Mes livres

En préambule

Je ne ferai dans cette rubrique, aucune distinction entre livres dits pour les enfants, la jeunesse, et les autres. Parce que l’âge du lecteur, pour moi, n’est pas l’indice que nous avons affaire à un récit plus ou moins complexe, ni d’une qualité d’écriture différente. Nous sommes, définitivement, petits et grands, « faits de la même étoffe : celle de nos rêves » comme en eut l’intuition ce grand magicien de Shakespeare ( enfant, ne le connaissant ni d’Eve ni d’avant, je prononçais « Chat- qu’est-ce- paix-art » quand je lisais ses « Contes » dans le grand livre doré sur tranche – et pas une seule fois, j’ai supposé qu’il écrivait pour plus grands que moi…)

J’aime qu’un écrivain, un poète, parle à tous, et à chacun.

LA PEAU DES PÊCHES

 »
 » La peau des pêches » est le joli titre, très frais, très imagé, d’un récit paru chez Stock, d’une jeune femme qui se nomme Salomé Berlioux.
Autant le dire tout de suite, je connais Salomé. Depuis très longtemps. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, c’était au fin fond de la Nièvre, dans l’école primaire d’un tout petit village qui m’avait invitée à venir parler de mon travail d’écrivain – jeunesse aux enfants des Cours Moyens. Il y a… une vingtaine d’années.
Cette journée, ni elle ni moi ne l’avons jamais oubliée. Du haut de ses dix ans, Salomé souhaitait déjà devenir écrivain, et, le regard plein d’espoir, m’avait demandé si cela était vraiment possible, ça… quand on habitait là où elle habitait, où il y avait nettement plus de canards et de lapins que d’écrivains… Cela l’était, bien sûr, puisque je venais, comme elle, d’un petit village perdu, moi aussi, et je le lui avais dit. Elle l’avait entendu comme une heureuse prédiction, dont plus tard, chose rare qui prouve sa générosité, elle a tenu à me rendre compte, et à m’en remercier.
Salomé est donc l’un de mes plus jolis souvenirs, une preuve que ces voyages, exaltants, éreintants, que les auteurs – jeunesse entreprennent à travers toute la France et dont personne ne parle jamais, allant d’école de campagne en collège de ZEP, ou d’établissement encagé au milieu des tours d’immeubles en établissement de prestige dans les beaux quartiers, peuvent porter, emporter, enfants et auteurs, vers de très belles contrées. Changer des vies. La leur, et celle de l’auteur aussi ( voir le livre «  Petite » que j’ai rédigé pour les éditions du Pourquoi pas?)

Depuis, Salomé Berlioux a accompli de beaux et forts projets de rapprochement entre ceux qui sont loin de tout, et ceux qui pourraient leur consacrer un peu de temps et d’attention, et les aider à concevoir pour eux comme ce le fut pour elle, une autre vie, quasi inimaginable mais cependant possible.
Salomé est une rêveuse concrète. Partageuse, volontaire. Elle veut voir aboutir ce qu’elle rêve, et aider les autres à aboutir de même.
Elle garde ces qualités -là, dans le récit de  » La peau des pêches », texte personnel, qu’elle mène vaillamment jusqu’au bout. Récit difficile de la lutte que son couple mène depuis quatre ans pour avoir, ensemble, un enfant, alors qu’une grosse difficulté, devenant, au fil du temps, une sorte de  » malédiction  » est tombée sur leur grand amour : chacun d’eux peut parfaitement faire un enfant, mais pas avec l’autre. Ils sont incompatibles.
Salomé, en jeune femme moderne, croit en la médecine moderne, en sa science qui peut tout, ou presque, et pas en la malédiction qui n’existe que dans les contes.
Et cependant, malgré tous les efforts conjoints de toutes les techniques les plus sophistiquées et de la force, l’énergie qu’elle met au service de cette médecine de pointe, les échecs s’enchaînent, de plus en plus invraisemblables, à un tel rythme, que cette jeune femme à qui, jusqu’ici, rien n’a durablement résisté tant elle s’implique jusqu’à la moëlle en tout ce qu’elle entreprend, en vient, malgré elle, à douter que les malédictions n’existent vraiment que dans les contes…

Ce récit contient aussi, naturellement, mille autres aspects beaucoup plus techniques, pratiques, et sera un témoignage précieux pour ces milliers de couples ordinaires confrontés comme le sien à l’extraordinaire. Ils y trouveront des mots choisis avec soin, qui feront écho à leur propre chemin de croix, d’espoir et de renoncements, de révolte et d’acceptation.

