VITE !

Je marchais dans la rue, ce matin, il faisait beau, c’était dimanche, encore un peu de la douceur de l’été dans l’air. Je passais devant la mairie, qui porte sur le fronton une grosse pendule, comme un oeil de cyclope posé au milieu du front.  Je n’étais pas pressée. Mais d’autres semblaient beaucoup plus pressés que moi, sacs à provisions à la main, marmaille plus ou moins consentante à la traîne. Mon regard s’est arrêté sur un jeune père, qui portait un sac d’un côté, le pain de l’autre, et qui encourageait une petite fille de deux ou trois ans : – Allez Chouchou, on y va ! Dépêche-toi !
La petite, tototte à la bouche, baguenaudait. Le papa, arrêté, s’est impatienté : – Allez, vite ! Maman nous attend !
Mais ploc, voilà la tototte tombée par terre. La petite se baisse, la ramasse, indécise, et le père, affranchi de la surveillance maternelle, fait semblant de ne pas voir la petite qui, finalement, essuie vaguement la tototte sur son pantalon, et zou, se la refourre dans le bec.
Le père repart, et sans plus se retourner, appelle la petite à le rejoindre :
– Allez, vite, vite ! Cours !
Et sa haute silhouette s’éloigne encore un peu. La petite se met à courir, mais un pavé traître lui mord le bout de la chaussure et paf, elle s’affale de tout son long sur le bitume.
Le père se rapatrie vite fait avec ses sacs jusqu’à la gamine hurlante : – c’est rien, c' »est rien !
Rien ? Tu parles ! J’aimerais bien le voir, lui, aplati comme une crêpe sur le bitume ! On verrait s’il se relève comme un diable de sa boîte, hop là, le sourire aux lèvres ! Il manque  parfois aux parents d’un mètre 80, de redevenir, quelques minutes par jour, un enfant de 90 cm…
Il ne le dit pas, le père, mais je l’entends qui pense : – eh merde ! Déjà qu’on était en retard ! Ma p’tite femme qui attend le marché ! Les invités qui vont se pointer et c’est loin d’être prêt !
Au lieu de cela il temporise : – ça va aller , ma grande !
Le « ma grande » sous-entendant forcément : – arrête de brailler, t’es plus un bébé ! Sois raisonnable, tout le monde nous regarde.
Et la petite, collant rose déchiré, paumes éraflées, morve au nez, plus rien de la petite fille modèle partie en toute gloire avec papa, tout à l’heure, pour faire le marché, qui continue de pleurer, la totote à la main pour que les lamentations sortent plus sonores, à la mesure de sa vexation.
Et le père, de mauvaise foi : – mais comment t’as fait pour tomber comme ça ?
Et la petite scandalisée : – c’est toi ! C’est toi qui m’a dit de courir !
Et le père : –  Je ne peux pas te porter, tu vois bien ! Allez, on y va !

J’ai abandonné là le père stressé, la petite à consoler, le sacs à provision lâché et avachi, tout un petit tas de sentiments mêlés, d’où il ressortait que celle qui avait gagné, c’était la pendule, là, qui, comme un gros oeil  posé en haut du fronton de la mairie, avait visionné la scène depuis le début. C’était à cause d’elle que le père était pressé, et parce qu’elle ne s’arrêtait pas que la petite fille ne devait pas s’arrêter.
Je me suis souvenue que, quand ma fille était petite, je partais faire les courses avec elle sans savoir jamais à quelle heure j’en reviendrais. Comme on part à l’aventure. Je me l’étais dit très tôt, quand elle commençait à marcher. Chaque mètre de trottoir était pour elle comme un petit monde à sa mesure, mais un monde entier ! Elle allait d’une fissure dans le sol à la falaise du bord de trottoir, d’un mégot à une feuille, de la feuille à la miette, de la miette au moineau, de l’oiseau au papier envolé, en passant pas le clochard désoeuvré, le bébé dans la poussette stationnée, le petit bonhomme du feu rouge, le vélo stationné, le trou des travaux, la machine du chantier etc etc… Notre intinéraire était totalement aléatoire et faire les courses qui m’auraient pris dix minutes seule en prenait au moins une demi-heure avec elle. Mais toujours, nous prenions le temps. La pendule pouvait bien aller, nous ne lui accordions que le minimum d’attention : est-il soir ou matin ? La boulangerie est-elle ouverte ou fermée ?
Peut-être, partis pour le pain, reviendra-t-on avec un jambon !
Quelle chance cela a été de pouvoir prendre tout notre temps, de ne courir qu’après l’oiseau et le papillon et pas après le temps !

A y penser, je me fais la réflexion que ces promenades qui n’allaient pas directement d’un point à un autre, à la trajectoire imprévisible, on avance, on recule, on va et vient, on prend la tengente, on fait une sorte d’elipse, des zigzag, une balade sinusoïdale… Changement de rythme, on cavale, on flâne, on s’arrête, on rêve… tout cela, ces hésitations, ces emballements, ces oscillations, on les retrouve quand on écrit.
On ne va jamais directement d’un point à un autre, zou.
Rien n’est totalement prévisible sur le chemin de l’écrit.
Il faudra s’arrêter, considérer ce par où on est passé, les déviations prises qui se sont plus ou moins imposées, les travaux, la page comme un gros chantier, le bonhomme rouge ou vert surgi d’on ne sait où, il est passé par ici, repassera-t-il par là, tous les méandres imprévus du récit… Le brouillard, la neige sur les écrans, les silences…

Il faudra prendre son temps, tout son temps, sans accorder d’importance au gros oeil de la pendule dont la mesure n’est pas toujours la nôtre, et surtout pas celle de cette histoire qui avance comme ma petite fille d’autrefois, libre de son temps et de ses mouvements.
Ne rien presser. Sinon, c’est la chute assurée.

