Mes livres

En préambule

Je ne ferai dans cette rubrique, aucune distinction entre livres dits pour les enfants, la jeunesse, et les autres. Parce que l’âge du lecteur, pour moi, n’est pas l’indice que nous avons affaire à un récit plus ou moins complexe, ni d’une qualité d’écriture différente. Nous sommes, définitivement, petits et grands, « faits de la même étoffe : celle de nos rêves » comme en eut l’intuition ce grand magicien de Shakespeare ( enfant, ne le connaissant ni d’Eve ni d’avant, je prononçais « Chat- qu’est-ce- paix-art » quand je lisais ses « Contes » dans le grand livre doré sur tranche – et pas une seule fois, j’ai supposé qu’il écrivait pour plus grands que moi…)

J’aime qu’un écrivain, un poète, parle à tous, et à chacun.

LE BON SENS

Je me suis trouvée, ces jours-ci, face à un très inconfortable, très gros dilemme.
Une maison, dans laquelle je n’avais jamais habitée, mais qui avait appartenu à des personnes qui m’avaient été très chères, aujourd’hui disparues, tombait littéralement en ruines. Fuites de toit, fissures dans les murs, plancher pourri menaçant de s’effondrer, les sanitaires hors d’usage, le tout noyé dans un capharnaüm où simplement traverser une pièce était un parcours d’obstacles bourré de chausses trappes, où les chats, ravis, régnaient dès lors en maîtres absolus.
Si les services sanitaires passaient par là, aucun doute, la maison était rasée. Et les gens qui l’occupaient n’avaient plus de toit, plus d’autre choix que ceux que la municipalité leur accorderait sur une hypothétique liste sans fin de HLM.
Pour eux, tellement indépendants et épris de liberté, autant dire, la fin des haricots et de tout.

La maison, évaluée, par un notaire qui était à peine entré, et qui, contrairement à ce que son nom laissait supposer, n’avait rien noté… La maison, donc, ne valait plus rien. Que le prix de son terrain.
Or, ce terrain, est cultivé par les occupants, qui vendent leur produit, excellent de l’avis général, sur le marché, l’été ( production tout ce qu’il y a de plus bio, ils n’auraient de toute façon pas les moyens d’acheter des produits à faire aller la nature plus vite que la musique ! )  Ce qui leur permet de survivre le reste de l’année. Sans cela, plus que 600€ par mois à eux deux, et même partiellement à trois, un ado, pensionnaire et boursier le reste de la semaine, revient le week end et a, bien entendu, très bon appétit ! !!
L’avis assez général, bien intentionné :
– Faut laisser tomber ce taudis. Réparer quoi ? ça coûtera les yeux de la tête, la peau des fesses, et bonbon avec ! Faut vendre le terrain, et redemander des aides de toutes sortes pour eux !  ( déjà entamées plusieurs fois, jamais les demandes n’ont abouti… Faut dire qu’ils s’en tapent un peu, les habitants de cette maison, se sentent moyennement concernés, ne demandent rien, et détestent la paperasse, veulent seulement qu’on leur foute la paix, qu’on les laisse vivre là comme ils veulent, avec les chats, les lézards, les souris, les orties, les carcasses d’objets dont on peine à retrouver l’usage et le nom, et tout ce qui fait la vie quand on laisse les choses aller sans se frapper comme va la vie. )
Les reloger ?
Le terrain ne vaudra pas assez pour qu’ils puissent racheter même un studio… et de toute façon :
– J’en veux pas de leur cage à poules ! disent-ils, ( et ils les connaissent, les poules, ils en ont eues, qu’ils n’ont pas pu garder, rapport au coq qui chantait trop tôt, avant même la cloche de l’église ! Dommage, les poules nourries de tout ce qui poussait pondaient des œufs vraiment délicieux )
Et ce qui constitue leur vie, à tous les deux, ce qui la justifie en grande partie, ce qui les rend, chaque été, fiers d’exister, ce lent travail des centaines de graines à trier, à sécher, à planter, à faire pousser, à voir se transformer, à soigner, à cueillir, et à vendre, fini, si on vend, oui F.I.N.I.
Certains de leurs proches ne veulent plus entendre parler de cette maison, juste qu’on en extirpe ses habitants avant qu’elle ne s’écroule sur eux et que chacun, la honte au ventre, et la rage au cœur dise : – j’avais pourtant prévenu, merde ! Fallait raser !
Les ouvriers, convoqués, repartent plus vite que leur ombre, avec un vague, je vous enverrai un devis, et vous devinez que le devis n’arrive jamais. Unanimes :
 » -Franchement, ça vaut pas le coup ».
Jusqu’à celui-là, différent, qui ne s’offusque pas du bordel ambiant ( il a été pompier, il en a sans doute vu d’autres) qui prend son temps, qui prend conseil auprès d’un maçon, de deux, de trois – qui n’ont pas le temps pour le moment mais… qui pose des jalons, tout en me prévenant qu’honnêtement, c’est vrai, ça ne vaut pas le coup, sauf si…
Silence.
Qui en dit long.
Et qui m’aide infiniment.
Oui, sauf si…
Sauf si, pour une fois, l’humain l’emporte.
Sauf si ce que l’on veut sauver n’est pas la maison qui effectivement, comme tous les vieux,  ne tient plus bien debout, mais l’humain, les gens qui y vivent.
Sauf si on accepte de dépenser beaucoup, beaucoup trop, pour quelque chose qui aux yeux du public, de l’administration, des impôts, du notaire, ne vaut rien du tout mais qui est tout ce que possèdent ces deux-là, qui me sont chers. ( et encore,  » possède » ce n’est pas le mot, car c’est au contraire la maison qui les possède et les tient… Eux, ils en ont lâché les rênes, la maison fait comme eux, elle se débrouille. Mais telle qu’elle est, et même n’est plus, ils y tiennent, et elle les tient debout )
Elle n’est plus, depuis longtemps, une maison. Elle est leur abri, leur tanière, elle les entoure de ses murs fissurés comme les entouraient, il y a encore peu de temps, les bras aimants, ridés, vieillis, sans force, mais toujours présents, de ceux qui leur ont laissé cela, au bout de toute une vie de labeur, pas seulement les murs et le toit, qui peuvent bien faire semblant de s’effondrer, mais l’amour dont ils sont issus, et lui, il est bien toujours là….
Ce que je maintiens, si j’œuvre, si nous oeuvrons, c’est cet amour, pas la maison.
Et ça n’en vaudrait pas la peine ? Elle est bien bonne celle-là !
Mille fois, millions de fois ça en vaut la peine !
Car de quoi est-elle faite, la pauvre vieille maison, contrairement à ce qu’on voit ?
Elle est faite, toute entière, de l’amour donné, vécu, reçu…
Et des heures, bonheur et malheur mêlés, des gens qui y vivent et en valent eux, comme chacun, mille fois la peine !