Mais pour ma part, auteur-jeunesse habituée des contes et des récits initiatiques, ce qui m’a le plus émue, ébranlée, c’est cette ligne fluide entre la réalité de la vie, et ce qui, quand elle devient incompréhensible, insaisissable, invraisemblable, la transforme en une somme d’apparences qui semblent cacher quelque chose, mais quoi ?
L’ombre qui s’étend, peu à peu envahit tout. A en devenir fou.
Et ruinée, détruite, brûlée, malgré tout continuer de marcher et d’agir sur la scène de la vie, comme si de rien n’était, comme une actrice continue à jouer le rôle qu’elle a appris.
Salomé l’évoque, brièvement : Pourquoi ce malheur – là ? Pourquoi nous ? Qu’avons-nous fait ?
L’auteur que je suis traduit : quelle fée ont-ils oublié d’inviter, de fêter, pour que le malheur plane ainsi sur leur amour ?
Alors oui, toutes les bonnes âmes essaient de proposer des choses concrètes : changer encore de médecin, de méthode, de pays, de partenaire ! adopter, ou  » ne plus manger la peau des pêches » ! et la généreuse Salomé tente de ne pas leur en vouloir de ces dérisoires essais de solution ou de consolation.
Mais elle est allée si loin, la petite fille… Si loin d’eux, de nous, de tout… Dans l’infinie forêt aux sortilèges où ceux qui veulent l’aider ne lui font plus que du mal… Où aimer devient une souffrance de plus…
Si loin…
Nos mots s’évaporent, autour d’elle, pets de lapins !
Alors elle aligne ses propres mots comme de tout petits cailloux pour tenter de nous dire, et de réaliser, par où elle est passée dans la forêt. Non qu’elle veuille en sortir, puisque tout ce qu’elle doit affronter, accepter, transformer, s’y trouve. D’ailleurs, comme dans les contes, son temps n’est plus le même que le nôtre, s’étire comme la montre molle, ne se compte plus en heures et minutes.
Non plus pour s’alléger les poches ou le coeur… Rien ne console d’un enfant cent fois perdu.
Ecrit-elle ce récit pour guider les autres ? Qu’ils suivent son chemin ? Non. Chacun a le sien.
….Attirer les oiseaux, comme avec la mie de pain des contes ? Oui, cela, peut-être… La petite fille de la campagne n’est pas si loin, qui jetait les cailloux dans l’eau, vers le ciel, n’importe où… juste parce que le mouvement est joli, et sans doute donnait du pain aux canards du coin coin.
Mais elle le fait plus sûrement parce qu’elle sait, depuis qu’elle a dix ans, que c’est ainsi, mot après mot, vaille que vaille, qu’un écrivain construit son chemin de vie.
Ni en dessous de la réalité, ni au-dessus… En parallèle. Et il tente, comme il peut, de cheminer entre les deux, croyant tremper sa plume dans la réalité sans voir qu’au bout, parfois, un bout de ciel, ou de nuage s’est invité.
Malédiction ? Bénédiction ?
On ne choisit pas.
C’est selon.




La chandelle


Qui connaît encore ce jeu de La Chandelle ? ( Quel joli nom, ce doux féminin, et comme il sonne bien !)
Le jeu consiste en une ronde assise où chacun regarde vers le centre tandis qu’un promeneur, une promeneuse, fait le tour extérieur un mouchoir à la main, le déposant derrière la personne de son choix. Celle-ci doit s’en apercevoir très vite, avant que, n’ayant refait un tour, le promeneur soit de retour derrière elle. Si elle s’en aperçoit, elle lui court après, doit le rattraper avant qu’il ne prenne sa place dans le cercle, sinon, elle devient  » La chandelle » prisonnière, se met au centre du cercle, doit attendre la prochaine captive qui la délivrera.
Dans le jeu, être la chandelle est vécu comme un échec. On n’a pas été assez rapide, assez vigilant, on a perdu. Et comme on doit aller se mettre au centre du cercle, notre échec est exposé à tous les regards. Seul l’échec d’un autre nous délivrera. Ou qu’on ait pitié de nous, qu’on nous jette, à nouveau, le fabuleux mouchoir, vital !

Pourquoi ce jeu s’appelle -t-il ainsi ?
On comprend l’expression  » le jeu en vaut-il la chandelle ? » Une chandelle coûtait cher, brûlait toujours trop vite, on n’allait sûrement pas l’user pour des clopinettes !
Mais comment cette expression a-t-elle abouti à ce jeu-là, sous cette forme – là ? ça, je ne sais pas.
Est-ce parce que la chandelle brûle et se consume, toute seule, inutile, au milieu ?

En tout cas, il y a peu, j’ai rêvé de ce jeu.
J’attendais le mouchoir. Pour courir tout autour du cercle, et choisir de le déposer ici ou là, derrière celui-ci ou celui-là. J’avais les jambes impatientes, je souriais, prête.
Mais personne ne me choisissait jamais.
Comme si j’étais invisible. Ou chandelle définitive, quoiqu’excentrée. Chandelle éteinte en somme.
Je continuais de sourire, que personne ne s’en aperçoive surtout….

Ce rêve, je vois d’où il vient. A un ami qui, à cause de ce sale virus, a tragiquement perdu sa mère et son frère cadet, j’ai écrit le désarroi à réaliser comme la vie brûle si vite…  » comme une chandelle », ajoutant :  » espérons seulement que nous aurons parfois un peu éclairé… »

Cette image s’est fixée en moi, m’a habitée depuis, je l’ai sentie vraie…
Si l’on cessait, alors, d’avoir d’autres projets que celui-là : éclairer un peu…
C’est infiniment modeste et en même temps, infiniment difficile…
Une vie pas si mal réussie serait alors celle qui a fait naître quelques étoiles dans les yeux où l’espérance n’était plus, quelques vrais sourires sur des visages perdus, qui a chassé parfois le voile d’ombre d’un regard fatigué, attristé, ou le nuage posé sur un coeur trop lourd.
Une vie qui, au milieu des orages, a négligé ce gros balourd de tonnerre et s’est plutôt saisi de l’éclair…