Un grand coup de balai et Le berceau de l’homme.

Que faire avec ce livre à double face ?
Parler de la grade pauvreté, des SDF, de ce que les enfants pensent des causes de tout cela. Leur demander s’ils ont des propositions à faire, s’il leur est déjà arrivé de donner, et quoi, s’ils se sentent mal à l’aise, et pourquoi à leur avis ? Si les SDF leur font peur, et pourquoi ?
Imaginer le récit que pourrait faire un jeune SDF de ce qui lui est arrivé dans sa vie pour qu’il en soit là.
Imaginer aussi ce qu’il pense de sa situation, ce qu’il voit, ce qu’il entend ( bruits et paroles autour de lui) ce qu’il ne peut manger et qu’il rêverait de manger, ce qu’il n’a pas et rêverait d’avoir, ce qu’il peut toucher, ce qu’il rêverait de toucher et dont il est éloigné.
Faire une sorte de catalogue de tous les objets usuels, qu’on a à disposition chez soi, et que le SDF n’a pas. En faire un tri, ne garder que le strict nécessaire, pour voir ce qui manque REELLEMENT à celui qui est dehors. De concret, ET d’abstrait.
Inventer un lieu où le SDF pourrait s’abriter, y mettre du vrai ET des trucs magiques, féériques.

 

A quoi tu joues le loup ?

Que faire, avec cet album ?

Dire de quoi on a peur, la nuit. Quel cauchemard on fait, récurrent.  Quel beau rêve aussi on a envie de faire.
Les dessiner, et-ou- avec des collages pour un tableau proche des surréalistes.
Détourner un rêve : on commence par raconter son vrai rêve, et puis, on se pose une question : – et si ?
Et si, au lieu de penser que cet enfant qui m’approchait c’était pour me piquer ma pelle  et mon rateau, c’était au contraire pour jouer avec moi à construire un château ?
Et si… au lieu de penser que la voiture qui fonçait vers moi c’était pour m’écraser, c’était parce que dedans, il y avait un roi qui m’apportait un magnifique cadeau ?
Et si… etc.
Faire ensuite la même chose avec unconte très connu, ou une fable, en refaire les dialogues, détourner.
Et si… c’était la chèvre de monsieur Seguin qui avait commencé la bagarre contre ce pauvre loup qui n’avait pas ses lunettes te ne l’avait pas vue arriver ?
Et si Perrette avait jeté son lait par terre exprès pour nourrir une portée de chatons ?
Et si… etc etc.

Chercher aussi tous les moyens pour retrouver son calme, les répertorier : eespirer en profondeur, faire silence, mais aussi, au contraire, hurler de tous ses poumons, se battre contre un fauteuil, un canapé, des coussins, écouter de la musique, faire un câlin, manger un gâteau….

LE MUSEE IMAGINAIRE DE JANE AUSTEN par Nathalie Novi

 

 

C’est un somptueux album paru chez Albin Michel, imaginé par Nathalie Novi, mon amie peintre ( à qui je dois le frontispice de mon site ) . Je dis peintre à escient, car elle n’aime pas être cataloguée  » illustratrice ». Non par mépris pour la fonction d’illustrer qui, à l’origine, vient de « lustre » c’est à dire ajouter du lustre, du brillant, de l’attrait, un certain éclat à une page qui sans cela pourrait se révéler bien terne, ce qui est noble fonction, mais tout simplement parce qu’elle « n’ajoute » pas de dessins  à un texte. Elle est tout aussi principale, et lisible que le texte. Elle peint, et peignant, elle dit tout autant.
En l’occurence, ici, dans ce magnifique ouvrage dont elle a, des années durant, rêvé, avant que grâce à une bourse du CNL, elle ait, elle si diversement sollicitée, trouvé le temps, enfin, de le concrétiser.
Une année entière plongée, en immersion totale et quasiment en apnée, à l’époque Victorienne. Elle nous fait renaître, à coups de crayons et de pinceaux délicieux, toute une société, ses moeurs, son habitat, ses vêtements, ses habitudes, ses attitudes ; on entre chez eux, on fait presque, si l’on veut, partie de la famille de Jane Austen. On en est si près que Jane et ses soeurs pourraient, si l’époque n’était si pudique, nous prendre par la main, nous faire courir avec elles dans cette Angleterre à la nature si harmonieuse qu’elle sembla avoir été créée exprès pour Jane et ses congénères.
L’époque victorienne à laquelle vécut Jane Austen qui nous en laissa, par écrit, dans ces histoires, , un panorama impressionnant ( dans le vrai sens du terme, c’est à dire qui s’imprime dans nos rétines, notre mémoire, notre coeur, ) c’est un état d’esprit particulier, où l’on a, à la fois, le souci très matériel de la propriété, de l’argent, du confort cossu, mais aussi le souci moral de la respectabilité, de la générosité envers les défavorisés, du dévouement aux autres et aux causes de la défense morale qui n’est pas toujours pudibonderie, comme on nous l’a longtemps plus que suggéré.  C’est une époque romantique, qui engendre de grands penseurs, un amour immodéré des lettres, de la littérature, de la poésie, des arts, de l’esthétisme. Le BEAU est omniprésent, ce qu’il faut atteindre, créer, autour de soi et en soi, dans sa vie et dans le monde, les deux s’imbriquant étroitement, (d’où le souci moral.)
Quand je regarde mon amie Nathalie, je me dis que oui, elle est bien une petite soeur de Jane Austen, tant créer ou faire voir le Beau, lui est vital, essentiel.
Alors oui, dans ce musée imaginaire recréé par Nathalie et Fabrice Colin, on verra bien de belles robes, de beaux chapeaux, de beaux meubles confortables et cossus, des réverbères sur les rues sombres, de grandes maisons, des bals, des fêtes, de doux paysages impressionnistes,
mais …
en même temps…
on pourra aussi deviner, à la lumière des réverbères et autres lustres, que la lumière, grâce au peintre inspirée qu’est Nathalie Novi, révèle plus et mieux les ténèbres qu’elle ne les chasse, que les robes, si longues, si poétiques, doivent être relevées pour que les jambes accomplissent leur destin de jambes en plus grande liberté.
On pourra deviner , Nathalie nous en donne l’intuition, que tout cela est frange colorée, décor, créé non pour nier, ou cacher, tristesse, amertume, ambitions avortées, doutes,  névroses et autres misères, étouffer les cris de l’âme et des coeurs, mais plutôt construit comme un décor de théâtre, qui met en scène, et représente plutôt crânement, courageusement, la vie vécue en vrai de ces femmes si courageuses, en vérité, dont l’élégance des corps n’est que la parure jetée, par pudeur, sur le tumulte des sentiments.
Des vies que la Beauté transforme.

