bout de chemin à faire, mais quand même, il n’arrive pas et on est à bout de patience !
ET que dire de cette imposture qui nous fait croire, quand on est jeune, qu’il suffit d’avoir plein de cet argent qu’on n’a pas et qu’on aura jamais pour aller au bout de son rêve ? Alors qu’aller au bout de ce rêve, de toute façon, serait le tuer…
Et surtout, parlons -en de celui -là : Oui,  le bout de nos peines ! Où est-il ? On ne le voit quasiment jamais. Toujours au négatif ! 99 fois sur cent, on n’est pas au bout de nos peines, sauf, au bout, tout au bout de cette drôle de chose qu’on appelle la vie, on ne sera sans doute jamais au bout de nos peines.

Alors, il a bien raison, ce petit bout d’homme, de s’inquiéter, de geindre : – Mais… il est où le bout ?
Et personne ne se sortira de cette question…  par une simple boutade !

Là-dessus, c’est l’heure des croquettes du chat. ça fait trois fois qu’il passe sur ce clavier et y écrit de la patte ce qu’il pense de tout ça. Mon chat est à bout ! J’y vais.

Apprenons – leur à lire, écrire,et conter

Non, cher monsieur le ministre, chers lecteurs, chers amis auteurs, non, je n’ai fait ni faute ni erreur. ( j’ai par chance, hérité de cette « orthographe naturelle » ainsi nommée pour signifier que celui qui écrit n’a point à se fatiguer avec la grammaire, les mots s’alignent dociles comme petits moutons devant le berger. )  J’ai donc bien écrit :  « apprenons- leur à lire, écrire, et conter !  »
Parce que, si je peux me permettre, chers tous,   » compter » avec un m et un p, je ne suis pas sûre que ce soit une si bonne idée.
( De prime abord, déjà, le mot est fourbe, avec ce «  m » et ce « p » qui sont là cachés, et ne s’entendent pas ! Deux lettres de décoration ! On voit bien comme le mot est prétentieux, non ?)
Compter, c’est calculer, et agir par calcul est vite catalogué : esprit calculateur, intéressé, et insincère ! Je ne crois pas que ce soit là cadeau à faire à un enfant. Je ne parle même pas du calcul rénal, dont celui qui en est victime vous dira comme c’est horriblement douloureux.
Compter, avec un et un p, faire ses comptes,  c’est vite compter les points, les voix, les suffrages, comparer, vouloir être le meilleur, dominer. Or, des maîtres, il n’y a que dans les écoles qu’on en manque. Ailleurs, il y en a pléthore, tous spécialistes en quelque chose, prêts à le vendre, à se vendre, et leur âme avec.
Paradoxalement, le compte n’est bon, avec un et un p, que quand on le rend. Quand on se rend compte, qu’enfin on a les yeux qui se dessillent, et qu’on comprend.( Ne me demandez pas qui nous l’avait donné, ce compte, ni à qui il faut le rendre, mais il suffit de savoir qu’alors, les bons comptes faisant les bons amis, c’est ainsi que toute guerre finit. )
Il y en a bien pour prétendre que le mieux est de n’avoir de comptes à rendre à personne. Certes ! Mais il faut en avoir les moyens ! Et il me semble hasardeux d’enseigner aux enfants qu’ils n’auront, sachant compter et devenus grands, plus de comptes à rendre à quiconque. Hasardeux et quelque peu fallacieux. Voire, un tantinet  immoral.
A ce compte- là, mon capitaine, me direz-vous, on n’est plus sûrs de rien. Ne comptez pas sur moi pour affirmer le contraire !
Conclusion ? Le comptant n’est jamais content !
Et, en ce qui concerne  » compter » avec un et un p, je pense que le mieux, pour les enfants, est qu’on le leur enseigne avec la plus grande modération ! Et je propose qu’on ne dépasse pas le stade de compter sur ses doigts. Il n’y en a que dix. ça n’ira pas trop loin. ça limitera les dégâts. Et ce ne sera pas si difficile que ça. La plupart des enfants ont dix doigts, s’ils se sortent celui qu’ils se sont mis dans la bouche ou le nez.