Comme répondant miraculeusement à ces pensées et à ce voeu, quelques courriers me sont justement parvenus !
D’enfants, m’écrivant comme ils avaient aimé telle histoire, qui les avait fait rire, oublier  » le confinement et le virus ! « 
Qui les portait à vouloir faire « écrivain » comme moi !
D’adultes, que j’avais un peu connus quand ils étaient enfants, souhaitant se rappeler à moi, me remercier de tout coeur pour ce qui leur avait été alors donné, partagé, qui les avait émus, cette petite flamme qu’ils voulaient transmettre maintenant à leurs enfants dont ils m’envoyaient les photos ; l’un de mes livres anciens – ou récent- était entre ces petites mains, leur jeune visage semblait merveilleusement absorbé par l’histoire – même si l’honnêteté m’oblige à dire que l’éclairage venait plutôt de la jolie lampe posée tout à côté, ou du soleil printanier qui s’était joyeusement invité !
Et même, un livre, LE LIVRE ! d’une ancienne petite fille rencontrée au milieu de la campagne, dont le regard autrefois étincela de mille diamants à ma venue qu’elle désirait tellement, qui poursuivit cette rencontre par quelques années d’échange de courriers, disparut de ma vie pour traverser ses propres forêts, crocheter la sorcière, apprivoiser les monstres et devenir cette femme -là, ardente et vive, qui a fourbi ses mots comme de douces armes.

La vie, oui, brûle très vite, comme une chandelle.
Mais nous avons cette chance magnifique, nous, artistes des images et des mots, de pouvoir quelquefois, si les enfants nous choisissent, transformer cette chandelle en flambeau.
Et quelquefois, éclairer.
Et ces courriers me rassurent.
Chandelle, j’ai été souvent choisie.
Et je pourrai continuer à courir tant que le souffle du vent, miséricordieux, me fera seulement vaciller.

Les villes de papier



 » Les villes de papier » est le très beau titre de l’essai de Dominique Fortier, paru chez Grasset, qui a, cette année, remporté le prix Essai Renaudot.

Aparté : Le saviez-vous ? Moi pas.
Pour la première fois, et pour vous ! – je suis allée chercher qui, au fait, était Renaudot ; et l’ami Robert- le bien utile et le bien-aimé, m’a aussitôt aimablement renseignée : il s’appelait Théophraste, avant d’avoir seulement un nom de prix décerné, et vécut de 1586 à 1653 – ce qui n’est pas mal pour l’époque, compte tenu des épidémies – la peste dura plus de 10 ans ! et des disettes et famines. Au passage dans le tableau ci-dessous, on peut voir qu’il y eut aussi des hivers glacials au point de geler le vin d’église !! des inondations de printemps et des canicules, le tout n’empêchant nullement la peste de se promener et d’assassiner.

Epidémies et famines en France (free.fr)

Ce Renaudot fut médecin, secrétaire du roi, commissaire général des pauvres – là, il eut grandement à faire ! Soutenu par Richelieu, il fonda dispensaire et une sorte de première Agence pour l’Emploi  » le bureau d’Adresses » – Il fut aussi journaliste en un temps où ni la radio ni la télé, ni YouTruc n’existaient même embryonnaires ( il créa la Gazette de France, journal de très grande qualité, et prit la direction du Mercure de France)
Mais ce qui me botte le plus est son doux prénom de Théophraste, totalement désuet et oublié à ce jour, et pourtant nombre de journalistes et d’intellectuels d’aujourd’hui, (et je ne parle même pas des hommes politiques) pourraient s’en draper, car ce prénom vient du grec Théophrastos qui signifiait, tenez-vous bien… le divin parleur ! Ce que fut sans doute Théophraste mais pas seulement et loin de là, comme l’atteste son impressionnante biographie.
Et entre parenthèses encore, si l’on pouvait se souvenir tout autant et même davantage de son action envers les très pauvres, les très malades, les très défavorisés, que de celle en faveur des lettres, j’y verrais une raison encore plus belle que ce prix de célébrer le bienveillant Théophraste…

Aparté terminée, revenons- en à ces  » Villes de papier » annoncées.
Et d’abord, quel magnifique titre ! Combien de «  Villes de papier », habitons-nous, nous, voyageurs immobiles, avalant les pages comme d’autres les kilomètres, visiteurs insatiables de toutes ces cités où nous ne mettrons jamais les pieds mais que nos yeux ont dévorées.
Je le disais, dans un autre article, j’ai connu Séville et l’Andalousie bien avant d’aller m’y promener, dans mes livres  » rouge et or » lus et relus tant de fois  » L’éventail de Séville » et  » la calèche du bonheur » .
Nous sommes des milliers de voyageurs sans horaire à nous être rendus à Saragosse pour y trouver un manuscrit, à errer à Dresde avec « la femme sauvage », à tenter d « oublier Palerme » avec Edmonde, à vouloir quitter Yvetot avec Annie Ernaux, à habiter avec les dix frères et soeurs d’Alain Rémond à Trans à côté du boucher, à errer dans  » le cimetière de Prague » avec Umberto, à dire « Adieu à Berlin » avec Isherwood et bonjour à Istanbul avec Orhan Pamuk, à aimer terriblement le Budapest dévasté de Sandor Maraï, à bien injustement laisser tomber Dublin à cause de James Joyce, et à espérer que Paris redevienne une fête avec Hemingway…
Vous aurez d’autres listes, bien sûr. ( exercice de mémoire et d’écriture bienvenus à tout âge…)
Ici, dans ce livre qui nous intéresse, Dominique Fortier rêve, et nous raconte, la vie d’Emily Dickinson, dont je vous ai déjà parlé dans  » en mai, vivons confinés dans un brin de muguet »( carnet d’humeur)
Je ne reviendrai donc pas sur Emily, dont on sait si peu, une petite souris qui se nourrissait de mots et offrait ses poésies comme autant de précieux mets. Sa vie nous est ici racontée très joliment, très modestement, sur un ton que sans doute la poétesse eût apprécié – si elle avait un jour eut cette envie étrange que l’on parle d’elle, ce qui n’était pas le cas. ( Dieu, qu’elle eût détesté notre époque, la sauvage Emily…)
Cet essai nous fait découvrir « le lieux d’Emily » ceux où elle vécut cette existence étrange, semant ses poèmes comme autant de petits cailloux du Petit Poucet, non pour retrouver sa maison qu’elle ne quitta que brièvement, mais pour ne pas se perdre, elle, et tout ce qui, infime, autour d’elle, était elle aussi, infiniment elle. Jusqu’à la plus petite chose, et même la plus petite ombre de la plus petite chose, doux envers, transparent, de sa lumière de petite chose.
Emily habita le monde sans rien vouloir en posséder, comme le rayon de soleil habite une pièce, un nuage le ciel, une goutte d’eau la fleur où elle est tombée.
L’extrême vigilance d’Emily.
Et la douce patience de Dominique Fortier qui prend garde de ne rien déchirer du voile de papier et de mots dont Emily s’est revêtue toute sa vie, à travers lequel elle se laisse un peu approcher, par fulgurances, avant de disparaître dans un présent tellement immobile qu’il est déjà l’éternité.

