Mes livres

En préambule

Je ne ferai dans cette rubrique, aucune distinction entre livres dits pour les enfants, la jeunesse, et les autres. Parce que l’âge du lecteur, pour moi, n’est pas l’indice que nous avons affaire à un récit plus ou moins complexe, ni d’une qualité d’écriture différente. Nous sommes, définitivement, petits et grands, « faits de la même étoffe : celle de nos rêves » comme en eut l’intuition ce grand magicien de Shakespeare ( enfant, ne le connaissant ni d’Eve ni d’avant, je prononçais « Chat- qu’est-ce- paix-art » quand je lisais ses « Contes » dans le grand livre doré sur tranche – et pas une seule fois, j’ai supposé qu’il écrivait pour plus grands que moi…)

J’aime qu’un écrivain, un poète, parle à tous, et à chacun.

FOURMIDABLE

Qu’est-ce que « Fourmidable » ?
D’abord, vous l’avouerez, un bon titre ! Paru chez l’ami Thierry Magnier, dans sa toute nouvelle et toute belle production de Petite poche, remise en forme par d’excellents graphistes : La couverture de cet opuscule est d’une intelligence rare, simple, lisible en un coup d’oeil, et d’imagination diabolique. On la doit à Florie Briand que je ne connais ni d’Eve ni d’avant, mais qui est visiblement brilland- tissime !

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Ce petit livre est une parabole, un conte, une fable, un truc qui raconte l’histoire d’une fourmi, on s’en serait douté ! mais d’une fourmi qui va être tirée de sa petite vie de travail programmé par un puceron grognon ( si, si, ça existe, j’en connais ! ) et grâce à lui, se poser tellement de questions que sa vie de fourmi va s’en trouver bouleversée.
Cette petite fourmi, dans la première partie, s’appelle 68 ( oui, tout un programme… j’ai eu 20 ans en 68, un autre siècle, je vous l’accorde,un autre millénaire, même, ce qui ne me rajeunit évidemment pas. Je n’en garde pas la nostalgie, non, la force, l’envie de vivre pleinement, plutôt. Une vie non programmée, imprévue, belle, désastreuse, dangereuse.

Ce tout petit livre se résume en un mot : OSONS
petite à part T : ( oui, OSONS, et pas seulement le François du même nom, mais avec un z comme Zorro, lui, et qui, pour le coup, suit à la lettre le conseil que lui donne son nom… )

Et pour finir, une malicieuse vidéo de présentation du sujet, réalisée par mon facétieux petit fils de 10 ans, Arthur. Le pistolet et le chapeau sont factices, le reste est vrai !
N’a pas été filmé le round final, faute de moyens techniques.

https://drive.google.com/file/d/156JGTxRmkmt6McJHrrf_hGWQAR0kvrN9/view     etc… etc…

Je crois que ça marche pas, et du coup je ne sais pas ce que c’est que cet abracadabra qui s’est affiché et qui n’ouvre aucune porte, que dalle ! Bon, tant pis, contentez -vous de la couv qui est super, mais croyez moi sur parole, c’est dommage que la vidéo ne marche pas parce que c’était rigolo !

 