Alors que  » conter  » ! cher monsieur le ministre et chers tous ! Sans m, sans p, sans fourberie, sans prétention ! C’est frais, c’est tendre, c’est bucolique ! Et qui dit bucolique, dit naturel, bio ! comme il est bon de dire maintenant ! Car c’est « conter fleurette  » ! C’est  » Si Peau d’Âne m’était conté, j’y prendrais plaisir extrême  » comme l’écrivait ce monsieur La Fontaine qui en contes et plaisirs s’y connaissait ! Et quoi de plus joli que de conter fleurette et propos galants à la belle étoile et à la belle dont notre coeur est épris ? Et cela est beaucoup plus difficile à apprendre que compter avec ces diables de et de qui déjà à la base ne s’entendent pas !
Conter, ce n’est pas énumérer, calculer, chiffrer ! C’est dire avec le coeur, c’est peindre, c’est faire rêver !  C’est abolir le temps ! C’est conter des sornettes et autres très anciennes calembredaines et billevesées !
C’est magique !
C’est retrouver grand-mère à la veillée au coin de l’antique cheminée alors qu’on vient de la déposer comme un encombrant en maison de retraite !
C’est aussi, je vous l’accorde, quelque peu aventureux parfois. C’est dire qu’on peut se passer de GPS et aller se perdre au fond des bois, dormir 100 ans sans anesthésie ni payer impôts et loyers, se réveiller belle sans chirurgie esthétique, creuser la terre comme un fou et n’y trouver ni or, ni gaz ni pétrole, ni rien du tout…
C’est se servir de ses dix doigts pour agiter des marionnettes qui n’obéiront pas.
C’est aussi trouver des clés qui ouvriront des portes interdites….

Mais qui va bien pouvoir leur apprendre à bien conter sans compter, aux enfants ? Qui, monsieur le ministre et chers tous ?
Nous ! Les écrivains pour enfants. Nous qui faisons cela, depuis 20, 30 ans, dans les écoles où nous leur rendons visite, dans les bibliothèques qui nous prêtent leurs coussins et leurs gros poufs en mousse pour poser nos fesses de conteurs, nous qui avons la chance d’être qui nous sommes et de faire, sans prétention, sans même mesurer notre chance, parfois, le plus beau métier du monde.
Être à la hauteur, pour un auteur-jeunesse, ce n’est pas monter sur une estrade, un piédestal, c’est se pencher vers les enfants afin de perdre les 60 centimètres qui nous séparent de leur visage souriant, rêveur, sérieux, et leur apprendre à conter … sans s’en laisser conter par de faux raconteurs !

 

 

REPARER LES DEGATS

J’étais, dernièrement, dans une petite ville de province, comme il est d’usage d’appeler ces bourgs encore un peu hors du temps parisien, dont les magasins sont tous en centre ville, ferment entre 12h30 et 15h, et puis à 19h pile, et dont la poste n’est ouverte que le matin. Et où le téléphone et la télé passent quand ils veulent et comme il veulent.
J’avais quelques courses à faire pour le déjeuner, rien de transcendant, je ne suis pas fine cuisinière, un poulet frites, pour moi, c’est parfait. Mais je devais préparer pour toute la famille, et donc, fonçais tête baissée au petit supermarché pour remplir la poussette à provisions. Affalé devant la large vitrine, au soleil, un pauvre type, jeune et bronzé, une canette à la main, flanqué d’un chien muselé, genre malinois, faisait la manche, une petite écuelle posée devant lui, pour les sous, une autre posée devant le chien, pour l’eau.( mais il n’était sans doute pas interdit de faire le contraire, de mettre le maître à l’eau, ce qui ne lui aurait pas fait de mal, et de filer des sous au chien s’il nous inspirait plus de pitié que le maître ! )
– Bonjour ! me fit l’homme. ( il avait de beaux yeux bleus,  » un regard d’ange !  » aurait dit maman qui toujours crut aux anges et à leur mystérieuse intervention dans la couleur de certains yeux …)
– Bonjour ! répondis-je.
C’était succinct, ça ne l’engageait ni lui, ni moi ; à cette heure-là, je n’avais pas trop le temps de philosopher, et ça me suffisait comme échange. J’entrai dans le Supermarché, filai entre les rayons peu garnis ce qui facilite grandement les courses, et, ayant payé sans douleur excessive en enfilant ma carte bleue à l’avaleuse qui me la rendit aimablement, je ressortis, prête à cavaler sur le kilomètre qui me séparait de ma cuisine de combat.