Comme la Belle au bois dormant, ce monde, avec ces paysages, ces demeures, ces réverbères dormait depuis plus de cent ans ; Nathalie Novi le réveille pour nous si délicatement que l’on peut, sans se forcer, continuer à se dire que décidément « la vie est un songe » … qu’il convient de partager.

Est-il traduit en anglais ? Je l’espère.
En tout cas le travail de Nathalie a été exposé aux Etats unis.
Vous pouvez, bien sûr, ajouter à cet article en allant sur le site de Nathalienovi.com où bien d’autres merveilles vous attendent.

Portraits d’enfants de la Syrie en guerre, peints par Nathalie Novi

Toutes les guerres sont d’horribles catastrophes.
Depuis les débuts de l’humanité, elles fondent sur les hommes, sans souci ni de leur âge, ni de leur âme, leur supprimant, pour un temps incertain, tout horizon.
Les reporters en rendent compte, les photographes nous les montrent, les historiens les mettent en perspective, les philosophes les analysent, la plupart d’entre nous les regrettent, et, couvant leur propre progéniture du regard, se disent, lâchement, honteux : – Heureusement que ça ne se passe pas  » chez nous ».
Certains détourneront le regard de l’image sur l’écran, tourneront la page du journal, soupireront à l’énoncé des informations à la radio, à peu près tous, nous nous dirons que nous ne sommes pas sur place, que malgré toutes les explications qu’on nous donne nous ne comprenons pas grand chose aux vraies causes de ces forces en combat, que nous ne pouvons pas juger avec objectivité… Mais tous, aussi, à un moment ou à un autre, nous ressentirons, à voir et à entendre, en boucle, les effets de ces guerres sur les victimes –  faim, froid, solitude, horreur, panique, pleurs, cris, chutes, souffrance, mort, toute cette folie… – un sentiment de honte et de détresse. Loin de ces conflits, nos yeux, nos oreilles seront pourtant blessés, nos coeurs émus, et certains, même, tout à coup, sur une image, quelques mots, un regard volé dans tout ce tumulte, tout ce chaos, cette catastrophe, sentiront leur coeur un instant cesser de battre, et se briser.

Nos enfants.

Faut-il les protéger eux qui ont la chance de ne pas vivre dans un pays en guerre ?
Edulcorer ? Minimiser ?
 » N’aie pas peur ! ça ne se passe pas ici ! C’est loin ! »
Faut-il n’en point parler du tout ?
Traiter cela comme le cauchemard en rouge et noir dont accouche périodiquement le monde ici ou là, depuis toujours, et les laisser, eux, baigner dans la douceur de nos bras aimants et de leurs rêves ?
Claude Roy, pourtant l’ami des enfants ( voir ses poèmes, ses contes, ses enfantasques ! ) dans la très belle préface qu’il avait écrite à mon récit de  » La grande peur sous les étoiles », disait :  » Les enfants ont droit à la vérité, comme les grands, même quand la vérité fait mal.  »
Le mal et le malheur ne sont pas tabous.
Oui, si, dans les pays en guerre, les enfants ont tout aussi faim, froid, peur, et meurent tout autant que les grands, parce qu’ils font partie de la même humanité et portent donc, malgré eux, leur part de sa folie, nos enfants, qui vivent dans un pays en paix, doivent, et veulent, porter un regard secourable, sur eux : supporter, au moins,  une toute petite part de leur douleur, de leur malheur.

Je ne veux pas dire qu’il faut leur montrer, de visu, comme le monde dans lequel on les a fait naître et où ils vivent, peut, tout à coup, devenir si hostile qu’il va vous déchirer la peau, vous asphyxier les poumons, vous éclater la tête. Non. (Même s’ils le savent, dans le fond… ) Cela serait, pour les enfants, obscène, ou répulsif, ou pire encore, fascinant…
Non, je veux seulement dire que les enfants qui vivent en paix ne peuvent être totalement  » épargnés », mis de côté.
C’est en meilleure connaissance du monde qu’ils reconnaîtront la valeur de la paix.
Et qu’ils pourront apporter de l’espoir à ceux qui n’en ont plus.

