Mes livres

En préambule

Je ne ferai dans cette rubrique, aucune distinction entre livres dits pour les enfants, la jeunesse, et les autres. Parce que l’âge du lecteur, pour moi, n’est pas l’indice que nous avons affaire à un récit plus ou moins complexe, ni d’une qualité d’écriture différente. Nous sommes, définitivement, petits et grands, « faits de la même étoffe : celle de nos rêves » comme en eut l’intuition ce grand magicien de Shakespeare ( enfant, ne le connaissant ni d’Eve ni d’avant, je prononçais « Chat- qu’est-ce- paix-art » quand je lisais ses « Contes » dans le grand livre doré sur tranche – et pas une seule fois, j’ai supposé qu’il écrivait pour plus grands que moi…)

J’aime qu’un écrivain, un poète, parle à tous, et à chacun.

ORDESA par Manuel Vilas


Peut-être, contrairement à moi, connaissez-vous déjà ce récit de Manuel Vilas, écrivain espagnol qui vient de publier un second livre,  » Alegria », une sorte de suite à « Ordesa » que la critique semble tout autant encenser que le premier cité.
J’aime par-dessus tout, je l’ai déjà dit, les histoires de vies ordinaires que l’écriture porte. Je dis  » porte » à dessein, car il ne s’agit ni de transformer, romantiser, transfigurer, seulement oui, porter, soutenir pour que cette maison-vie qu’on a habitée ne s’effondre pas en ruines. La porter, et nous l’apporter, miniaturisée entre les pages qu’on tourne, délicatement car les murs en sont fragiles.
Manuel Vilas porte les siens au creux de ses bras, les endroits où la vie a été vécue, les choses qui ont servi à vivre la vie qui a été vécue. La vérité de chacun sous les mots, sous les déguisements, sous les masques de la comédie que chacun joue et qu’il appelle sa vie.
Nous habitons un monde, un pays, une ville, un appartement ou une maison, une pièce, un endroit plus particulièrement, nous habitons une histoire commencée bien avant nous, qui ne se terminera pas avec la fin de notre vie, nous habitons le corps et le coeur de ceux que nous aimons, nous habitons nos pensées et nos rêves, notre désir, nos peines. Et nous voyageons dans le temps avec tout ce barda ! parfois légèrement, parfois pesamment, à l’aide de certains carburants quand nous n’en pouvons plus.

Manuel Vilas parle de tout dans  » Ordesa », pas seulement de ses parents, bien qu’ils en soient les merveilleux fantômes à retrouver pour revivre, dans ce mémorial de pages, la beauté des jours enfuis.
A les évoquer, dans cette recherche des temps perdus et retrouvés, il n’éprouve ni bonheur, ni consolation, des regrets, une sorte de crainte, aussi, de se tromper, ce qui serait les tromper. Il passe dun court chapitre d’une page ou deux à l’autre, une image en évoquant une autre, un endroit présent le ramenant à un endroit passé ou l’inverse, chaque entrée de chapitre est une porte entr’ouverte qu’il pousse, le coeur souvent chaviré par les souvenirs qui tombent comme des livres dérangés sur les étagères de la mémoire.
Ses souvenirs intimes sont aussi ceux de milliers d’autres espagnols de son âge, ses archives, leurs archives, le soleil et la lumière qui éclairèrent ses jours, les nuits qui assombrirent sa vie, éclairèrent et assombrirent toutes les vies, dès lors, sa famille devient forcément un peu la nôtre, si tant est que nous ayons été, comme lui, ni très pauvre ni riche, que nous ayons eu, comme lui, des parents qui s’aimaient et nous aimaient, que nous ayons vécu à peu près à la même époque, soyons partis en vacances en voiture vers le lieu promis du bonheur qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler Ordesa…

Tout est simplement dit, écrit, raconté, en phrases brèves, un peu comme on parle de tout et de rien chez le coiffeur, ou au petit déjeuner avec la famille où chacun apparaît à son tour, décoiffé, étonné, blagueur, décalé, et que le monde qui s’est éteint pendant la nuit renaît autour de la table, du pain, et du café versé dans la tasse de chacun, trop chaud, ou pas assez, et passe-moi une tartine s’il te plaît, il y a une guêpe dans la confiture, le chauffe -eau marche mal, et pourquoi vous avez mouillé toutes les serviettes ?