LE PRIX D’EVELYNE

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Quel bonheur, ce dernier livre sorti ce mois-ci, pour mes 70 ans, et qui raconte un épisode de l’enfance de maman, qui est morte cet hiver.
Il avait déjà paru, ce livre, brièvement, malheureusement, aux éditions Escabelle, dont j’aimais beaucoup l’éditrice venue de Bayard, Aude Elfassi, qui dut abandonner ses beaux projets, faute de moyens suffisants. Les éditions du Pourquoi pas, ont repris le flambeau, et en ont fait un petit album à rabats, coloré, mis en image par un jeune illustrateur au joli nom prometteur : Léo Poisson, qui m’a fait parvenir un courrier très touchant sur ce texte-là, qu’il a illustré avec une grande générosité.
Evelyne, donc, c’est ma maman. Et l’histoire de ce prix, s’est passée dans les années 35, 36, juste avant guerre. Maman était élève dans une école primaire du XVème arrondissement où elle habitait ( dans un cinéma, juste derrière l’écran! Son papa était régisseur et sa maman ouvreuse !) Cette malheureuse aventure que je conte là  s’est réellement passé, bien sûr, je n’y invente rien, malheureusement. L’humiliation subie par ma mère, je la sens encore m’indigner, comme au temps où elle me la racontait, il y a plus de 60 ans… Je me sens encore bouillir de rage, je serre encore les dents, les poings, les yeux pour ne pas pleurer, comme elle, autrefois, en ce lointain été parisien où l’école publique ne fut pas à la hauteur de sa vocation.
Mais de cet épisode, nous avons tiré une forte leçon de vie, et ma mère devint cette belle personne, courageuse, volontaire, entière, que la petite Evelyne promettait.
Ce livre me permettra maintenant, dans les classes, de parler de liberté, d’égalité, de fraternité, de la seconde guerre mondiale, du racisme, témoignage à l’appuis, et l’histoire du « Prix d’Evelyne » prolongera encore un peu la vie d’Evelyne née Gooden, que l’hiver dernier a emportée.
Quant à moi, si maman ne m’avait pas, avec tant de vivacité, raconté des dizaines de fois toutes les histoires de son enfance qui l’avaient fait devenir ce qu’elle était devenue, me donnant l’envie, à mon tour, de dire et de raconter, je ne serais pas devenue cette Jo. Hoestlandt d’aujourd’hui, écrivain de tant de livres pour petits et grands qu’elle n’ose plus, depuis longtemps, les compter, se contentant, avec bonheur, de les raconter.

 

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L’HOMME-CLé

On ne saura pas qui est cet homme, et pourtant, il nous est proche, cela pourrait être chacun de nous. C’est un homme comme un autre, avec des rêves plus grands que lui, ce qui est le propre des rêves. Un anonyme, un presque rien, un tout petit homme qui n’a même pas vraiment d’amis. Alors un jour, au petit matin, il part, et pour partir vraiment, il jette sa clé dans son jardin. Il ne sait pas bien où il ira, vers ses rêves sans doute. Loin, pense-t-il avec logique et raison puisqu’on ne peut guère aller plus loin qu’au bout d’un rêve. Seulement, il arrive que les rêves aient pitié des hommes, de leurs pauvres jambes, de leurs maigres moyens, et se rapprochent d’eux, un peu… L’équipe éditoriale de Thierry Magnier a beaucoup aimé ce texte, tout de suite, et l’a publié dans sa célèbre collection Petite Poche de livres hétéroclites  mais parfaitement identifiés, là où déjà, ils avaient mis « Fourmidable » et  » Grand Ami », et bien avant, beaucoup d’autres encore. J’en conclus que je fais très souvent des livres inclassables, et que l’on aime, pourtant. Vous me direz ?

L’HOMME-CLé

On ne saura pas qui est cet homme, et pourtant, il nous est proche, cela pourrait être chacun de nous. C’est un homme comme un autre, avec des rêves plus grands que lui, ce qui est le propre des rêves. Un anonyme, un presque rien, un tout petit homme qui n’a même pas vraiment d’amis. Alors un jour, au petit matin, il part, et pour partir vraiment, il jette sa clé dans son jardin. Il ne sait pas bien où il ira, vers ses rêves sans doute. Loin, pense-t-il avec logique et raison puisqu’on ne peut guère aller plus loin qu’au bout d’un rêve.
Seulement, il arrive que les rêves aient pitié des hommes, de leurs pauvres jambes, de leurs maigres moyens, et se rapprochent d’eux, un peu…

L’équipe éditoriale de Thierry Magnier a beaucoup aimé ce texte, tout de suite, et l’a publié dans sa célèbre collection Petite Poche de livres hétéroclites  mais parfaitement identifiés, là où déjà, ils avaient mis « Fourmidable » et  » Grand Ami », et bien avant, beaucoup d’autres encore. J’en conclus que je fais très souvent des livres inclassables, et que l’on aime, pourtant.
Vous me direz ?