De sorte que, comme je l’annonçais dès le début, et en cette occasion-là, je trouve finalement et c’est le but de cet article, que le bon sens même bien partagé, porte bien mal son nom.
Le bon sens, cette fois, je vous le dis, va dans le mauvais sens. Total. Complet.
Le seul vrai bon sens, en cette occasion, est d’aller contre toute logique.
Remarquez, ce n’est pas la première fois que je me le dis. Mais voilà, ces jours-ci, j’avais de la merde dans les yeux !
Mais tout de même,  merdalors ! comment ai-je pu l’ignorer une seconde ? Moi qui, écrivant, SAIT PARFAITEMENT que le bon sens ne va que dans un sens, terriblement restrictif, donc ! Et je sais PARFAITEMENT, quand j’écris, qu’il faut s’en méfier beaucoup et continuellement, parce qu’il vous met des œillères et vous conduit comme un âne là où tout le monde va, ce qui n’est pas bien intéressant…
Donc : leçon number ce que vous voulez : Ne pas s’y fier, à ce bon sens-là, où tout et chacun vous conduit. Il n’est pas toujours bon ; il est souvent seulement pratique, évident  » – Mais bon sens ! C’est bien ( trop) sûr !  » s’écrirait presque le bon commissaire Bourrel d’autrefois, dans « les 5 dernières minutes » que ne peuvent connaître ici, les moins de 60 ans !  Et chacun alors de rembobiner, et se dire : – ah oui, je m’en doutais !  » parce que le bon sens est – et malheureusement- ce qui parait-il est le mieux partagé…
Oui, facile, et un peu lâche, parfois, de s’y fier. Permet parfois d’avoir une bonne raison de se défiler…
Alors, dans la vie comme dans les livres qu’on écrit, toujours se rappeler qu’il faut se fier seulement à ceux qui, comme le Renard, comme ce plombier-pompier miraculeusement apparu dans mon paysage sinistré, marchent les yeux grand-ouverts dans les débris de tout, sachant que l’essentiel est invisible pour les yeux, et pariant volontairement sur le cœur.

LA REVANCHE DES PAPILLONS

 

 

C’est un nouveau petit poche de chez Magnier dans cette petite collection très reconnaissable de textes brefs mais forts.
Je ne saurais pas bien vous résumer ce récit, autobiographique mais qui raconte quoi, au juste ?
Quelques anecdotes, autour de la campagne, des animaux, de leur vie et de notre tendance à la leur ravir pour notre consommation, ou notre plaisir.
Et puis de l’écriture, qui fait vivre, et revivre, des livres dont les personnages comptent parfois tout autant que les vraies personnes qui nous entourent vraiment.
Quelques pages pour s’élancer dans le vide, comme un papillon.
Je donnerai beaucoup ce livre je pense, à tous ceux que j’aime, j’ai déjà commencé à le faire, à mes amis écrivains pour grands et petits, tous me disent qu’il les touche beaucoup et je sais que c’est l’un de mes livres les plus  » justes », dont je ne pourrais changer un seul mot. Il m’a été comme dicté, soufflé,  par une voix intérieure, plus forte, plus puissante que je ne le serai jamais.
Il me dépasse, ce tout petit petit livre-là. Et j’en suis heureuse.

La vache qui savait lire

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Beau et grand nouvel album pour les plus jeunes paru au Père Castor !
Les illustrations, légères, rigolotes et poétiques,  sont de Lucie Maillot qui tient un blog très sympa, où elle avait fait des essais de vaches pour s’entraîner à la nôtre, je suppose.
Elle y a dessiné aussi un très bel arbre vert et rose tendres, très joliment feuillu, autour de sa boule de gras.
Cela se passe à la campagne avec une petite Jeanne, qui, au bout de son jardin, a vue sur un pré où paissent trois vaches, une noire, une blanche et une brune dont elle s’amourache.
Avec Mirabelle, son amie la vache, Jeanne joue, parle, apprend.
Et ce qu’elle ne sait pas c’est qu’à son contact, la petite vache fait de même.
de sorte que, lorsque Jeanne, assise dans le pré auprès de Mirabelle, va répéter son alphabet, puis déchiffrer son premier livre, la petites vache, en secret, fera de même.
Et le jour où, malade, Jeanne ne pourra rejoindre Mirabelle dans son pré, la petite vache viendra à elle et…
Une histoire douce, tendre, où l’imagination l’emporte.
Ce livre devait s’appeler  » la vache qui lit ! « , merveilleux titre qui fut refusé pour avoir déjà été utilisé en vue d’un prix, je crois, ce dont je suis bien marrie. Mais l’histoire reste la même, et je compte bien revenir à Mirabelle et lui faire vivre encore moult apprentissages en compagnie de son amie Jeanne.
j’ai toujours aimé les vaches, leur placidité, leur douceur, leur odeur, et leur lait que la fermière, dans mon enfance, versait dans le bidon de fer blanc que je transportais ensuite, avec précaution, jusqu’à la maison ( sauf la fois où je me suis pris les pieds et étalée avec comme Perrette et son célèbre pot au lait ! )
Je suis donc bien contente de vous présenter Mirabelle, et j’espère que les enfants lui feront bel et bon accueil.

Lydie marche jusqu’au soir

J’ai lu et relu  » marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, un livre que m’a offert, à mon dernier anniversaire,  une amie d’enfance qui est devenue, au fil du temps, une amie tout court et pour toujours.
Et je souhaite parler de ce texte parce que je l’ai plus qu’aimé. Vous le savez bien, vous aussi, il y a parfois un livre qui vous touche, qui vous trouble, qui vous trouve tout autant que vous l’avez trouvé.  » Marcher jusqu’au soir », de Lydie Salvayre que j’ai simplement envie, aujourd’hui, d’appeler Lydie même si je ne la connais pas, étant sûre que si elle le savait, elle ne s’en offusquerait pas, ce livre-là, donc, à la belle couverture noire criblée d’étoiles, constellations toutes proches cette fois, fera partie des quelques livres que je n’oublierai pas, moi si oublieuse, désormais.
Lydie avait été encensée à La Grande Librairie ( je mets des majuscules partout pour montrer le respect ! ) et ce qu’elle avait dit de son livre, et la façon surtout dont elle avait parlé, toute en nuances et simplement pourtant, à la fois proche mais souhaitant, néanmoins, partager autre chose que des lieux communs, m’avait donné envie de la lire, elle, et son expérience ici relatée.

