LE BERCEAU DE L’HOMME et MON BEAU LAPIN

Ce sont deux textes que j’ai écrits pour Noël. Il n’ont été retenus par aucun éditeur. Ils seront donc pour tous ! Le premier est pour les grands, le second pour les plus jeunes.

LE BERCEAU DE L’HOMME

Jo. Hoestlandt

C’était l’aube, et dans le ciel léger, le soleil commençait à murmurer sur la ville.

Devant les maisons, les poubelles attendaient, ventres pleins.
Et à côté des poubelles de cette maison-là, blanche aux volets verts, les gens avaient sorti tout un bric à brac de vieilles choses devenues inutiles, usées, cassées. Les choses cassées attendaient sur le trottoir, attendaient d’être emportées.

Il y avait là une planche à repasser qui  avait vu passer sur son dos draps fleuris, mouchoirs de chagrins, chemises de jours et de nuits. Un cheval à bascule qui avait perdu un œil à quelque guerre menée par un enfant batailleur, et dont le chien de la maison – qui s’appelait Pinocchio parce qu’il avait un long museau- avait un jour, malheureusement, croqué une oreille. Les enfants avaient grandi, et le cheval s’était longuement ennuyé à la cave, avec les araignées, avant qu’on ne se décide à  s’en débarrasser. Il y avait encore une tondeuse à gazon qui ne ronronnait plus, un miroir qui avait vu vieillir les habitants de la maison, et, comme eux , s’était peu à peu recouvert de taches brunes.

Et un berceau.

C’était un très ancien berceau, que les mains adroites d’un grand-père avaient tendrement construit, pour un bébé d’autrefois. Le bébé était devenu adulte, et avait  eu, lui aussi, des enfants qui  en avaient rongé les bords de leurs petites dents toutes neuves et toutes pointues. De nombreux petits y avaient pleuré, souri, rêvé, veillés et consolés par leur maman. Peut-être d’ailleurs restait-il encore, accrochés à la tige du berceau, là où autrefois tremblait le voile léger, d’anciens rêves d’enfants – car qui sait au fond ce que deviennent les rêves des petits qui ont grandi…

Le berceau était là, vide et froid, sous le soleil pâle. Il attendait je ne sais quoi, qu’un chat vienne s’y installer, en boule, y ronronner, qu’un oiseau sur sa  tige  nue se pose pour y chanter…

Mais c’est un homme qui est passé, un de ces hommes las qui n’ont jamais eu grand chose, et n’ont pas su garder le peu qu’ils avaient, ont tout perdu : femme, travail, maison, amis. C’était un homme aux bras inutiles, puisqu’il n’avait personne à tenir embrassé, un homme aux jambes fatiguées d’avoir été si loin sans jamais être nulle part arrivé, aux yeux rougis de froid et de larmes gelées. Depuis longtemps, il ne voyait plus que le bout de ses pieds, et il  se taisait comme tous ceux qui auraient trop à dire et ne savent plus que vomir ce qu’ils ont sur le coeur.

Il s’arrêta devant toutes ces choses cassées, usées, qui attendaient d’être au loin emportées.Il vit la planche à repasser, lui qui depuis de nombreuses années ne portait plus qu’un pantalon froissé et un gros pull qui sentait le chien mouillé.Il vit le cheval à bascule, blessé, et lui caressa l’encolure, maladroitement – qui avait-il caressé, et quand ? C’était il y avait longtemps, il ne s’en souvenait plus…Le dernier chien qu’il avait flatté l’avait mordu…Il vit la tondeuse à gazon, se pencha, en retira un bouton d’or collé là, et puis ne sachant qu’en faire, il se l’accrocha à la boutonnière , cela lui fit un peu comme une petite médaille d’or, qu’il aurait gagnée au cours d’une drôle de guerre dont il ne connaissait pas bien l’ennemi, ou pour un petit exploit dont il ne se souvenait pas…Enfin, c’est ce qu’il se dit en se regardant dans le vieux miroir taché…
Mais ce qui le fit hésiter à reprendre son chemin qui allait aussi loin que ses pieds voudraient bien le porter, ce fut le berceau.
Le berceau laissé là, sans aucun enfant dedans.
Il le balança doucement.
Quelque chose en lui s’adoucit, un peu de sa tristesse, quelque part, s’en alla.

Sans réfléchir, il escalada le bord du berceau, trop petit, bien sûr, pour un homme, mais le monde était beaucoup trop grand, alors il se dit que cela ferait une moyenne et comme le tout petit qu’il n’était plus, il s’y recroquevilla.
C’était si étrange… D’abord, il ne vit que la tête du cheval borgne à côté de lui, mais qui semblait le veiller pourtant, comme le très ancien petit âne d’une très ancienne histoire dont il se souvenait maintenant…
Et puis lentement, du fond de sa mémoire, remonta une espèce de chanson , des mots idiots qui disaient « dodo, l’enfant do », un truc comme ça… Quelqu’un autrefois lui avait-il murmuré ces mots-là ? C’était possible, car les mots voyagent à travers le temps et les gens, longtemps. Il regarda le ciel, si haut, si loin de lui et de tous. Son regard tentait de le percer, ce ciel…

Qu’y avait-il derrière que nul ne voyait, ne connaissait ?
Qu’était-il advenu des anges dont on lui avait parlé quand il était enfant ? Il se rappelait comme il l’avait cherché souvent, son ange à lui, celui qui était censé le garder, le protéger, son ange bien-aimé…  « – Viens, je t’en supplie, viens…lui murmurait-il en son cœur, fais que je ne sois plus tout seul, abandonné, fais que ma maman, revienne me chercher… » Et même, il se rappelait vaguement, que quelquefois, juste au moment où, ne voyant rien, il commençait d’abandonner, il sentait quelque chose, il n’aurait su dire quoi, quelque chose de suspendu dans l’air, léger, comme une caresse sans main, un baiser sans bouche qui ne se serait pas posé.

L’aube  s’installa, tout à fait, chez elle sur Terre comme au ciel.
Aucun ange ne suspendit son vol au-dessus du vieux berceau ; mais les anges ne passent peut-être que dans nos ciels d’enfance, tellement plus proches de nous que les ciels d’adultes, puisque nos ballons d’enfance envolés peuvent facilement les toucher.
Mais l’homme ne leur voulut pas aux anges de n’être pas passés. Il s’assoupit dans le berceau, sans aucune rancune, et y dormit d’un sommeil doux et serein, profond comme un océan, de ce sommeil parfait que connaissent seulement les enfants. Et même, il fit un rêve. Il rêva qu’il était devenu si léger qu’il s’envolait ! et retrouvait dans les nues un ballon rouge qu’immédiatement il reconnut ! C’était sa grand-mère qui le lui avait offert, et il en avait lâché la ficelle exprès, pour le voir partir, parce qu’un ballon ne peut pas demeurer votre prisonnier… A le voir s’envoler, il s’était senti si libre, si heureux ! Tout autant que s’il s’était enfui avec lui !

L’homme dormit là un bon moment, comme dorment les enfants qui ont un chez eux et auprès d’eux quelqu’un qui les aime de son mieux.

Plus tard la benne arriva, gronda, rugit, et tout emporta.
Mais déjà il n’était plus là, s’en était allé.
Ce qui l’avait réveillé ? Quelque chose de très doux, de très léger, qui lui caressait la joue.
Un peu de vent ?
Un cil ?
Une petite plume ?
Il ne savait pas.
Mais quelque chose, il en était certain, lui avait caressé la joue.
Doucement.

Comme chaque matin, il marchait maintenant ; il ne regardait plus le ciel, à quoi ça sert si l’on n’a plus de ballon, et que d’ailes on n’en a jamais eues ? Juste des pieds qui vous emmènent vers on ne sait quoi…Cependant, sur sa joue, il continuait de sentir…comme une caresse sans main, un baiser sans bouche…et alors, il se demandait…
Une fois l’enfance perdue, que deviennent les ballons et les anges ?…
Ont-ils vraiment tous disparu ?
Vraiment tous ?
Ou bien…
En reste-t-il quelques -uns ?
Hein ?
Juste quelques uns.
Et même, s’il n’en restait qu’un ! Un seul…
Ca expliquerait peut-être tout.
Un seul ballon, ou un seul ange, perdu dans l’immensité ! Vous pensez !
Qu’est-ce qu’il peut bien faire ?
Juste cela, sans doute.
Une caresse, venue on ne sait d’où, et qu’au petit jour la nuit emporte, comme un loup.

 

MON BEAU LAPIN !

 

 

1

On était en décembre, et malgré le froid, le roi Miraud, de bon matin, était parti chasser. Il était vêtu d’un beau costume pourpre et doré. Son page, comme d’habitude, le suivait à trois pas derrière lui, exactement. Le roi Miraud, qui avait fort mauvaise vue, avait déjà tiré trois fois : la première, sur un buisson qu’il avait pris pour un cochon, – crotte ! avait-il dit. La seconde, en l’air, vers un oiseau qu’il avait raté puisqu’une seule petite plume était retombée, – re-crotte ! s’était-il exclamé.  Et la troisième, à tout hasard, parce que crotte de crotte de crotte, il devait bien y avoir quelque chose à tirer quelque part ! Le roi commençait donc déjà à se sentir de méchante humeur. Son page craignait qu’il ne pique une belle rage, ne se roule par terre en appelant sa mère,  après il faudrait le porter, et il pesait aussi lourd qu’un sanglier.

Heureusement, surgit un lapin. Le roi Miraud, bien entendu, ne l’avait pas vu. Et par miracle, le lapin n’avait pas vu le roi non plus. Alors le page fit rapidement quatre pas, et se retrouva ainsi juste devant le roi qui se fâcha :
-Dis donc, tu te crois où, là ? Sur une autoroute à trois voies ? Tu sais que tu n’as pas le droit de dépasser le roi, tête d’anchois !
A ce bruit, le lapin aurait dû se carapater, mais comme il était un peu sourd, il n’en fit rien. Le page le désigna du doigt au roi, qui tira. Pan !
Le lapin se retourna et vit le fusil pointé sur lui. Le roi Miraud demandait : – Je l’ai eu ou crotte de crotte de crotte de crotte ?
-Heu oui, sire, je crois que vous l’avez eu, juste entre les deux oreilles ! dit le page en s’approchant du lapin à qui il chuchota :
-Fais le mort, mon pote, et arrivés au château, tu pourras te sauver. Le cuisinier cuira au dîner un civet de lapin de ferme et le roi n’y verra que du feu !
-Quoi ? dit le lapin de la forêt. Me confondre avec un civet, moi ? Assassin !
Le roi s’impatientait : – Il vient, mon beau lapin ?
Alors le lapin, sans se démonter, s’approcha du roi et pris d’une subite inspiration, s’exclama.
-Ah sire ! Je vois que vous me reconnaissez ! Eh bien oui, c’est bien moi, le Beau Lapin, Roi des forêts ! Celui dont on aime la fourrure quand part l’hiver bois et guérets… continua-t-il en chantant d’une voix de fausset.