NOS CORRESPONDANCES

Nos correspondances

1ère partie

texte rédigé pour les Incorruptibles.

 

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Il y eut un auteur, autrefois, au XIXème siècle, un poète nommé Baudelaire qui fit du mot «  Correspondances » le point de départ d’une réflexion à la fois très simple et très compliquée.
Il écrivit un poème pour essayer de nous dire ce qu’il supposait, ce qu’il croyait : la vie, le monde, ont leurs secrets, semblent exister sans nous. Mais, avec leur propre alphabet qui n’est pas le nôtre,  la vie, le monde, nous font parfois des signes, des signaux, pour nous dire ce qu’ils sont, les secrets qu’ils détiennent. Nous devons donc être attentifs, vigilants, pour les découvrir, ces signaux.  Les comprendre nous rapprochera des mystères du monde et de la vie.
Ainsi, c’est un très beau mot que celui de «  Correspondance ». A chaque chose, correspond autre chose, qui est un signe : ce que l’on ressent, un peu comme chaque chose, chaque être a son ombre, comme chaque voix possède son écho. Et donc au monde réel, que l’on voit, où l’on vit, que l’on croit parfois   (quel orgueil ! ) posséder, correspond un autre monde, en écho, composé de nos sensations, de nos pensées, de nos rêves, tout aussi réel que le sont l’ombre ou l’écho, mais moins directement visible.
Quand je correspond avec quelqu’un, ce que je fais des dizaines, une centaine, de fois par an, c’est ce que je tente de faire. Je ne le connais pas, je ne vous connais pas, mais dans la correspondance que je vais tenir avec vous, dans l’ombre et la distance qui nous séparent, je vais joindre ma voix à la vôtre, en écho. Essayer de voir, de comprendre, d’imaginer, de rêver, ce qui se cache dans ce que vous me dîtes, dans les mots et entre les lignes que vous m’envoyez. Jouer avec, les manipuler, leur faire cracher le morceau, les étaler au rouleau pâtissier, ou les réduire comme les têtes des indiens Jivaros, ne pas me fier à leur logique apparente, les pousser un peu, les déstabiliser, les déménager.
Les «  écouter ».
Car ils ne sont pas seulement des mots qui ont un sens, mais en même temps, ils possèdent un son, une musique, sur laquelle on peut travailler, qui nous «  impressionne » au sens de l’appareil photo, qui «  s’imprime » en nous.
C’est cela, écrire, pour un écrivain. Et c’est cela que je veux faire passer dans mes correspondances avec vous, les enfants. Vous m’écrivez que vous habitez Hunawihr, et moi je m’écrie : – ohé !  ceux Du Navire ! Comment allez- vous joyeux matelots ? Dans quoi vous êtes-vous embarqués et pour quelle mystérieuse aventure ?
Vous riez ! Vous me dîtes que je suis folle ! que vous habitez près de la ligne bleue des Vosges et que c’est le pays des cigognes !
Et alors je me demande, je vous demande qui sont ces six gognes posées sur la ligne bleue comme six lettres sur la ligne bleue d’un cahier… etc… etc…
Et sans que l’on ait vu aucune frontière, on passe d’un pays à l’autre : celui de votre courrier à celui de la poésie.
Car, je vous le dis, il n’y a pas de frontière, dieu merci, entre les mots, entre les sons, ce qui est écrit se fiche bien des catégories ! Et les mots sont, sous leur forme réduite de mots, d’une force, d’une puissance infinies. Et nous leur devons, dans notre forme réduite de corps, notre part d’infini.
Chaque mot est tout un monde.
Un autre univers.
Non. LE MEME UNIVERS. ( Mais c’est un secret.)