Au départ, c’est cela : elle est enfermée au musée Picasso, toute une nuit, où elle peut, à loisir, admirer des œuvres qu’elle aime, et celle qu’elle préfère par dessus tout c’est une sculpture :  » L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti, sculpteur des années 30, ami des poètes de l’époque.
Au début, elle ne veut pas y aller, elle s’en fait une montagne, elle n’aime pas trop les musées, et elle trouve mille bonnes raisons de ne pas les aimer : dont l’une surtout, tient à ce que l’art exposé à l’admiration et à la déférence du public semble regarder de haut les visiteurs issus de milieu modeste et qui, comme dans une sorte d’église, se font tout petits devant les œuvres à révérer.
Finalement, elle s’y rend, et là, du lit de camps inconfortable mis à sa disposition pour la nuit, elle regarde, elle explore, elle réfléchit dans tous les sens du terme, transitif et intransitif. Elle chemine en elle-même, fait des aller -retours de son enfance maltraitée par son père, à ses difficultés, à l’âge adulte, de se sentir appréciée à sa juste et belle valeur dont d’ailleurs, même courtisée et Goncourtisée, elle -même hésite à se revêtir, comme Peau d’Ane de sa robe de princesse.

A la fois, elle aime  » l’homme qui marche », et il lui demeure étrangement étranger. Pourquoi marche-t-il ainsi, vers où, incliné, tête modestement baissée, son corps squelettique prenant déjà si peu de place sur terre ?
Etre là, enfermée avec lui, donne à Lydie une seule envie, fuir, s’enfuir, s’échapper ! L’angoisse ressentie est trop grande. Alors elle vocifère, s’engueule, et houspille mentalement tous, y compris Bernard, son compagnon, qui a eu le malheur de lui passer un coup de fil et de lui demander seulement : – ça va ?
ce qui provoque sa fureur.
Et le mélange des langues et des genres rend son texte unique, comique, loufoque ! On la devine, on la voit ! s’agitant, comme une actrice de théâtre sur la scène, devant un auditoire absent qu’elle engueule quand même : encore une fois que fait- elle là ? Encore une fois elle ne se sent pas à sa place !

Ressortie de ce piège à c…, elle se dit que plus jamais elle ne renouvellera une expérience pareille : résultat nul de nul puissance 13 !
Elle conclue que ce qui l’a tellement effrayée, peut-être, est de s’être rendue compte qu’in fine, sans doute, cet homme, comme chacun de nous, marchait vers sa mort, inéluctable et certaine, la tête baissée, absent déjà, vaincu d’avance, et pire que tout, consentant à l’être.
Alors qu’elle, malade,  et tous, même mieux portants, luttons si fort toute notre vie pour trouver notre place sur terre, y marquer notre présence, et rester en vie.

Exceptionnel pourtant, la modestie est au coeur de ce texte. Et la conclusion de Lydie, sera que l’art dans la vie, quel qu’il soit,  joue finalement, lui aussi, un rôle à la fois modeste et essentiel, ne nous épargnant rien, mais nous accompagnant au fil du temps.

J’ai souvent, au cours de cette lecture qui m’a profondément touchée, où je me suis si souvent reconnue, corné une page, souligné quelques petits bouts de phrases, un mot ici ou là, de sorte que le livre fini, comme dans le conte du Petit poucet, je peux retrouver ces cailloux de mots et me refaire toute l’histoire, suivre dans leur promenade L’homme qui marche et Lydie qui lui tourne tout autour comme la mouche du coche.
Peut-être, plus respectueux, mieux éduqués, ou jouissant d’une bien meilleure mémoire que moi, ne commettrez vous pas ces petites égratignures à votre ouvrage, mais sûrement, vous en mourrez d’envie tant il  renferme de pépites, de petites étoiles qui, comme sur la couverture noire, forment à la fin, devant nos yeux et en notre cœur, belle galaxie.

Plus personnellement, je dois avouer que jusqu’à l’âge de 20 ans, au moins, habitant la campagne et dans une famille qui n’en aurait jamais eu l’idée, je n’avais jamais mis les pieds dans un musée. D’art et de peintures, je ne connaissais que celles que peignaient maman, le jour de congé. Jamais, elle non plus, n’avait mis un pied dans un musée et d’ailleurs, elle s’énorgueillissait d’avoir appris toute seule, et sur le tas, d‘inventer ! Je la revois, toute contente, le pinceau à la main comme une vraie artiste ! assise sur son tabouret pliant, tandis que papa taquinait le brochet dans la rivière et que mon frère, ma sœur et moi on se poursuivait dans le pré à vaches, slalomant entre les bouses qui séchaient au soleil. A la fin de la journée, brochet pris ou non à l’hameçon, on rentrait à la maison, et maman nous montrait SON OEUVRE qu’on admirait inconditionnellement. Papa, ensuite, les petits clous dans la bouche, ce qu’on n’avait pas le droit de faire et qu’on admirait tout autant que le tableau de maman ! lui fabriquait un cadre de bois parfait !
Et puis, en grandissant, j’ai eu accès aux reproductions qui parsemaient le Lagarde et Michard, et je les regardais bien, toutes ; elles m’aidaient à me représenter ce dont on parlait dans les textes que j’étudiais avec passion, les costumes, les meubles, les paysages, les mœurs qui m’étaient contées. J’en affectionnais particulièrement certaines dont la lumière, surtout à la bougie, ou au clair de lune, m’impressionnait.
Et je dois dire que, beaucoup plus tard, quand j’ai eu accès à certains originaux de ces tableaux admirés en vignettes dans l’enfance, j’ai été drôlement déçue. Toujours, j’en préférais l’ancienne toute petite image dans mon livre de classe, plus modeste et à ma taille finalement, autour de laquelle j’avais imaginé tellement plus que là, adulte au musée….
En cela, que j’avoue aujourd’hui, je me sens très proche de Lydie, comme d’une amie.

Voilà, c’est tout !
Me reste juste à dire un mot à Lydie Salvayre : merci.