2

Le roi Miraud fut sacrément étonné, mais de peur qu’on le prenne pour un thon de roi qui ne connaissait rien à rien, il répondit :
-Oh, oui ! Bien sûr ! Mon Beau Lapin, Roi des forêts ! Pardon ! Je ne vous avais pas reconnu !
-Evidemment ! soupira le lapin, sans décorations, ça ne se voit pas au premier coup d’œil que je suis roi… Mais, j’y pense, vous venez pour ça, sans doute ! Me décorer, n’est -ce pas !
-Heu, oui, répondit le roi, vous décorer, bien sûr, heu…avec des marrons, et des petits pois…
-Quoi ? s’exclama le Lapin, outré. Des marrons ? Des petits pois ? Vous me prenez pour qui ? Je suis le Beau Lapin, roi des Forêts, je vous rappelle ! Le minimum, c’est de me décorer brillamment, d’or et d’argent !
-Je ne vous imaginais pas comme ça, mais… bien sûr, bien sûr, émit le roi.
-Et de médailles célébrant mon courage, ma droiture ! poursuivit le lapin.
-Bien sûr, bien sûr, dit encore le roi.
-Et de grands colliers et chaînes dorées que vous me pendrez tout autour !
Le lapin, maintenant, souriait de plaisir à s’imaginer ainsi, si joliment décoré.

Pendant toute cette conversation, le page rit tellement qu’il décida de rentrer au plus vite pour ne pas faire pipi dans sa culotte. Alors il dit :
– je vais de ce pas au château, sire, demander qu’on allume un bon feu, pour recevoir votre invité.
-C’est ça, s’écria le roi, soulagé soudain ! Un bon feu, oui, pour rôtir mon Beau Lapin !
Il vit la tête du lapin changer : – vous me prenez pour une bûche ou quoi ? s’exclama l’animal.
-Bien sûr que non ! rougit le roi. Qu’on porte mon beau lapin au château, avec tous les égards qu’on lui doit ! corrigea t-il.  Illico presto.

3

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Au château, valets et servantes furent bien étonnés, mais personne ne se permit de discuter les ordres du roi qui demanda qu’on lui apporte médailles, couronnes et lauriers, colliers d’or et d’argent pour décorer dignement son Beau Lapin de la tête au pied et du pied à la tête.
Il y prit grand plaisir, et surtout, à voir son Beau Lapin s’illuminer de bonheur à chaque nouveau colifichet.
A la fin, le roi dit : – voilà, je crois qu’il ne manque rien… Etes –vous satisfait ?
-Si j’osais… soupira le lapin, si j’osais, sire, je vous demanderais bien encore quelque chose… Mais je n’ose pas…
-Bien sûr que si, faites ! l’encouragea le roi.
-Alors, lui confia le lapin, j’aimerais que vous m’accrochiez la distinction suprême… Une étoile ! Au sommet de ma tête !
-Mais oui, bien sûr ! Vous avez raison ! s’exclama le roi ! Comment n’y ai –je pas pensé moi-même ! Une étoile ! La distinction suprême !
Il n’en avait pas, mais l’orfèvre du roi en fabriqua une, brillante, étincelante, magnifique. Alors le lapin scintilla et resplendit de mille feux.
-Maintenant, grâce à vous, cela se voit ! déclara t-il. Cela se voit bien que je suis Roi des Forêts, n’est-ce pas ?
-Oh oui ! répondit le roi. Vous êtes le plus beau des hôtes de ces bois !
Et tandis que la neige se mettait à tomber doucement sur la terre, tous deux passèrent une merveilleuse nuit d’hiver, à boire, à rire, discuter entre rois richement parés.
Ils s’endormirent tous deux, dans une douce euphorie.

Quand le Père Noël passa, il se frotta les yeux en voyant le lapin décoré, se demanda si c’était bien au pied de l’animal qu’il devait déposer ses cadeaux. Mais comme rien n’indiquait le contraire, et qu’il était bigrement pressé, il disposa les cadeaux autour du lapin et repartit.
Au petit matin, le roi et le lapin virent tout cela et s’en réjouirent.
-Regardez, sire, s’exclama le lapin, on voit bien les traces du renne, dans la neige !
-De la reine, tu veux dire ! corrigea le roi. Et il constata : -celle-ci avait de bien petits pieds…Mais tu vois, elle est venue, et elle est repartie. Pas une reine ne veut rester avec moi…
-Mais c’était un renne, sire… redit le lapin.
-Ce que tu es entêté ! grogna le roi ! Ce n’est pas demain la veille que je te décorerai de la médaille de la grammaire, mon ami !
Le lapin n’insista pas davantage.  
Mais dès le lendemain, il commença de trouver bien lourd tout l’attirail, colliers et médailles, distinction suprême et tout le tralala. Il courbait l’échine sous le poids, et au bout de quelques jours, il sentit qu’il se ratatinait, qu’il allait crouler sous cette trop lourde parure. Alors, au beau matin suivant, avant que le roi ne se lève, avec l’aide du page, il se débarrassa de toutes ses décorations, et s’en retourna, tout nu et tout léger, vers la forêt et ses verts compagnons.
Quand le roi s’en aperçut, il fut un peu triste, mais le page lui dit :
-Ce n’est pas grave, sire, vous le retrouverez l’an prochain votre beau lapin, j’en suis certain.
Sur cette promesse, le roi Miraud se consola.

Et c’est depuis ce jour, en souvenir de cette histoire, qu’au 24 décembre, nous allons, chaque année, chercher dans la forêt les plus beaux…

lapins qui soient …

et qu’on les décore, de la tête au pied et du pied à la tête, merveilleusement, comme des rois !

jo hoestlandt

 

et BON NOËL A TOUS.

 

 

 

 

LE PRIX D’EVELYNE

A maman, évidemment,

Bien tendrement

jo

 

ce texte auquel je tiens beaucoup dsc01808 été publié chez Escabelle, en 2009, maison d’édition qui a malheureusement cessé trop rapidement son activité. Les droits m’en ont été rendus, et l’histoire est à nouveau disponible. Un autre éditeur semble s’y intéresser. Dans l’attente, l’histoire est là, mieux que dans un tiroir. 

 

 

1

 

A quoi tiennent les histoires ? Pourquoi certaines traversent-elles le temps et restent dans nos cœurs, alors que d’autres se perdent ? Notre mémoire, est comme un champ de ciel très plein d’étoiles qui ne brillent pas toutes d’un même éclat. Et la plupart des histoires, comme les étoiles, filent et meurent…
Quelquefois, cependant, l’une d’elles s’accroche à vous et ne vous quitte plus de toute votre vie. Elle veille sur vous, cette histoire-là, et vous veillez sur elle aussi. Sans vous, elle mourrait ; sans elle, vous ne seriez pas la même.

Maman m’a toujours raconté des histoires, qu’elle inventait, le plus souvent pour me faire rire, ou me distraire de la cuillère qu’elle approchait de ma bouche quand je faisais la difficile, que je ne voulais pas manger.
La plupart du temps, elle me racontait les mésaventures de petits animaux, dans des forêts imaginaires. Maman commençait évidemment par : – « il était une fois, un petit singe qui s’appelait Coco… » Parfois, Coco devenait perroquet, ou crocodile, mais de toutes façons ces bestioles étaient nées pour faire des bêtises, provoquer des catastrophes ; c’étaient des sortes de clowns à poil ou à plumes, et la forêt était un vaste cirque où ces animaux accomplissaient leurs drôles de numéros.
Les histoires n’avaient pas grande importance. Maman pouvait raconter n’importe laquelle ; ce qui me plaisait, ce qui m’étonnait, ce  n’étaient pas les aventures de Coco, mais la joie que maman avait à les inventer et son gloussement de rire qui redevenait celui d’une fillette qui invente de bonnes blagues pour amuser ses petites copines.
Maman disait « il était une fois », et hop là, c’était magique, elle redevenait la petite fille qu’elle avait été autrefois.

Car maman avait été une petite fille.
C’est toujours difficile, quand on est un enfant, d’imaginer que ses parents n’ont pas toujours été cela : des parents.
Qu’ils ont eu une vie avant nous, leurs enfants, que notre maman, a eu 4 ans, 8 ans, 10 ans… qu’elle s’est écorché les genoux en tombant, s’est cognée dans un poteau, est allée à l’école, s’est fait gronder, punir…

Ma maman s’appelle Evelyne. Ce prénom ne se porte plus. C’est son papa, mon grand-père, qui l’avait choisi. Peut-être parce que cela sonnait aussi bien en anglais qu’en français.
En effet, son papa n’est pas français. Il est né très loin, dans une île des Caraïbes, une petite île traversée de montagnes bleues qui s’appelle la Jamaïque, où poussent bananes, ananas, café, cacao  et canne à sucre et où les habitants, noirs, parlent anglais. Il s’appelle Stanley, son papa, et sur sa carte d’identité, il est écrit : « negro ». Cela veut dire qu’il est considéré comme noir. Et ça, c’est bizarre. Parce qu’à le voir, il n’est pas noir du tout. Il serait même plutôt rouge,  comme les Indiens. De toute façon, pour Evelyne, c’est seulement son papa, le plus bel homme du monde, évidemment. Il est arrivé en France pendant la première guerre mondiale, en 1917, avec les soldats canadiens qu’il avait rejoints. Tous ces jeunes hommes qui avaient du courage et l’esprit d’aventure,  venaient de très loin, avaient traversé l’océan Atlantique en bateau  pour défendre la France contre les Allemands.
Et là, en France, Stanley est tombé amoureux. D’une petite bretonne, serveuse : Philomène.
A ce qu’Evelyne devine, l’amour est une chose heureuse mais imprévue, qui arrive n’importe où et à n’importe qui, quand on est grand, et qui fait qu’on se marie et qu’on fait des enfants. C’est ce qui s’est passé entre sa maman, Philomène, qui n’avait jamais entendu parler de la Jamaïque et son papa, Stanley qui ne parle pas un mot de français. Et c’est parce qu’ils s’aiment ces deux là qu’elle est là, elle, Evelyne, avec ses grands yeux sombres et ses cheveux tout crépus comme ceux de son papa.
Et c’est cette histoire-là, plus que toutes les autres, l’histoire vraie de sa vraie vie, que j’adore entendre maman raconter. Cette histoire sans Coco singe ou perroquet, mais toute pleine d’autres aventures vécues pour de vrai. Celle-là ne commence pas par « il était une fois… », mais par « quand j’étais petite… », et c’est tout aussi magique.
Je comprends, à l’écouter, que la plus belle, la plus extraordinaire des histoires est celle que raconte notre vie.
De son début.
Jusqu’à sa fin.