Et sinon, qu’est-ce que penserait Maria Callas de la situation actuelle ? Qu’en disait Bach, déjà ? Est-ce que vous saviez que Verdi était le roi des cannellonis ?
Mais quand, enfin, passeront les enfants, Brahms et Vivaldi ?
Je vous laisse sur cette merveilleuse fantaisie de l’écrivain qui a rebaptisé tout un chacun du nom d’un musicien dont les airs s’accordent bien à la personne évoquée. La musique parlant directement le langage du coeur, nous ne pouvons alors qu’entrer dans sa famille, dans sa maison, dans son pays et aimer ceux qu’il a aimés.

Roman de Jo Witek : J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle

Et cette question que je me pose : qu’est-ce qu’une héroïne ?

« J’ai quatorze ans et ce n’est pas une bonne nouvelle », est le titre du dernier roman de Jo Witek, paru aux éditions Actes Sud junior, roman pour adolescents.
Le personnage principal de cette histoire, c’est Efi, la fille qui vient d’avoir 14 ans.
Et peu de personnages, dans les histoires comme dans la vie, méritent plus qu’elle le titre d’héroïne.
Si on consulte l’ami Robert, « une héroïne est une femme de grand courage, qui, par sa conduite en des circonstances exceptionnelles, fait preuve d’une force d’âme au-dessus du commun »
On nous cite quelques saintes : Sainte Blandine, vierge et martyre, qui, dans mon souvenir, fut sacrifiée aux lions ( qui l’épargnèrent, ce qui fut considéré comme un miracle… sauf s’ils avaient déjà mangé avant, ou qu’elle n’était guère appétissante, allez savoir) Jeanne d’Arc, petite bergère normande qui eut le culot de prendre le commandement d’une armée pour délivrer la France des Anglais, et faite prisonnière, jugée hérétique, à l’abjuration qui l’eût peut-être sauvée, préféra le châtiment de se faire brûler à Rouen. ( J’ai par ailleurs, l’étonnement de voir citée là, dans le Robert, une figure beaucoup plus récente et qui m’est un peu plus familière car c’est la grand-mère de l’un de nos meilleurs amis : celle de Louise de Bettignies, qui travailla pour les services secrets britanniques pendant la première guerre mondiale et, capturée, mourut en captivité sans avoir livré ses secrets.)
On sera d’accord pour reconnaître que tout cela, spectaculaire, n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins d’une jolie fille de tout juste 14 ans que son oncle Baba ramène chez elle en mobylette ( les héroïnes d’aujourd’hui ont les montures qu’elles peuvent ) pour des vacances bien méritées après une année de collège où elle s’est montrée très bonne élève. Est-elle, alors, de cette seconde catégorie d’héroïne, moins glorieuse, personnage principal d’un roman, d’un film, une petite Cosette un peu grandie et que Jean Valjean n’aurait pas trouvée, une mademoiselle Bovary avant la pharmacie, une ombre choisie parmi les ombres, préférée, à laquelle l’artiste va donner chair et consistance, que son talent de conteur (euse) aura sortie du néant et nous fera aimer ?
Jo Witek, comme son héroïne, sait garder ses secrets : on ne sait pas qui est Efi, dans quel pays elle habite, il y a peut-être une plaine, une rivière, un peu de brousse, des villages, en tout cas une chèvre qui s’appelle Petite Fleur, on sait seulement que sa famille est pauvre, sa mère très peu instruite trime comme une forcenée pour nourrir la marmaille, son père menuisier est vite colérique, a la main leste sur ses enfants et peut-être aussi sur sa femme, et qu’elle, Efi, est heureuse de se cultiver au collège de la ville, adore lire, pense à devenir un jour ingénieure et aider son pays à se développer…
Mais  » elle a 14 ans, et ce n’est pas ( pour elle) une bonne nouvelle ». Car elle va devoir se marier. C’est décidé par les deux familles concernées, et il est hors de question qu’elle soit en quoi que ce soit consultée : elle est la propriété de sa famille, et va, selon la coutume, être offerte, joli cadeau à un homme âgé, mais assez riche et cultivé pour que les parents d’Efi soient assurés qu’il est, pour Efi, le plus agréable parti qui soit, et lui, le futur mari, ravi de cette aubaine de chair fraîche à dévorer.
Efi, instruite, sait qu’ailleurs, le sort des filles peut être très différent, glorieux, et elle y aspire de tout son coeur, de tout son corps, de toute son âme.
Se sauver, c’est sauver son corps, sa peau, sauver son coeur, sauver son âme. Sauver ses soeurs d’infortune aussi, en devenant celle par qui rêver l’impossible n’est plus rêver, mais projeter.
Sa fuite ? Il faut la lire, haleter avec elle, penser à ce superbe récit de « Girl » d’Edna O’Brien, dont Efi est soeur comme elle l’est de milliers d’autres qui n’ont pas d’autre nom que ce générique de  » girl », synonyme de marchandise dont les hommes, solidaires et ligués, ont toujours pu disposer à leur gré, girls esclaves dès la naissance, promises aux travaux forcés.
Comme dans les contes, comme dans la vie parfois aussi mais plus rarement, Efi trouvera de l’aide en une personne dont elle n’attendait plus rien. Cela ne lui évitera pas le malheur, mais lui donnera de l’espoir, assez d’espoir pour être une héroïne dont la fin ne clôturera pas le récit de vie.
Espoir alors partagé par les milliers de filles ( et de garçons, j’espère) du même âge, qui se seront en secret donné rendez-vous auprès d’Efi, héroïne cornélienne et racinienne, qui leur insufflera cette idée si simple, si banale pour la plupart, que le seul bien que chacun possède vraiment, c’est sa vie.