Ah si, un petit truc encore : à regarder, dans les livres ! cet Homme qui marche, et dont on ne sait rien, je me dis : – si ça se trouve, ce type-là, penché vers l’avant, le corps étroit, l’air absent, fermé, ne faisait que marcher sous la pluie ! Rentrer chez lui après un petit verre pris au bar du bout de la rue ! Et voilà qu’en sortant, vlan ! tombe un petit crachin genre breton, persistant, qui le pénètre jusqu’aux os, lui fait presser le pas pour rentrer au plus vite sans se faire trop mouiller ! Rentrer au chaud, et enfin replier les longues jambes, fermer les yeux, se reposer…
Quand je vous disais qu’une image dans un livre vous en raconte bien davantage qu’accrochée là haut, sur un mur ?

J’aime Elisabeth Strout

J’ai lu plusieurs livres, cette année, d’Elisabeth Strout :
Olive Kitteridge
Amy et Isabelle,
Je m’appelle Lucy Barton.

J’ai vu qu’un autre roman venait de paraître, dont le titre français est : « Tout est possible », titre magnifique s’il en est.
Je les ai tous aimés, ces livres, beaucoup.
Ils me semblent écrits à voix nue et désarmée, comme je le tente moi-même, à ma petite échelle de corde, et de mots.
Les récits racontent si peu de chose, en vérité, presque rien n’est dit, que d’infime, on dirait  » ce sont des détails ». Les héros n’en sont pas, seulement des gens ordinaires menant tant bien que mal des vies sans grand relief, comme en mènent sans doute les lecteurs qui, comme vous et moi, tomberont amoureux des livres d’Elisabeth Strout.
A quoi cela tient-il ?
A sa sensibilité vraie, je pense. Elle ne cherche à impressionner personne, pas même elle ; sa bienveillance va vers chacun, de ses personnages à son lecteur, qu’elle ne perd jamais dans de fumeux méandres, et c’est comme une conversation sur un banc, une rencontre fortuite qu’on aurait faite, comme ça, dans un jardin public, et une dame, posée là par hasard à côté de vous, vous parlerait de sa famille, de la petite ville où elle habite, du lieu où elle est née, parce que vous lui auriez posé une question ou deux, comme ça, pour parler un peu, rompre la solitude.

« Je m’appelle Lucy Barton » ( qui sortira en poche fin août) est cela aussi : une longue conversation entre une fille, malade et hospitalisée, on ne sait pas grand chose de sa maladie, mais elle dure un peu trop longtemps, et puis sa mère débarquée là, à la grande surprise de sa fille, puisqu’apparemment cela fait des lustres qu’elles ne se sont pas vues.

La mère vient de loin,  » du trou du cul du monde » aurait dit ma mémé, de plus loin que ne le disent même les kilomètres, c’est comme si elle débarquait d’une autre planète pour ainsi dire. Mais elle est là, attentive à sa fille à sa façon, ne dormant jamais pour être plus présente qu’elle ne l’a jamais été. Et telle Shéérazade, au fil des heures, elles égrènent les maigres souvenirs communs, des sortes de lambeaux de sous évènements : ce qu’est devenue la fille machin, qui a fait cela, déjà ? Et te souviens tu du jour où ?
Et ainsi, elles renouent entre elles deux, à l’aide de fils si minces qu’un simple souffle de vent, un claquement de porte pourrait les rompre.
De temps à autre, le médecin passe, bienveillant envers sa jeune patiente, là encore, à quoi tient ce sentiment de bienveillance ?
« Il me pose la main sur le front comme pour vérifier si j’avais de la fièvre… »
Presque rien, la fraîcheur d’une main pour rien puisque tous deux savent qu’elle n’a pas de fièvre.
Il effleure un bleu, qu’elle a sur la cuisse, ne pose pas de question, mais il est bien entendu qu’il l’a vu.

Une sorte de voile de regrets plane sur leur histoire à toutes les deux, la mère et la fille, mais c’est un voile sous lequel elles se retrouvent, dans lequel elles s’enveloppent. Elles se posent des questions, l’une à l’autre, non pour en entendre les réponses, mais seulement parce que la voix reste en l’air, les mots sont suspendus, comme de légers ballons qu’elles regardent voler.
C’est comme on fait avec les enfants, vous savez, quand ils se font mal, et qu’on essaie de les distraire de ce qui les a blessés en leur racontant autre chose… tandis qu’on les soigne comme on peut, avec les moyens du bord…
Il me semble que c’est toujours comme cela dans les histoires d’Elisabeth Strout . Tout le monde veut bien faire, mais chacun est démuni.

Tout d’un coup, me saute aux yeux ce beau mot de  » démuni », et je m’aperçois, que sans doute, à l’origine, cela signifie  » sans fonction », voire même  » sans don » ( préfixe « de », qui enlève, et « munus » la charge) Et alors je me dis qu’Elisabeth Strout met sa fonction, son don d’écrivain au service de ceux qui n’en ont que peu, voire pas.

Se charge de leur vie.

Et elle le fait simplement, sincèrement, et de tout son cœur mais sans chichi, sans blabla, et d’ailleurs, dans ce beau livre de « Lucy Barton, » à un moment, elle décrit un peu un atelier d’écriture où l’héroïne s’est rendue, non parce que cet auteur était son écrivain préféré  mais parce qu’elle l’avait croisée, dans un magasin, un motif apparemment futile, stupide. Et une pimbêche de psy, qui est aussi venue écrire à cet atelier lance une remarque intrusive, alors l’auteur la mouche :  » Je n’aime pas ceux qui se servent de leur métier, leur position, pour rabaisser les autres…Eh bien, ce sont de pauvres merdes ! »

Bravo ! Pas mieux !

Dans les histoires d’Elisabeth Strout  il n’y a pas beaucoup de personnages, mais de belles personnes, qui passent, comme passe la vie.
Une petite phrase revient souvent, dans ses pages, si modeste : C’est :  » pour ce que j’en sais… »
Et ce n’est pas du j’men foutisme, non, tout au contraire, ça demande pardon, à l’avance, d’ignorer tant du monde, de tout et de tous, même quand on est écrivain et qu’on a cette présomption dingue : faire parler les autres sans parler à leur place…