Contrairement au large mouvement des femmes d’aujourd’hui, Emily ne s’empara pas de sa liberté à grands coups d’éclats, n’eut aucun besoin de la revendiquer, de la proclamer ; elle aurait eu tout ce tapage en horreur, vraisemblablement, se serait encore plus profondément retirée au fin fond de sa chambre regardant, par la fenêtre, jouer et danser les enfants, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les papillons, aussi libre qu’eux puisque rien ne l’en séparait vrai / ment.

Derrière ce tout petit écran qui n’est qu’un écran, c’est à dire une surface, une cloison, qui s’interpose entre nous et le rayonnement du monde, retrouverez-vous, la ville de papier où vous serez ou seriez heureux d’avoir vécu ? Désireux d’habiter demain ?
D’y passer vos derniers jours, vos dernières heures, d’y fermer les yeux pour toujours…
A la fois si nombreux et si seul…
Libre.

ORDESA par Manuel Vilas


Peut-être, contrairement à moi, connaissez-vous déjà ce récit de Manuel Vilas, écrivain espagnol qui vient de publier un second livre,  » Alegria », une sorte de suite à « Ordesa » que la critique semble tout autant encenser que le premier cité.
J’aime par-dessus tout, je l’ai déjà dit, les histoires de vies ordinaires que l’écriture porte. Je dis  » porte » à dessein, car il ne s’agit ni de transformer, romantiser, transfigurer, seulement oui, porter, soutenir pour que cette maison-vie qu’on a habitée ne s’effondre pas en ruines. La porter, et nous l’apporter, miniaturisée entre les pages qu’on tourne, délicatement car les murs en sont fragiles.
Manuel Vilas porte les siens au creux de ses bras, les endroits où la vie a été vécue, les choses qui ont servi à vivre la vie qui a été vécue. La vérité de chacun sous les mots, sous les déguisements, sous les masques de la comédie que chacun joue et qu’il appelle sa vie.
Nous habitons un monde, un pays, une ville, un appartement ou une maison, une pièce, un endroit plus particulièrement, nous habitons une histoire commencée bien avant nous, qui ne se terminera pas avec la fin de notre vie, nous habitons le corps et le coeur de ceux que nous aimons, nous habitons nos pensées et nos rêves, notre désir, nos peines. Et nous voyageons dans le temps avec tout ce barda ! parfois légèrement, parfois pesamment, à l’aide de certains carburants quand nous n’en pouvons plus.

Manuel Vilas parle de tout dans  » Ordesa », pas seulement de ses parents, bien qu’ils en soient les merveilleux fantômes à retrouver pour revivre, dans ce mémorial de pages, la beauté des jours enfuis.
A les évoquer, dans cette recherche des temps perdus et retrouvés, il n’éprouve ni bonheur, ni consolation, des regrets, une sorte de crainte, aussi, de se tromper, ce qui serait les tromper. Il passe dun court chapitre d’une page ou deux à l’autre, une image en évoquant une autre, un endroit présent le ramenant à un endroit passé ou l’inverse, chaque entrée de chapitre est une porte entr’ouverte qu’il pousse, le coeur souvent chaviré par les souvenirs qui tombent comme des livres dérangés sur les étagères de la mémoire.
Ses souvenirs intimes sont aussi ceux de milliers d’autres espagnols de son âge, ses archives, leurs archives, le soleil et la lumière qui éclairèrent ses jours, les nuits qui assombrirent sa vie, éclairèrent et assombrirent toutes les vies, dès lors, sa famille devient forcément un peu la nôtre, si tant est que nous ayons été, comme lui, ni très pauvre ni riche, que nous ayons eu, comme lui, des parents qui s’aimaient et nous aimaient, que nous ayons vécu à peu près à la même époque, soyons partis en vacances en voiture vers le lieu promis du bonheur qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler Ordesa…

Tout est simplement dit, écrit, raconté, en phrases brèves, un peu comme on parle de tout et de rien chez le coiffeur, ou au petit déjeuner avec la famille où chacun apparaît à son tour, décoiffé, étonné, blagueur, décalé, et que le monde qui s’est éteint pendant la nuit renaît autour de la table, du pain, et du café versé dans la tasse de chacun, trop chaud, ou pas assez, et passe-moi une tartine s’il te plaît, il y a une guêpe dans la confiture, le chauffe -eau marche mal, et pourquoi vous avez mouillé toutes les serviettes ?