Depuis quelques mois, mon amie Nathalie Novi publie, chaque jour, ou chaque semaine ? un portrait, d’après photo, d’un enfant de cette Syrie à feu et à sang.
Si l’on en éprouve le désir, ou qu’on trouve cela nécessaire, ou peut, avec un moteur de recherche, retrouver le portrait – photo de l’enfant peint par Nathalie.
Si on le trouve, on le reconnaît.
Mais Nathalie ne nous le donne pas à reconnaître.
Elle le fait renaître.
A cet enfant, la guerre a ôté l’enfance, a tout volé, maison, toit, école, parents, frères soeurs, chien, chat, lumière, repas, eau, lait, rires et sourires, jeux et chansons. Toutes les douceurs, toutes les couleurs de sa vie.
Sous la caresse des crayons de l’artiste, l’enfant les retrouve, et retrouve l’enfance que le chaos du monde lui avait ôtée.
Elle ne cherche pas, je crois, à nous masquer la réalité si cruelle, ni même à la transformer, elle nous donne juste à voir derrière le rideau rouge et noir, les couleurs de la vie et de l’espoir.
Sa vision.
Et l’on sait qu’elle voit :
L’oiseau qui chantera quand l’enfant ne le peut pas.
L’arbre qui fleurira quand mille autres auront été abattus.
Le nuage posé au-dessus de l’enfant, comme le dernier soupir, protecteur à jamais, d’un parent.
Sur ses dessins, la tristesse, est encore là, mais déjà s’éloigne son ombre funeste, passé le barrage du  sourire sans dent d’un enfant de sept ans.

Portraits à la fois réalistes et malgré tout, poétiques, parce que Nathalie, si sensible à la vie et à autrui, nous livrant sa vision et son ressenti, n’oublie jamais ce qui se cache derrière ce que l’on voit.
Les couleurs si l’on souffle sur le noir et le gris de la cendre.
l’écho des rires anciens,  » des voix douces qui se sont tues »
La beauté, la bonté, tuées, disparues, revenues.
Nathalie Novi sait, a toujours su, que, comme l’écrivit Paul Claudel :  » Quand ils sont très malins, les mystères se cachent en pleine lumière. »

La lumière qui surgit des décombres.
L’enfant à l’enfance perdue, retrouvé.

 

VUE SUR MER

 

9782210965140

C’est un roman qui paraît donc, maintenant, aux éditions Magnard- Jeunesse, même collection que Géant qui a conquis un très large public. L’illustration de couverture, réalisée par un dessinateur italien : Andrea Serio, est belle, parfaite : un enfant, perché sur une falaise rocheuse, regarde la mer, très bleue, et plus loin, l’horizon, là où le ciel et la terre se rejoignent toujours.
C’est une histoire de vie, comme j’aime les écrire, avec lenteur, tendresse, humour.
Un enfant est, quelques jours, déraciné, passe de l’enfermement dans un petit appartement de sa cité où il vit avec sa jeune mère et son petit frère, à des vacances sur la Côte d’azur, invité dans la jolie petite maison de personnes âgées, cultivées, bienveillantes, où tout ce qui est dit et fait lui semble à la fois étrange, étranger, et fascinant. Il découvrira que la beauté d’un lieu et la bonté de ceux qui l’habitent peuvent lui faire voir la vie et le monde autrement. Ce qui n’est pas sans lui poser de question : car, comment changer sans être infidèle à sa famille, comment devenir sans renier ni soi ni personne ?

Je suis heureuse d’avoir pu écrire ce roman qui n’en est pas un, où nombre de jeunes lecteurs se reconnaîtront peu ou prou en Romuald, mon jeune héros en devenir. Rien en lui ne m’est étranger, je l’abrite intimement depuis l’enfance, depuis toujours. Il est temps que je le partage, que je le libère.
Et que vous l’accueilliez.

Il se trouve qu’il est parfaitement d’actualité, qu’il peut être lu en écho au plan de lutte contre la pauvreté présenté par l’actuel président. Inutile de dire que la simultanéité de nos sorties est involontaire, et je n’attends aucun remerciement officiel !!

MAIS

j’espère avec force que nombre de discussions pourront avoir lieu grâce à ce récit de vie pauvre qu’est « Vue sur mer ».
Et si je prends soin d’inscrire le mot « pauvre » en italique, c’est qu’une vie n’est vraiment pauvre qu’au regard normalisateur de la société, des autres.
L’enfant qui la vit subit davantage le regard d’autrui que les manques dus à la pauvreté.
Et il y a cette grande et belle question jamais soulevée.
Avec la pauvreté, va toute une  culture de la débrouille, le sens de l’opportunité, une grande liberté de temps, de parole, de pensée non étudiée, libre, originale, surréaliste parfois.
Qu’il ne faudrait pas anéantir par une normalisation forcée, dès la maternelle obligatoire.
Ce sera mission difficile, tant la société marche comme ça, à essayer de mettre tout le monde dans le rang et à niveau parce que ce sera plus juste. Mais il ne faudrait pas qu’en voulant donner les mêmes chances à chacun, on forme des  » tous pareils »… Car on a besoin, pour améliorer le monde, de gens qui pensent et agissent différemment…
Et puis, je pense aussi que les enfants pauvres sont, comme tous les enfants, très fidèles à leur tribu familiale, à ses rites, ses valeurs, son langage. Par l’école, ils apprennent d’autres rites, d’autres valeurs, un autre langage. On leur donne à voir un autre monde possible. Mais il faut leur dire qu’aborder ce nouveau monde, ils peuvent, ils doivent le faire sans renier l’ancien. Non seulement les deux mondes peuvent cohabiter, mais c’est ainsi qu’ ils s’enrichissent mutuellement.
De cela, primordial, je n’ai pas entendu parler.
Mais ce livre – là, le dit.

Je voulais aussi signaler le livre de Jo Witek qui est une auteur dont je me sens proche, de même sensibilité à ce genre d’histoire que moi, et qui a publié, il y a deux ans je crois, alors que j’écrivais moi-même celui-ci, un très beau récit de vie, sur le même sujet, intitulé :  » y a pas de héros dans ma famille ». Chez Actes -sud junior.

 

« Le berceau de l’homme » et  » Coup de balai ».

