Le musée des redditions sans condition par Dubravka Ugresic.

Pardon pour les accents qui manquent sur le nom de cette auteur, et que je ne sais comment obtenir sur mon clavier ; un petit v au-dessus du s et un accent aigu au-dessus du c !

Dubravka Ugresic est croate ( l’on me signale en quatrième de couverture qu’elle y est un écrivain majeur ! ) mais je n’avais ni entendu par ni rien lu d’elle. Ce livre en fut une belle occasion et je l’ai beaucoup aimé.
« Le Musée des redditions sans conditions  » est aussi une histoire d’exil – comme  » Les déracinés » dans mon article précédent. Il faut croire que mon petit exil volontaire estival en Charentes maritimes m’a inspiré l’envie de lire des récits d’exils plus radicaux, plus nostalgiques… A qui et à quoi avais-je, en fait, envie de dire adieu, c’est une autre histoire…
Dans ce livre très hétéroclite ( on s’y perd un peu mais ce n’est ni grave ni désagréable ) on passe d’une époque à l’autre, d’une femme à une autre – la mère et la fille- de Zagreb à Berlin en passant par Belgrade. On traverse plusieurs époques et toute l’ex Yougoslavie. Comme si on ouvrait et refermait sans cesse des valises, vrais départs, errances, détours, faux retours, souvenirs emmêlés. On perd la notion du temps qui passe, les liens se font et se défont, le souvenir se perd, se retrouve, on s’interpelle en une langue, en une autre, une montagne d’anecdotes, de souvenirs et on ne fait pas le tri. Il faut tout sauver.
C’est aussi un texte sur la force des femmes, sur leur désir toujours insatisfait de trouver le bon chemin, le meilleur chemin qui va de ceux qu’on aime à soi, et vice versa. Ce sont les fils secrets qui relient mères et filles, amies, qui les FONT mères et filles, amies, et le temps passant, la mémoire élastique de ce qui les relia ( livres, films, maisons, repas, visites, promenades, amours, tous ces passages qui sont aussi des frontières ).
C’est un livre de bric et de broc, souvent très drôle, inventif dans sa forme comme dans son contenu que l’auteur compare d’ailleurs à ce qu’en 1961, on trouva dans le ventre de Roland ! L’éléphant de mer du zoo de Berlin qui venait de mourir, et donc l’estomac était un vrai inventaire à la Prévert !
Malgré son caractère protéiforme, le texte sonne toujours juste et il est donc remarquablement traduit.
Et puis, j’ai aimé qu’au coeur de ce vertige provoqué par la longue chute dans le temps qui passe, on se raccroche à la tendresse et à la compassion qui l’accompagnent : tendresse et compassion pour ceux qui aiment, ceux qui ne sont pas aimés, la jeunesse, la vieillesse, ceux qui se sentent seuls, ceux que leurs souvenirs attristent, ceux qui pensent trop, ceux qui ont peur, ceux qui lâchent tout…
On est tous des exilés, des rescapés, on cherche tous la veilleuse, la merveilleuse petite lumière d’espoir dans le noir.
C’est un livre où les regrets vous tombent dessus tout doucement, comme tomberait, à l’automne, une tardive et douce pluie de printemps.

LES DERACINES par Catherine Bardon

J’ai beaucoup lu, ces derniers mois, mais peu écrit sur ces lectures. Je vais essayer de rattraper un peu ce retard pour ceux que mes choix et ce que je peux en dire intéressent.
Un de ces livres  » Les déracinés » écrit par Catherine Bardon, devrait plaire à un grand nombre d’entre vous. Il est paru en format poche … et plus de 750 pages ! Mais pas d’affolement : on le lit comme un feuilleton, le début d’une saga, on tourne les pages sans s’arrêter, on ne peut quitter ces personnages attachants, ni leur histoire si romanesque.
Je ne le savais pas, mais un premier kibboutz est né en République Dominicaine, en 1940 ! Peuplé d’émigrants juifs allemands, autrichiens, tombés là par hasard après un long et périlleux voyage, et s’être faits refouler par les Etats Unis où ils désiraient se réfugier, loin de la terrifiante barbarie nazie qui régnait dans leur pays d’origine. C’était une destination par défaut, mais ils y furent généreusement accueillis, et ces pionniers tombèrent rapidement amoureux de ce magnifique pays tropical, luxuriant, hédoniste et gai. ILs s’ installèrent dans un endroit dénommé Sosùa et tous ensemble, courageusement rebâtirent leurs vies sur ce nouveau rivage, et sans jamais oublier leurs racines, sur ce nouveau continent, surmontèrent la tourmente dans laquelle l’Histoire les avait entraînés, et construisirent énergiquement la suite de leur histoire, apaisée.
L’auteur, Catherine Bardon, se dit amoureuse de la république dominicaine qu’elle a beaucoup parcourue en voyageuse et photographe. Ce livre est à la fois un roman et un récit très inspiré de personnes et faits réels, et bien sûr, des sombres évènements historiques de cette époque. Elle en donne à la fin, un sommaire très précis. Les personnages, inventés, sont généreux et nous emmènent avec eux comme des compagnons de route ; ils sont sympathiques, pleins d’élan, nous font partager leurs difficultés d’intellectuels à devenir constructeurs et paysans, mais aussi ce qu’il y a d’exaltant à tout repartir de zéro, à tout recommencer – comme l’espéraient de tout coeur et de toute leur âme, ceux qu’ils ont dû laisser agoniser dans la tourmente européenne.
On y suit surtout la vie d’un jeune couple, celui formé par Almah et Wilhem, sur un bonne moitié du livre, ils sont encore à Vienne, cette ville éclatante d’art et de culture où ils adorent vivre, d’abord heureux, amoureux, jeunes mariés d’un milieu très favorisé, et puis le temps y devient affreusement lourd, oppressant, mortifère, ils ne s’y résignent pas, s’y débattent, jusqu’à l’inévitable rupture et la fuite. On les suit dans leur interminable voyage, on partage leur immense fatigue, leur affreux chagrin, et puis, bientôt, la nouvelle énergie, sublime, qui naît de ce nouveau pays composé d’une variété de plantes, de couleurs, de douceurs, de beautés infinies dont, unis, rassemblés par la même misère, ils vont nourrir leurs pauvres corps et coeurs fracassés.
Jusqu’à ce qu’ils redeviennent, – et c’est là, je trouve la belle et forte idée de ce livre – au fil du temps et des années qui passent, finalement, des personnes très ordinaires…