Et sinon, qu’est-ce que penserait Maria Callas de la situation actuelle ? Qu’en disait Bach, déjà ? Est-ce que vous saviez que Verdi était le roi des cannellonis ?
Mais quand, enfin, passeront les enfants, Brahms et Vivaldi ?
Je vous laisse sur cette merveilleuse fantaisie de l’écrivain qui a rebaptisé tout un chacun du nom d’un musicien dont les airs s’accordent bien à la personne évoquée. La musique parlant directement le langage du coeur, nous ne pouvons alors qu’entrer dans sa famille, dans sa maison, dans son pays et aimer ceux qu’il a aimés.

Roman de Jo Witek : J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle

Et cette question que je me pose : qu’est-ce qu’une héroïne ?

« J’ai quatorze ans et ce n’est pas une bonne nouvelle », est le titre du dernier roman de Jo Witek, paru aux éditions Actes Sud junior, roman pour adolescents.
Le personnage principal de cette histoire, c’est Efi, la fille qui vient d’avoir 14 ans.
Et peu de personnages, dans les histoires comme dans la vie, méritent plus qu’elle le titre d’héroïne.
Si on consulte l’ami Robert, « une héroïne est une femme de grand courage, qui, par sa conduite en des circonstances exceptionnelles, fait preuve d’une force d’âme au-dessus du commun »
On nous cite quelques saintes : Sainte Blandine, vierge et martyre, qui, dans mon souvenir, fut sacrifiée aux lions ( qui l’épargnèrent, ce qui fut considéré comme un miracle… sauf s’ils avaient déjà mangé avant, ou qu’elle n’était guère appétissante, allez savoir) Jeanne d’Arc, petite bergère normande qui eut le culot de prendre le commandement d’une armée pour délivrer la France des Anglais, et faite prisonnière, jugée hérétique, à l’abjuration qui l’eût peut-être sauvée, préféra le châtiment de se faire brûler à Rouen. ( J’ai par ailleurs, l’étonnement de voir citée là, dans le Robert, une figure beaucoup plus récente et qui m’est un peu plus familière car c’est la grand-mère de l’un de nos meilleurs amis : celle de Louise de Bettignies, qui travailla pour les services secrets britanniques pendant la première guerre mondiale et, capturée, mourut en captivité sans avoir livré ses secrets.)
On sera d’accord pour reconnaître que tout cela, spectaculaire, n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins d’une jolie fille de tout juste 14 ans que son oncle Baba ramène chez elle en mobylette ( les héroïnes d’aujourd’hui ont les montures qu’elles peuvent ) pour des vacances bien méritées après une année de collège où elle s’est montrée très bonne élève. Est-elle, alors, de cette seconde catégorie d’héroïne, moins glorieuse, personnage principal d’un roman, d’un film, une petite Cosette un peu grandie et que Jean Valjean n’aurait pas trouvée, une mademoiselle Bovary avant la pharmacie, une ombre choisie parmi les ombres, préférée, à laquelle l’artiste va donner chair et consistance, que son talent de conteur (euse) aura sortie du néant et nous fera aimer ?
Jo Witek, comme son héroïne, sait garder ses secrets : on ne sait pas qui est Efi, dans quel pays elle habite, il y a peut-être une plaine, une rivière, un peu de brousse, des villages, en tout cas une chèvre qui s’appelle Petite Fleur, on sait seulement que sa famille est pauvre, sa mère très peu instruite trime comme une forcenée pour nourrir la marmaille, son père menuisier est vite colérique, a la main leste sur ses enfants et peut-être aussi sur sa femme, et qu’elle, Efi, est heureuse de se cultiver au collège de la ville, adore lire, pense à devenir un jour ingénieure et aider son pays à se développer…
Mais  » elle a 14 ans, et ce n’est pas ( pour elle) une bonne nouvelle ». Car elle va devoir se marier. C’est décidé par les deux familles concernées, et il est hors de question qu’elle soit en quoi que ce soit consultée : elle est la propriété de sa famille, et va, selon la coutume, être offerte, joli cadeau à un homme âgé, mais assez riche et cultivé pour que les parents d’Efi soient assurés qu’il est, pour Efi, le plus agréable parti qui soit, et lui, le futur mari, ravi de cette aubaine de chair fraîche à dévorer.
Efi, instruite, sait qu’ailleurs, le sort des filles peut être très différent, glorieux, et elle y aspire de tout son coeur, de tout son corps, de toute son âme.
Se sauver, c’est sauver son corps, sa peau, sauver son coeur, sauver son âme. Sauver ses soeurs d’infortune aussi, en devenant celle par qui rêver l’impossible n’est plus rêver, mais projeter.
Sa fuite ? Il faut la lire, haleter avec elle, penser à ce superbe récit de « Girl » d’Edna O’Brien, dont Efi est soeur comme elle l’est de milliers d’autres qui n’ont pas d’autre nom que ce générique de  » girl », synonyme de marchandise dont les hommes, solidaires et ligués, ont toujours pu disposer à leur gré, girls esclaves dès la naissance, promises aux travaux forcés.
Comme dans les contes, comme dans la vie parfois aussi mais plus rarement, Efi trouvera de l’aide en une personne dont elle n’attendait plus rien. Cela ne lui évitera pas le malheur, mais lui donnera de l’espoir, assez d’espoir pour être une héroïne dont la fin ne clôturera pas le récit de vie.
Espoir alors partagé par les milliers de filles ( et de garçons, j’espère) du même âge, qui se seront en secret donné rendez-vous auprès d’Efi, héroïne cornélienne et racinienne, qui leur insufflera cette idée si simple, si banale pour la plupart, que le seul bien que chacun possède vraiment, c’est sa vie.