 

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Ces deux textes paraissent le 1er septembre, aux Editions du « Pourquoi pas », issus du secteur éducatif, maison sise dans la région d’Epinal, ( voir leur site)  qui avait déjà choisi, par l’entremise de mon ami Thomas Scotto qui les appréciait bien, de publier pour moi  » Petite » et « Le prix d’Evelyne » deux textes dont je vous ai déjà parlé dans cette même rubrique, et auxquels j’attache grande importance.
« Le berceau de l’homme » et  » Coup de balai » paraissent dans cette même collection de poche qui publie, à chaque fois, tête bêche, deux textes sur un même thème.
Cette fois, le thème est celui de l’errance, de la solitude, de l’exclusion.
Dans  » le berceau de l’homme », un homme qui n’aura pas de nom, passe dans une rue. Devant une porte, un tas d’objets encombrants attendent d’être ramassés par le camion benne. A chaque objet prêt à être jeté, il prête une histoire qui rejoint la sienne.
Dans  » Coup de balai » l’homme a un nom. Il s’appelle Malba. Lui aussi erre, dans l’attente d’un endroit où vivre mieux. Pour ne pas se faire remarquer, il emprunte un balai. Il se cache derrière, et pousse, devant lui, tous les menus rebuts de l’humanité. Les vrais, les concrets, et puis bientôt les moins concrets, les rêves irréalisés, les défaites, les renoncements… Il s’en fait un rempart qui le protége.
Les deux textes sont illustrés de couleurs chaudes par Léo Poisson, jeune étudiant de l’école d’art d’Epinal, qui y a mis tendresse et passion, leur a offert la chaleur que la vie ne leur avait pas donnée mais que les mots tendres qui les racontaient, promettaient. Et c’est bien émouvant de voir naître chez ce jeune talent, cette conscience-là, que ses couleurs seront un cadeau fait aux personnages que la vie n’a pas gâtés.
Léo et moi les avons aimés, nos deux ombres, Humblement, Léo leur a donné une silhouette, un visage, les a fait, de page en page, vivre, exister.
C’est un petit livre modeste, comme ceux dont on raconte l’histoire, dans une collection de poche au beau papier et de belle facture chez un éditeur qui croit en chacun des livres qu’il publie, qui souhaite les distribuer dans les écoles, au plus grand nombre, à prix modeste, et contribuer ainsi à faire bouger les lignes, à consolider le beau principe de fraternité ; et nous sommes donc, les personnages et nous, auteur, illustrateur, éditeur, à l’unisson.
L’occasion de rendre grâce à ces éditeurs qui ne sont pas encore des grands et qui se lancent avec énergie et conviction dans cette profession. Ils prennent les risques que les grands ont plus de mal à prendre, ayant trop à perdre. Les jeunes éditeurs qui se lancent dans l’aventure ont eux, tout à gagner à oser. Et les auteurs- jeunesse sont fiers de les aider à grandir.
Alors, lecteur, s’il te plaît, que ton regard se pose sur Malba et son frère en humanité avec bienveillance, sans prétentions et sans jugement ; léger comme le papillon qui embellit la fleur, et puis tout autour, sans rien peser.

Electro-nique ta m…

Ma chatte, noire, adorable, vous avez une photo d’elle quelque part, je ne sais plus où, avait déjà mené à bien deux portées, doublant la mise à chaque fois : deux chatons l’an dernier, quatre cette année.
Chez nous, il y a de l’espace, c’est vrai, mais pas au point de monter une ménagerie ! D’autant que, je me connais, si un pauvre chat estropié, genre réfugié d’une quelconque guerre avoisinante non répertoriée dans les journaux sérieux, ou même un pauvre chien qui a largué ses maîtres trop autoritaires et vient mendier la laisse dans la gueule, ou tout autre animal à deux ou quatre pattes déboulent, je me ferai un devoir de ne pas les laisser sans gîte et sans gamelle.
D’où ma décision, pénible pour ma chatte comme pour moi, de nous stériliser : elle, de ses maternités, moi, de ma tendance à me mettre à sa place.
Donc, direction notre charmante vétérinaire, devenue quasiment un membre de la famille, qui a vu naître et dé-naître plusieurs générations de nos félins et est imbattable dans leur généalogie pourtant pas à piquer des vers !
Et je lui confie notre Shadow pour quelques heures dont elle ressortira allégée mais reprisée comme une chaussette.
En fin de journée, je viens la rechercher, en voiture Simone, je suis garée tout près, une chance inouie. Je sors du cabinet, portant la chatte terrée au fond de son clapier ambulant, mon portefeuille et la clé de la voiture dans l’autre main, le carnet médical de la chatte entre les dents. Je tends la clé vers la voiture qui, telle la grotte d’Ali Baba déclamant – Sésame, ouvre-toi ! doit, à l’instant, sur ce geste, s’ouvrir toute seule.
Or non.
Je pose la caisse sur le trottoir : – pardon Minette, y’a un p’tit hic !
Et, posant sur le capot ce qui me reste en main je renouvelle le geste à deux mains cette fois pour plus d’efficacité.
Toujours rien. Porte scellée, Sésame rien à foutre !
Comme je n’ai pas quatre mains, ni huit, ni seize, que je ne suis pas adroite avec mes pieds, que j’ai la bouche prise par le carnet de santé, je recommence, bêtement, avec ce que j’ai, comme si, en insistant, ça allait bien finir par réveiller le charme et l’auto.
Mais que dalle.
La moutarde me monte au nez, je crache le carnet, et je m’écrie en pleine rue, catastrophée !
–  Bah voilà ! Et comment je fais, moi, maintenant, avec la caisse, la chatte amputée de son attribut du sujet, la bagnole garée dans une rue où chaque minute coûte bonbon, et la portière qui fait la gueule ? Hein ? Comment je fais ? Je la ramène à pinces à la maison, ma pauvre Shadow ? Et demain je me paie un lumbago du diable ?
Et je balance un coup de pied dans cette foutue portière à la noix, au nez et à la barbe du public indifférent qui circule le nez au vent, profitant de la douce soirée qui vient.
C’est alors qu’une voix, non divine, non tombée du ciel mais cependant miséricordieuse et miraculeuse, me sussure : – Vous avez essayé de mettre la clé dans la serrure ?
Un homme. Un passant.
Un homme-passant que l’électronique-ta-mère n’impressionne pas plus que ça.
Je murmure, éberluée, incrédule :
– Vous croyez ?
Il a interrompu sa marche, une minute, et il m’encourage :
– Faites, et vous verrez bien…
Je fais. Et je vois bien.
Et c’est LA REVELATION !
Je VOIS de mes propres yeux que oui, quand je mets la clé dans la serrure et que je la tournicote un chouïa, à l’ancienne en fait, et bien ça marche ! La portière s’ouvre. Comme avant ! Avant cette saloperie de petit boîtier électronique qui fait si bien tout à ma place que j’ai complètement oublié qu’une clé pouvait s’introduire manuellement dans une serrure et qu’un léger coup de poignet était aussi un Sésame parfait.
Me quittant sur un sourire ( à peine narquois ?) le passant finit de passer, me laissant aussi admirative devant ma voiture ouverte qu’Ali Baba devant sa grotte à trésor.
Ma chatte ne dira rien, je peux compter sur elle, (de toute façon elle est à moitié droguée cette pauvre bête …) et mon mari a la courtoisie de ne pas faire de commentaire…