 

 

 

2

 

Elle dit, maman :
-Quand j’étais petite, à l’école, si on voulait me faire pleurer, on me traitait de « négresse ». Alors ça ne manquait pas, je fondais en larmes.
Je demande :- pourquoi elles disaient ça, les autres ?
– A cause de mes cheveux crépus… répond maman. A cette époque, en 1933, 34…juste avant la guerre, j’étais la seule, dans la classe, à avoir des cheveux comme ça, tu comprends…

Je comprends. Je crois que je comprends. Ce n’est pas drôle de n’être pas comme les autres, d’avoir quelque chose de plus ou de moins, ou d’étrange qui vous désigne comme étrange étrangère. Les autres en profitent pour vous embêter avec ça. Si on bégaye un peu quand on est ému, si on suce encore son pouce ou qu’on fait pipi au lit à 8 ans et plus, qu’on a deux papas et pas de maman ou deux mamans et pas de papa, ou personne et qu’on est placé dans une famille d’accueil, hop là, les autres disent des trucs sur vous pour vous faire un pleurer. Et ils s’acharnent, au moins jusqu’à ce que vous ayez pleuré un tout petit peu. Parce que, quand on n’est pas e-xac-te-ment- comme les autres, on est moins bien qu’eux, obligé, et alors on n’a plus qu’à pleurer.
Je n’aime pas l’idée qu’on ait fait pleurer maman, à l’école, quand elle était petite. Mais elle dit :
-Bon, j’ai cherché à me faire aimer. J’ai été très gentille. J’ai protégé les plus faibles, à la récré, j’ai consolé celles qui avaient du chagrin, apporté plein de bonbons que j’ai partagés, et des échaudés, aussi, que je volais au grainetier…
-C’était quoi, les échaudés ?
-Des sortes de biscuits qu’on donnait aux oiseaux en cage. C’était délicieux…pour de petites filles en cage, comme nous, à l’école… Et puis, surtout, je me suis mise à faire le pitre, à faire rire toutes mes petites copines. On aime toujours ceux qui nous font rire, alors qu’on fuit les tristes, les grincheux, tous ceux qui veulent vous vendre de la soupe à la grimace !

C’est vrai. Je sais que c’est vrai. Parce que moi, je suis du genre pas drôle, justement. Je ne fais jamais rire personne, je ne sais pas faire ça. Et ça me manque. J’aimerais bien. Cela a l’air super d’être un comique, tout le monde veut être votre meilleur ami, et on n’a plus qu’à choisir celui qu’on préfère.
-C’est comme ça, poursuit maman, qu’on a cessé de m’embêter, de me traiter de négresse… Et puis finalement, plus tard, ça m’a bien servi d’avoir les cheveux crépus. C’est devenu à la mode ! Les autres ont dépensé des fortunes chez le coiffeur pour avoir une coiffure comme la mienne ! Elles m’enviaient : « – quelle chance tu as, Evelyne, d’avoir des cheveux naturellement comme ça ! » Comme quoi, tu vois, ma fille, la roue tourne… concluait maman mystérieusement.

La roue tourne.

Comme tourne le monde. La nuit, le jour, l’ombre, le soleil. Tout passe, et son contraire. La roue tourne, cela voulait dire la même chose que : rien ne dure toujours, tel qui rit vendredi, dimanche pleurera, des choses comme ça. Qui vous donnent de l’espoir quand tout va mal, mais vous plantent dans le cœur une  petite épine de peur quand l’heure est au bonheur…

3

-Qu’est-ce que tu faisais comme blagues, maman, à l’école ? je lui demande encore pour voir.
-Oh, des trucs comme… Je n’étais pas très bonne élève, j’étais bavarde, distraite… Alors quand je m’ennuyais… Une fois, j’avais emporté des cerises dans ma poche, ça devait être en juin, sûrement. Oui, en juin. Forcément… Je grignotais mes cerises, en cachette, planquée derrière le dos de celle qui était devant moi. Déjà ça, c’était interdit, évidemment. Mais cela ne m’a pas suffi. Pour faire la maligne, j’ai visé la maîtresse et, d’une pichenette adroite, j’ai essayé de la toucher avec mes noyaux de cerise. Evidemment, mes copines les plus proches se sont mises à pouffer. Sauf qu’à un moment, paf, j’ai trop bien visé, et un noyau de cerise est allé se coller juste sur le verre de lunette de la maîtresse. Catastrophe ! Elle a enlevé ses lunettes, et indignée, elle s’est exclamé :
– Mais c’est dégoûtant ! Qui a fait ça ?
Je me faisais toute petite dans le dos de celle qui était devant, mais ça n’a pas suffi. Une élève m’a dénoncée : – c’est Evelyne Gooden, madame !
J’en ai pris pour mon grade, ce jour-là, crois moi !

Je ris.
J’aime savoir que maman a fait des bêtises, qu’elle n’était pas parfaite, enfant. Je la regarde, maman, et je la vois cette petite fille-là qui envoie des noyaux de cerise. Elle n’a pas complètement disparu. Elle est seulement cachée, à l’intérieur de maman et quand maman me raconte son histoire,  cette très ancienne petite fille réapparait.
Je la vois, là, tout près, comme un petit fantôme en tablier noir,  la bouche toute rouge de jus de cerise, qui me regarde de ses yeux sombres. Cette petite fille n’a pas besoin de parler pour dire. Je comprends : puisqu’elle est là, sortie de sa cachette grâce aux histoires de maman, c’est que les histoires sont toutes magiques, même celles de nos vies qui ne contiennent ni fées ni lutins ni sorcières.
Et je comprends que les raconter fait apparaître ces petits fantômes… Car je les vois aussi, toutes ces autres petites filles d’autrefois, qui se croyaient bien cachées dans le passé, loin, très loin, mais que l’histoire vraie que maman me raconte fait resurgir devant moi, toutes vives, et rieuses, comme autrefois.

Je reviens à l’histoire de maman :
-Il y en a une qui t’a dénoncée. Mais les autres n’ont rien dit. Ca veut dire que tu avais réussi à te faire beaucoup d’amies, quand même.
-Oh oui ! Beaucoup ! Dans la cour de récréation, ça n’arrêtait pas ! Tout le monde me réclamait :– Evelyne, viens jouer avec nous ! A la balle, à la marelle, à la corde à sauter…
-Tu n’étais plus malheureuse…
-Malheureuse ?
-Oui, les autres filles ne te traitaient plus de négresse pour t’embêter.
-Sans doute, non, répond maman. J’étais devenue très populaire. D’ailleurs, un jour, en juin encore, j’en ai eu la preuve… Je ne l’ai jamais oublié ce jour-là…
-Raconte-moi, maman.

Oui, raconte-moi, maman, ce jour-là, ce qui est arrivé, ce qu’on t’a dit, ce qui t’a rendue si heureuse et si fière, et l’instant d’après, si malheureuse, si humiliée. Raconte-moi ce que tu n’as jamais oublié, pour que je ne l’oublie jamais, moi non plus, et que je le raconte, plus tard, à ma petite fille, à mes deux petits garçons, et puis aux autres enfants, blonds, bruns, châtains, roux, bouclés, frisés, crépus, jaunes, blancs ou noirs de peau, partout, dans toutes les écoles.

Qu’ils sachent.

Pour que cela ne recommence pas.

Pour que plus aucun autre enfant n’éprouve jamais plus le même chagrin que toi.

Oui, raconte-moi, maman.

 

 

4

– Aide-moi ! me demande maman. Parce que le lit ne se fera pas tout seul !
Je me mets d’un côté, elle de l’autre. D’un même mouvement chacune tire le drap, le recouvre de la couverture, et borde soigneusement le lit. C’est tout en faisant cela, l’humble travail à refaire chaque jour, que maman commence à me raconter :

-Ce jour-là, commence t-elle, était un jour très important à l’école. C’était celui où l’on allait voter pour élire la meilleure camarade de la classe. Celle qui serait choisie aurait, en cadeau, un grand, beau livre rouge au titre gravé à l’or, qui racontait une très belle histoire d’enfant noble et courageux dans l’adversité, sur lequel on pourrait prendre modèle dans la vie.
La meilleure camarade, chacune de nous en avait sa propre définition, bien sûr. Pour certaines, c’était celle qui se montrait la plus généreuse, qui partageait ses goûters et ses bonbons, pour d’autres, c’était la plus rigolote, qui racontait de bonnes blagues et faisait rire tout le monde, pour d’autres encore c’était celle qui protégeait les plus faibles. Bref, il fallait choisir, et c’était une affaire sérieuse. L’une d’entre nous avait distribué un petit papier blanc à chacune, et on réfléchissait en suçant le bout de notre crayon. Au bout d’un moment, la maîtresse a ramassé tous nos petits papiers et a commencé à lire les noms qui s’y trouvaient inscrits. Une petite fille les écrivait sur le tableau au fur et à mesure, et ajoutait des petites croix à côté des noms qui étaient plusieurs fois nommés.  Quand tous les papiers ont été lus, le choix est apparu. C’était moi qui avait obtenu le plus grand nombre de croix.

J’étais l’heureuse élue.