Il faut que je rajoute cela : pendant que nous correspondions, joyeusement et avec légèreté, je vivais moi quelques chagrins, profonds. Et la légèreté de vos, de nos courriers, me servait de baume bienfaisant, apaisant. Vos gentils mots d’affection, de reconnaissance, c’étaient de légères caresses sur mon front.
Et c’est là une leçon d’écriture que chacun peut éprouver : Il n’y a nul besoin d’être très joyeux pour écrire de joyeuses choses, ni d’être triste pour en écrire de désastreuses. C’est étrange, sans doute, mais pas plus qu’à la lumière correspond l’ombre, à chaque corps son reflet, à la voix son écho, et entre les deux, assez d’espace ( qui n’est pas le vide ! ) pour créer, de mille façons, tous les liens que l’on veut.
Assez d’espace pour jouer, pour nager, pour voler, pour se faire voir ou se cacher.

Une belle correspondance, alors, c’est celle qui nous fait du bien, nous inspire, nous rapproche, sans jamais rien perdre de son  mystère.

2ème partie

 

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Une belle, une merveilleuse, une montagne de correspondance m’est parvenue pour mes 70 ans. C’était ce que j’avais demandé comme cadeau d’anniversaire, et c’est bien ce que j’ai eu. Je ne cesse, depuis, de me féliciter d’avoir pris cette initiative, car me sont parvenus plus de 80 lettres et dessins, drôles, émouvants, fantaisistes, magnifiques, pleins d’amour, d’amitié, de souvenirs, de vie, de sourires, de rires, de larmes, de roses, de fleurs des champs, de vacances, d’herbes folles, d’ombre, de lumière, d’étoiles, de nuages, de terrasse de café au soleil, de petits coeurs, d’oiseaux du malheur et d’oiseaux du bonheur, de blessures, d’épines, de vagues, d’écume, de baisers, de coccinelles, de ciels de toutes les couleurs, de signes, d’histoires, de secrets, d’aveux, de déchirement, d’engagements, de promesses, de compliments qui font un peu rougir… Une lettre comme un puits…
deux ordonnances…
En silence, un silence que rien ne pouvait déranger, des heures durant, j’ai tout lu, lettre après lettre, chacune représentant un visage, un corps, une vie qui a croisé la mienne, parfois, souvent, certaines m’accompagnant au fil de dizaines d’années…
Quelle belle émotion que tous ces amis rassemblés là autour de moi, non en chair et en os, mais en mots dits, leur souffle perçu dans chaque blanc entre les mots, les lignes de mots comme ces fils où se perchent, se rassemblent les oiseaux qui vont voler vers les pays chauds, mon coeur battant à chaque ouverture d’enveloppe, car je sais que chaque lettre contiendra un trésor, des mots pour moi, bien choisis.
Alors oui, comme je l’écrivais plus haut, la correspondance a aboli toutes les distances, j’ai ouvert chaque lettre comme on ouvre une porte quand on y est invité, et je suis entrée chez vous. Chaque mot écrit, je l’ai lu comme un signe de bienvenue, un signe de reconnaissance qui nous reliait. Vous m’attendiez, et j’étais bien là.
J’avais les mains vides, et de vos mots, vous les avez remplies.
Merci.

J’ai eu 70 ans, l’âge du soir qui vient et il brillait comme une aurore.

 

 

 

 

 

A QUOI TU JOUES LE LOUP ?

 

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C’est un nouveau grand album qui vient de sortir chez Flammarion qui me permet de réaliser de nouveaux textes pour les plus jeunes.
 » A quoi tu joues le loup ? » est le récit d’un coucher difficile, le jeune Jean appréhende de faire un cauchemar décidément récurent : un loup le poursuit.
Ses parents vont rivaliser d’ingéniosité pour lui faire voir son rêve sous un autre angle : est-il bien sûr que ce soit un loup qui le poursuit, et si c’est un loup, comment sait-il que ce loup veut le dévorer ? Peut-être le poursuit-il pour bien d’autres raisons, toutes plus drôles et farfelues les unes que les autres…
ET si, finalement, le petit loup avait peur, lui aussi, la nuit,  de rêver d’un enfant comme Jean ?
Et si tout ça se terminait super bien pour tout le monde, Jean, le loup…
et ses parents itou ?
De quoi renverser le sablier, manipuler les peurs comme des cubes à face multiples, ne pas voir seulement le mauvais côté des choses…

Petite poule noire comme nuit.