PS. Depuis quelques jours, ma télé ne répond plus non plus aux télécommandes. Elle fait semblant de bosser : – attendez, je me réinitialise…
un truc comme ça.
Moi, bonne pomme, j’attends. Toute mère sait attendre, à force on a ça dans le sang !
Et puis, au bout de dix minutes, l’écran me parle : – Ah bah non, zut. Appelez votre centre trucmuche !
Et comme c’est pas un gamin, pas moyen de le priver de télé, de dessert, de bonbon, de tablette même pas en chocolat, de l’envoyer au lit !
Je cherche la clé, j’appelle les passants, je demande à la chatte ce qu’elle en pense, j’examine les piles, les connes- exions, j’engueule les chatons rescapés : – c’est vous qu’avez bouffé les fils ou quoi ?
Pas de clé, les passants passent, les chatons, ces Ponce Pilate à moustaches, s’en lavent les pattes. Bon, puisque c’est comme ça, vous l’aurez voulu ! Je prends un livre.
Pas mal d’ailleurs.
Je vous en reparlerai.

« Tous les chats sautent à leur façon » par Herta Müller, paru chez Gallimard

C’est le titre particulièrement imagé, et donc enviable par tous ceux qui, comme auteur ou éditeur, cherchent quel titre donner à cet ouvrage-là, roman ou autre, imaginé, conçu, élaboré sur des jours, des semaines, des mois, et qu’à la fin, il faudra réduire à cela : un titre.
Un titre, ça appelle, ça désigne, ça qualifie. Mais ça colle, aussi. Un vrai sparadrap comme celui du capitaine Haddock.  Plus moyen, ensuite, de dénommer, débaptiser, se raviser, réviser. Ad vitam aeternam, le récit devient ce titre emblématique, dit tout, même si au départ, il disait peu, voire apparemment rien du tout.
Ainsi a-t-on  » Madame Bovary » qui ne dit presque rien, juste ce nom, qui pourrait être celui de n’importe qui, au-dessus de la sonnette de la porte d’entrée, ou sur la boite aux lettres où le facteur glissera ce qui lui est destiné, à elle, et à personne d’autre – en principe… Une femme insignifiante ? Oui, et quelques centaines de pages pour donner un destin à qui ne semblait pas en mériter, à donner toute son importance au presque rien, jusqu’à en faire un tout.
Ainsi a-t-on  » le rouge et le noir » deux couleurs subtantivées, qui ne dit pas grand chose non plus, apparemment  de ce que l’on va trouver dans cette histoire si longue pourtant : 540 pages en poche !  Une histoire résumée en deux couleurs, rouge sang, rouge passion, rouge feu, et cheval noir du drame qui advient, ombre qui s’étend, le feu devenu cendres, le vif et le mort. On guettera ainsi, malgré nous, au fil de page, les signes disséminés, rideaux cramoisis, yeux noirs etc… Deux mots et tout est dit, finalement, des 540 pages qui suivront.
Et ainsi de suite.
Le titre, là, du livre d’entretiens avec Herta Müller, prix Nobel de littérature dont je ne me souvenais pas d’avoir lu quoi que ce soit, est en fait un proverbe roumain qui, complet, dit plus exactement :  » tous les chats sautent à leur façon au bord de la flaque », ce qui est un proverbe étonnant, mais qui, intuitivement quand on le lit et qu’on a soi-même des chats, ce qui est mon cas, semble parfaitement juste.
Le proverbe aurait pu être : « tous les chats sautent à leur façon par-dessus la flaque » comme la vache autrefois, en lointaine Angleterre non encore reliée par le tunnel sous la Manche, sauta par-dessus la lune. Mais ce n’est pas ce que dit ce dicton qui nous fait voir le chat sautant à sa façon, au bord de la flaque, ce qui est beaucoup plus vrai, car on a tous vu des chats éviter, par de petits bonds, une flaque, un ruissellement survenu soudain sur leur trajet, et jamais je n’ai vu de chat faire un bond spectaculaire, d’acrobate chevronné au dessus d’une flaque. Le chat procède plus discrètement que ça, toujours, ne se donne pas en spectacle, ne fait pas son numéro, pas de chat de cirque.
Herta Muller, explicite ensuite, avec une extrême intelligence du mouvement, plutôt de la pensée d’où surgit le mouvement, ce dicton : elle parle du contournement approprié à l’obstacle, du bond juste au bord, au dernier moment,  pour ne pas se mouiller les pattes.
Et on voit le chat faire exactement comme elle dit.
Je ne sais pas si cela seul mériterait un prix Nobel de littérature, mais à coup sûr, cela mérite toute notre admiration tant il est difficile de décrire, dans la rapidité de ses manoeuvres, ce qui ressort chez le chat, du réflexe ou de l’intention.
Mais ce qui est plus remarquable encore et me ravit, c’est que de cette toute petite phrase sans aucune prétention, juste un dicton populaire- mais on sait que les dictons ont une portée universelle qui va bien au-delà de ce que les mots semblent évoquer – elle tire une conclusion, ou plutôt une réflexion qui fait de chacun de nous, à mille et un moments de sa vie, un chat au bord d’une flaque.
Flaque alors est cet espace où la terre se déroberait sous le pas, où l’on se noierait dans un verre d’eau, où l’on ne verrait plus que la surface des choses, où se cacheraient des monstres comme celui du Loch Ness, jamais visibles, mais toujours plus ou moins perceptibles, le moment terrible où, croyant atteindre le ciel, on s’aperçoit qu’on se noie…
Alors vite, comme le chat, on tente de petits bonds apeurés, préférant peut-être faire le tour, rester sur la terre ferme, ne pas se mouiller…
Et chaque mot que l’écrivain écrit pour dire la vie où il erre, qu’il tente d’étreindre, qu’il perd, oui, chaque mot d’écrivain est cette tentative, ce petit bond de chat, au bord de l’espace qui lui est donné pour dire : le bord de la page vide, de la flaque.