C’est un livre parfait pour se dépayser, découvrir cette curieuse histoire, méconnue, de cette colonie juive qui s’est inventée là où personne ne l’attendait, et puiser dans cette histoire un peu de cette force et de cette énergie dont tous les protagonistes font preuve en des temps où l’adversité se montrait encore bien plus inventive qu’à présent…

Cerise sur le gâteau, en milieu de parcours, nous avons le plaisir de contempler les photos des évènements et des lieux et des gens, à cette époque et puis maintenant, les vestiges du récit. Une sorte de visite archéologique de l’endroit et de la vie de ceux qui l’animèrent.

Je lis que ce volume, qui se termine sur un extrait du journal de Ruth, la fille du couple mythique d’Almah et Wilhem, a eu une suite, où l’on peut la retrouver, et c’est la promesse d’un nouveau bonheur de lecture ! Cette suite s’appelle « l’Américaine » !

EFFACER L’ARDOISE

Je viens de m’acquitter d’une petite dette envers la si ingénieuse amie à qui je dois la création de mon site et à qui, du coup, je ne sais pas bien pourquoi, le gestionnaire du site adresse parfois ses comptes !
Et contente de l’avoir fait illico presto, je me suis exclamée in petto ! Ardoise effacée !
Et je me suis arrêtée sur ces mots. Car cela faisait belle lurette que je ne les avais ni vus, ni lus, ni employés nulle part, ces mots si souvent entendus autrefois. Appartenaient-ils à un autre monde, dépassé ? N’y a-t-il plus d’ardoise, plus rien que des écrans d’où rien ne disparaît tout à fait même quand on le croit, où rien ne s’efface vraiment ?
J’aimais beaucoup, enfant, effacer la grande ardoise du tableau – non avec l’éponge sèche employée maintenant,( et encore de moins en moins avec l’arrivée des tableaux électroniques !) mais avec l’éponge trempée, bien essorée, qu’il fallait passer horizontalement, de haut en bas, sur la surface noire ou verte, et bien régulièrement, soigneusement, pour ne pas laisser de vagues traces blanchâtres un peu dégueu. Mes petites camarades de classe adoraient aussi effacer le tableau, on s’en disputait le privilège – et certaines maitresses instituaient donc un tour pour ça, d’autres s’en servaient comme d’une carotte, une récompense.
Le tableau effacé, c’était la journée terminée, et tout ce qui avait été difficile, moche, nul, effacé aussi. Demain pouvait arriver et serait un autre jour, promesse de bonheur possible et toujours renouvelé.

C’était très chouette aussi d’effacer notre petite ardoise personnelle, qui ressemblait pas mal, finalement, aux tablettes de maintenant mais dont le prix, dérisoire, n’avait évidemment rien à voir ! On l’effaçait avec une jolie petite éponge ronde, en mousse très douce, blanche, bleue ou rose qu’on gardait dans la petite boite adéquate, bien humide. Sur l’ardoise, on écrivait le chiffre demandé en réponse à l’opération proposée. Ou le verbe conjugué à la personne et au temps requis. Toutes les ardoises levées, la maîtresse jugeait d’un regard qui balayait toutes les ardoises, et donnait la réponse ; celles qui avaient faux se dépêchaient d’effacer leur erreur – un coup d’éponge et hop là, ouf, disparu, ça ne se voyait plus !
Alors que sur le cahier, la gomme ne parvenait pas au même effet, loin de là ! Elle salopait la ligne, voire davantage, pouvait même, si on était maladroit, ou si c’était jour de malchance, faire un trou dans la page ! Et l’erreur effacée continuait alors de se voir tout autant que le bouton de la varicelle passée !

« Effacer l’ardoise, » je l’entendais souvent aussi au bar-restaurant tenu par mes parents : certains clients avaient » une ardoise longue comme le bras » ! soupirait papa qui avait rarement le coeur d’en exiger le paiement ou de virer le mauvais payeur… Mais quand, en fin de semaine, de mois, ou grâce à un bon choix du canasson aux courses du dimanche, le client, tout content de s’acquitter, s’exclamait : « – Effacez l’ardoise ! » en sortant les billets, c’était fête ! Et tout le monde buvait un coup pour remercier le patron, le canasson et la vie en général qui n’est pas si mal quand elle finit par vous donner ce qu’elle vous doit !
Alors je me dis que, peut-être, ce ne serait pas idiot de dépoussiérer l’expression et de la ressortir aujourd’hui. A entendre les uns et les autres, à m’entendre moi-même, rouspéter, râler, regretter, me chagriner, mal calculer et m’en mordre les doigts, croire que et puis non c’était pas ça, être déçue et décevoir, critiquer, ressasser… oui, peut-être qu’il serait bon, qu’un jour par semaine, par mois ou par an, on arrête de brandir nos ardoises pleines de chiures et qu’on les efface, d’un joli, d’un gracieux coup d’éponge !
Disparus les dettes en tout genre, les mauvais procès, la mauvaise réponse à la bonne question, ou le contraire qui revient au même, la justification bidon, l’addition des soustractions, la multiplication des divisions, la dette éternelle !
Et sur l’ardoise brillante, comme neuve, comme au premier jour de CP mais en un peu mieux préparés, on recommence, on reprend, leçon reçue, leçon comprise, sans erreur ! …ou presque, car parfois l’erreur est si drôle, si jolie…
Du moins y écrirait -on sa vie et son oeuvre sans peur de se tromper puisqu’on pourrait effacer.