Les élèves ont crié : – c’est Evelyne Gooden !
Et je me suis levée, rouge de fierté.
A ce moment- là, à travers ses lunettes qui gardaient peut-être l’ancienne trace d’un noyau de cerise, la maîtresse m’a regardée, moi qui me tenais là, debout, dans mon petit tablier noir, toute fière, avec mes cheveux crépus en couronne sur la tête. Et sans méchanceté aucune, d’une voix parfaitement neutre et naturelle, elle a annoncé :

– Evelyne Gooden ? Oh, non ! Pas toi ! Tu n’es même pas d’origine française !

Et dans la foulée, elle a compté qui, après moi, avait le maximum de petites croix, et lui annoncé, à celle-là, que c’était elle, finalement, qui avait gagné le prix de la meilleure camarade de l’année. Elle à qui on offrirait le beau, le grand livre rouge au titre d’or, qui racontait une très belle histoire où des enfants montraient plein de courage dans l’adversité et sur lequel on pouvait prendre modèle dans la vie.
Je me suis rassise, sans rien dire. La stupeur, la honte, m’avaient rendue muette. Quelque chose comme un morceau de ciel, m’était tombé sur la tête.
A ce souvenir cuisant, ta voix, maman, déraille un peu. L’ancien nœud, à nouveau, te serre la gorge et le cœur.
Alors moi, ta fille, je m’écrie pleine de rage.
-Mais ce n’était pas de ta faute ! Tu n’as pas crié que ce n’était pas juste, qu’elle avait triché, cette méchante maîtresse ?
-Oh non ! a dit maman. La parole d’une maîtresse, à l’époque, c’était sacré. Aucune de mes camarades de classe, d’ailleurs, n’a osé protester. Ce qui était dit, était dit.
Je continue, indignée, outrée :
-Mais tu ne l’as pas dénoncée à ta maman, en rentrant, elle n’est pas allée trouver la maîtresse, elle, pour lui dire sa façon de penser ?
-Cela va te paraître étrange, peut-être, me répond maman, songeuse, mais ma propre mère n’était pas loin de penser comme la maîtresse. Qu’il valait mieux que je fasse profil bas, que je ne la ramène pas. C’est ce qu’elle m’a conseillé, d’ailleurs : – Oh, Evelyne, m’a-t-elle dit, c’est dommage, évidemment, mais ne dis rien, tais-toi ! Sinon, tu sais, ce sera peut-être encore pire, après…

Après.

Après, je sais.

Maman m’a raconté aussi.

Après, il y a eu la guerre. Pendant cette guerre-là, on a arrêté des milliers de gens, en France. La plupart portaient des étoiles, cousues sur la poitrine. Son papa, Stanley, ne portait pas d’étoile, mais il a été arrêté quand même, parce qu’il était étranger. Il est resté emprisonné pendant quatre ans. Quand il est ressorti, il était si faible qu’il ne tenait plus debout… Mais tu vois, beaucoup de gens, en France, à l’époque, trouvaient cela normal : qu’on arrête ceux qui portaient des étoiles, ceux qui étaient étrangers, et tous ceux qu’on trouvait différents, pour une raison ou une autre, ce qui était un motif suffisant. Maman conclue : « la maîtresse devait être une de ces personnes-là, voilà. C’est tout. »

5

 

C’est tout ? C’est fini ? demandent souvent les enfants quand l’histoire s’arrête. Et les parents répondent : – oui, c’est tout, c’est fini. Et ils envoient l’enfant au lit.Mais en fait, ce n’est pas fini.
Pas du tout, même.
Parce que dans ton lit, toi, l’enfant , tu réfléchis. Chaque mot, chaque image de l’histoire qu’on vient de te raconter te revient en mémoire, et tu y penses, dans le noir. Certaines histoires, tu y penses rapidement, et puis, hop, tu les laisses partir, s’envoler, c’étaient des histoires d’une grande légèreté. Mais parfois, il y en a une que tu gardes dans ton cœur.
Parce que celle-là est un cadeau, précieux.
C’est ce qui s’est passé, pour moi, avec cette histoire- là que maman m’a racontée.
J’ai compris, en l’écoutant, ce qu’était l’injustice : maman méritait ce prix ! Les élèves avaient voté, elle avait été choisie, élue ! Et pourtant, elle ne l’avait pas eu. J’ai éprouvé, dans mon cœur, comme elle avait dû se sentir trahie, flouée, trompée,  triste, amère. Révoltée.
-Ne dis rien, tais-toi ! » lui avait ordonné sa maman.
Parce qu’elle avait dû, en plus, ravaler sa rage, son chagrin, sa honte, ce sentiment d’injustice totale, sa révolte, l’évènement me semblait encore plus intolérable.
Alors,
-Comment ça, c’est tout ? Ca me ferait mal ! je me suis dit, le cœur plein de cette rage impuissante qu’avait connu ma mère. Avec moi, ça ne se passera pas comme ça. Jamais ! Jamais, moi, je ne laisserai quelqu’un se faire humilier, devant moi. Jamais, moi,  je ne laisserai personne dire qu’un étranger n’a pas le même droit à être respecté et aimé que les autres, sur la terre qu’il a choisie.
Et d’ailleurs celui qui m’est le plus étranger, à moi, ce n’est pas celui qui a les cheveux crépus, une autre couleur de peau que la mienne, mais bien plus celui  ou celle qui ferme à double tour les portes de sa maison et celles de son cœur.
Et c’est là un merveilleux cadeau que m’a fait ma maman en me racontant son histoire.
Ce beau cadeau  de révolte, aussi vif, aussi brûlant, aussi lumineux que le feu.

Souvent, les enfants que je rencontre me demandent :
– qu’est ce qui vous a donné l’idée de devenir écrivain ?
Et il peut y avoir trente six réponses à cela. Mais la plus importante, c’est celle-ci : J’écris des livres, pour essayer de dire la vie ; les toutes petites et les grandes choses de la vie, et ce qu’on éprouve à les vivre, qu’on soit grand, qu’on soit petit. J’écris, pour les enfants d’aujourd’hui, des histoires où se côtoient le juste et l’injuste, ce qui rend heureux et ce qui rend malheureux.  J’écris le feu, le beau feu  qu’il faut allumer pour réchauffer ceux qui sont faibles et seuls, le feu qui éloignera les loups tentés de dévorer les agneaux.
Et puis, si le feu arrive trop tard, si le mal est déjà fait, j’écris des livres pour réparer. Réparer le malheur. Dans mes histoires, je donne alors la parole aux enfants qui, comme Evelyne, se sentent si seuls, ont tellement de chagrin, ont peur, et se taisent.

C’est tout ?

C’est fini ?

Non, non ! Tu sais bien ce que je t’ai dit, tout à l’heure, tu te souviens, mon ami : les histoires sont longues, longues, elles durent longtemps, plus longtemps que nous même, plus longtemps que la vie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BAL PERDU

C’était au temps où les petites filles s’appelaient Lili, Suzette, ou Mimi, un autre temps qu’aujourd’hui. Je ne sais pas si les étés étaient plus beaux, plus dorés, si l’eau qui coulait sous les ponts portait autant de rêves que de poissons. Les petites filles couraient le long, sur les berges où fleurissaient encore les coquelicots.

Mais cette année-là, en plein été, la guerre rôdait, pas loin, comme un monstre assoiffé de sang qui réclamerait une énorme ration de beaux jeunes hommes pour nourrir son énorme gueule puante.
Cependant, les gens, les femmes surtout, espéraient encore que le monstre se contenterait de rugir, laissant encore un peu de temps aux enfants pour grandir, aux hommes et aux femmes pour s’aimer, aux vieux pour mourir sans chagrin, bien entourés. Pour cela tous comptaient sur un homme, qui s’appelait Jaurès, qui avait le cœur si  grand qu’il pouvait mettre tous les hommes dedans. Un seul homme, ce n’était pas beaucoup, mais celui-ci éloignerait les gros nuages porteurs d’orages, ceux qui l’avaient entendu, qui l’avaient lu, en étaient sûrs, on pouvait compter sur lui.
Tout contre la Seine, il y avait un petit café, on l’appelait l’Estaminet, et Simone, la petite fille qui y habitait, avait longtemps cru que s’il se nommait comme cela, c’était en l’honneur de Minet, son petit chat.
A l’Estaminet, les soirs d’été, on poussait les tables du café, pour danser. Ca faisait un petit bal, voilà.
Tout le monde dansait avec tout le monde, les bruns avec les blondes, petits et grands, gros et maigres, jeunes et vieux. On dansait pour oublier un peu qu’on n’avait pas de sous, qu’on était bien fatigués,  que la vie était dure à l’usine ou à l’atelier, mais qu’il fallait bien tenir, et nourrir la famille, les gamins, sans compter la grand-mère qui n’avait plus sa tête, ou le beau-père tombé d’une échelle mal posée…
Simone aidait à pousser les tables, à rincer les verres dans l’eau fraîche et à les faire briller. Simone, à coups de torchon bien envoyés, chassait les mouches bleues et les guêpes entrées, et Minet qui louchait sur la crème  mise au frais, qu’on servirait avec des fraises, quand tout le monde serait fatigué de danser.

On était le 31 juillet.