Mise dans une condition tragique de survie, face à la fatalité, face aux monstres mais aussi à elle-même, elle se révèle : forte, passionnée, volontaire, intelligente et consciente, lucide. Ardente.
Si l’héroïne est celle qui, se trouvant juste à la croisée de la mort et-ou- de la vie, et, malgré l’apparente privation de choix, malgré tout, résiste et choisit, Efi, dont les 14 ans ne sont pas une bonne nouvelle quand on vit là où elle vit, est sans conteste, une héroïne.
Une héroïne d’autant plus vraie que Jo Witek ne l’a évidemment pas tirée du néant, mais du corps et du coeur inquiets de toutes les filles de 14 ans et de la mémoire très ancienne des autres qui ont dépassé cet âge depuis longtemps, mais jamais complètement la sourde inquiétude du devenir qui l’accompagnait…

Quelques lectures comme autant d’aventures

Qu’ai- je lu, tous ces mois d’hiver passés sous silence ?
Qu’ai-je lu qu’il me serait agréable de partager avec vous, autour d’un thé sans thé, où peut-être un lièvre et un chapelier fou cherchent à enfourner un loir dans la théière ?
Outre  » Histoire de ma vie » un gros pavé autobiographique de George Sand, pour les besoins d’un travail commandé – et que ce travail soit béni car la personnalité de George Sand m’a touchée, séduite, et son enfance m’a bouleversée – j’ai lu plusieurs romans autobiographiques avec grand plaisir
 » Betty » un roman de Tiffany Mc Daniel, auteur américaine. C’est l’un des gros succès en librairie. Il est paru traduit en français aux éditions Gallmeister, spécialisé en littérature américaine et des grands espaces et qui a bien du flair pour dénicher de grands et forts beaux textes, qui, traduits, feront notre bonheur.