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C’est l’histoire d’une petite poule noire qui, malgré ses efforts, ne parvient pas à pondre un oeuf. Elle en est triste, surtout quand elle voir que ses compagnes, elles, en pondent tout plein et qu’il en sort, parfois, de doux et ravissants poussins. A quoi sert-elle, si elle ne pond rien ? En quoi participe-t-elle à la beauté du monde, chaque matin ?
Une hirondelle, de passage, le lui révélera. Son coeur s’en trouvera bien allégé, ma foi.

Les illustrations, douces et tendres, sont de Madeleine Brunelet et ce court récit, pour les plus jeunes, vient d’être publié par Père Castor Flammarion.
J’espère qu’il servira à faire sentir, à chaque enfant, que ce que produit chacun, pas forcément matériel, rend chaque être nécessaire, irremplaçable.

Bonne année 2018

A chacun, chacune, bien sincèrement.

Comme les enfants
il faudra se réjouir de tout, de peu,
du vent qui joue du violon
et du parapluie bleu
qui s’envole où il veut.

Comme les enfants
il faudra que toute neige soit première
dans le ciel l’étoile
comme sur la terre, le ver,
trésors précieux, secrets, mystères.

Comme les enfants,
sous les pierres de la rivière,
il faudra trouver perles et or, diamants,
et cueillir au bout du petit doigt
Le gros bateau qui voguera sur la mer.

Comme les enfants
il faudra sourire sans raison,
aimer tout de suite de tout coeur celui dont
on ne sait rien du tout
pas même le nom.

Comme les enfants
il faudra s’élancer vers le ciel
sans avoir besoin d’ailes, confiants.
Et pour traverser la vie, le temps,
donner la main à qui vous la tend.

Tout simplement.

Comme les enfants.

La ballade d’Iza

La ballade d’Iza( avec deux l, ce qui signifie qu’il ne s’agira pas de « la promenade » d’une femme nommée Iza, mais d’une sorte de chanson racontant l’histoire d’une femme nommée ainsi)  a été écrit par une écrivaine hongroise nommée Magda Szabo, qui a obtenu un très beau succès international avec un autre roman que j’avais d’abord lu :  » La porte ».
c’est l’histoire d’un moment de vie difficile, dans une famille hongroise dont le père Vince, âgé, meurt dans les toutes premières pages du récit. Sa vieille femme est là, auprès de lui, mais c’est une autre jeune femme, infirmière, qui recueille ses derniers mots, son dernier regard, qui le console. Etelka, la vieille femme de Vince, qui l’a tendrement aimé toute sa vie, en éprouve un intense ressentiment, une impression d’ultime injustice.
La suite ne fera qu’en rajouter. C’est sa fille, Iza donc, qui prendra tout en main : l’enterrement, les décisions concernant le logement de ses parents, elle fera déménager sa mère  à Budapest, dans son appartement à elle, de sorte que non seulement, la vieille femme aura perdu son mari, mais tout ce qui faisait sa vie jusque là. Y compris l’unique vestige vivant de cette ancienne vie, un lapin nommé Kapitani, qu’il sera hors de question de faire venir avec elle à Budapest.
Alors c’est l’histoire de tous ces chocs à affronter : la vie et la mort, le présent et le passé, la vieillesse confrontée à la jeunesse, la contrainte et la liberté, l’amour qui excuse tout et celui qui ne pardonne rien… Et c’est… déchirant.
Cela s’appelle  » La ballade d’Iza  » mais moi, lectrice âgée, je l’ai plutôt lue, cette histoire, comme la ballade d’Etelka, petit à petit dépossédée de tout, étouffée de chagrin et de frustration, qui essaie de se tenir droite, pourtant, et qui ne  voit, dans l’autorité que sa fille prend sur sa vie, qu’une immense preuve de sa sollicitude et de son amour pour sa vieille maman. Elle tente, Etelka, de se rendre utile au moins un peu, mais toutes ses initiatives, toutes ses tentatives tombent à plat ou à côté. Izia s’en agace, s’en offusque, ne les comprend pas. Certains passages sont sublimes de tendresse, comme celui où la vieille femme, un soir de pluie glaciale, a peur qu’Izia prenne froid et, luttant contre la bourrasque glacée,  s’en va l’attendre à l’arrêt de bus avec un parapluie, pendant que sa fille rentre tranquillement en taxi. Izia pique une bonne colère en découvrant l’imprudence de sa mère… pour qui l’idée de prendre un taxi pour rentrer du travail, est parfaitement exotique. Et la pauvre femme de s’en vouloir encore d’être aussi stupide.
Un homme, Antal, l’ancien mari d’Izia, saurait, lui, l’aider à vivre vraiment cette nouvelle vie que la mort de son mari lui impose. Il comprend intimement la vieille femme et d’ailleurs, propose qu’elle reste vivre chez elle, et qu’il vienne y vivre aussi, près d’elle. Mais bien sûr, Izia le prend comme une aberration, un outrage ! Cela ne se fera pas.
C’est intéressant, cette inversion des prédispositions supposées à chaque sexe : aux femmes, l’intime compréhension, la sollicitude, la tendresse, l’intuition, aux hommes la brutalité, la fuite, le dégagisme, le tranchant. Ici, c’est tout l’inverse : c’est le jeune homme qui rassemble en lui tous ces traits apparemment considérés comme féminins, et la fille, Izia, qui est coupante, glaçante sous sous son apparente douceur.