mes prochaines parutions pour fin 2021 et 2022


fin 2021 Le tome 4 de la rue Barbe sortira sous le titre de  » La gazelle de Noël ». chez Bayard.

J’ai également eu le plaisir de recevoir, pour cette série, juste avant l’été, le prix du Touquet Paris-Plage, qui m’avait été décerné en 2020 mais qui n’a pu m’être remis que l’année suivante et ce, grâce à l’obstination des organisateurs qui n’ont jamais voulu l’annuler ! Merci à eux !

Par ailleurs, en presse Bayard je serai l’heureuse auteur du Belle Histoire de Noël qui promet d’être magnifiquement illustré par mon amie Nathalie Novi. L’album est un conte de marionnettes perdues dans une forêt enneigée où rôde un loup…

En février, va paraître chez Thierry Magnier, dans sa célèbre collection Petite Poche, un texte bref, auquel je tiens beaucoup, écrit d’une traite,  » inspiré » ! Il s’appelle  » La retrouvée ».

Sont prévus deux albums au Père Castor Flammarion ; un grand, et un petit :  » Oh, les beaux châteaux » et  » Mon père-hélicoptère » ( mais ce dernier titre n’est pas définitif…)

Ressortie dans une nouvelle collection, chez Flammarion, de l’album très aimé des petits, si bien nommé  » Boudi-Boudin » un best seller !

Chez Bayard, un album : « la maison-maman, » est en chantier.
Et un autre projet devrait voir le jour ensuite : « Lololita. » Pour le moment, recherche de l’illustrateur ou trice.
Pour Tralalire, chez Bayard, toujours : « de drôles de petits moutons »
Et encore dans cette même maison d’édition, un roman pour les 8 – 10 ans :  » Un oiseau dans la classe » dont je reparlerai le moment venu.

Et, j’allais oublier alors qu’il m’a donné à la fois grand plaisir et grand mal, un bref roman biographique tiré de la vie de George Sand dont j’ai dévoré l’autobiographie de 830 pages ! en livre de poche, justement intitulée « Histoire de ma vie ». Ce fut une belle découverte, assez loin du souvenir vague que m’avait laissé le survol de son oeuvre, lors de mes études secondaires. Elle méritait bien mieux que cela, la brave George, féministe, écologique ! libre ! Ce sera « George Sand, l’audacieuse. » J’aurais aimé le titre :  » Plume et pantalons ! » que je trouvais sonner moderne et drôle, mais comme ça paraît en doc. ça ne faisait pas assez sérieux !

Par ailleurs, j’ai appris avec grand plaisir que le livre comprenant ces deux textes : « Petite » et « Les Nivuniconnus » sorti aux éditions du Pourquoi pas? est sélectionné pour le prix Janusz Korczak dont le thème est : Bienvenus ! Il y aura peut-être quelques visites de classes…

Et voilà tout ce que je peux vous annoncer pour le moment, tout plein de beaux projets qui devraient donc se réaliser dans l’année qui vient si le grand Covid ne nous croque pas !

La rue Barbe, tome 3 : Le jeu des neuf familles



Je m’aperçois, à ma grande honte, que je n’ai pas encore répertorié ici le tome 3 de la rue Barbe, alors que j’en suis si contente, de cette série ! Chaque volume m’apporte son plein de vitamines et de vitalité ! Celui-ci n’est pas en reste.
De quoi s’agit-il dans ce tome trois ? ( Mais, je dois le rappeler, nul besoin d’avoir lu les deux premiers pour comprendre celui-ci ! )
La petite bande est invitée chez les De Soulac à un goûter festif. La maison de cette famille d’ancienne noblesse ressemble à un petit musée, tout objet a une histoire, attachée à la famille. Les autres enfants de la bande découvrent qu’eux aussi ont une histoire familiale à raconter, à partager. Léa, en particulier.
Tous finissent par se dire qu’une famille, c’est bien autre chose, sans doute, que celle attachée à un nom, à cette petite cellule restreinte qu’ils croyaient.
Qu’on est peut-être tous, des frères humains…

Je vous laisserai apprécier l’humour des situations, la tendresse qui s’en dégage, et la finesse d’interprétation d’Irène Bonacina ma chère illustratrice de cette série que nous éprouvons, toutes deux, beaucoup de joie à poursuivre, à augmenter, à affiner, embellir. Pour info, Irène jouit, à présent, de la très belle réputation du poétique album  » Esther Andersen » de Timothée de Fombelle, publié par Gallimard et fort justement encensé par toutes les presses..

Le tome 4 de la série sortira en novembre… pour les fêtes. Il est encore plus beau et on l’adore !