C’est une merveilleuse métaphore que le titre alors déroule pour nous, ce titre qui ressemble à celui d’une comptine, qui ne semble dire qu’une enfantine petite phrase de récitation, et qui, comme « le rouge et le noir », comme  » madame Bovary » dans son insignifiance, signifie tout.

Le reste de ces entretiens, traduits de l’allemand, vous surprend, et vous prend, avec tout autant de pertinence, d’acuité. Herta Müller, qui appartient à la minorité Souabe en Roumanie parle de son quotidien sous l’oppression, – mais, dit-elle, nul besoin en fait d’opprimer les habitants du village qui s’oppriment tout seuls, au bout d’un moment, et nul besoin de geôlier, chacun s’enfermant dans son silence, les non-dits…
Elle nous dit le vertige éprouvé devant le vide des interrogatoires menés par les services secrets de la dictature sous Ceausescu, et à la lire, ce vide des mots paradoxalement, devient une falaise, âpre, vertigineuse, que d’un bond on ne saurait franchir.
Et alors sans doute, pour survivre fallait-il être sans cesse ce chat, qui saute au bord, de façon tellement inopinée qu’on ne peut le contraindre, l’attraper, le noyer.

J’espère vous avoir donné envie de lire Herta Müller, née en Roumanie, en 1953, qui vit en Allemagne, et qui fut prix Nobel de littérature en 2009.
Ne pas croire que ce sera trop difficile, qu’on ne comprendra pas ( un prix Nobel, ça impressionne le simple lecteur, forcément.) Non, elle écrit assez simplement pour le commun des mortels, elle vient d’un morne village, elle a gardé les vaches, enfant brimée, battue, puis, de petit bond en petit bond, elle est devenue cet écrivain reconnu. Et c’est ainsi qu’il faut la suivre : de cette détresse première assumée, acceptée, à cette traduction, ou plutôt, comme elle l’écrit merveilleusement à la conversion de cette vie-là en mots, et au final, on a sous les yeux, tiré de ce rien, de ces absences, de ce vide, un beau, un riche récit, un PLEIN de sens au conteur !

Ce que je propose comme exercices d’écriture pour les enfants à partir de cette belle image de  » chat sautant au bord de la flaque :

Décrire le chat, où il va, à quoi il pense. Et puis d’un coup, une belle flaque, d’où elle vient, le chat se penche dessus, voit ce qu’elle reflète, en surface ( l’arbre, l’oiseau ? ) . Puis imagine ce qu’elle pourrait cacher, en profondeur, vision de rêve ( poissons, oiseaux)  ) ou de cauchemar ( monstres liquides). Il fait de petits bonds, pour ne pas se mouiller les pattes ( où allait-il pour qu’il lui faille rester les pattes bien propres ? ) e(t de bond en bond il échappe à tous les dangers potentiels.
Le chat parti, que se passe-t-il avec la flaque ? Sèche-t-elle, banalement, sous le soleil ? Ou bien continue-t-elle à vivre avce ses reflets réels et imaginés ? L’oiseau sur l’arbre rencontre-t-il le poisson dans l’eau ? ou bien, la flaque séchée, pousse-t-il des ailes au poisson qui lui permettront de voler ? etc…

Voir la flaque comme TOUT UN MONDE !

En dessin, c’est bonbon à illustrer ! ( on peut même fair des  » volets successifs de flaque ) et une  » marionnette – chat  » qui gambadera à souhait.