Oui, juste ça : être au service de…

De l’Yonne au Guadalquivir

Vous me demandez souvent, dans les classes, les CDI, les bibliothèques, si j’aimais lire quand j’étais enfant, quel était mon livre préféré et pourquoi. C’est une question qui quoiqu’attendue, m’émeut à chaque fois. Elle me permet de dire que, grâce à ce livre-là lu et relu des dizaines de fois, j’ai connu très intimement l’Andalousie bien avant d’y avoir posé les pieds.
Dans mon livre, Lolita n’était pas celle de Nabokov, mais la petite héroïne de  » La calèche du bonheur » dont l’histoire à la fois me ravissait et me déchirait le cœur. Cette histoire avait été écrite par Michèle Arnéguy dans la belle collection rouge et or que j’affectionnais particulièrement parce qu’on y écrivait avec talent de très longues et belles histoires pleines de grands et beaux sentiments.
Dans mon livre, donc, Lolita était assise, jambes allongées, sur une terrasse de Séville d’où elle entendait sonner les cloches des innombrables églises tandis qu’on l’appelait pour je ne sais plus quoi d’ennuyeux. Elle rêvait.
Moi pareil.
Ou presque.
Je n’avais pas de terrasse mais j’étais assise sur le rebord de la minuscule fenêtre qui donnait sur la cour où piaillaient les poules et cancanaient les canards, tandis que sonnait la cloche de l’unique petite église de Champs sur Yonne et que l’on m’appelait pour aider mon père un peu débordé dans la petite salle du restaurant des Rosiers que tenaient mes parents. Et je rêvais, pareil.
Dans mon livre, Lolita était du  » campo » qui veut dire  » Champ  » justement, quelle coïncidence, vraiment ! Dans son campo, la campagne andalouse, sauvage et poussiéreuse, l’accompagnait le meuglement lointain des taureaux, et surtout celui de Guapo, SON taureau, qui l’aimait. Dans le beau jardin qui entourait sa grande maison qui s’appelait la Palmera, poussaient des rosiers, des lauriers -roses, la glycine, le jasmin, des palmiers, des cyprès… et sur les collines tout autour se dressaient des centaines d’oliviers.
Moi pareil.
Sauf que ma campagne était verte, que ce que j’entendais meugler c’étaient les vaches de la fermière d’à côté, que je n’avais pas de taureau  mais un gros chien qui s’appelait Stamp et qui m’aimait, et sur les collines poussaient des vignes et des cerisiers qui se couvraient en mai de gros fruits ronds et rouges comme des nez de clown…j’avais une tonnelle couverte de petites roses roses comme de tout petits poings de bébés.
Lolita était brune aux yeux vers, elle était assez bizarrement attifée de vêtements cousus main, tirés des robes que sa grand-mère avec laquelle elle vivait ne mettait plus. Sa grand-mère était une grande dame sévère mais avec un cœur d’or.
Moi pareil.
Brune aux yeux verts. Sauf que ma grand-mère qui vivait avec nous aussi n’était pas une grande dame, mais plutôt une grande gueule, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un cœur d’or et d’ailleurs elle aussi me taillait des robes un peu bizarres et donc tout se rejoignait.
Dans mon livre coulait le Guadalquivir et je n’avais pas attendu Federico Garcia Lorca pour l’entendre chanter, y voir se dresser les joncs, y briller le dos des poissons et les cailloux ronds comme des genoux d’enfant.
Moi, je voyais couler l’Yonne sous le pont qui reliait Champs sur Yonne à La Cour Barrée, l’été je m’y tordais les pieds sur les gros cailloux au bord et mon père y pêchait de gros brochets pleins d’arêtes mais les clients s’en régalaient.
Et puis surtout, dans mon livre, le Guadalquivir avait débordé, la crue avait emporté Juanito, le petit frère nouveau-né de Lolita, mais pas Lolita. Qu’était devenu ce bébé ? Sa mère attendait toujours qu’un miracle arrive, que Juanito, dix ans après, réapparaisse…
Moi pareil.
Sauf que mon frère jumeau avait été emporté par les eaux sorties de ma maman…
À la fin de l’histoire, Juanito revenait, miraculeusement retrouvé, sa maman resplendissait de bonheur et Lolita le serrait contre son cœur. Ils partaient tous en calèche à la féria  de Séville.
Moi pareil.
Sauf que c’était à la fête foraine d’Auxerre, et que la famille s’entassait en Peugeot 403.

Et que le petit frère que je serrais contre mon cœur n’était pas celui qui avait disparu mais était né, pour le remplacer, miraculeusement car je ne savais comment, 3 ans après moi.

deux lectures parmi d’autres

Il me faudrait plus de temps pour vous en parler mieux et plus longuement, mais à force de remettre à plus tard, à quand j’en aurai le temps, je m’aperçois que ce moment n’arrive pas vraiment, alors tant pis, et peut-être même tant mieux puisque les deux premiers livres, au moins parlent de cela : le temps qui n’est pas une ardoise que l’on efface, même si notre mémoire au fil du temps tient plus de l’hôpital et du cimetière que du plein champ à l’horizon lointain.
Le premier livre dont je voulais vous dire quelques mots, est donc un livre de souvenirs d’enfance, très simplement écrit, et par conséquence à lire aussi.
Il s’agit d’un livre de Nicolas Delesalle :  » un parfum d’herbe coupée », acheté dans une gare quelque part, uniquement sur son titre évocateur, tant chacun porte en soi, le printemps venant, son propre parfum, terriblement odorant, de l’herbe coupée.