Mise dans une condition tragique de survie, face à la fatalité, face aux monstres mais aussi à elle-même, elle se révèle : forte, passionnée, volontaire, intelligente et consciente, lucide. Ardente.
Si l’héroïne est celle qui, se trouvant juste à la croisée de la mort et-ou- de la vie, et, malgré l’apparente privation de choix, malgré tout, résiste et choisit, Efi, dont les 14 ans ne sont pas une bonne nouvelle quand on vit là où elle vit, est sans conteste, une héroïne.
Une héroïne d’autant plus vraie que Jo Witek ne l’a évidemment pas tirée du néant, mais du corps et du coeur inquiets de toutes les filles de 14 ans et de la mémoire très ancienne des autres qui ont dépassé cet âge depuis longtemps, mais jamais complètement la sourde inquiétude du devenir qui l’accompagnait…

Quelques lectures comme autant d’aventures

Qu’ai- je lu, tous ces mois d’hiver passés sous silence ?
Qu’ai-je lu qu’il me serait agréable de partager avec vous, autour d’un thé sans thé, où peut-être un lièvre et un chapelier fou cherchent à enfourner un loir dans la théière ?
Outre  » Histoire de ma vie » un gros pavé autobiographique de George Sand, pour les besoins d’un travail commandé – et que ce travail soit béni car la personnalité de George Sand m’a touchée, séduite, et son enfance m’a bouleversée – j’ai lu plusieurs romans autobiographiques avec grand plaisir
 » Betty » un roman de Tiffany Mc Daniel, auteur américaine. C’est l’un des gros succès en librairie. Il est paru traduit en français aux éditions Gallmeister, spécialisé en littérature américaine et des grands espaces et qui a bien du flair pour dénicher de grands et forts beaux textes, qui, traduits, feront notre bonheur.


 » Betty » est le récit d’une famille dont le père est indien Cherokee et la mère américaine, une famille qui se construit d’Etat et Etat, car on y roule sa bosse ( et ses) bosse(s). Jusqu’à son arrivée dans l’Ohio où les attend une maison aussi cabossée qu’eux et dont personne ne veut.
Le père est un ange, et tels les anges, plane un peu, la mère est disons très instable, imprévisible, douloureuse. Les enfants sont nombreux au départ, huit, mais la fratrie s’éclaircit comme une armée au fil du combat qu’elle mène contre les vacheries de la vie. Dans cette fratrie, Betty est celle qui ressemble le plus à son père, celle à laquelle il transmet tout, mots et gestes ancestraux, mystérieux passeport pour la vie. C’est elle qui raconte son enfance, terrible et merveilleuse, si courageuse, au sein de cette famille sombre qu’éclaire l’amour du père et la puissance de la nature. Betty est l’histoire de la mère de l’auteur, à qui le livre est dédié. Une petite fille sauvage et puissante. Qui se livre et se délivre dans ce récit qui semble venu de si loin, sorti à la fois des entrailles de la terre, des profondeurs de la nuit, de la beauté du jour qui se lève toujours. On y trouve du sang, des larmes, le bien et le mal inextricablement emmêlés, la dure réalité à affronter chaque jour qu’on y soit prêt ou pas, la construction de soi – petite métisse amérindienne dans un monde blanc sans pitié- et la puissante lumière de l’affection donnée, reçue, enfermée comme papillons dans de petits bocaux pleins de doux mots.
Ci- dessous, le très beau portrait de la vraie petite Betty, à l’école, bras croisés sur son coeur et regard bien décidé.





Dans une veine un peu similaire, j’ai lu  » Une éducation » de Tara Westover, autre auteur américaine, paru au livre de poche.
C’est aussi un récit autobiographique d’une enfance dans une famille mormone de sept enfants ( comme dans les contes cruels…) régie par un père tout puissant qui gouverne et isole les siens au coeur des montagnes de l’Idaho. Aucun des enfants ne dispose d’acte de naissance, n’en connait même le jour, et ne va en classe, ou alors très occasionnellement. Ils vivent au pied d’une décharge de ferraille, dont ils dépendent. Le monde extérieur est jugé criminel et dangereux par le père, un mormon radical, qui passe son temps à faire des réserves et à craindre un assaut des fédéraux qui pourraient vouloir les  » obliger » à vivre comme les autres, ce qu’il refuse farouchement. Il anticipe, par ailleurs, la fin du monde dont il a lui-même fixé la date et qu’ils attendent. La mère s’est faite, au fil du temps, une solide réputation d’herboriste, d’accoucheuse et de guérisseuse. La nature peut tout guérir. Tara l’aide.
Fidèle à sa famille, elle travaille à la décharge avec ses frères, une montagne de métal hurlant sous la machine à trancher, écraser, cisailler, chaque membre de la famille se fera entailler à un moment ou à un autre, ou chutera de haut.
Le père veut décourager ses enfants d’aller à l’école où on leur servira une soupe de connaissances. Il préfère qu’ils apprennent tout seuls. Et de la vie avant tout. Tara, d’abord docile, s’émancipera peu à peu. Sortira de cet enfer de métal de sang et de feu, s’éloignera d’eux à pas consentis, mesurés, jusqu’à mettre l’océan entre eux, et passer de l’état quasi sauvage aux murs d’Harvard et de Cambridge, doutant toujours d’elle-même et de tout, mais décidée à grandir à sa façon, cherchant malgré tout à savoir s’il est possible de s’émanciper sans trahir.
C’est, là aussi, comme pour Betty, un récit puissant de femmes en devenir, lucides dans un monde de folie, et dont la colère sert de feu intérieur, d’indomptable énergie.