Si on lit le livre en s’attachant plus à l’héroïne du livre, Izia, on éprouve alors un autre sentiment que cette pitié. Izia fut une petite fille, une jeune fille, une jeune femme, médecin, parfaite. Belle, dévouée à tous, très travailleuse, et pleine de sollicitude. Cependant, tous les hommes qui tomberont amoureux d’elle, à son immense désarroi, la quitteront, avant qu’il ne soit trop tard.
Et toute cette histoire nous apprête à faire de même.

Izia, c’est un peu la Reine des Neiges.
Sa vieille mère, c’est un peu Félicité, vous savez, la vieille servante de Flaubert, dans  » un coeur simple » qui s’attache à chacun, humblement, et essaie toute sa vie de ne pas prendre trop de place, de raccommoder les accrocs de l’existence des uns et des autres, cherche tout ce qui pourra aider, faire plaisir, dans l’indifférence de ceux qu’elle chérit, seulement habitués à être ainsi servis. Son lapin, Kapitany, c’est le perroquet de la pauvre Félicité.
La vieille Félicité et la vieille Etelka se retrouveront peut-être, souhaitons-leur ! au même paradis.
A tous ceux qui aiment lire la vie des héros invisibles que sont la plupart des humains les plus simples, l’histoire de ceux que l’Histoire ne retiendra jamais parce que leurs hauts faits sont minuscules, à tous ceux qui s’attachent aux gens qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas parce qu’ils ne crient jamais, qui refoulent leurs larmes parce qu’il n’y a jamais, pour eux,  d’assez bonne raison pour pleurer, oui, à tout eux-là, je recommande fortement de lire cette ballade d’Iza, ils ne l’oublieront pas.

( de Magda Szabo paru chez Viviane Hamy. Paru aussi, donc, même collection  » Rue Katalin » histoire familiale également située aussi à Budapest, et puis en poche et du même auteur toujours  » La porte ».

Mais il est où le bout ?