LA PEAU DES PÊCHES

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 » La peau des pêches » est le joli titre, très frais, très imagé, d’un récit paru chez Stock, d’une jeune femme qui se nomme Salomé Berlioux.
Autant le dire tout de suite, je connais Salomé. Depuis très longtemps. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, c’était au fin fond de la Nièvre, dans l’école primaire d’un tout petit village qui m’avait invitée à venir parler de mon travail d’écrivain – jeunesse aux enfants des Cours Moyens. Il y a… une vingtaine d’années.
Cette journée, ni elle ni moi ne l’avons jamais oubliée. Du haut de ses dix ans, Salomé souhaitait déjà devenir écrivain, et, le regard plein d’espoir, m’avait demandé si cela était vraiment possible, ça… quand on habitait là où elle habitait, où il y avait nettement plus de canards et de lapins que d’écrivains… Cela l’était, bien sûr, puisque je venais, comme elle, d’un petit village perdu, moi aussi, et je le lui avais dit. Elle l’avait entendu comme une heureuse prédiction, dont plus tard, chose rare qui prouve sa générosité, elle a tenu à me rendre compte, et à m’en remercier.
Salomé est donc l’un de mes plus jolis souvenirs, une preuve que ces voyages, exaltants, éreintants, que les auteurs – jeunesse entreprennent à travers toute la France et dont personne ne parle jamais, allant d’école de campagne en collège de ZEP, ou d’établissement encagé au milieu des tours d’immeubles en établissement de prestige dans les beaux quartiers, peuvent porter, emporter, enfants et auteurs, vers de très belles contrées. Changer des vies. La leur, et celle de l’auteur aussi ( voir le livre «  Petite » que j’ai rédigé pour les éditions du Pourquoi pas?)

Depuis, Salomé Berlioux a accompli de beaux et forts projets de rapprochement entre ceux qui sont loin de tout, et ceux qui pourraient leur consacrer un peu de temps et d’attention, et les aider à concevoir pour eux comme ce le fut pour elle, une autre vie, quasi inimaginable mais cependant possible.
Salomé est une rêveuse concrète. Partageuse, volontaire. Elle veut voir aboutir ce qu’elle rêve, et aider les autres à aboutir de même.
Elle garde ces qualités -là, dans le récit de  » La peau des pêches », texte personnel, qu’elle mène vaillamment jusqu’au bout. Récit difficile de la lutte que son couple mène depuis quatre ans pour avoir, ensemble, un enfant, alors qu’une grosse difficulté, devenant, au fil du temps, une sorte de  » malédiction  » est tombée sur leur grand amour : chacun d’eux peut parfaitement faire un enfant, mais pas avec l’autre. Ils sont incompatibles.
Salomé, en jeune femme moderne, croit en la médecine moderne, en sa science qui peut tout, ou presque, et pas en la malédiction qui n’existe que dans les contes.
Et cependant, malgré tous les efforts conjoints de toutes les techniques les plus sophistiquées et de la force, l’énergie qu’elle met au service de cette médecine de pointe, les échecs s’enchaînent, de plus en plus invraisemblables, à un tel rythme, que cette jeune femme à qui, jusqu’ici, rien n’a durablement résisté tant elle s’implique jusqu’à la moëlle en tout ce qu’elle entreprend, en vient, malgré elle, à douter que les malédictions n’existent vraiment que dans les contes…

Ce récit contient aussi, naturellement, mille autres aspects beaucoup plus techniques, pratiques, et sera un témoignage précieux pour ces milliers de couples ordinaires confrontés comme le sien à l’extraordinaire. Ils y trouveront des mots choisis avec soin, qui feront écho à leur propre chemin de croix, d’espoir et de renoncements, de révolte et d’acceptation.

Mais pour ma part, auteur-jeunesse habituée des contes et des récits initiatiques, ce qui m’a le plus émue, ébranlée, c’est cette ligne fluide entre la réalité de la vie, et ce qui, quand elle devient incompréhensible, insaisissable, invraisemblable, la transforme en une somme d’apparences qui semblent cacher quelque chose, mais quoi ?
L’ombre qui s’étend, peu à peu envahit tout. A en devenir fou.
Et ruinée, détruite, brûlée, malgré tout continuer de marcher et d’agir sur la scène de la vie, comme si de rien n’était, comme une actrice continue à jouer le rôle qu’elle a appris.
Salomé l’évoque, brièvement : Pourquoi ce malheur – là ? Pourquoi nous ? Qu’avons-nous fait ?
L’auteur que je suis traduit : quelle fée ont-ils oublié d’inviter, de fêter, pour que le malheur plane ainsi sur leur amour ?
Alors oui, toutes les bonnes âmes essaient de proposer des choses concrètes : changer encore de médecin, de méthode, de pays, de partenaire ! adopter, ou  » ne plus manger la peau des pêches » ! et la généreuse Salomé tente de ne pas leur en vouloir de ces dérisoires essais de solution ou de consolation.
Mais elle est allée si loin, la petite fille… Si loin d’eux, de nous, de tout… Dans l’infinie forêt aux sortilèges où ceux qui veulent l’aider ne lui font plus que du mal… Où aimer devient une souffrance de plus…
Si loin…
Nos mots s’évaporent, autour d’elle, pets de lapins !
Alors elle aligne ses propres mots comme de tout petits cailloux pour tenter de nous dire, et de réaliser, par où elle est passée dans la forêt. Non qu’elle veuille en sortir, puisque tout ce qu’elle doit affronter, accepter, transformer, s’y trouve. D’ailleurs, comme dans les contes, son temps n’est plus le même que le nôtre, s’étire comme la montre molle, ne se compte plus en heures et minutes.
Non plus pour s’alléger les poches ou le coeur… Rien ne console d’un enfant cent fois perdu.
Ecrit-elle ce récit pour guider les autres ? Qu’ils suivent son chemin ? Non. Chacun a le sien.
….Attirer les oiseaux, comme avec la mie de pain des contes ? Oui, cela, peut-être… La petite fille de la campagne n’est pas si loin, qui jetait les cailloux dans l’eau, vers le ciel, n’importe où… juste parce que le mouvement est joli, et sans doute donnait du pain aux canards du coin coin.
Mais elle le fait plus sûrement parce qu’elle sait, depuis qu’elle a dix ans, que c’est ainsi, mot après mot, vaille que vaille, qu’un écrivain construit son chemin de vie.
Ni en dessous de la réalité, ni au-dessus… En parallèle. Et il tente, comme il peut, de cheminer entre les deux, croyant tremper sa plume dans la réalité sans voir qu’au bout, parfois, un bout de ciel, ou de nuage s’est invité.
Malédiction ? Bénédiction ?
On ne choisit pas.
C’est selon.