 » Betty » est le récit d’une famille dont le père est indien Cherokee et la mère américaine, une famille qui se construit d’Etat et Etat, car on y roule sa bosse ( et ses) bosse(s). Jusqu’à son arrivée dans l’Ohio où les attend une maison aussi cabossée qu’eux et dont personne ne veut.
Le père est un ange, et tels les anges, plane un peu, la mère est disons très instable, imprévisible, douloureuse. Les enfants sont nombreux au départ, huit, mais la fratrie s’éclaircit comme une armée au fil du combat qu’elle mène contre les vacheries de la vie. Dans cette fratrie, Betty est celle qui ressemble le plus à son père, celle à laquelle il transmet tout, mots et gestes ancestraux, mystérieux passeport pour la vie. C’est elle qui raconte son enfance, terrible et merveilleuse, si courageuse, au sein de cette famille sombre qu’éclaire l’amour du père et la puissance de la nature. Betty est l’histoire de la mère de l’auteur, à qui le livre est dédié. Une petite fille sauvage et puissante. Qui se livre et se délivre dans ce récit qui semble venu de si loin, sorti à la fois des entrailles de la terre, des profondeurs de la nuit, de la beauté du jour qui se lève toujours. On y trouve du sang, des larmes, le bien et le mal inextricablement emmêlés, la dure réalité à affronter chaque jour qu’on y soit prêt ou pas, la construction de soi – petite métisse amérindienne dans un monde blanc sans pitié- et la puissante lumière de l’affection donnée, reçue, enfermée comme papillons dans de petits bocaux pleins de doux mots.
Ci- dessous, le très beau portrait de la vraie petite Betty, à l’école, bras croisés sur son coeur et regard bien décidé.





Dans une veine un peu similaire, j’ai lu  » Une éducation » de Tara Westover, autre auteur américaine, paru au livre de poche.
C’est aussi un récit autobiographique d’une enfance dans une famille mormone de sept enfants ( comme dans les contes cruels…) régie par un père tout puissant qui gouverne et isole les siens au coeur des montagnes de l’Idaho. Aucun des enfants ne dispose d’acte de naissance, n’en connait même le jour, et ne va en classe, ou alors très occasionnellement. Ils vivent au pied d’une décharge de ferraille, dont ils dépendent. Le monde extérieur est jugé criminel et dangereux par le père, un mormon radical, qui passe son temps à faire des réserves et à craindre un assaut des fédéraux qui pourraient vouloir les  » obliger » à vivre comme les autres, ce qu’il refuse farouchement. Il anticipe, par ailleurs, la fin du monde dont il a lui-même fixé la date et qu’ils attendent. La mère s’est faite, au fil du temps, une solide réputation d’herboriste, d’accoucheuse et de guérisseuse. La nature peut tout guérir. Tara l’aide.
Fidèle à sa famille, elle travaille à la décharge avec ses frères, une montagne de métal hurlant sous la machine à trancher, écraser, cisailler, chaque membre de la famille se fera entailler à un moment ou à un autre, ou chutera de haut.
Le père veut décourager ses enfants d’aller à l’école où on leur servira une soupe de connaissances. Il préfère qu’ils apprennent tout seuls. Et de la vie avant tout. Tara, d’abord docile, s’émancipera peu à peu. Sortira de cet enfer de métal de sang et de feu, s’éloignera d’eux à pas consentis, mesurés, jusqu’à mettre l’océan entre eux, et passer de l’état quasi sauvage aux murs d’Harvard et de Cambridge, doutant toujours d’elle-même et de tout, mais décidée à grandir à sa façon, cherchant malgré tout à savoir s’il est possible de s’émanciper sans trahir.
C’est, là aussi, comme pour Betty, un récit puissant de femmes en devenir, lucides dans un monde de folie, et dont la colère sert de feu intérieur, d’indomptable énergie.

Oui, voilà, j’ai eu besoin de récits de vies beaucoup plus difficiles que la mienne, que la plupart des nôtres, pour relativiser la situation dans laquelle nous nous trouvons, tous ensemble pour une fois, unis.
Chacun de nos doutes m’est alors apparu non comme une menace de vide, plutôt comme une marche branlante, mais possible, suffisante pour monter un peu plus haut, si on s’y risque sur la pointe des pieds.
On peut douter de tout, de ce qu’on a vécu – notre enfance fut-elle noire, rouge, ou rose comment savoir vraiment ce que les ans ont fait de nos souvenirs, et pourquoi, moi, j’ai voulu me donner des ailes et fuir, tandis que les miens tiraient leur force de celle du groupe, soudé ? Faut-il nécessairement s’en sortir « seule », je veux dire renaître, comme naître, est-ce d’abord faire l’expérience de la coupure avec le monde d’avant, et partant, de l’extrême et nécessaire solitude ?
On peut aussi se demander comment, plus tard, on racontera ce qui nous est arrivé aujourd’hui, comment on le noircira, ou comment on l’enchantera, au contraire. Quels récits en sortiront, édifiants, voire mystiques ? Quels seront nos héros ? Ceux qui n’auront pas vécu cela nous écouteront-ils totalement incrédules ?
Ou voudrons-nous seulement oublier ? Voir plus clair ou nous aveugler ? Qui serons- nous devenus, après l’énorme tourmente et que ferons-nous pour commencer, pour recommencer ?