Oui, voilà, j’ai eu besoin de récits de vies beaucoup plus difficiles que la mienne, que la plupart des nôtres, pour relativiser la situation dans laquelle nous nous trouvons, tous ensemble pour une fois, unis.
Chacun de nos doutes m’est alors apparu non comme une menace de vide, plutôt comme une marche branlante, mais possible, suffisante pour monter un peu plus haut, si on s’y risque sur la pointe des pieds.
On peut douter de tout, de ce qu’on a vécu – notre enfance fut-elle noire, rouge, ou rose comment savoir vraiment ce que les ans ont fait de nos souvenirs, et pourquoi, moi, j’ai voulu me donner des ailes et fuir, tandis que les miens tiraient leur force de celle du groupe, soudé ? Faut-il nécessairement s’en sortir « seule », je veux dire renaître, comme naître, est-ce d’abord faire l’expérience de la coupure avec le monde d’avant, et partant, de l’extrême et nécessaire solitude ?
On peut aussi se demander comment, plus tard, on racontera ce qui nous est arrivé aujourd’hui, comment on le noircira, ou comment on l’enchantera, au contraire. Quels récits en sortiront, édifiants, voire mystiques ? Quels seront nos héros ? Ceux qui n’auront pas vécu cela nous écouteront-ils totalement incrédules ?
Ou voudrons-nous seulement oublier ? Voir plus clair ou nous aveugler ? Qui serons- nous devenus, après l’énorme tourmente et que ferons-nous pour commencer, pour recommencer ?

Betty, Tara, deux filles de courage, qui ne tournent le dos ni au malheur, ni au bonheur.

Bonne année 2021

A chacune, à chacun, bonne année 2021
Avec toutes mes amitiés
Jo.H

J’ai lavé ma robe, j’ai rangé les pulls,
suspendu écharpes et manteaux dans le vestibule,
coupé une pomme, versé le thé sur fond de lait,
allumé les lumières comme ça c’est plus gai…
Je vais bientôt fermer les volets…
Mais pourquoi le chat n’est-il pas rentré ?

J’ai ouvert le livre, lu quelques pages,
les mots m’échappent, enfants peu sages.
J’ai vidé l’eau des fleurs, leur tête penche.
Comme des mariées fatiguées
elles dorment debout dans leur robe blanche.
Mais pourquoi le chat n’est-il pas rentré ?

J’ai appelé mon frère, il est sous la pluie,
– Nous aussi ! je dis ; mais chez lui, il fait déjà nuit.
– Tu te souviens, quand on promenait les chiens,
qu’on sautait dans les flaques et dans le foin ?
– Tout ça c’est loin ! – Mais c’est doux de se rappeler, non ?
Dis donc, chez toi, les chats sont déjà rentrés ?

J’ouvre l’album photo, croise le regard de mon père,
me revient le rire gai comme le soleil de ma mère,
et tandis que bat le vent et que la pluie tapote le toit
les anges de nos campagnes me reviennent par sa voix !
La mort ne prend que ce qu’on ne retient pas…
Mais pourquoi le chat ne rentre-t-il pas ?

Lent aujourd’hui et lents demains… et pourtant
il court comme la petite fille aux nattes qui dansent, le temps.
Entre nos doigts filent les jours sans joie, les semaines,
– vite je te demande pardon si je t’ai fait de la peine !
(C’est dans les coeurs serrés que meurent les chansons d’amour…)
La nuit s’achève, se lève le jour,
le chat va rentrer, le chat rentre toujours.