La chandelle


Qui connaît encore ce jeu de La Chandelle ? ( Quel joli nom, ce doux féminin, et comme il sonne bien !)
Le jeu consiste en une ronde assise où chacun regarde vers le centre tandis qu’un promeneur, une promeneuse, fait le tour extérieur un mouchoir à la main, le déposant derrière la personne de son choix. Celle-ci doit s’en apercevoir très vite, avant que, n’ayant refait un tour, le promeneur soit de retour derrière elle. Si elle s’en aperçoit, elle lui court après, doit le rattraper avant qu’il ne prenne sa place dans le cercle, sinon, elle devient  » La chandelle » prisonnière, se met au centre du cercle, doit attendre la prochaine captive qui la délivrera.
Dans le jeu, être la chandelle est vécu comme un échec. On n’a pas été assez rapide, assez vigilant, on a perdu. Et comme on doit aller se mettre au centre du cercle, notre échec est exposé à tous les regards. Seul l’échec d’un autre nous délivrera. Ou qu’on ait pitié de nous, qu’on nous jette, à nouveau, le fabuleux mouchoir, vital !

Pourquoi ce jeu s’appelle -t-il ainsi ?
On comprend l’expression  » le jeu en vaut-il la chandelle ? » Une chandelle coûtait cher, brûlait toujours trop vite, on n’allait sûrement pas l’user pour des clopinettes !
Mais comment cette expression a-t-elle abouti à ce jeu-là, sous cette forme – là ? ça, je ne sais pas.
Est-ce parce que la chandelle brûle et se consume, toute seule, inutile, au milieu ?

En tout cas, il y a peu, j’ai rêvé de ce jeu.
J’attendais le mouchoir. Pour courir tout autour du cercle, et choisir de le déposer ici ou là, derrière celui-ci ou celui-là. J’avais les jambes impatientes, je souriais, prête.
Mais personne ne me choisissait jamais.
Comme si j’étais invisible. Ou chandelle définitive, quoiqu’excentrée. Chandelle éteinte en somme.
Je continuais de sourire, que personne ne s’en aperçoive surtout….

Ce rêve, je vois d’où il vient. A un ami qui, à cause de ce sale virus, a tragiquement perdu sa mère et son frère cadet, j’ai écrit le désarroi à réaliser comme la vie brûle si vite…  » comme une chandelle », ajoutant :  » espérons seulement que nous aurons parfois un peu éclairé… »

Cette image s’est fixée en moi, m’a habitée depuis, je l’ai sentie vraie…
Si l’on cessait, alors, d’avoir d’autres projets que celui-là : éclairer un peu…
C’est infiniment modeste et en même temps, infiniment difficile…
Une vie pas si mal réussie serait alors celle qui a fait naître quelques étoiles dans les yeux où l’espérance n’était plus, quelques vrais sourires sur des visages perdus, qui a chassé parfois le voile d’ombre d’un regard fatigué, attristé, ou le nuage posé sur un coeur trop lourd.
Une vie qui, au milieu des orages, a négligé ce gros balourd de tonnerre et s’est plutôt saisi de l’éclair…

Comme répondant miraculeusement à ces pensées et à ce voeu, quelques courriers me sont justement parvenus !
D’enfants, m’écrivant comme ils avaient aimé telle histoire, qui les avait fait rire, oublier  » le confinement et le virus ! « 
Qui les portait à vouloir faire « écrivain » comme moi !
D’adultes, que j’avais un peu connus quand ils étaient enfants, souhaitant se rappeler à moi, me remercier de tout coeur pour ce qui leur avait été alors donné, partagé, qui les avait émus, cette petite flamme qu’ils voulaient transmettre maintenant à leurs enfants dont ils m’envoyaient les photos ; l’un de mes livres anciens – ou récent- était entre ces petites mains, leur jeune visage semblait merveilleusement absorbé par l’histoire – même si l’honnêteté m’oblige à dire que l’éclairage venait plutôt de la jolie lampe posée tout à côté, ou du soleil printanier qui s’était joyeusement invité !
Et même, un livre, LE LIVRE ! d’une ancienne petite fille rencontrée au milieu de la campagne, dont le regard autrefois étincela de mille diamants à ma venue qu’elle désirait tellement, qui poursuivit cette rencontre par quelques années d’échange de courriers, disparut de ma vie pour traverser ses propres forêts, crocheter la sorcière, apprivoiser les monstres et devenir cette femme -là, ardente et vive, qui a fourbi ses mots comme de douces armes.