Betty, Tara, deux filles de courage, qui ne tournent le dos ni au malheur, ni au bonheur.

Bonne année 2021

A chacune, à chacun, bonne année 2021
Avec toutes mes amitiés
Jo.H

J’ai lavé ma robe, j’ai rangé les pulls,
suspendu écharpes et manteaux dans le vestibule,
coupé une pomme, versé le thé sur fond de lait,
allumé les lumières comme ça c’est plus gai…
Je vais bientôt fermer les volets…
Mais pourquoi le chat n’est-il pas rentré ?

J’ai ouvert le livre, lu quelques pages,
les mots m’échappent, enfants peu sages.
J’ai vidé l’eau des fleurs, leur tête penche.
Comme des mariées fatiguées
elles dorment debout dans leur robe blanche.
Mais pourquoi le chat n’est-il pas rentré ?

J’ai appelé mon frère, il est sous la pluie,
– Nous aussi ! je dis ; mais chez lui, il fait déjà nuit.
– Tu te souviens, quand on promenait les chiens,
qu’on sautait dans les flaques et dans le foin ?
– Tout ça c’est loin ! – Mais c’est doux de se rappeler, non ?
Dis donc, chez toi, les chats sont déjà rentrés ?

J’ouvre l’album photo, croise le regard de mon père,
me revient le rire gai comme le soleil de ma mère,
et tandis que bat le vent et que la pluie tapote le toit
les anges de nos campagnes me reviennent par sa voix !
La mort ne prend que ce qu’on ne retient pas…
Mais pourquoi le chat ne rentre-t-il pas ?

Lent aujourd’hui et lents demains… et pourtant
il court comme la petite fille aux nattes qui dansent, le temps.
Entre nos doigts filent les jours sans joie, les semaines,
– vite je te demande pardon si je t’ai fait de la peine !
(C’est dans les coeurs serrés que meurent les chansons d’amour…)
La nuit s’achève, se lève le jour,
le chat va rentrer, le chat rentre toujours.