la touche Escape



Toujours, la touche  » escape » m’a fascinée.
Car c’est une tentation que j’ai toujours eu, depuis,  » la plus tendre enfance » comme on dit de toutes les enfances, même de celles qui n’ont pas été très tendres.
La mienne, si, plutôt. Je me sentais aimée. pas toujours à la hauteur de mes espérances, mais enfin, globalement, je ne pouvais décemment pas me plaindre. D’ailleurs les plaintes, à l’époque, nous étaient rigoureusement interdites ; au motif que, génération du baby boom, on n’avait pas connu la guerre et qu’on n’avait donc et pour la vie, aucun motif de se sentir d’une autre humeur que reconnaissante et heureuse. Je constate d’ailleurs avec fatalisme que cette étiquette d’heureux enfants du babyboom nous suivra jusqu’à la mort, sans qu’on se demande jamais si cette injonction même au bonheur forcé ne fut pas, à certains, très pesante, ne poussa pas la plupart, ad vitam aeternam, à faire semblant de l’être pour ne pas décevoir…
Car malgré tout, du plus loin que je me souvienne, moi, en tout cas, je vivais dans une grande inquiétude, convaincue de percevoir précipices et abîmes, gouffres et volcans, blessures, là où les autres ne distinguaient rien, ou seulement une petite fente dans la terre ou le bitume, une taupinière, une vague éraflure, un trait dans le ciel laissé par un avion qui passe.
L’arbre ne me cachait ni la forêt ni le loup qui s’y trouvait, si l’avion traçait une ligne, qui allait écrire quelque chose dessus, et quoi? Et le nuage était visiblement un morceau d’ouate pour cacher une entaille du ciel d’où pouvait dégringoler n’importe quoi, de nuit comme de jour, car qui savait ce que le bleu et la nuit dissimulaient au fond
Pas une seule journée, je crois, où je n’ai eu l’impression que marcher au bord du trottoir me condamnait à côtoyer la mort au moindre faux pas. Et voir les autres jouer, joyeusement, au bord des gouffres, comme si de rien n’était, loin de me rassurer, m’angoissait terriblement. Car, soit ils l’ignoraient – mais comment faisaient-ils alors que cela crevait les yeux – soit ils le savaient aussi bien que moi, mais s’en fichaient royalement, ou même, mille fois plus courageux que moi, s’en amusaient.
Le fait était – est toujours- que la plupart du temps, et à mon grand désarroi, il ne se passait rien de plus grave pour eux que pour moi. C’est ainsi que je crus longtemps que cela ne pouvait être que la preuve de Dieu, ou du moins, de l’efficacité de ses sentinelles et gardes des corps, les protecteurs anges gardiens.
Mais, je pensais aussi, que, puisqu’Ils étaient au courant de tout, Ils savaient bien que, les gouffres, les précipices, tous les malheurs qui pouvaient à chaque instant nous tomber dessus, moi, je les voyais. Et je les soupçonnais donc de faire bien moins attention à moi qu’aux autres, puisque je faisais déjà gaffe toute seule. Or, évidemment, je doutais d’être toujours capable d’éviter le pire, à moi et à ceux qui m’entouraient…
De l’avis général, du coup, j’étais une grave emmerdeuse ! Mère – poule bien avant l’âge d’être mère ou poule.
D’où, bien souvent, la tentation très vive de m’enfuir, de me carapater, m’escapater, laisser là le monde en plan, les autres se démerder sans moi puisque c’était comme ça.
Je l’ai fait, parfois. Pour revenir très vite, comme un chien « la queue basse » et le regard triste et honteux qui demande pardon pour ce qu’il a fait ou ce qu’il n’a pas fait.
Mais surtout, qu’est-ce que j’en ai rêvé ! De m’en aller vivre, un jour, incognito ( le mot me ravissait) au bord d’une large plaine d’où l’on peut voir très loin ce qui vient, ou ne vient pas, sur terre comme au ciel, gens, bêtes, machines, nuages, pluies, tornades, orages et neiges, anges et démons…
Maman s’étonnait que j’aime l’immense plaine de la Beauce où vivaient mes arrière-grands-parents, – c’est tellement plat, morne, moche il ne s’y passe jamais rien- Oh oui ! Justement ! Comme c’était rassurant !
Pas plus haute que les blés dans lesquels « incognito » je marchais à l’abri, je voyais le monde jusqu’à l’horizon, sans être vue. Apaisée.

La touche « escape » est toujours là, agaçante, fausse, mensongère.
Je l’ai essayée, parfois, lors de quelques combats inégaux entre l’ordinateur et moi. ça marche pas, ou c’est moi qui l’ai pétée, je ne sais pas.
Je regarde mon écran avec sans doute le même accablement, le même regard de chien battu que je prenais devant mes parents, et les autres, qui ne comprenaient pas.
Mais la vérité est sans doute qu’il n’y a probablement jamais eu, nulle part, d’échappatoire.
Et que cette fois, tout le monde le voit, comme moi, et en même temps que moi : les gouffres, les précipices, l’arbre qui cachait la forêt, la forêt qui recouvrait le volcan, le nuage qui dissimulait le trou dans le ciel… Tout.
Tous alors tapotent la touche escape, avec de moins en moins de conviction au fil du temps…
Et en désespoir de cause, avançant masqués, dans une dérisoire tentative que la mort ne reconnaissant personne, passe son chemin… Retourne d’où elle vient : ailleurs.

Au moins, je devrais me sentir plutôt contente de ne plus être seule face à tout cela que j’ai mille fois affronté, déjà…
Et bah même pas.
Dans le fond, je préférais encore quand ils ne voyaient rien. Que je pouvais leur donner la main pour les aider à sauter par dessus le gouffre, les prendre dans mes bras pour les sauver de ce qui tomberait du ciel même si on ne le voyait pas venir.
Mère-poule, je vous dis.
Et emmerdeuse, jusqu’au bout.

PRÊTS POUR LA FÊTE

C’est là le titre du deuxième volume des  » Neuf de la rue Barbe », sorti début septembre, comme annoncé.
Notre joyeuse bande d’enfants prépare la fête de la rue, moment que chacun voit à sa façon, mais que tous adorent.
Les filles ont envie de monter un chouette chorégraphie, AVEC les garçons qui traînent un peu les pieds, et rêvent plutôt d’animations…plus pétaradantes.
Au bout du compte ( du conte ?) et malgré les diverses surprises bonnes ou moins bonnes, la journée rester mémorable !

Nous nous sommes bien amusées, Irène Bonacina et moi, avec ce second volume de notre série. Les enfants prennent du caractère, sont à la fois uniques et solidaires, bref, nous, on les aime de tout coeur et on espère que vous partagerez notre plaisir.

Le troisième tome est déjà écrit, il s’intitule, pour le moment  » Le jeu des 9 familles » l’occasion pour chacun de parler aux autres de sa famille, des secrets, des états d’âme, des découvertes…
Il sortira mi – mai, et Irène s’y attelle dès à présent !

Le quatrième tome est déjà écrit aussi, et sera pour Noël 2021 ! Comme quoi, on voit loin !



Je serai demain samedi 10 octobre à la librairie Doucet du mans en lice pour le prix Dimoitou. Le livre concerné est celui des 9 de la

Rue barbe !

Pour les détails, vous trouverez sûrement tout sur leur site !

J’en profite pour signaler que le second volume de la série est sorti tout beau tout frais il vous attend sur les étagères des librairies ! Augmenté d’un bandeau rouge compliment de Télérama !

A bientôt donc