Cet après-midi, les jeunes hommes, du haut du pont, avaient plongé dans la Seine, faisant crier les jeunes filles d’admiration. Un pêcheur avait bougonné qu’avec tout ce raffut, il ne fallait pas se demander pourquoi il n’attrapait pas de poisson ! Simone avait rejoint Lulu qui avait trois ans de plus qu’elle, en cachette, sous l’arche du pont, il lui avait donné des caramels, en échange elle l’avait laissé l’embrasser un peu, un peu plus, soulever son jupon, un peu, un peu plus, ils ne savaient plus où s’arrêter, ça avait été une belle confusion…
C’était le soir maintenant. Dehors la Seine coulait paisiblement, et des oiseaux criaient pour le plaisir et perçaient le ciel à coups d’ailes tranchants.
Dans l’Estaminet, tout le monde arrivait. Ambroise s’était assis avec son accordéon, Janine avait enlacé Ginette, et sans attendre, déjà, elles tournaient. Le café bruissait de rires et de mots doux et fous ; sous les doigts d’Ambroise, la musique disait la joie délicieuse de se retrouver tous ensemble, de se prendre par la main, par la taille, de s’abandonner dans les bras de l’autre, avec amour, avec tendresse. La musique disait, un soir ordinaire de la vie ordinaire, la joie d’être vivants.
Simone cherchait Lulu. Elle l’avait aperçu, tout à l’heure, mais il avait disparu.
– Simone ! appelait sa mère. Viens nous aider ! Mets ton tablier ! Dépêche-toi ! Essuie les verres !
Petits verres, grands verres, verres à pieds, verres ballons, elle les essuyait délicatement, les alignait comme à l’armée, ils reflétaient toutes les lumières du café, et d’autres aussi peut-être, celles des étoiles qui brillent dans le noir, va savoir.
Lulu était réapparu, mais avec Zelda, celle-là quelle poison, ils venaient de rentrer par la petite porte, celle qui menait à la cave, qu’avaient-ils donc fait, tous les deux, en secret, dans le noir ? Simone avait serré trop fort le verre entre ses doigts, il s’était brisé, elle s’était coupée. Zut, quelques gouttes de sang rouge étaient tombées sur le tablier blanc.
Ambroise avait commencé à jouer un tango maintenant, et les couples enlacés caressaient le sol de leurs pieds. Personne ne regardait personne, et c’était pourtant comme si  les âmes se parlaient et se comprenaient, sans plus avoir besoin de mots, comme dans les rêves, comme la musique du vent parle aux oiseaux. La musique pleurait ses notes et cela dispensait chacun de verser des larmes sur les tristesses de sa vie.
Simone avait quitté le comptoir et laissé les verres à l’envers, cul en l’air. Entre les couples qui dansaient, elle se dirigeait vers Lulu, elle voulait qu’il la voie, et puis danser avec lui, longtemps, longtemps, lentement, jusqu’à ce que  s’éteigne la dernière note comme s’éteint la dernière étoile du matin.
Mais juste comme elle arrivait devant Lulu, qu’il la regardait, indécis, qu’elle tendait la main vers lui pour l’attirer à elle, qu’elle disait : – Allez, allez ! qu’il commençait du mauvais pied, lui piétinait ses chaussures d’un air godiche, juste avant qu’il ne comprenne vraiment qu’il fallait qu’il l’aime parce qu’elle l’aimait tant, et qu’alors  le bonheur vienne, quelqu’un est entré dans le café en criant.

D’abord, personne n’a compris. Pendant quelques secondes, il ne s’est rien passé. La musique a encore perdu quelques notes, goutte à goutte, avant de s’arrêter, les couples ont encore un peu tangué, aveugles et sourds avant de s’immobiliser. Il fallait le temps que les mots criés arrivent au cerveau. Mais tout à coup, ils ont déchiré l’air, les mots, affreusement, comme le couteau déchire la chair !

– Jaurès est mort ! On l’a tué !

Celui qui était entré comme un fou dans l’Estaminet pour crier cela, Simone ne se souvenait plus qui c’était. Jean l’ébéniste, peut-être, ou Paul l’ajusteur, à moins que ce ne soit  Emile, l’instituteur…Ce dont elle se souvenait, c’était que Lulu l’avait lâchée si brusquement qu’elle avait failli tomber.
Qu’une femme avait crié : NON ! dans un silence assourdissant qui ressemblait à une explosion.
Que sa mère avait porté la main à son cœur, comme si elle venait d’être frappée par une balle perdue.
Et, sans qu’elle ait vu aucune larme couler, elle était sûre que son père avait pleuré.

Dehors, la Seine pouvait continuer de se la couler douce, de passer sous les ponts comme si de rien n’était, charriant rêves et poissons, noyés et sirènes dans un flot toujours le même et toujours changeant, le monstre de  guerre, d’un bond, avait franchi la frontière pour réclamer sa ration de chair fraîche et de sang.

Les hommes s’étaient tus, ils ne savaient pas bien mesurer ce qu’ils avaient perdu, mais ils se sentaient plus pauvres encore. Les femmes regardaient leur fils, si beau, et croisaient les doigts derrière leur dos pour lui porter chance. Personne n’avait mangé les fraises, qui s’étaient tannées et Minet avait léché la crème sans que personne ne l’ait chassé.
L’Estaminet avait fermé ses portes à l’aube seulement, et tous en étaient sorti la tête baissée, comme à un enterrement.

Plus tard, Emile, Jean, Ambroise, et des millions d’autres hommes étaient morts dans l’affreux orage de  guerre qui leur avait déchiré le cœur et le corps.
Mais pas Lulu.
Qui épousa Simone.
Et dansa avec elle, le beau temps revenu. Aussi longtemps qu’elle le désirait. Jusqu’à ce que la dernière note s’éteigne, comme s’éteint la dernière étoile du matin.

Simone et Lulu, mes grands parents…

OMBRE ET LES BEBES DE NEIGE

par Jo Hoestlandt

 

 

La neige, en grand silence,  dansait sur la terre.
Ophélie était sortie dans le jardin blanc et désert. Elle était inquiète : son petit chat noir n’était pas rentré, hier au soir.Elle l’appela : « Ombre ? Où es-tu ? »
Elle fit quelques pas sur le chemin qu’elle ne voyait plus.Ombre avait quitté la maison sans bruit et avait disparu.
Dehors, les oiseaux se taisaient comme si leur chant était devenu secret.
Au fond du jardin, le sapin vert brillait sous les flocons qui tourbillonnaient.
– Neige neige qui vole et retombe, chuchota Ophélie, dis- moi où est Ombre, mon petit chat noir…
Elle tendait la main, et les flocons y tombaient et y tremblaient… ils s’agitaient dans sa main comme s’ils étaient vivants.
Au bout d’un moment, en les regardant de très près et très attentivement, là, dans le creux de sa main, oh ! Que vit-elle ?
Elle vit que les flocons n’étaient plus des flocons, mais de tout petits, de très minuscules enfants ! Des  bébés de neige tout blancs, qui la regardaient avec de doux yeux étincelants.
Ophélie fut si surprise qu’elle faillit les lâcher.
Sur sa paume, ceux- là étaient posés, mais tout autour d’elle, que voyait-elle ? Neige neige qui vole et retombe, il en neigeait des dizaines, peut-être des centaines, tout doucement.
Bientôt, le jardin fut couvert de minuscules enfants tout blancs, et Ophélie n’osa plus bouger d’un pied, de peur d’en écraser.

Que faisaient-ils, ces petits enfants de neige ? Eh bien ils faisaient tout ce que font les enfants quand ils sont dans un jardin : culbutes, roulades et galipettes !  Ils couraient, se cachaient, et l’un d’eux, perché sur la pointe du sapin, s’était  même fait une barbichette d’une branchette verte ! Ophélie posa par terre ceux qui étaient dans sa main, parce qu’ils la chatouillaient. Mais il en resta un, un tout petit encore plus petit que tous, un bébé de neige absolument microscopique. Il ne voulait pas la lâcher et neige neige qui vole et retombe, s’accrochait solidement à son doigt.Celui-ci, Ophélie le garda dans le creux de sa main, où il semblait se baigner, comme dans une rose baignoire d’enfant.

Neige neige, la nuit tomba, la plus belle, la plus longue des nuits d’hiver, sur le jardin tout agité des minuscules enfants blancs.
Peu à peu, Ophélie ne vit plus bien le jardin. Les flocons avaient cessé de tourner en rond,  et un petit vent glacé la fit frissonner de la tête aux pieds.Ophélie n’avait pas peur, mais elle s’était mise à trembler tout de même. Ombre, son petit chat n’était toujours pas rentré. Où s’était-il perdu ? Il faisait si froid… Elle l’appela encore, mais sa voix, trop légère, se perdait dans tout le blanc, se perdait dans le noir :
– Ombre ? Où es-tu ?

Elle aurait voulu rester dans le jardin, avec les bébés de neige, à l’attendre encore, son petit chat vagabond, mais, la nuit, la place des enfants est au chaud, dans la maison …Par la fenêtre, sa maman l’appela, plusieurs fois :
-Ophélie ! Rentre, il fait trop froid maintenant. Ne t’en fais pas pour ton chat, il reviendra demain, sûrement.
Alors, à la fin, Ophélie accepta cela : que son petit chat reste dehors, là où elle ne le savait pas. Avant de rentrer chez elle, de quitter le jardin magique et blanc où étaient tombés tous les petits bébés de neige si charmants, elle souffla sur le plus petit, celui qui n’avait pas voulu la quitter. Il vola, retomba quelque part dans le noir et dans le blanc, elle ne vit pas où.La petite fille chuchota encore :
-Neige, neige qui vole et retombe, si tu vois mon petit chat, dis- lui de rentrer bien vite, que je l’attends. N’oublie pas !

Et elle rentra dans sa maison où un bon feu crépitait joyeusement.

Le lendemain matin, quand elle s’éveilla, elle courut dans le jardin où brillait un soleil pâle. Tous les bébés de neige avaient disparu. Mais ce qu’Ophélie vit, c’est qu’avant de quitter Ophélie et son merveilleux jardin, ils avaient pleuré ! Beaucoup pleuré.  Sans doute, eux non plus, appelés rappelés par leur maman du ciel, ne voulaient –ils pas rentrer. Car ils avaient laissé derrière eux,  des centaines de larmes, toutes brillantes,  étincelantes, posées comme des perles partout, et sur le grand sapin vert, surtout.

Et c’est alors qu’Ophélie le vit arriver.
Ombre, son petit chat noir !
Il marchait vers elle, à petits pas légers, sur le chemin retrouvé.
Ombre, oui, c’était bien lui !
Mais… ça alors, quelle surprise ! Il portait  maintenant au bout de la queue, un minuscule flocon blanc qu’il n’avait jamais eu auparavant !  Comme … un tout petit bébé de neige qui se serait posé là, s’y serait accroché mystérieusement pour y passer le reste de sa vie.

 

 

 

 

 

LE PAPA DE NINA

Ce texte-ci, je l’ai écrit pour tous les enfants qui ont un, ou des parents qui travaillent la nuit, pendant qu’ils dorment. A ma connaissance, il n’y a pas d’autre texte qui s’adresse à eux. Je l’ai dédicacé à mon fils, Olivier, qui travaille la nuit.

LE PAPA DE NINA TRAVAILLE LA NUIT !

Jo H.

Pour Olivier

Dès que s’éteignent les lampadaires,
le matin, au petit jour,
des papas vont au bureau, en auto.
D’autres partent au boulot en métro.
Le papa d’Antoinette s’y rend en patinette,
Et celui de Roméo en vélo.
Le papa de Théo va pêcher en bateau.
Celui de Ninon part très loin en avion.
Le papa d’Olivier y va à pieds, c’est tout près.