la touche Escape



Toujours, la touche  » escape » m’a fascinée.
Car c’est une tentation que j’ai toujours eu, depuis,  » la plus tendre enfance » comme on dit de toutes les enfances, même de celles qui n’ont pas été très tendres.
La mienne, si, plutôt. Je me sentais aimée. pas toujours à la hauteur de mes espérances, mais enfin, globalement, je ne pouvais décemment pas me plaindre. D’ailleurs les plaintes, à l’époque, nous étaient rigoureusement interdites ; au motif que, génération du baby boom, on n’avait pas connu la guerre et qu’on n’avait donc et pour la vie, aucun motif de se sentir d’une autre humeur que reconnaissante et heureuse. Je constate d’ailleurs avec fatalisme que cette étiquette d’heureux enfants du babyboom nous suivra jusqu’à la mort, sans qu’on se demande jamais si cette injonction même au bonheur forcé ne fut pas, à certains, très pesante, ne poussa pas la plupart, ad vitam aeternam, à faire semblant de l’être pour ne pas décevoir…
Car malgré tout, du plus loin que je me souvienne, moi, en tout cas, je vivais dans une grande inquiétude, convaincue de percevoir précipices et abîmes, gouffres et volcans, blessures, là où les autres ne distinguaient rien, ou seulement une petite fente dans la terre ou le bitume, une taupinière, une vague éraflure, un trait dans le ciel laissé par un avion qui passe.
L’arbre ne me cachait ni la forêt ni le loup qui s’y trouvait, si l’avion traçait une ligne, qui allait écrire quelque chose dessus, et quoi? Et le nuage était visiblement un morceau d’ouate pour cacher une entaille du ciel d’où pouvait dégringoler n’importe quoi, de nuit comme de jour, car qui savait ce que le bleu et la nuit dissimulaient au fond
Pas une seule journée, je crois, où je n’ai eu l’impression que marcher au bord du trottoir me condamnait à côtoyer la mort au moindre faux pas. Et voir les autres jouer, joyeusement, au bord des gouffres, comme si de rien n’était, loin de me rassurer, m’angoissait terriblement. Car, soit ils l’ignoraient – mais comment faisaient-ils alors que cela crevait les yeux – soit ils le savaient aussi bien que moi, mais s’en fichaient royalement, ou même, mille fois plus courageux que moi, s’en amusaient.
Le fait était – est toujours- que la plupart du temps, et à mon grand désarroi, il ne se passait rien de plus grave pour eux que pour moi. C’est ainsi que je crus longtemps que cela ne pouvait être que la preuve de Dieu, ou du moins, de l’efficacité de ses sentinelles et gardes des corps, les protecteurs anges gardiens.
Mais, je pensais aussi, que, puisqu’Ils étaient au courant de tout, Ils savaient bien que, les gouffres, les précipices, tous les malheurs qui pouvaient à chaque instant nous tomber dessus, moi, je les voyais. Et je les soupçonnais donc de faire bien moins attention à moi qu’aux autres, puisque je faisais déjà gaffe toute seule. Or, évidemment, je doutais d’être toujours capable d’éviter le pire, à moi et à ceux qui m’entouraient…
De l’avis général, du coup, j’étais une grave emmerdeuse ! Mère – poule bien avant l’âge d’être mère ou poule.
D’où, bien souvent, la tentation très vive de m’enfuir, de me carapater, m’escapater, laisser là le monde en plan, les autres se démerder sans moi puisque c’était comme ça.
Je l’ai fait, parfois. Pour revenir très vite, comme un chien « la queue basse » et le regard triste et honteux qui demande pardon pour ce qu’il a fait ou ce qu’il n’a pas fait.
Mais surtout, qu’est-ce que j’en ai rêvé ! De m’en aller vivre, un jour, incognito ( le mot me ravissait) au bord d’une large plaine d’où l’on peut voir très loin ce qui vient, ou ne vient pas, sur terre comme au ciel, gens, bêtes, machines, nuages, pluies, tornades, orages et neiges, anges et démons…
Maman s’étonnait que j’aime l’immense plaine de la Beauce où vivaient mes arrière-grands-parents, – c’est tellement plat, morne, moche il ne s’y passe jamais rien- Oh oui ! Justement ! Comme c’était rassurant !
Pas plus haute que les blés dans lesquels « incognito » je marchais à l’abri, je voyais le monde jusqu’à l’horizon, sans être vue. Apaisée.

La touche « escape » est toujours là, agaçante, fausse, mensongère.
Je l’ai essayée, parfois, lors de quelques combats inégaux entre l’ordinateur et moi. ça marche pas, ou c’est moi qui l’ai pétée, je ne sais pas.
Je regarde mon écran avec sans doute le même accablement, le même regard de chien battu que je prenais devant mes parents, et les autres, qui ne comprenaient pas.
Mais la vérité est sans doute qu’il n’y a probablement jamais eu, nulle part, d’échappatoire.
Et que cette fois, tout le monde le voit, comme moi, et en même temps que moi : les gouffres, les précipices, l’arbre qui cachait la forêt, la forêt qui recouvrait le volcan, le nuage qui dissimulait le trou dans le ciel… Tout.
Tous alors tapotent la touche escape, avec de moins en moins de conviction au fil du temps…
Et en désespoir de cause, avançant masqués, dans une dérisoire tentative que la mort ne reconnaissant personne, passe son chemin… Retourne d’où elle vient : ailleurs.

Au moins, je devrais me sentir plutôt contente de ne plus être seule face à tout cela que j’ai mille fois affronté, déjà…
Et bah même pas.
Dans le fond, je préférais encore quand ils ne voyaient rien. Que je pouvais leur donner la main pour les aider à sauter par dessus le gouffre, les prendre dans mes bras pour les sauver de ce qui tomberait du ciel même si on ne le voyait pas venir.
Mère-poule, je vous dis.
Et emmerdeuse, jusqu’au bout.