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais moi, j’hésite toujours beaucoup à couper l’herbe sous le pied ! J’aime la vision d’une herbe folle dont le haut de la touffe ploie et remue en cadence sous le vent, comme celle des petites vieilles qui ne dansent plus que dans leur tête. J’aime penser à ce que les hautes herbes cachent et abritent, toutes ces vies minuscules qui  y fourmillent, inventives, j’aime l’allure des jardins un peu abandonnés, quand on s’y aventure ; sur notre passage, l’herbe haute caresse les genoux… à moins que les orties ne nous fassent faire des bonds de cabris ! J’aime les mauvaises herbes, les fleurs de trèfles et de pissenlits, ce qui pousse là par hasard, sans se gêner et sans qu’on le lui ai demandé, qui vient de je ne sais où.
Mais s’il faut un peu faire le ménage, en vue de s’y asseoir, de s’y coucher, ou d’un déjeuner sur l’herbe, alors effectivement, il faudra bien la tondre, la couper. Et le dommage sera compensé par le parfum, suave, sauvage, énivrant ( voyez comme les chats qui ont un odorat si fin, y enfouissent le museau, s’y roulent avec volupté !) composé de la réunion de toutes ces espèces d’herbes aux mille noms inconnus des profanes et qui donnera cette odeur unique, incomparable.
Bon, je vous rassure ! Le livre de Nicolas Delesalle n’a rien d’un traité de botanique,
non ! Il rassemble là ses souvenirs d’enfance, un album photo comme en possédaient autrefois toutes les familles, où chaque cliché était toute une histoire que l’on vous racontait en détail, entre larmes et fou-rires. L’auteur a vécu une enfance ordinaire, dans une famille comme tant d’autres, et c’est sans doute à cela qu’on doit de s’y reconnaître si facilement, et d’en reconnaître tous les vieux acteurs, si bien écrits, comme dans les premiers films en couleurs. Il cueille les fleurs du souvenir dans sa mémoire, nous les offre avec un sourire tendre dont l’âge n’a pas éteint l’espièglerie de l’enfant qui a été, et ces fleurs ramassées en un bouquet de 250 pages ont effectivement pour nous aussi, ce délicieux parfum d’herbe coupée.
Son récit est initié par une petite phrase que lui a jeté en pâture son vieux grand-père totalement somnolent et à côté de la plaque, à qui l’auteur venait de lancer : – tu piques un petit roupillon, Papito ? » et qui lui répondit, lui qui ne parlait que par borborygmes,
cette phrase parfaite : tout passe, tout lasse, tout casse…
Ce qui m’amène à vous parler de l’un de mes livres préférés depuis des années et des années, un petit livre que vous aurez peut-être un peu de mal à trouver et que l’on doit à Alain Rémond illustré par le photographe Luc Maréchaux et dont le titre est :
 » Les coulures du temps ». C’est un très petit, très mince opuscule gris, paru aux éditions Naïve.
Le nom d’Alain Rémond fut très connu à une époque pas si lointaine où il chroniquait ( pour les plus jeunes, non, ce n’est pas un gros mot ! ) dans l’hebdomadaire de Télérama sous le titre  » Mon œil » page que ses lecteurs, très nombreux, attendaient entre toutes pour en savourer l’humour et la tendresse. Il publia aussi, avec le même immense succès tellement mérité des livres de souvenirs personnels et familiaux  » Chaque jour est un adieu » « un jeune homme est passé »,  » comme une chanson dans la nuit », je n’en ai raté aucun. Grâce à lui, sa petite ville de Mortain, où il vécut son enfance et son adolescence au sein d’une famille très nombreuse, devint un lieu à voir, à visiter, pour vérifier qu’il n’y avait bien rien à voir, rien à visiter, hormis le paysage mental qu’en avait gardé l’écrivain, preuve vivante  qu’on peut tout écrire à partir de presque rien.
Le livre «  Les coulures du temps », nous pose, en préambule, cette question :  » pourquoi aime-t-on les vieilles choses, quand on est un enfant ? »
Il me semble que, si c’était bien le cas à l’époque de l’auteur – qui est aussi la mienne-, ce n’est plus autant le cas aujourd’hui,  les petits enfants que je connais le mieux ne jurent que par le neuf, la modernité, le dernier cri, ce qui vient de sortir !

Mais nous, les enfants de l’après-guerre-, nous aimions effectivement faire « des trouvailles » dans les fossés, les dépotoirs, les caves et les greniers, au fond de la  » baraque » ou encore mieux, de celle des grands-parents ! Fouiner dans tout ce qu’ils avaient remisé ou jeté en s’exclamant : – bon débarras ! Y compris dans les ordures qui, à la campagne, formaient des monticules « de saloperies » qu’on brûlait de temps à autre.
Il faut dire que le sacro-saint  » Touchez pas à ces saletés ! » de nos mères relevait de la tentation diabolique !
Dans ce court récit d’une petite cinquantaine de pages, Alain Rémond décrit merveilleusement bien le plaisir de « la surprise » à trouver.
Et, de mes propres souvenirs,  si on n’en trouve pas une vraie, de belle et merveilleuse surprise, alors on s’en invente une ! Un petit truc totalement bidon qu’on grossit, qu’on magnifie, qu’on raréfie, soudain digne d’être sorti de la fange, de figurer dans notre Panthéon, et valant quasi des millions du moins en imagination.
C’est le même plaisir, toujours, dans les brocantes qu’on appelait nous,  » les marchés aux puces ». Non exactement ce qu’on y « dégote » comme disait maman, mais ce qu’on imagine d’où vient et ce qu’on pourra faire avec, ce qu’on vient de « dégoter » !
Alain Rémond y dit très bien cela : les histoires que les objets nous racontent, qu’on leur invente, cette vie vécue sans nous, avant, et celle qu’on commence à leur imaginer près de nous, à présent qu’on l’a dégoté.
L’impression qu’il nous était destiné, voire secrètement transmis , et que  par lui, les couloirs de temps se sont rejoints, rapprochés, fondus, ainsi que les vies transformées, du coup, en destin.

Une robe m’a fait cet effet-là, une fois, un jour d’anniversaire ! Achetée dans une boutique improbable située dans une rue et une ville de hasard, où il y avait de vieux objets, et au milieu, pendue, une robe bleu-ciel, à encolure carrée, avec de petits nœuds posés dessus comme des papillons blancs ; une robe cousue main par une très ancienne couturière, – ce que fut l’une de mes deux grand-mères qui quitta l’école et apprit la couture à 9ans ! – comme on en portait pendant la guerre, ou juste avant, ou juste après… La patronne de la minuscule boutique m’a avertie : – c’est pour la déco ! Personne n’y entre dans cette robe, la taille est trop fine, et ça tombe pas très bien à la poitrine… et puis elle est un peu décousue sous les bras…
On s’est défiées du regard, j’étais sûre du contraire ! Et comme une Cendrillon recevant la robe et les chaussures uniques de sa marraine-fée, je me suis parfaitement « coulée » dans cette robe cousue pour quelle jeune fille dont le corps avait été l’exacte réplique du mien … 40 ans plus tôt…  et qui me l’avait laissée en mystérieux héritage ; dans ses plis et son décolleté, elle me transmettait ses rêves, ce qui restait de sa vie, le bleu d’autrefois se coulant dans le bleu de cet anniversaire d’aujourd’hui.

Alain Rémond ne parle pas de robe bleue un peu décousue, il parle d’épave, et de rouille, brune. Mais ça revient au même…
kifkif bourrique ! aurait dit maman.

j’aurai à vous parler d’autres lectures encore, dont : « Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, que j’ai lu d’une traite, avec un grand bonheur de lecture.