Mais celui de Nina n’y va pas.

Le matin, il emmène Nina à l’école
et puis il retourne à la maison
pour dormir avec le chat
qui s’appelle Bricole.

Quand le papa de Nina a fini de dormir,
il fait un peu de ménage, les courses,
et retourne chercher Nina.
Et ils goûtent tous les trois
du pain, du beurre, du chocolat,
un peu de lait pour Bricole, parfois.

Après, le papa de Nina s’entraîne.
Mais pas comme les autres papas.
Pas à courir plus vite !
Pas à porter plus lourd !
Pas au foot, pas au basket, ni aux raquettes !
Non ! A jouer de la clarinette !
Parce qu’il est musicien, ce papa-là.

Pour l’écouter jouer,
Nina se met à plat ventre sur le tapis.
Personne ne joue aussi bien que lui !
-C’est beau, ta musique, papa … dit Nina.
-C’est parce qu’elle est de toutes les couleurs,
De toutes les couleurs de mon coeur ! dit son papa.
Quand on ne la joue qu’avec sa tête,
La musique est un peu bête !

Nina ferme les yeux.
Derrière ses paupières,
la musique est bien de toutes les couleurs !

Bleue !
Comme plein d’oiseaux dans les cieux…
Orange ! Jaune ! Rouge !
Comme les flammes qui bougent !
Verte !
Comme  les feuilles
par la fenêtre ouverte…
Noire
Comme le ciel sans étoile le soir

Et quand la musique se tait,
on dirait un grand drap tout blanc
qu’on étend sur Nina doucement…

A 7 heures, ou un peu plus,
Maman rentre, en autobus.
Elle embrasse papa et Nina.
Elle prépare le repas pour eux trois,
et aussi pour Bricole, le chat.
Après, elle met Nina au lit.
Bricole va se coucher aussi.

Et c’est la nuit.

Dehors s’allument les réverbères.
… Alors,

A l’heure où les autres papas
Enfilent leur pyjama,
celui de Nina s’habille tout beau.
Et il s’en va jouer
ici ou là, ou ailleurs
de tout son cœur.

Il va jouer
pour les gens qui ne dorment pas,
ceux qui sont tristes, ceux qui sont gais,
ceux qui aiment la nuit,
ceux qui ne l’aiment pas,
ceux qui ont plein d’amis,
ceux qui n’en ont pas.
Il va jouer de tout son cœur
pour que chacun oublie ses malheurs.
Il va jouer pour habiller le noir de la nuit
de toutes les couleurs de la vie.

Nina ne le voit jamais partir, son papa.
Toujours elle dort quand il s’en va.
Il part au boulot sans métro, sans bus, sans auto,
sans bateau, sans moto, sans vélo,
sans avion, sans camion, sans hélico,
sans patinette, sans tambour ni trompette.
Il part en douce, en catimini, en cachette,

Avec, seulement, deux baskets !
Et…
sa clarinette !

Nina ne le voit jamais rentrer, son papa
Mais quand elle se réveille, toujours il est là !
Revenu à la vitesse de l’éclair
dès que s’éteignent les lampadaires.

Jo. Hoestlandt

CESAIRE, LE VEAU VERT

CESAIRE LE VEAU VERT

Jo Hoestlandt

Chapitre 1

Où l’on assiste à la naissance du petit veau vert.

Quand il est tombé dans la paille, aux pieds d’un fermier de Witebsk, en Russie, celui-ci n’en a pas cru ses yeux :
-Hé ! a -t-il crié. Hé, tous, venez voir !
Tous ont accouru.
Et ce qu’ils ont vu, les a complètement stupéfaits.
-Un veau vert !

En effet, le petit veau venant de sortir du ventre de la vieille Kalouga qui n’en était pas à son premier veau, loin de là, était bien un petit veau vert, complètement vert.
-C’est une plaisanterie ! s’est exclamé le fermier.
-Ca n’en a pas l’air ! a soupiré la fermière.
La pauvre Kalouga, quoique un peu perturbée, regardait avec amour son dernier né.
– Comment a t-elle bien pu nous faire un veau vert ? rageait le fermier. Jamais personne n’en voudra ! Et surtout pas le boucher qui ne vendra jamais une viande de cette couleur là !
-C’est dommage, vraiment, renchérit la fermière, parce qu’il est bien gras !
La vache Kalouga fut bien contente, alors, d’avoir enfin un bel enfant dont le boucher ne voudrait pas, car elle avait déjà perdu beaucoup de petits veaux tout beaux, dans la gorge desquels le boucher avait plongé son grand couteau.

Le fermier et la fermière sont retournés se coucher, et ont laissé Kalouga se débrouiller avec son veau vert nouveau né.
-Je vais t’appeler Césaire, a dit la bonne mère.
Et elle a commencé de lui embrasser tendrement le museau, et de le lécher : doucement d’abord, parce qu’elle avait peur, en le léchant, que le vert fiche le camp et qu’elle se retrouve avec un petit veau blanc, charmant, que le boucher aimerait énormément ! Mais comme le vert avait l’air de tenir bien, elle l’a léché ensuite plus vigoureusement, et, sous la langue forte et râpeuse de sa maman, le petit Césaire s’est endormi doucement.

chapitre  2

Où l’on voit bien que quoique vert, ce veau est un veau !

Mais le lendemain, quand les autres ont vu ce veau vert, les plaisanteries ont fusé.
-Tu l’as eu avec une grenouille ? s’est exclamée Saratova, l’autre vache plus vache que vache.
-Ne le mets pas dans l’herbe, on pourrait marcher dessus sans s’en apercevoir ! a henni  Tambov, le cheval.
-Et s’il passe au rouge, on pourra traverser ? a plaisanté Minsk, le chien.
– C’est un poète qui te l’a mis en vers ? a demandé Riga, la chatte en se léchant la patte. Elle a ajouté : – Fais attention, il a déjà l’air pervers…
Le pauvre petit veau, en entendant tout cela, s’est mis à pleurer très fort. Cela a rassuré sa mère :
-Allons, a-t-elle pensé, malgré sa couleur, ce petit veau pleure comme un veau, ce n’est donc pas un petit veau si extraordinaire…
Et elle l’a mis à téter, contre le flanc de sa maman, immédiatement, il s’est calmé.
-j’ai dû manger trop d’herbe pendant que je l’attendais, voilà tout ! a dit Kalouga pour faire taire les autres animaux.
Et ils se sont tus en effet, car comment savoir, au fond, pourquoi ce petit veau était vert ? Les animaux, mieux que les gens, savent laisser au mystère tout son mystère.
-Qui sait, en grandissant, il sera peut-être moins vert ! a dit la jument gentiment. Les enfants sont si étonnants !

Césaire grandit, mais il ne pâlit pas. Vert il était, vert il resta. Il grandit comme n’importe quel petit veau et sa maman en était fière, comme n’importe quelle mère.
De temps en temps, pourtant, il demandait à sa maman :
-Pourquoi je ne suis pas comme les autres, moi ? Suis-je venu d’une autre planète que la Terre ?
Kalouga balançait sa queue et répondait que les petits veaux n’avaient pas à se poser ces questions là, qu’il allait attraper mal à la tête et qu’il ferait mieux de brouter tranquillement.
L’herbe était douce et tendre, savoureuse. Chauffée au soleil, son odeur, forte, l’étourdissait, lui tournait la tête. Trempée de rosée, elle lui fondait dans la bouche, sur la langue.

Chapitre 3

Où l’on se demande bien ce que ce petit veau va devenir !

Mais arriva un moment, où ce petit veau devint fort turbulent, un peu insolent, l’âge où, qu’on soit un enfant ou un veau, blanc ou vert, vert ou blanc, il est temps de faire des projets d’avenir sans sa maman.
-Que vas- tu devenir, mon petit ? s’inquiétait la bonne Kalouga.
Il ne le savait pas. Mais il espérait, puisqu’il était, pour un veau, d’une couleur extraordinaire, avoir un destin hors du commun.
-Tu pourrais devenir a-veau-cat ! se moquait la chatte, Riga.
– Ou Veau-leur de grand chemin ! plaisantait Minsk le chien.
– Non ! Boxer sur un ring et mettre KO tous tes ri-veaux ! pouffait l’oie Kalinka.
– Moi je te vois bien devenir le fa-veau-ri d’une reine, ou d’un roi …rêvait sa tendre maman.
Mais rien de tout cela ne tentait vraiment Césaire qui rêvait d’un destin encore plus extraordinaire.

Un jour est arrivée toute une troupe  qui criait et qui avait des piques et au bout de leurs piques des têtes. Ils étaient très impressionnants.
-Oh ! Un  ré – veau-lutionnaire ! se sont-ils exclamés en voyant Césaire. Viens avec nous !
-Je ne vois pas pourquoi ! a répondu  Césaire qui n’aimait ni le bruit, ni la guerre.
–  Allez, viens avec nous, on va construire un monde nouveau ! braillaient les braillards.
Le petit veau hésita. Et comme les vrais révolutionnaires n’hésitent pas, ils s’éloignèrent, braillant toujours plus fort pour faire croire qu’ils étaient les plus forts, et ils le laissèrent là.

-Et si tu rencontrais le diable ? lui suggéra enfin Pouchkine, le chat noir,  qui avait entendu par son grand-père, chat de sorcière, tout plein d’histoires bizarres sur ce personnage-là.
-Le diable ? s’étonna Césaire. Le Rouge et noir Cornu Pointu Fourchu ?
– En personne ! dit le chat.

chapitre 4

                                         Où Césaire rencontre le diable

-J’ai entendu une fois, ma grand-mère, parler du diable au veau vert…Peut-être s’agissait-il d’un parent à toi…poursuivit le chat Pouchkine à voix basse pour que la vache ne l’entende pas. Lui pourra peut-être répondre à tes questions, t’apporter ce que tu cherches…
-Comment faire pour rencontrer un diable ? a demandé Césaire au chat Pouchkine dès que sa maman a eu le dos tourné.
-Facile ! a répondu le chat. Là où il y a des pauvres, le diable rit ! Il suffit alors  de le tirer par la queue et aussitôt, il arrive !
Il ne manquait pas de gens pauvres dans ce village, de sorte que sitôt dit, sitôt fait.