 

La canicule

Puisque maintenant, donc, on dit « canicule ».
La première fois que j’ai entendu ce mot, il me semble que c’était en 1976. On habitait Paris, le ciel était depuis des semaines d’un bleu immuable, et mes enfants étaient cloués à la maison par la varicelle.
Je m’étais demandé alors pourquoi cette chaleur intense avait été baptisée comme ça :  « canicule » un petit mot assez proche de « ridicule » alors que franchement y’a pas trop de quoi rire,  à étouffer jour et nuit dans de petits appartements surexposés dont on doit fermer les volets presque toute la journée pour ne plus voir la lumière qu’à travers, en rayures.
Pour quiconque a fait du latin, dans canicule, il entend  » canis », c’est à dire  » chien », et l’on sait que le suffixe « ule » a une signification diminutive, voire péjorative. Or « un temps de chien », c’est au contraire, un temps salement froid et pluvieux. D’où vient donc cette petite chienne de « canicule » ?  Eh bien, je l’apprends et vous le transmets, de l’étoile Sirius, appelée aussi « le chien d’Orion », étoile la plus brillante du ciel, à 8,6 années-lumière, un bail ! La canicule est un petit chien de lumière et de feu !
Quand j’étais enfant, on ne savait pas que c’était le petit chien, là-haut, qui brillait too much, et on ne s’étonnait pas qu’il fasse très chaud en été ; ça avait des inconvénients, pourtant. Comme on n’avait pas de frigo, fallait rien laisser traîner, sinon les mouches venaient joyeusement y plonger. Je me souviens  du bal des mouches, en été, des rouleaux de papiers collants tue-mouches qui pendaient au plafond, sur lesquels, à la fin de la journée, nombre d’entre elles bzozotaient encore de leurs petites ailes froissées, des mouches noyées dans le lait sucré, (on n’a plus autant de mouches, à présent, les oiseaux s’en plaignent d’ailleurs, c’était leur bifteck, à eux, mais nous on s’en plaint moins, faut bien avouer.) Il faut dire qu’avec notre souci hygiénique tellement développé, elles n’ont plus grand chose à se mettre sous les mandibules, les mouches  ! Je me souviens des aussi mouches collées sur les peaux de lapins écorchés, pendues dans la cave de mon arrière grand-père : les mouches finissaient de polir la peau, boulottant toute trace de chair. C’est grâce à elles que les peaux étaient vendues, bien propres, bien récurées, au marchand qui passait une ou deux fois l’an en braillant dans la rue :  » peaux de lapins ! Peaux de lapins à vendre ?  » ce qui fait qu’on l’appelait le marchand de peaux de lapins, évidemment.
Si c’était canicule, et qu’on était en vacances, les toilettes étaient souvent une cabane en bois gris au fond du jardin. Il fallait s’asseoir sur une planche en bois rondement trouée, la planche vous brûlait le derrière, parfois ; les mouches y menaient une danse infernale, vous aviez l’impression, faisant vos petits et gros besoins, de leur ouvrir un vaste restaurant ! Tout ça sentait très mauvais, alors on n’y traînait pas trop.
Par temps de canicule, qu’on n’appelait toujours pas comme ça, comme on n’avait pas de douche, on s’aspergeait le visage, on se lavait à l’eau bien froide. C’est ce que j’ai fait, ce matin, un stupide accident au pied me privant de douche. Et alors le souvenir m’est revenu de ces étés d’enfance où la douche n’existait pas, où l’on s’aspergeait le visage, le cou, la nuque, puis avec un gant enduit du savon de Marseille, ou d’une savonnette pour les dames, on se nettoyait, puis se rinçait par petits bouts, gardant le bas habillé quand on se lavait le haut, et le haut habillé quand on se lavait le bas pour éviter les regards en coin de la fratrie… On les appelait,  » les toilettes de chat »… Elles étaient souvent faites dans la pénombre d’une chambre où l’on dormait à 3, voire 4 ou 5. et chacun veillait autant qu’il le pouvait à s’habiller et se déshabiller, et se laver petit bout par petit bout, avec un filet d’eau, par économie, et pudiquement pour ne gêner personne.
Cette chaleur, on l’appréciait à sa juste valeur, parce qu’elle venait comme un beau cadeau après les hivers rigoureux, où le chauffage n’était pas central, n’allait pas de soi, où l’on dormait souvent avec pull et chaussettes pour ne pas avoir froid.
L’hiver, j’avais posé mes pieds en grosses chaussettes de laine sur le bord de l’énorme cuisinière en fonte où l’on avait vidé le seau à charbon et qui rougeoyait joliment ; la chaleur remontait alors tout le long de mon corps, sauf mon nez qui restait désespérément froid. Maman disait d’un ton qui ne laissait aucune place à la contestation : – c’est bien ! Avoir le nez frais, est signe de bonne santé !  » Alors je ne me plaignais pas…
Pas de douche aujourd’hui, donc. Je me lave au lavabo, à l’ancienne. L’eau froide me pénètre la peau avec douceur, le frisson qu’elle provoque m’est très agréable, il m’émeut comme s’il était le premier vrai frisson que j’éprouve depuis longtemps, et je prolonge ma toilette de chat, m’y abandonnant plus que de raison, faisant longuement couler le filet d’eau au creux tendre des poignets, là où un amoureux- à l’ancienne ! – poserait un tendre baiser.
Et ce n’est pas seulement la femme de 70 ans tout neufs que réveille l’eau froide, mais la petite fille qui dormait tout au fond de mon corps, qui s’étire, voluptueusement, comme une belle au bois dormant et soupire : – Oh ! Comme j’ai dormi longtemps ! Quelle heure est-il à vos cadrans ? 70 ans ? Déjà ? Merde ! (Oui, si c’est moi, sûrement, elle dit ça ! )  Vous êtes sûrs ? Comme ça a passé vite, cette vie ! Eau froide, tu as bien fait de me réveiller !
J’ouvre le robinet, plus fort encore, l’eau éclate sur le blanc du lavabo, comme un rire, ou comme un bref sanglot.
Je ne sais pas si là haut, dans son habit de lumière et de feu, un petit chien rigole bien, mais ici, ce sont mes deux petits chatons qui montent sur le lavabo, accompagnant avec circonspection, ma toilette de chat.