La vie, oui, brûle très vite, comme une chandelle.
Mais nous avons cette chance magnifique, nous, artistes des images et des mots, de pouvoir quelquefois, si les enfants nous choisissent, transformer cette chandelle en flambeau.
Et quelquefois, éclairer.
Et ces courriers me rassurent.
Chandelle, j’ai été souvent choisie.
Et je pourrai continuer à courir tant que le souffle du vent, miséricordieux, me fera seulement vaciller.

Les villes de papier



 » Les villes de papier » est le très beau titre de l’essai de Dominique Fortier, paru chez Grasset, qui a, cette année, remporté le prix Essai Renaudot.

Aparté : Le saviez-vous ? Moi pas.
Pour la première fois, et pour vous ! – je suis allée chercher qui, au fait, était Renaudot ; et l’ami Robert- le bien utile et le bien-aimé, m’a aussitôt aimablement renseignée : il s’appelait Théophraste, avant d’avoir seulement un nom de prix décerné, et vécut de 1586 à 1653 – ce qui n’est pas mal pour l’époque, compte tenu des épidémies – la peste dura plus de 10 ans ! et des disettes et famines. Au passage dans le tableau ci-dessous, on peut voir qu’il y eut aussi des hivers glacials au point de geler le vin d’église !! des inondations de printemps et des canicules, le tout n’empêchant nullement la peste de se promener et d’assassiner.

Epidémies et famines en France (free.fr)

Ce Renaudot fut médecin, secrétaire du roi, commissaire général des pauvres – là, il eut grandement à faire ! Soutenu par Richelieu, il fonda dispensaire et une sorte de première Agence pour l’Emploi  » le bureau d’Adresses » – Il fut aussi journaliste en un temps où ni la radio ni la télé, ni YouTruc n’existaient même embryonnaires ( il créa la Gazette de France, journal de très grande qualité, et prit la direction du Mercure de France)
Mais ce qui me botte le plus est son doux prénom de Théophraste, totalement désuet et oublié à ce jour, et pourtant nombre de journalistes et d’intellectuels d’aujourd’hui, (et je ne parle même pas des hommes politiques) pourraient s’en draper, car ce prénom vient du grec Théophrastos qui signifiait, tenez-vous bien… le divin parleur ! Ce que fut sans doute Théophraste mais pas seulement et loin de là, comme l’atteste son impressionnante biographie.
Et entre parenthèses encore, si l’on pouvait se souvenir tout autant et même davantage de son action envers les très pauvres, les très malades, les très défavorisés, que de celle en faveur des lettres, j’y verrais une raison encore plus belle que ce prix de célébrer le bienveillant Théophraste…

Aparté terminée, revenons- en à ces  » Villes de papier » annoncées.
Et d’abord, quel magnifique titre ! Combien de «  Villes de papier », habitons-nous, nous, voyageurs immobiles, avalant les pages comme d’autres les kilomètres, visiteurs insatiables de toutes ces cités où nous ne mettrons jamais les pieds mais que nos yeux ont dévorées.
Je le disais, dans un autre article, j’ai connu Séville et l’Andalousie bien avant d’aller m’y promener, dans mes livres  » rouge et or » lus et relus tant de fois  » L’éventail de Séville » et  » la calèche du bonheur » .
Nous sommes des milliers de voyageurs sans horaire à nous être rendus à Saragosse pour y trouver un manuscrit, à errer à Dresde avec « la femme sauvage », à tenter d « oublier Palerme » avec Edmonde, à vouloir quitter Yvetot avec Annie Ernaux, à habiter avec les dix frères et soeurs d’Alain Rémond à Trans à côté du boucher, à errer dans  » le cimetière de Prague » avec Umberto, à dire « Adieu à Berlin » avec Isherwood et bonjour à Istanbul avec Orhan Pamuk, à aimer terriblement le Budapest dévasté de Sandor Maraï, à bien injustement laisser tomber Dublin à cause de James Joyce, et à espérer que Paris redevienne une fête avec Hemingway…
Vous aurez d’autres listes, bien sûr. ( exercice de mémoire et d’écriture bienvenus à tout âge…)
Ici, dans ce livre qui nous intéresse, Dominique Fortier rêve, et nous raconte, la vie d’Emily Dickinson, dont je vous ai déjà parlé dans  » en mai, vivons confinés dans un brin de muguet »( carnet d’humeur)
Je ne reviendrai donc pas sur Emily, dont on sait si peu, une petite souris qui se nourrissait de mots et offrait ses poésies comme autant de précieux mets. Sa vie nous est ici racontée très joliment, très modestement, sur un ton que sans doute la poétesse eût apprécié – si elle avait un jour eut cette envie étrange que l’on parle d’elle, ce qui n’était pas le cas. ( Dieu, qu’elle eût détesté notre époque, la sauvage Emily…)
Cet essai nous fait découvrir « le lieux d’Emily » ceux où elle vécut cette existence étrange, semant ses poèmes comme autant de petits cailloux du Petit Poucet, non pour retrouver sa maison qu’elle ne quitta que brièvement, mais pour ne pas se perdre, elle, et tout ce qui, infime, autour d’elle, était elle aussi, infiniment elle. Jusqu’à la plus petite chose, et même la plus petite ombre de la plus petite chose, doux envers, transparent, de sa lumière de petite chose.
Emily habita le monde sans rien vouloir en posséder, comme le rayon de soleil habite une pièce, un nuage le ciel, une goutte d’eau la fleur où elle est tombée.
L’extrême vigilance d’Emily.
Et la douce patience de Dominique Fortier qui prend garde de ne rien déchirer du voile de papier et de mots dont Emily s’est revêtue toute sa vie, à travers lequel elle se laisse un peu approcher, par fulgurances, avant de disparaître dans un présent tellement immobile qu’il est déjà l’éternité.