-Quel est le vaurien qui m’a tiré par la queue ?  a demandé le diable à Césaire en arrivant.Il puait l’oignon et roulait des yeux furieux.
– Heu, je crois que c’est moi, monsieur, le veau-rien… a fait Césaire, impressionné.
–  Es-tu vert à l’endroit comme à l’envers, été comme hiver ? a sussuré le diable, curieux, en le voyant.
-Aïe, oui, je crois ! a grommelé le petit veau vert. Mais aïe ! Lâchez-moi, s’il vous plaît, monsieur !
Car, pour le voir d’un côté et de l’autre,  le diable à son tour, malmenait Césaire en le tirant  par la queue.
-Tu pourrais peut-être faire mon affaire… fît-il, pensif. Mais avant que je ne t’emporte avec moi, il faut que je sache si tu es un vrai veau-rien ! Je vais te poser quelques questions et voir si tu connais tes leçons de diablerie ! Tu es prêt ?
Césaire n’était plus très sûr d’avoir envie d’écouter le diable qui puait maintenant très fortement le camembert pourri.
– Non ! Il n’a rien à voir avec vous ! a  proclamé sa maman tout essoufflée, prévenue par la poule aux oeufs d’or et qui arrivait juste à temps pour le sauver des griffes fourchues.
– Césaire est un jeune veau doux, très gentil ! Il n’est pas prêt du tout à vous suivre dans toutes vos diableries !.
-Arrghh! A ronchonné le diable, je m’en doutais ! Le veau doux, ce n’est pas pour moi, pas du tout !
Et il a disparu comme il était venu.
-N’appelle plus jamais le diable ! tu m’entends ? a dit furieusement la maman de Césaire. Et pour la première fois, elle a tiré les oreilles de son petit veau si fortement, qu’un instant, il en est devenu tout rouge, et l’instant d’après, tout blanc.
– Oui maman… a-t-il pleuré.
Devant ses larmes, sa maman s’est calmée, l’a lâché.
– Rien ne vient jamais du diable, Césaire ! lui a-t-elle dit plus calmement. Il n’a rien à nous donner, rien à nous apprendre, rien du tout. Le Bien et le Mal, tout est déjà en chacun de nous ! Au choix ! Tu as compris la leçon?
– Oui maman… a reniflé le petit veau. Il n’avait rien compris du tout mais bon, les leçons, la queue et les oreilles tirées, ça suffisait pour aujourd’hui, non ?

chapitre 5

Où l’on voit un homme venir le chercher…

Césaire ne savait toujours pas quoi faire, il se demandait toujours pourquoi il était veau ET vert, et comment faire pour avoir une vie extraordinaire.
Il ne faisait que paître toute la journée dans son pré, s’endormait dans l’étable, ronflant sur le fumier, et pour un veau, c’était là une existence bien ordinaire. Il se sentait souvent un peu découragé, très seul… Mais dans ses rêves jaillissaient chaque nuit une multitude de couleurs comme aucun veau n’en rêve jamais, dans lesquelles il plongeait la tête avec bonheur et qui avaient pour lui les mille parfums des fleurs.
Chaque matin, au réveil, les couleurs et leur parfum s’éloignaient de lui, le laissant comme  abandonné.
Jusqu’à ce jour-là, où passa un homme devant le pré. Un homme au visage doux, qui portait une mallette de peintre et que suivait un âne bleu comme personne n’en avait jamais vu. L’âne bleu ne touchait pas terre et volait un peu.
L’homme au doux visage s’arrêta devant Césaire qui broutait.

-Ah ! Te voilà enfin ! dit Chagall- car cet homme s’appelait ainsi et venait aussi de Russie là où la neige s’étend l’hiver à l’infini. Depuis le temps que je te cherche, mon ami !…Allez viens, maintenant.
-Et pourquoi je te suivrais ? a demandé Césaire rendu méfiant par les rencontres précédentes. Pourquoi as-tu besoin d’un veau comme moi, vert comme il n’en existe pas ?
– Parce que je t’ai rêvé ! dit le peintre, et que nos rêves, une fois rêvés, ne peuvent plus nous quitter…Parce que sans toi, mon travail serait inachevé… Regarde !

Et il ouvrit sa mallette où reposaient couchés côte à côte comme de minuscules bébés tout emmaillotés, une trentaine de petits tubes colorés. Et le peintre, en souriant dans sa barbe, ajouta : – Ce que j’ai à peindre, petit veau, surprendra le monde entier, mais pour cela, j’ai besoin de toi ! Alors viens ! Je t’emmène dans mon  pays blanc là où les ânes sont bleus et où les veaux verts volent comme des oiseaux de paradis. Fais -moi confiance, je suis un ami… nous avons besoin l’un de l’autre. Sans toi, je ne serai jamais vraiment moi, et sans moi, tu ne seras jamais vraiment toi.
Et il a fait un pas, deux pas, trois pas, en ne se retournant pas. Il savait que Césaire, le veau vert, comme Jussieu l’âne bleu, le suivrait pas à pas. Car tel était leur destin à tous les trois. En quelque sorte, ni l’un ni les autres n’avaient le choix.
Le fermier et la fermière ont couru après Chagall, ils lui ont demandé quelques sous pour emmener Césaire, mais pas trop, parce qu’au fond, ils étaient bien contents de s’en débarrasser.

Seule sa maman a pleuré en le voyant s’éloigner. La jument, qui avait vu partir son poulain au mois de juin, l’a consolée. Elle lui a dit :
– C’est la vie, ma belle ! Il faut bien que partent les enfants ! Un jour ils sont là, un autre ils n’y sont plus. Tu as fait comme lui, rappelle-toi. Il doit trouver un endroit où il vivra heureux, se faire de nouveaux amis, rencontrer l’amour de sa vie… Il faut que tu en sois heureuse !
– Je le sais bien! a soupiré la maman de Césaire, mais c’est dur de voir partir son petit… c’est un bonheur qui vous brise le cœur…
Elle voyait s’éloigner Césaire, il n’était déjà plus qu’un trait vert sur le chemin, et bientôt il ne serait plus qu’un petit pois à l’horizon, si loin, si loin…

chapitre  6

Où l’on considère que Césaire a fait un voyage extraordinaire

Ils ont voyagé un bon moment, Chagall, Césaire et Jussieu l’âne bleu. Et ils ont vu mille choses extraordinaires : des villages bleus, d’autres rouges en feu, un violoniste perché sur un toit, un mariée qui s’envole, un soleil poursuivi par une chèvre, une rivière-serpent, une tour Eiffel toute molle qui se gondole…
Ils ont marché lentement, pour tout voir, tout entendre : la musique du violon, les crépitements du feu, le bourdonnement des  prières et la mélodie des chants, les rouges mots d’amour des mariés blancs, les berceuses de la rivière, le fou rire de la tour Eiffel…

Et puis à un moment, Chagall a dit qu’ils étaient arrivés. Et là, il n’y avait plus rien. Plus rien que du blanc, devant eux. Comme un grand champ où la neige était partout. Chagall a dit : – « Sur cette toile-là, si blanche, nous allons pouvoir créer un nouveau monde, magique, étonnant, fabuleux ! Un monde de rêve où tous les habitants pourront enfin demeurer pour toujours !
Et sur l’étendue de cette neige, jusqu’à son horizon, il a peint toutes les couleurs, selon son cœur. Chacune, à sa place, s’est mise à chanter sa chanson.
Jussieu, l’âne bleu, a senti le ciel de tous les côtés, et qu’il pouvait voler en toute liberté, comme le rêvent tous les ânes, mais on ne le sait pas assez.

Puis Chagall a dit à Césaire :
– A ton tour ! Glisse- toi, toi aussi dans mes couleurs, car voilà ton vrai pays !
Césaire a hésité, comme on hésite quand tout à coup la vie se met à ressembler à notre rêve le plus fou.
-Va ! lui a encore chuchoté Chagall, tu vois ! Toutes les bêtes je les ai faites multicolores, comme toi ! Il y a là place pour le vert, le bleu, le rouge, le jaune… Mets- toi où tu voudras, là où tu te sentiras le coeur si léger que tu pourras t’envoler, toi aussi, sans plus jamais retomber ! Va ! lui a-t-il redit. Là où tu seras heureux !
Une jeune vache rouge, venue d’on ne savait où, a surgi sur la toile, belle comme l’amour et le feu.
Alors Césaire s’est senti poussé, soulevé, comme par une langue invisible et très aimante, qui ressemblait à la langue de sa mère, et l’arrachait doucement du sol, le portait. Tout tremblant, le poil humide comme au premier jour de sa vie, sous le pinceau du peintre le veau est né une deuxième fois.

Tous les jours qui ont suivi ont été aussi des beaux jours, tout aussi extraordinaires. Car des gens de toutes les couleurs, du monde entier, sont venu voir le tableau et tous disaient, surpris : – Un âne bleu, une vache rouge, un petit veau vert, et qui volent dans la lumière, et chantent comme des anges ? C’est étonnant, extraordinaire, vraiment !
-Et pourquoi, a demandé une petite fille à sa maman, pourquoi tous les veaux, tous les ânes, ne sont pas bleus, ou verts comme ceux-là ? Et pourquoi nous on n’est ni vert ni bleu si on est plus légers, plus heureux en vert et en bleu ? Pourquoi ?

Et tous, à l’entendre, tellement étonnés, se demandaient pourquoi aussi, et ouvraient grand la bouche en O, comme les enfants – ou les petits veaux – quand il neige tellement et que les flocons tout blancs viennent fondre sur la langue, doucement.

Si tout le monde avait aidé Victor

Dans la classe de mon fils, Olivier, il y avait un garçon nommé Victor qui ne comprenait pas grand-chose. Tous les autres enfants se moquaient de lui. Et souvent, la maîtresse aussi, un petit peu, pas méchamment. Mais personne n’aime être moqué par les autres, et encore moins par la maîtresse, c’est très vexant. Alors, un jour qu’Olivier et sa petite copine sont rentrés à la maison avec encore une bonne histoire sur ce que n’avait pas su faire Victor, ou ce qu’il avait fait à l’envers, je me suis un peu fâchée. Je leur ai dit :

  • Je n’aime pas du tout que vous vous moquiez de Victor. Ses parents sont portugais, ils parlent mal le français, ils ont 5 enfants et beaucoup de travail, ils ne peuvent pas aider Victor à faire ses devoirs, à apprendre ses leçons. Comment vous feriez, vous, si vous étiez dans un pays où l’on parle deux langues, une à la maison, l’autre à l’école ? Ce n’est pas évident ! Vous feriez bien mieux de l’aider, Victor, quand il ne sait pas faire, au lieu de rigoler de lui !
  • Oh non ! a dit la petite amie d’Olivier, je l’aime pas, en plus, il nous attaque !