Ce faisant, l’esprit déjà occupé par la préparation du déjeuner, me disant : – bon, reste plus que le pain à prendre en passant, j’ai la monnaie ! je butai, en sortant, dans l’écuelle du pauvre type toujours adossé à la vitrine chauffée à blanc par le soleil de midi. Et, butant, je fis voler les quelques malheureuses pièces qui se trouvaient dans la sébile improvisée.
 » Et merde !  » pensai-je, mais sans le dire, évidemment, cette fois, bien obligée, moralement, de m’arrêter. Et au lieu de dire ces 5 lettres-là qui étaient bien le fond de ma pensée, je murmurai : – pardon ! ce qu’il convient de dire quand on a été bien élevé. Il y avait 5 minutes, le pauvre type n’avait déjà pas grand chose, et maintenant, à cause de cette pointure 40 qui navrait déjà ma grand-mère, ma godasse ayant envoyé valdinguer son maigre pécule, il n’avait plus rien du tout. Il ne pourrait rien s’acheter pour son déjeuner, plus qu’à boire l’eau de son chien !
Je stabilisais ma poussette trop chargée, m’accroupis, rampai quelque peu, à la recherche des pièces qui s’étaient barrées vite fait, de ci de là,  dans le caniveau,  n’importe où. Lui me regardait faire sans bouger le petit doigt, alors qu’il était déjà par terre, et qu’il était loin d’avoir mon âge, mais bon, c’était de bonne guerre. Je remis dans l’écuelle ce que j’avais retrouvé, et puis, évidemment, je me dis que peut-être, il en manquait, alors je pris mon porte-monnaie et y mis 2€, et puis, la culpabilité ne s’étant pas complètement éteinte, j’en rajoutai, je vidais toute ma petite monnaie.  ( c’est ça l’inconvénient de l’éducation catholique reçue dans l’enfance, ça vous colle à la peau, même 60 ans plus tard. Vous avez oublié toute l’histoire de France et comment on fait une preuve par 9, mais pas  » Aime ton prochain comme toi-même » et même si vous ne vous êtes jamais vraiment beaucoup aimé, vous tâchez de l’aimer mieux que vous-même ! )
Il me sourit, l’air d’un brave type, finalement, je lui souris en retour, voilà, c’était fait, j’avais réparé, il était content, moi aussi, il faisait beau, tout allait bien.
A ce moment-là il me dit : – Merci ! ça va m’aider à me rendre au tribunal.
– Ah bon ? je dis, la main sur la poignée de mon caddy.
– Ouais, il fait. Demain, faut que je prenne le train pour aller au tribunal. Ils m’ont convoqué.
– Ah ! je fais, hésitante, toujours à l’arrêt, le beurre fondant dans le caddy.
– Vous voulez savoir pourquoi ?
Je n’avais pas vraiment envie, mais bon, ce n’est pas non plus quelque chose qu’on dit à un malheureux dont vous avez fichu en l’air le maigre pécule et qui veut vous ouvrir son coeur…
– je suis convoqué pour avoir cassé la gueule à un homo !
Là, je reste pantoise, consternée. Et lui, sourire complice aux lèvres, ses grands yeux bleus si clairs, comptant visiblement sur ma compréhension, voire sur un renchérissement !
– Y vont quand même pas me condamner pour avoir cassé la gueule à un pédé, hein ?

Je réalise que je viens de me mettre en quatre, et de ramper à quatre pattes, devant un démolisseur d’homos- entre autres… Et que je lui ai filé mes sous, en plus ! Et qu’il me prend pour une complice !
– Sale con ! je pense. Mais je ne le dis pas, toujours cette satanée bonne éducation, etc etc…

Je fais quelques pas, faut que je dégage de là, ça pue. Et puis, non, merde alors ! Je plante la charrette, retourne vers le pauvre type au regard d’ange, et reflanque un coup de ma tatane pointure 40 dans son écuelle. Je n’épargne que le chien qui n’est pour rien dans tout ça, qui n’a mérité ni ce maître ni d’aller s’user la langue à lécher l’eau sur le trottoir.
Je ne regarde pas la tête du pauvre type, qui doit être sidéré. Je ne regarde pas non plus si on m’a vue faire ça, si on s’indigne derrière moi, si une caméra de surveillance a enregistré mon geste non citoyen ! Je rentre.Tant pis pour le pain, plus de monnaie, on s’en passera. Et je parie que le beurre est complètement fondu. Et puis le fromage, je le sens d’ici ! Faut mettre tout ça au frigo, vite fait.