Contrairement au large mouvement des femmes d’aujourd’hui, Emily ne s’empara pas de sa liberté à grands coups d’éclats, n’eut aucun besoin de la revendiquer, de la proclamer ; elle aurait eu tout ce tapage en horreur, vraisemblablement, se serait encore plus profondément retirée au fin fond de sa chambre regardant, par la fenêtre, jouer et danser les enfants, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les papillons, aussi libre qu’eux puisque rien ne l’en séparait vrai / ment.

Derrière ce tout petit écran qui n’est qu’un écran, c’est à dire une surface, une cloison, qui s’interpose entre nous et le rayonnement du monde, retrouverez-vous, la ville de papier où vous serez ou seriez heureux d’avoir vécu ? Désireux d’habiter demain ?
D’y passer vos derniers jours, vos dernières heures, d’y fermer les yeux pour toujours…
A la fois si nombreux et si seul…
Libre.

ORDESA par Manuel Vilas


Peut-être, contrairement à moi, connaissez-vous déjà ce récit de Manuel Vilas, écrivain espagnol qui vient de publier un second livre,  » Alegria », une sorte de suite à « Ordesa » que la critique semble tout autant encenser que le premier cité.
J’aime par-dessus tout, je l’ai déjà dit, les histoires de vies ordinaires que l’écriture porte. Je dis  » porte » à dessein, car il ne s’agit ni de transformer, romantiser, transfigurer, seulement oui, porter, soutenir pour que cette maison-vie qu’on a habitée ne s’effondre pas en ruines. La porter, et nous l’apporter, miniaturisée entre les pages qu’on tourne, délicatement car les murs en sont fragiles.
Manuel Vilas porte les siens au creux de ses bras, les endroits où la vie a été vécue, les choses qui ont servi à vivre la vie qui a été vécue. La vérité de chacun sous les mots, sous les déguisements, sous les masques de la comédie que chacun joue et qu’il appelle sa vie.
Nous habitons un monde, un pays, une ville, un appartement ou une maison, une pièce, un endroit plus particulièrement, nous habitons une histoire commencée bien avant nous, qui ne se terminera pas avec la fin de notre vie, nous habitons le corps et le coeur de ceux que nous aimons, nous habitons nos pensées et nos rêves, notre désir, nos peines. Et nous voyageons dans le temps avec tout ce barda ! parfois légèrement, parfois pesamment, à l’aide de certains carburants quand nous n’en pouvons plus.

Manuel Vilas parle de tout dans  » Ordesa », pas seulement de ses parents, bien qu’ils en soient les merveilleux fantômes à retrouver pour revivre, dans ce mémorial de pages, la beauté des jours enfuis.
A les évoquer, dans cette recherche des temps perdus et retrouvés, il n’éprouve ni bonheur, ni consolation, des regrets, une sorte de crainte, aussi, de se tromper, ce qui serait les tromper. Il passe dun court chapitre d’une page ou deux à l’autre, une image en évoquant une autre, un endroit présent le ramenant à un endroit passé ou l’inverse, chaque entrée de chapitre est une porte entr’ouverte qu’il pousse, le coeur souvent chaviré par les souvenirs qui tombent comme des livres dérangés sur les étagères de la mémoire.
Ses souvenirs intimes sont aussi ceux de milliers d’autres espagnols de son âge, ses archives, leurs archives, le soleil et la lumière qui éclairèrent ses jours, les nuits qui assombrirent sa vie, éclairèrent et assombrirent toutes les vies, dès lors, sa famille devient forcément un peu la nôtre, si tant est que nous ayons été, comme lui, ni très pauvre ni riche, que nous ayons eu, comme lui, des parents qui s’aimaient et nous aimaient, que nous ayons vécu à peu près à la même époque, soyons partis en vacances en voiture vers le lieu promis du bonheur qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler Ordesa…

Tout est simplement dit, écrit, raconté, en phrases brèves, un peu comme on parle de tout et de rien chez le coiffeur, ou au petit déjeuner avec la famille où chacun apparaît à son tour, décoiffé, étonné, blagueur, décalé, et que le monde qui s’est éteint pendant la nuit renaît autour de la table, du pain, et du café versé dans la tasse de chacun, trop chaud, ou pas assez, et passe-moi une tartine s’il te plaît, il y a une guêpe dans la confiture, le chauffe -eau marche mal, et pourquoi vous avez mouillé toutes les serviettes ?

Et sinon, qu’est-ce que penserait Maria Callas de la situation actuelle ? Qu’en disait Bach, déjà ? Est-ce que vous saviez que Verdi était le roi des cannellonis ?
Mais quand, enfin, passeront les enfants, Brahms et Vivaldi ?
Je vous laisse sur cette merveilleuse fantaisie de l’écrivain qui a rebaptisé tout un chacun du nom d’un musicien dont les airs s’accordent bien à la personne évoquée. La musique parlant directement le langage du coeur, nous ne pouvons alors qu’entrer dans sa famille, dans sa maison, dans son pays et aimer ceux qu’il a aimés.

Roman de Jo Witek : J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle

Et cette question que je me pose : qu’est-ce qu’une héroïne ?