Je me promenais le long de la mer, pendant cette semaine de vacances au soleil d’autant plus beau qu’il était inespéré, quand, venant d’un enfant qui cheminait à quelques mètres devant, me sont parvenus ces mots bien connus de tous les parents : – j’suis fatigué… » Prémisse au  » J’veux que tu me portes !  » redouté. La maman, déjà chargée d’un sac a répondu :  » on est presque au bout… » Et deux minutes plus tard, tandis que je les doublais et leur lançai à tous deux un regard amusé, l’enfant, perplexe, le regard portant le plus loin qu’il pouvait, geignait : « – Mais il est où, le bout ? »

Et voilà. Cette toute petite question, prononcée d’une voix enfantine et fatiguée, – mais chacun de nous, se posant cette même question, même intérieurement, ne se la pose – t-il pas sur ce même ton un peu geignard, perplexe ? cette toute petite question, donc, m’est entrée par une oreille et n’est pas ressortie par l’autre.
Question essentielle, existentielle, donc.
Normalement, ce qui a UN bout, n’en a pas qu’un, mais deux. Et si on ne se demande pas  » où ils sont les bouts ?  » c’est qu’en général, on en a un en main, et on voit l’autre extrémité, pas trop loin : un bout de bois, qu’il ne faut pas mettre dans l’oeil de son frère, le bout de la chaussure qui fait mal aux pieds parce qu’on grandit,  les ciseaux à bouts ronds qui sont permis et ceux à bouts pointus qui peuvent crever l’autre oeil, celui qui a échappé au bout de bâton.
Le bout du jardin, dont il ne faut pas sortir, au-delà il y a la rue, tu peux te faire écraser.
Le bout de la jetée d’où le malheureux peut, dans la mer, en finir et se jeter.
Il y a des bouts un peu infamants : être mis en bout de table, là où l’on n’entend rien de la conversation, au bout du quai les ballots, être à bouts de nerfs, au bout du rouleau et péter les plombs, être un sacré flemmard qui ne remue pas le bout du petit doigt ; plus complexe, l’aveu, qu’on vous arrache malgré vous, du bout des lèvres…
Il y a, par contre,  des bouts rigolos : le bout de la langue où les mots facétieux n’arrivent pas jusque là, le bout du nez par où l’amoureux est mené,..
Tous ces bouts-là, bon, on les voit.
Mais il y a effectivement, comme le pressent cet enfant, des bouts moins évidents, de bons bouts par lesquels il faut mieux prendre les gens, et le mauvais bout par lequel vous avez pris la problème et vous empêche de le résoudre correctement.
Plus certains bouts vicieux dont effectivement on ne voit pas le bout.
Le bout du discours de ce haut personnage qui s’écoute si bien parler qu’il oublie que ce n’est pas à lui- même qu’il s’adresse, mais à un auditoire qui a mal aux pieds, mal aux fesses, faim, envie de faire pipi, qu’il ennuie à un point, mais à un point !
Le bout de son travail, avec toutes ces piles de dossiers accumulés, et plus on avance, moins la pile diminue, toujours remplacée.
Le bon bout de temps où l’on attend celui ou celle qui n’arrive pas, qui n’arrivera peut-être jamais, et on se demande, montre en main,  si l’on a attendu assez longtemps, parce qu’il avait un bon bout de chemin à faire, mais quand même, il n’arrive pas et on est à bout de patience !
ET que dire de cette imposture qui nous fait croire, quand on est jeune, qu’il suffit d’avoir plein de cet argent qu’on n’a pas et qu’on aura jamais pour aller au bout de son rêve ? Alors qu’aller au bout de ce rêve, de toute façon, serait le tuer…
Et surtout, parlons -en de celui -là : Oui,  le bout de nos peines ! Où est-il ? On ne le voit quasiment jamais. Toujours au négatif ! 99 fois sur cent, on n’est pas au bout de nos peines, sauf, au bout, tout au bout de cette drôle de chose qu’on appelle la vie, on ne sera sans doute jamais au bout de nos peines.

Alors, il a bien raison, ce petit bout d’homme, de s’inquiéter, de geindre : – Mais… il est où le bout ?
Et personne ne se sortira de cette question…  par une simple boutade !

Là-dessus, c’est l’heure des croquettes du chat. ça fait trois fois qu’il passe sur ce clavier et y écrit de la patte ce qu’il pense de tout ça. Mon chat est à bout ! J’y vais.