Réparer les dégâts.
Enfin, ce qui est réparable…

La vieille valise de carton marron

Ce matin, je suis descendue à la cave avec une demie tonne de papiers à trier, dessins d’enfants, courriers professionnels, personnels, bancaires, relevés de droits, livres en sursis, trucs muches et machins choses. J’ai trouvé une destination à peu près appropriée à chaque chose descendue, n’ignorant pas toutefois que, le jour x ou y où je chercherais un de ces papiers, livres, objets, que je venais de soigneusement ranger, je mettrai toutefois des plombes à le retrouver, voire, je ne remettrai jamais la main dessus. Sauf si je ruse : si je cherche autre chose, que bien sûr je ne trouve pas, mais qui me permet de trouver cela que je ne cherche plus. La vie est ainsi faite : relativement décevante dans l’immédiat, mais étonnante dans l’absolu.
Comme je ne cherchais rien, j’ai trouvé pas mal de choses. De vieux films pris avec une caméra 16mm dans les années 70, une vieille pipe des mêmes années portant encore l’odeur du tabac qui la rendait bien agréable à l’époque où le cancer du poumon semblait parfaitement exotique, un crâne, dérobé par je ne sais quel potache dans je ne sais quel labo, des cassettes audio de Chantal Goya ! un violon sans cordes…
Et puis, je l’ai vue, sur son étagère, et je l’ai reconnue tout de suite, elle : la vieille valise en carton marron qui nous servit longtemps d’unique valise pour les vacances, et qu’on traînait parce qu’évidemment, on n’avait pas encore inventé cette merveille : des roulettes aux valises pour ne plus ni se démonter les épaules, ni s’allonger les bras, ni se taper un bon lumbago, et condamnant les dames à demander l’aide des messieurs pour les monter, les descendre, voire les transporter. L’inventeur des valises à roulettes à beaucoup aidé la gent féminine à prendre la poudre d’escampette sans plus tambour ni trompette !
Mais la valise en carton marron n’a pas eu ce genre de vie, de destinée. Elle a été valise familiale, transportant nos petites tenues estivales parfaitement innocentes. Dedans, à présent, soigneusement rangés et pliés bien à l’abri des mites et du temps, j’ai retrouvé petites brassières de laine et de coton tricotées et cousues par les grand-mères et les arrière grand-mères de mes enfants ; et petits draps et taies d’oreillers assortis, légers édredons qu’en apprentie maman et couturière, ventre lourd et coeur léger, j’avais moi-même confectionné pour les bébés encore sans visage que j’attendais.
Quelques secondes à tenir entre mes mains qui ont à présent l’âge qu’avaient les grand-mères, j’en ai le souffle coupé.
Je n’ai pas allumé le plafonnier. Les petits vêtements, je les regarde à la lumière chiche de la lucarne basse, au ras du jardin. Les petits habits des enfants qui ne sont plus des enfants depuis très longtemps, flottent comme de minuscules fantômes blancs, roses ou bleu ciel entre mes doigts, dans l’odeur fade de poussière de la cave.

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Je suis là, debout devant la valise au ventre ouvert sur le passé passé si vite, qui renferme bien plus encore que ces minuscules trésors de laine et de coton cousu et tricoté. En ouvrant la valise, telle Pandore, je vois ressortir les ombres de ces femmes aimées, aimantes, courbées sur leur ouvrage, doigts piquant, aiguilles tournicotant, absorbées et gaies, pour accueillir le nouveau né annoncé comme avaient fait avant elles leur mère, leur grand-mère. J’entends leur rire gentiment moqueur devant mes erreurs de débutante, clignant de l’oeil pour enfiler dans le chas de l’aiguille un fil trop long  » ma fille, disait ma mémé, tu me fais là une aiguillée de paresseuse! » Me piquant le doigt telle une Belle au Bois dormant dont le prince, moderne, est monté dans sa 2 chevaux de bon matin pour partir au bureau, maman clamait, encourageante : – Ah ça ! C’est le métier qui rentre !
je pense au si joli poème de Marie Noël que plus personne ne lit plus jamais sans doute, et qui habitait dans l’yonne tout près de chez moi autrefois ; elle avait écrit, je m’en souviens ainsi, ces vers si simples, d’une si grande douceur à vous faire fondre le coeur :

« et je cousais, je cousais, je cousais,
mon coeur, qu’est-ce que tu disais ? »