Hier, c’était la fête des mères

Depuis deux ans, je n’ai plus de maman à fêter, ou alors seulement, comme je l’ai fait ce matin, d’un petit pot de fleurs d’une jolie couleur que je vais poser sur les gravillons de sa tombe, entre le chat de bronze et l’oiseau de porcelaine qui voisinaient en bon ménage dans le cœur vivant de maman.
J’ai eu la chance d’avoir une maman très longtemps, et n’ai donc aucune récrimination à envoyer vers les dieux et les cieux, seulement des remerciements. Mais cette année, bouleversée par des soucis d’âge et de santé, j’éprouve une terrible nostalgie à ne pas entendre la voix aimée, celle pour laquelle, même à 60 ans et beaucoup de poussières, je restais  » la grande bichette », « ma chérie », aimée plus que je ne m’aimais moi-même.
J’entends encore, mais pour combien de temps, sa voix dans le coup de fil imaginaire que je lui donne aujourd’hui : –  Allo maman ?
– Ah ! C’est toi ma chérie ! Je reconnais ta voix ! Je suis contente de t’entendre ! Comment ça va ?
– Oh ! Assez bien maman, un peu de fatigue, évidemment, mais bon, rien de grave…
– C’est parce que tu en fais trop ! Tu en as toujours trop fait ! C’est dans ton caractère, tu veux trop bien faire ! Mais tu vieillis… je vois tes cheveux gris… Tu devrais penser à toi, maintenant…
– Sûrement…  Mais et toi, maman ? ça va là-haut !
– Bah oui ! C’est haut ! Tu parles d’un bond ! A notre âge, surtout ! Faut s’y faire, alors bon, je me repose, plus mal aux jambes, je dors bien, c’est calme, d’un tel calme… Au début, c’est déconcertant, évidemment, mais avec ton père on s’est trouvé un petit nuage douillet, ça va, c’est confortable. Mais on n’a pas faim, jamais, et ça nous fait tout drôle, ça, tu vois, nous qui avions si bon appétit  ! On se nourrit de rien ici…
– D’amour et d’eau fraîche ?
–  Peut-être, mais ce serait un amour un peu fade alors, qui n’a pas le goût de l’amour connu, ni celui de l’eau non plus…  et tu vois, en plus, on s’en fout !
On a une belle vue, ça, là-dessus, rien à redire, beau paysage, couchers de soleil à gogo, mais nous manque l’émerveillement, la fête, et puis la Terre nous semble bien loin, je ne vous vois pas très bien… Je sais ! Tu vas me répéter que je n’avais qu’à me faire opérer de cette fichue cataracte ! Mais non ! Je te l’avais dit cent fois, c’était non ! Je voulais garder mes yeux de naissance, yeux marron yeux de cochon, je ne voulais pas qu’on me les trafique !
– Il y a des choses qui te manquent maman ?
– Et même ! Tu ne vas tout de même pas me les apporter au ciel, ma chérie ! Ce qui me manque ? Le bruit que l’on fait quand on vit ! Tous ces petits bruits auxquels on ne fait pas attention, qui nous gênent même : les cris, les rires, les pleurs des enfants, l’aboiement du chien, le miaulement des chats, le chant de l’oiseau, les bourdonnements de mouches, d’abeilles… les crissements de porte qui annoncent que quelqu’un sort, ou rentre, le bruit des pas sur le gravier, les ronflements de l’homme qui dort près de toi, le choc des casseroles, des assiettes, des verres, le bruit de la pluie sur le toit, le claquement du linge qui sèche au vent sur le fil… Ici, pas de bruit, ou si diffus… comme si on était dans de l’ouate… Pas de bruit isolé. Ils sont comme suspendus, en apesanteur… Ni d’odeur. ça me manque encore un peu, ça, l’odeur de mon frichti du midi…
Et puis tu sais, l’histoire de la pomme d’Eve, pipeau ! Pas d’arbre, et partant, pas de pommier, foi d’Evelyne  ! ça aussi ça me manque, les arbres et ma pomme du soir, à croquer !
Et les baisers ! Oh ce que ça me manque, vos baisers ! le bruit joyeux de vos bisous sur ma joue, le goût de coquelicot des baisers de ton père… Ici, l’amour ne se mange pas, ne se boit pas, ne se voit pas, n’a pas de visage, ne fait ni rire ni danser ! Il est immense, invisible, sans corps, sans limite,  épuré de tout geste et de toutes les batailles, sans désir, un désert aveuglant et qui brûle tout seul…
Mais ton père et moi, l’infini, on ne le regarde pas. On baisse les yeux, on essaie de passer un peu incognito, tu vois, on regarde plutôt en douce ce qui reste de nous, pas grand chose en vérité, mais on en a encore l’image d’avant, qu’on entretient comme on entretenait la maison et le jardin perdus si brutalement, et on se tient comme avant, par ce qui nous reste de main… On a beau dire, ma chérie, savoir que tout a une fin dans la vie, qu’on marche tous vers un temps sans changement d’heure ni de jour ni de nuit, c’est une chose, mais quand arrive le dernier coup de foudre, celui dont on ne se relèvera pas, le coup de frein brutal qui vous fait définitivement sortir de la route de la vie, et vous envoie dans cet ailleurs sans code postal et sans adresse, et bah… on fait moins les malins !
Au fait, comment as-tu fait pour nous retrouver ?
– – – Je ne sais pas, maman… C’était la fête des mères, alors je suis venue jusqu’ici avec cette petite fleur rose, dans son petit pot de terre, c’était pas grand chose, juste un prétexte pour venir te parler, et à papa, quelques mots, tout bas, c’est tout… Tu sais, je crois que c’est plutôt vous qui me retrouvez, parfois… votre voix me parvient alors sans tambour ni trompette, file ma rêverie, en douceur, comme par magie.
– T’as toujours été une rêveuse, toi… Allez, rentre chez toi, va retrouver les vivants maintenant,  marche, respire, ris et souris, tiens-toi droite et sur la pointe des pieds comme la petite danseuse qui tourne sur sa musique intérieure et sans jamais s’arrêter. Embrasse tout le monde pour nous, ne pleure pas, et n’oublie pas de dire merci, merci, merci…

A L’OISEAU – LYRE

Samedi 25 mai, aura lieu le Salon du livre-jeunesse, à la médiathèque de Rueil- Malmaison, où j’habite. Je fais partie des auteurs invités, chaque année, depuis sa création, depuis toujours, c’est en général un joli moment de rencontres, joyeux, chaleureux. Il peut avoir lieu grâce au travail extraordinaire des libraires, et
ceci est une ode reconnaissante à la librairie qui m’est le plus chère, née en même temps que mes premiers écrits publiés.

Elle est située à Rueil-Malmaison, ville où j’habite, et s’appelle  » L’Oiseau-Lyre », comme dans le poème  » Page d’écriture » de Jacques Prévert, oiseau descendu du ciel bleu et que les tous les enfants qui s’ennuient appellent de leurs vœux, afin que  » s’écroulent tranquillement » les murs qui les enfermaient loin des falaises, des mers, des arbres, du ciel où se promènent les nuages et les oiseaux.