Olivier, lui, n’a rien dit.

Mais le lendemain, il est rentré à la maison et m’a annoncé :

  • Maman, aujourd’hui, j’ai aidé Victor !

Je lui ai souri, ravie qu’il ait compris cette leçon qu’il n’avait pas apprise à l’école, et sur laquelle il n’y aurait jamais d’autre contrôle que ceux qu’il se ferait à lui-même. Il m’a expliqué :

  • Y’avait des opérations à faire. Moi, j’ai vite terminé. Mais pas Victor, il faisait rien, comme d’habitude. Alors j’ai pensé à ce que tu avais dit et j’ai demandé à la maîtresse : – je peux aller aider Victor ?
  • Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu ?
  • Si tu veux, si ça te fait plaisir … Alors je l’ai aidé. Il était très content !
  • Tu vois, c’était pas compliqué ! C’est bien Olivier.

Les jours, les semaines ont passé, Olivier allait maintenant aider Victor à chaque fois qu’il le voulait, la maîtresse laissait faire. Un dimanche, Olivier dit : – faut réviser toutes les tables de multiplications, la maîtresse va faire un contrôle demain.

Bon, on passe le dimanche après-midi sur ces satanées tables de multiplications, on en ressort tous deux éreintés. Mais c’est bon, Olivier sait ses tables à la perfection et pourrait faire son contrôle les doigts dans le nez… s’il n’avait pas besoin de ses doigts pour tenir son stylo !

Mais quand il revient, lundi midi, je vois tout de suite à sa tête que quelque chose cloche.

  • Ca s’est bien passé ce matin, ton devoir de maths ? je lui demande.
  • Pas très… me répond –il. La maîtresse m’a mis zéro  !

Je suis stupéfaite :

  • Comment ça, zéro ? tu les savais par cœur, tes tables !
  • Mais elle m’a puni.
  • Pourquoi ? Qu’est-ce que tu avais fait de mal ?
  • J’ai fini vite, et après j’ai fait comme d’habitude. J’ai été aidé Victor. Mais cette fois, j’avais pas le droit…. Comme elle avait dit que c’était important un contrôle, que ce serait dans notre carnet, alors justement, moi j’ai cru que c’était encore plus important qu’il ait une bonne note, Victor…

Je suis d’un naturel très calme, mais là, la moutarde m’est montée au nez. Je suis allée trouver la maîtresse, et je lui ai dit : – Je m’excuse de venir vous déranger, mais je viens vous voir à cause du zéro que vous avez mis à Olivier en maths, ce matin, franchement, il agissait par solidarité et je ne pense pas qu’il le méritait !

  • Oh ! s’est exclamée la maîtresse, je le lui ai mis pour lui apprendre à ne pas se moquer du monde ! Parce qu’un contrôle, tout le monde sait que c’est personnel !…Mais je le lui enlèverai s’il se tient à carreaux, ne vous en faites pas !

A nouveau, cette sensation de colère en moi. Alors devant tous les enfants de la classe, je dis :

  • Je ne tiens pas à ce que vous lui enleviez ce zéro. Au contraire. C’est une bonne leçon, finalement que vous lui donnez. Il aura appris, et tous les autres aussi, que c’est parfois risqué d’agir avec fraternité, qu’on peut en récolter beaucoup d’ennuis, mais tu peux être fier de ce zéro, Olivier, c’est un zéro sympathique !

Là-dessus, je suis ressortie de la classe, sous le regard médusé des autres enfants qui répétaient en le chuchotant : – Olivier, il a eu un zéro sympathique …un zéro sympathique…

Plusieurs années plus tard, au sein du collège, une bande d’élèves réunis dans une classe spéciale pour élèves en grande difficulté, semait la terreur auprès des autres collégiens de 6ème. Leur chef, Victor. Un jour, cette petite bande d’enragés a coincé Olivier dans les toilettes, ils étaient prêts à le racketter, ou à lui faire subir quelque raclée et lui pocher les deux yeux pour n’importe quel motif. Sauf que Victor  tout à coup, a reconnu Olivier, et il a dit :

  • Non, pas celui-là. Il est cool, lui. C’est lui qui m’a aidé, quand j’étais petit…

 

C’est donc à ce «  sympathique » zéro en mathématiques et à son sens de la fraternité en CE1 que ce jour-là, Olivier a dû sa remise en liberté des toilettes du collège.

Quand il est rentré, il nous a raconté, et il a conclu :

  • Ça m’a sauvé ! Mais tu sais ce que je pense, maman ? Si tous les autres l’avaient aidé, Victor, peut-être qu’il n’aurait plus eu personne à attaquer…non ?

jo. Hoestlandt

 

VACHES D’ESCARGOTS !

VACHES D’ESCARGOTS !

 

Jo.Hoestlandt

 

 

Un ami, récemment déménagé de la ville à la campagne, m’a envoyé cet été une photo de sa nouvelle maison. Il m’écrivait qu’il pleuvait, qu’il n’y avait pas un chat dehors. Rien que des escargots. A moins, disait-il,  que ce ne soient des vaches qui marchaient, lentement, sous la pluie. Quand on n’a pas l’habitude de la campagne, on peut se tromper, et confondre…

C’est une grave question. J’ai habité la ville et la campagne, je peux donc aider mon ami.

A quoi reconnaît on une vache d’un escargot ?

Pas à ce qu’ils mangent, c’est vrai, tous deux sont herbivores. On me dit que la vache mange plus, mais ça dépend en combien de temps. Et puis certains escargots s’empiffrent, deviennent obèses, et cherchent d’ailleurs désespérément de l’herbe aromatisée à 0%.

Alors à quoi peut-on reconnaître une vache d’un escargot ?

Pas à leurs seules cornes, tous deux en ont.

On me dit que les cornes de l’escargot sont molles et que celles de la vache sont dures. Pas sous la pluie ! Les cornes des vaches trempées sont aussi molles que celles des escargots ! Et en cas de gel, les cornes de l’escargot deviennent de vrais stalagmites !

On me dit que les vaches ont de belles mamelles et pas les escargots. Là, franchement, c’est une remarque parfaitement sexiste, et très vache pour l’escargote qui a de tout petits nénés, c’est vrai, mais très jolis vraiment !

On me dit que la vache est brune, ou noire… Il se trouve que les escargotes,  se mettent plus rarement que les vaches  au soleil pour bronzer, d’accord, mais ce n’est qu’une différence de goût, rien de plus.

On me dit qu’un escargot se traîne et pas une vache.  Ceux qui disent cela n’ont sûrement jamais vu de vaches rentrer à l’étable après une journée de boulot et deux heures de métro aux heures de pointe ! Elles se  traînent !

On me dit qu’un escargot bave. Mais une petite vache qui fait ses dents aussi. C’est pour cela qu’on lui met parfois un joli bavoir de dentelle du Puy. Je ne parlerai même pas, pour ne pas effrayer les enfants, des vaches qui ont la rage, phénomène devenu malheureusement très courant depuis que les petits trains de campagne ont été remplacés par des TGV et qu’elles n’ont plus le temps de les voir passer.

On me dit qu’une vache chasse les mouches avec sa queue. Si on ne voit pas l’escargot en faire autant, c’est simplement qu’il aime bien, en chemin,  bavarder avec les mouches qui connaissent plein de blagues très rigolotes sur les crottes de chiens.

Que les escargots ont des yeux au bout des cornes. Les vaches aussi, mais pas folles,  elles les ferment, sinon elles se les crèveraient avec leurs cornes !

On me dit que les vaches meuglent et pas les escargots. Ca me fait bien rire ! Ceux qui disent cela n’ont jamais entendu s’engueuler deux chauffeurs  de taxis -escargots dans un embouteillage de.gastéropodes sous une pluie battante, fin août, au retour des vacances !

Il paraît qu’une vache saute par-dessus la lune.  Bon, c’est arrivé une fois, à je ne sais plus quels jeux olympiques, une  vache anglaise, on ne va pas en faire tout un fromage ! D’ailleurs lui avait-on fait un contrôle anti-dopage à celle-là ? N’avait-on point parfumé son foin de quelques gouttes d’EPO ? Et puis je ne suis pas sûre, qu’avec un bon entraîneur et un bon trampoline, un élégant escargot kenyan ne puisse en faire tout autant…

De même on a raconté avoir vu un escargot aller à l’enterrement d’une feuille morte. C’est un poète qui a écrit cela, mais faut pas croire tout ce que disent les poètes... Ils boivent…Et ceux qui ne boivent pas prennent leurs désirs pour des réalités. La preuve, c’est qu’on n’enterre pas les feuilles mortes, on les brûle, comme Jeanne d’Arc, mais sans procès, sinon on n’aurait pas terminé avant le printemps.

A ceux qui me disent que les vaches ont des taches, pas les escargots, je réponds : sauf ceux qui mangent comme des malpropres, ceux qui viennent de repeindre leur plafond, ou changer un pneu crevé.

Que les escargots ont des coquilles. Et alors, les œufs aussi  ! Est-ce que cela en fait pour autant des escargots, même s’ils bavent  ?

Est-il donc définitivement impossible de distinguer une vache d’un escargot ?

Si, c’est possible.  Il y a UNE  solution ! Je vous la donne.

Rassemblez-les pour une grosse boum, une teuf à tout casser. Tous vont passer beaucoup de temps devant la glace à s’habiller chouettement. Tous  au son de la musique, bougeront leur corps parfaitement, mais au petit matin, observez les bien ! Les escargots qui ne tiennent pas debout , qui sont incapables de rentrer tous seuls chez eux, qui ont des accidents en chemin, s’écroulent comme des bouses et se font arrêter par la maréchaussée, ces escargots-là, mes amis, en vérité, SONT DES VACHES !

Les autres, les vrais escargots, prudents, pour faire la fête toute la nuit et ne pas risquer d’accident au retour,  ont apporté leur maison avec eux et s’écroulent direct sur leur canapé ! C’est ainsi qu’ils rentrent illico presto et sans encombre. D’ailleurs on ne les voit plus mais on les entend ronfler.

Vachement malins, les vrais escargots, hein !