Je sens le parfum du café en grain  qu’on écrasait en tournant vigoureusement le petit moulin de bois au délicieux tiroir délivrant le  » moulu, mets y un doigt de lait, s’il te plaît » et  » moi, fais plutôt une tasse de chicorée, mais bien noire !  » Je vois les hommes passer la tête à la porte du gynécée et se retirer, résignés, le repas de midi, de ce soir, n’est pas près d’être servi, ils n’ont visiblement pas, aujourd’hui, la priorité !
Est-il heureux, douloureux, ce bref voyage à travers mes âges, dans la pénombre qui lui sied ?
Mélancolique, à coup sûr. Mais il s’accompagne de l’odeur des vacances, du mimosa, des citronniers, du bleu et de l’or de la méditerranée. Il s’accompagne du bruit lointain des baisers qu’on jetait vers moi, doigts contre la bouche et projetés, mains tendrement agitées dans l’air quand je m’en retournais, rassérénée, ayant vu de mes yeux vu que l’amour bel et bien se transmettait.
J’ouvre la fenêtre basse devant laquelle danse la poussière, car telle est sa fonction toujours renouvelée. Et je pense à la lumière du soleil qui met tellement de temps pour nous arriver…
Il faudra, un jour, que je fasse le tri dans cette valise… Certains petits habits sont tellement défraîchis, rêches, jaunis… Lesquels faudrait-il vraiment sauver de l’oubli ? Et pour quel enfant d’aujourd’hui, de demain qui ne sera jamais le mien, ne saura rien des vieilles mains qui cousaient, tricotaient, point à point, et déclaraient, aussi sûrement que l’échographe qui n’existait pas encore, loin de là : – Tu portes bien en avant ! ce sera une fille ! je te la fais en rose !
– Mais si c’est un garçon ? Blanc, c’est pas plus sûr ?
–  L’aurait l’air du pape ! J’te fous mon billet que ce sera une fille ! Tu verras ! Je ne me trompe jamais !

Et quand finalement j’accoucherai d’un garçon : – bah ça alors ! J’ai jamais vu ça, un garçon porté comme ça !
Et vaguement désapprobatrice : – Faut toujours que tu te distingues, toi ! Jamais rien fait comme tout le monde !

En attendant, cette valise en carton, c’était pas de la saloperie ! 50 ans au compte-heure, bientôt !

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MERCREDI-JEUDI

Depuis belle lurette le jeudi de mon enfance n’existe plus et donc, avec lui, la mythique semaine des quatre jeudis passée aux oubliettes ! Jamais personne n’a remplacé celle-ci par « la semaine des quatre mercredis » et c’est vrai que cela ne sonne pas pareil, rien à faire. Depuis cette transformation du jeudi en mercredi je ne peux m’empêcher qu’on a joué un sale tour aux enfants. D’autant, qu’après moult tergiversations d’adultes, le mercredi-jeudi s’est retrouvé coupé en deux ! Une moitié avec école, une moitié sans. J’ai l’impression qu’on nous aurait fait ce coup-là dans les années 58, on aurait eu mai 68 bien avant l’heure ! car notre jeudi était sacro-saint ! Autant que le petit pain au chocolat qui était encore un vrai morceau de pain pas ramollo avec une vraie barre de chocolat bien costaud !

Jeudi portait parfaitement bien son nom : c’était le jour des jeux. Et même si plus tard, au lycée, on m’a expliqué que non, jeudi était le jour de Jupiter, ça ne m’a qu’à moitié convaincue malgré tout les respect que j’avais pour mon professeur de latin tant Jupiter me semblait à des années lumières ! Mon explication du jeu-dit était tellement plus simple et évidente, tout à fait lumineuse, quel intérêt avaient les adultes à tout compliquer ainsi, cela me dépassait. De même que « lundi » dans ma mythologie de l’époque était ainsi nommé parce qu’il était le jour numéro 1 et n’avait rien  à voir avec la lune où seul Tintin avait alors marché.