D’abord située rue Jean Le Coz – nom d’un héroïque sauveteur qui plongea plusieurs fois dans la fournaise du terrible incendie du cinéma de Rueil pour tenter de sauver le maximum de personnes et y perdit la vie – la petite librairie de l’époque fut créée par Marie- Odile Garrigues, pionnière en la matière car à l’époque, créer une librairie-jeunesse était un véritable acte militant. Mais bon, ça l’est encore, la plupart du temps…
Elle fut très vite rejointe par la libraire actuelle, Chantal Malamoud, et, pour s’agrandir, elles emménagèrent, il y a tout juste 30 ans déjà, sur les lieux actuels, au 7 rue Hervet, la rue principale entre l’église et le marché.
Il y a deux belles vitrines, et au centre, une porte, qui donne sur une petite cour pavée, une sorte d’escalier-échelle en bois, un hortensia, et, au fond de la cour ombragée, qui reste bien fraîche en été, la librairie et tous ses trésors à découvrir, à regarder, à feuilleter, à choisir, à offrir, à lire.

En trente ans de présence, combien d’adultes et d’enfants s’y sont succédés, trouvés, rencontrés ?  Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que maintenant les petits sont devenus grands et y amènent leurs propres enfants, voire, comme moi, leurs petits enfants, et que grâce à eux, ni la librairie ni la libraire ne vieillissent vraiment.
Quand j’ai commencé à publier, elles ont vendu, avec enthousiasme, mon premier livre,  « Le moulin à parole » et puis tous ceux qui ont suivi. Elles m’ont confié « la maison », le lundi après 4heures et demi, pour que je prenne en ateliers de lecture et d’écriture, chaque semaine de petits groupes d’enfants, curieux, et n’acceptant pas plus que l’élève de Prévert que deux et deux fassent forcément quatre, et même, dans leurs récits farfelus,  prouvant joyeusement le contraire ! Cet espace était idéal pour cela, des murs vibrants, de papier et de mots, une pluie de lettres au-dessus de nos têtes !

Le temps passant, certaines années furent plus difficiles, sans doute, pour mon amie libraire,  car il fallait bien parfois que huit et huit fassent seize malgré tout, afin que perdure ce nid d’oiseau bleu. Et, d’autres espaces s’ouvrant, dans le même but que le sien, beaux également, et apportant eux aussi, pour petits et grands, rêves d’aventure et poésie, si, tout de même, seize et seize pouvaient tantôt faire trente deux, ça serait encore mieux !
La librairie a duré sans vieillir, accueillant les jeunes auteurs, les nouveaux illustrateurs, ceux qui ont une réputation bien établie, et puis les autres, à découvrir, dont le talent interroge, ne fait pas l’unanimité, provoque, qu’il faudra montrer, expliquer, recommander. Ces auteurs, plus rares, savent ce qu’ils doivent à de telles personnes, de tels endroits…

Mais ce que je vois, à chaque fois que je me rends chez mon amie libraire, c’est que ceux qui débarquent là, aujourd’hui comme hier, petits ou grands, écarquillent les yeux, et « s’en mettent  plein les mirettes ! » comme disait ma petite maman. Ils s’apprêtent à recevoir chez eux de nouveaux amis qui ne les jugeront pas, ne les trahiront jamais, et qu’ils n’oublieront plus de toute leur vie.
Et quand, sur les étagères, les boîtes à musique font entendre leur ritournelle, au-delà de ce qu’on entend, si l’on prête l’oreille sans craindre qu’on ne vous la rende pas ! on distingue le chant d’un oiseau, bleu comme le temps qui passe, qui passe, qui passe…

LE CONCOURS DE NOUVELLE

 

Le concours de nouvelles

Le concours de nouvelles
est le titre de mon nouveau roman paru chez Magnard Jeunesse.
L’illustration de la couverture, vive et parlante, est due à Amandine Laprun.

Ce roman, à la première personne, raconte un moment de vie dans l’adolescence d’Orane, une jeune fille dont les parents tiennent un petit hôtel, dans la campagne.
Elle va au collège de la ville voisine, où elle a peu d’amis.
Un jour, elle décide de participer à un concours d’écriture, dont la récompense est la parution de la nouvelle primée, et 300€, somme qu’elle n’a jamais eu en poche.
Le concours demande que le texte raconte quelque chose de personnel.
Il lui est récemment arrivé quelque chose qui l’a blessée, une amitié qui s’est très mal terminée. Elle décide de raconter cela. Mais ce n’est pas facile, loin de là.
Y parviendra-t-elle ?
Une rencontre avec un drôle d’oiseau, comme elle, l’y aidera peut-être.

J’ai écrit cette histoire parce qu’elle offre de multiples aspects. On y parle de la vie, de l’amitié, de ce que c’est que grandir, de la différence entre avoir des rêves et des projets, de l’écriture, de ce qu’on peut raconter ou pas, et de comment on raconte quand on parle de soi, toutes questions qui se posent immédiatement dès qu’on penche vers un récit autobiographique. Et à quoi ça sert, si cela doit servir…

Il s’adresse aux collégiens, collégiennes, à partir d’onze, douze ans et jusqu’à bien plus tard, à tous ceux et celles que les processus d’écriture intéressent, aux enseignants qui souhaiteraient que leurs élèves écrivent une nouvelle, et d’ailleurs, les éditions Magnard organiseront, à partir de mon livre, un concours de nouvelles auquel on espère que vous serez très nombreux à participer, et que je superviserai.

Et puis aussi, il dit que ce n’est pas parce qu’on est issu d’un milieu très éloigné de la littérature, et qu’on habite bien loin des villes, de leurs bibliothèques, du Savoir, des beaux quartiers où logent les gens aisés et cultivés, qu’on ne peut pas devenir écrivain.
Cette vie, d’apparence pauvre et banale, à l’écart, est aussi riche de choses à dire, de sentiments à partager, aussi digne que toute autre de devenir, sous des doigts avisés, un beau roman !
J’aimerais qu’après cette lecture, plus personne n’en doute.
Il est dédicacé à une jeune femme que j’ai connue enfant, lors de visites dans les classes comme j’en fais depuis 30 ans, elle habitait un tout petit village à la campagne, et comme Orane, elle aimait les livres, les mots, ils l’ont portée, transportée, et à son tour, maintenant, et de toute sa belle énergie, elle invite chacun, aux quatre coins de France, à ne pas avoir peur d’aller plus loin que le bout du jardin, le bout du village, de prendre un livre et de partir, confiants dans les rencontres qu’ils feront sur leur chemin.