« J’ai quatorze ans et ce n’est pas une bonne nouvelle », est le titre du dernier roman de Jo Witek, paru aux éditions Actes Sud junior, roman pour adolescents.
Le personnage principal de cette histoire, c’est Efi, la fille qui vient d’avoir 14 ans.
Et peu de personnages, dans les histoires comme dans la vie, méritent plus qu’elle le titre d’héroïne.
Si on consulte l’ami Robert, « une héroïne est une femme de grand courage, qui, par sa conduite en des circonstances exceptionnelles, fait preuve d’une force d’âme au-dessus du commun »
On nous cite quelques saintes : Sainte Blandine, vierge et martyre, qui, dans mon souvenir, fut sacrifiée aux lions ( qui l’épargnèrent, ce qui fut considéré comme un miracle… sauf s’ils avaient déjà mangé avant, ou qu’elle n’était guère appétissante, allez savoir) Jeanne d’Arc, petite bergère normande qui eut le culot de prendre le commandement d’une armée pour délivrer la France des Anglais, et faite prisonnière, jugée hérétique, à l’abjuration qui l’eût peut-être sauvée, préféra le châtiment de se faire brûler à Rouen. ( J’ai par ailleurs, l’étonnement de voir citée là, dans le Robert, une figure beaucoup plus récente et qui m’est un peu plus familière car c’est la grand-mère de l’un de nos meilleurs amis : celle de Louise de Bettignies, qui travailla pour les services secrets britanniques pendant la première guerre mondiale et, capturée, mourut en captivité sans avoir livré ses secrets.)
On sera d’accord pour reconnaître que tout cela, spectaculaire, n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins d’une jolie fille de tout juste 14 ans que son oncle Baba ramène chez elle en mobylette ( les héroïnes d’aujourd’hui ont les montures qu’elles peuvent ) pour des vacances bien méritées après une année de collège où elle s’est montrée très bonne élève. Est-elle, alors, de cette seconde catégorie d’héroïne, moins glorieuse, personnage principal d’un roman, d’un film, une petite Cosette un peu grandie et que Jean Valjean n’aurait pas trouvée, une mademoiselle Bovary avant la pharmacie, une ombre choisie parmi les ombres, préférée, à laquelle l’artiste va donner chair et consistance, que son talent de conteur (euse) aura sortie du néant et nous fera aimer ?
Jo Witek, comme son héroïne, sait garder ses secrets : on ne sait pas qui est Efi, dans quel pays elle habite, il y a peut-être une plaine, une rivière, un peu de brousse, des villages, en tout cas une chèvre qui s’appelle Petite Fleur, on sait seulement que sa famille est pauvre, sa mère très peu instruite trime comme une forcenée pour nourrir la marmaille, son père menuisier est vite colérique, a la main leste sur ses enfants et peut-être aussi sur sa femme, et qu’elle, Efi, est heureuse de se cultiver au collège de la ville, adore lire, pense à devenir un jour ingénieure et aider son pays à se développer…
Mais  » elle a 14 ans, et ce n’est pas ( pour elle) une bonne nouvelle ». Car elle va devoir se marier. C’est décidé par les deux familles concernées, et il est hors de question qu’elle soit en quoi que ce soit consultée : elle est la propriété de sa famille, et va, selon la coutume, être offerte, joli cadeau à un homme âgé, mais assez riche et cultivé pour que les parents d’Efi soient assurés qu’il est, pour Efi, le plus agréable parti qui soit, et lui, le futur mari, ravi de cette aubaine de chair fraîche à dévorer.
Efi, instruite, sait qu’ailleurs, le sort des filles peut être très différent, glorieux, et elle y aspire de tout son coeur, de tout son corps, de toute son âme.
Se sauver, c’est sauver son corps, sa peau, sauver son coeur, sauver son âme. Sauver ses soeurs d’infortune aussi, en devenant celle par qui rêver l’impossible n’est plus rêver, mais projeter.
Sa fuite ? Il faut la lire, haleter avec elle, penser à ce superbe récit de « Girl » d’Edna O’Brien, dont Efi est soeur comme elle l’est de milliers d’autres qui n’ont pas d’autre nom que ce générique de  » girl », synonyme de marchandise dont les hommes, solidaires et ligués, ont toujours pu disposer à leur gré, girls esclaves dès la naissance, promises aux travaux forcés.
Comme dans les contes, comme dans la vie parfois aussi mais plus rarement, Efi trouvera de l’aide en une personne dont elle n’attendait plus rien. Cela ne lui évitera pas le malheur, mais lui donnera de l’espoir, assez d’espoir pour être une héroïne dont la fin ne clôturera pas le récit de vie.
Espoir alors partagé par les milliers de filles ( et de garçons, j’espère) du même âge, qui se seront en secret donné rendez-vous auprès d’Efi, héroïne cornélienne et racinienne, qui leur insufflera cette idée si simple, si banale pour la plupart, que le seul bien que chacun possède vraiment, c’est sa vie.

Mise dans une condition tragique de survie, face à la fatalité, face aux monstres mais aussi à elle-même, elle se révèle : forte, passionnée, volontaire, intelligente et consciente, lucide. Ardente.
Si l’héroïne est celle qui, se trouvant juste à la croisée de la mort et-ou- de la vie, et, malgré l’apparente privation de choix, malgré tout, résiste et choisit, Efi, dont les 14 ans ne sont pas une bonne nouvelle quand on vit là où elle vit, est sans conteste, une héroïne.
Une héroïne d’autant plus vraie que Jo Witek ne l’a évidemment pas tirée du néant, mais du corps et du coeur inquiets de toutes les filles de 14 ans et de la mémoire très ancienne des autres qui ont dépassé cet âge depuis longtemps, mais jamais complètement la sourde inquiétude du devenir qui l’accompagnait…