La grande affaire du jeudi, ( si on exceptait l’heure de catéchisme passée en apnée tellement on nous fichait la frousse avec le péché mortel, la pomme d’Eve encore plus maléfique que celle où avait mordu Blanche Neige, la crucifixion et Ponce pilate qui s’en lave les mains and so on ) la grande affaire du jeudi donc c’était : à quoi on va jouer ?  A quel GRAND JEU qui durera TOUTE la journée. Car en cette époque, on avait tout notre temps : d’être, ce jeudi-ci, explorateur et chasseur de fauve comme Tintin en Afrique par exemple. On préparait soigneusement l’expédition : pas question de faire n »importe quoi,  on n’était pas des ignorants, on avait nos images dans les tablettes de chocolat, ou gagnées à l’école si on avait gagné 10 bons points, qui nous montraient bien que l’Afrique ce n’était pas le Bois de Boulogne ! Donc on ne partait pas sans munitions, ni sans solides sandwichs que maman nous préparait, parce qu’on n’était pas sûrs de tuer une antilope avant l’heure du déjeuner. Enfin, le tueur, c’était mon frère : moi, c’était bien entendu comme ça,  je l’accompagnais seulement pour monter une petite école dans la brousse  – Mon frère trouvait que c’était bien une idée de fille, ça, d’aller emmerder les petits noirs qui couraient tout nus et en toute liberté avec des livres et des cahiers, mais j’y tenais mordicus ! avec moi, jungle ou pas jungle, tout le monde allait apprendre à lire, point barre ! Ainsi, il attrapait lions et gorilles et les encageait avec force et courage afin de les ramener en France et moi, si ma petit soeur voulait bien nous laisser renverser son lit à barreaux sans brailler comme un putois, je l’aiderai à construire le zoo dès que les petits indigènes auraient enfin appris à lire ET à écrire convenablement les 26 lettres de l’alphabet que je leur avais copié sur de minuscules cahiers cousus main – et ce n’était pas de la tarte parce que je maniais assez mal l’aiguille.

L’appartement du 5ème étage de notre HLM était alors aussi vaste que le monde, l’Afrique tenait parfaitement entre la colline du fauteuil et le Haut plateau du cosy ( c’était comme ça que s’appelait le lit de mon frère dans le salon, lit que je lui enviais beaucoup parce qu’il avait deux petites portes et une petite glace, et que je parviendrai à lui chiper deux ans plus tard.) L’école de campagne, je l’installais sous la table qui était un abri parfait contre les crocodiles et autres saletés qui pouvaient contrarier l’emploi du temps des écoliers. Les pions noirs du jeu d’échec me faisaient une classe plausible de jeunes africains, et si j’en mettais quelques blancs, fils de colons, je les traitais tous avec la même sévérité, le coin n’était fait ni pour les chiens ni pour les crocos !

Evidemment, mon frère ne pouvait longtemps se retenir de faire entrer un lion dans ma classe, y semant une panique bien légitime. J’autorisais son lion à me bouffer quelques cahiers mais AUCUN de mes élèves, noir ou blanc, même pas celui qui travaillait le plus mal et tenait son cahier comme un cochon comme me le suggérait mon frère avec insistance à chaque fois ! Ce n’est pas parce qu’un élève est paresseux qu’il doit FORCEMENT terminer dans l’estomac d’un fauve, il y a des limites aux punitions !
Je récupérais à la fin ma classe entière, quoiqu’un peu chamboulée par les différentes irruptions du fauve puis du chasseur, remettais tout en place avec abnégation, chacun savait très bien depuis Tintin qu’aller faire la classe en pleine brousse comportait un certain nombre de dangers que ne connaissaient évidemment pas les instituteurs de Seine et Oise qui n’avaient à dompter que quelques élèves un peu mal élevés.

Il me semble que les enfants n’ont plus vraiment de jour de jeu, de GRAND JEU. Leur moitié de mercredi est bien occupé : dessins animés, sport, musique, ACTIVITES DE LOISIRS… Comment diable cela peut-il remplacer le jeu qu’on invente, seul ?  Pas de grand jeu qui durerait toute la journée, pas de grasse matinée avec à côté de soi, dans le lit, une grosse pile d’illustrés ( nom des BD de l’époque) pas le temps de regarder passer les nuages et les oiseaux en se curant le nez ou l’oreille selon l’humeur, de se disputer avec son frère et sa soeur, de se fâcher pour longtemps et puis, longtemps passé ( une demi heure, au moins ! )de se réconcilier parce qu’on s’embête et que l’école sous la table sans le lion qui peut entrer et bouffer tout le monde, mon frère a raison finalement, c’est moins intéressant.

JEUDI, jour du jeu, TOUTE LA JOURNEE.
Mercredi ?
Je sors la boite de pions du jeu d’échec.Je tente : – Regardez ! je dis.
– Bah quoi  ? me demande mon petit fils. Le jeu d’échec ? Tu sais y jouer Majo ? parce que moi je sais ! très bien en plus ! Tu veux que je t’apprenne ? Prends les blancs !
Je boude : – Je préfère les petits noirs. Et puis, non ! J’ai pas envie. On n’a pas le temps. T’as vu quelle heure il est ? T’as vu quel jour on est, hein  ?

Décidément, faut pas prendre les enfants du mercredi pour des enfants du jeudi !