PRÊTS POUR LA FÊTE

C’est là le titre du deuxième volume des  » Neuf de la rue Barbe », sorti début septembre, comme annoncé.
Notre joyeuse bande d’enfants prépare la fête de la rue, moment que chacun voit à sa façon, mais que tous adorent.
Les filles ont envie de monter un chouette chorégraphie, AVEC les garçons qui traînent un peu les pieds, et rêvent plutôt d’animations…plus pétaradantes.
Au bout du compte ( du conte ?) et malgré les diverses surprises bonnes ou moins bonnes, la journée rester mémorable !

Nous nous sommes bien amusées, Irène Bonacina et moi, avec ce second volume de notre série. Les enfants prennent du caractère, sont à la fois uniques et solidaires, bref, nous, on les aime de tout coeur et on espère que vous partagerez notre plaisir.

Le troisième tome est déjà écrit, il s’intitule, pour le moment  » Le jeu des 9 familles » l’occasion pour chacun de parler aux autres de sa famille, des secrets, des états d’âme, des découvertes…
Il sortira mi – mai, et Irène s’y attelle dès à présent !

Le quatrième tome est déjà écrit aussi, et sera pour Noël 2021 ! Comme quoi, on voit loin !



Je serai demain samedi 10 octobre à la librairie Doucet du mans en lice pour le prix Dimoitou. Le livre concerné est celui des 9 de la

Rue barbe !

Pour les détails, vous trouverez sûrement tout sur leur site !

J’en profite pour signaler que le second volume de la série est sorti tout beau tout frais il vous attend sur les étagères des librairies ! Augmenté d’un bandeau rouge compliment de Télérama !

A bientôt donc

sorties en presse

Ce mois-ci, en juin, sortie en presse de :
La princesse Heureuse, aux Belles Histoires, Bayard presse pour les 5 à 7 ans. Avec le CD. et illustré par Julia Spiers
– Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous
le souhaiter sur le site Bayard, pour les enfants de 2 à 5 ans. Illustré par Sébastien Braun.
Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti «  Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps– Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous 
le souhaiter sur le site Bayard, pour les enfants de 2 à 5 ans. Illustré par Sébastien Braun.
Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti «  Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps- Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous
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Mais pour les deux autres titres, il est encore temps- Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous
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Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti  » Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps
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L’amour qu’on porte

PS : je corrige le site you tube qui est erroné :

https://www.youtube.com/watch?v=SsQkZoeKgRg 

 

Une amie inconnue – comme aurait écrit Supervielle, m’a envoyé cela ce matin, une lecture de cet album  » L’amour qu’on porte  » que j’avais écrit à la naissance de mon premier petit-fils Arthur – l’album était sort le jour de sa naissance ! pour mon père, le sien, et lui, afin de les relier, comme des nageurs dans le fleuve du temps.
Il portait en lui l’émotion profonde qu’on éprouve au moment où l’on sent qu’une page se tourne du livre de votre vie.
Ce jour-là, tout était bien.
Et puis mon père est mort, Arthur a grandi – il a eu 13 ans la semaine dernière, il arrive aux épaules de son père qui est encore dans la force de l’âge, un frère, une sœur l’ont rejoint que mon père n’a pas connus. Le livre n’a pas été réimprimé, c’est comme ça, c’est la vie.
Mais parfois les livres vivent bien au-delà de leur vie, bien au-delà du raisonnable. Ils deviennent film, dessin animé, ballet, pièce de théâtre, chanson, l’imagination des lecteurs est extraordinaire, et sans fin, tous les auteurs vous le diront.
On n’enterre jamais vraiment les histoires.

Dans cette bibliothèque belge de Nivelles, une jeune bibliothécaire ( je dis  » jeune » car quel que soit son âge que je ne connais pas, la voix est fraîche, la vie ne l’a point abîmée)
a tellement aimé ce livre que, durant ce temps incertain du confinement, elle a voulu le partager  avec tous ceux qui fréquentent sa bibliothèque, et elle nous l’offre, là, beau comme il y a 13 ans, à sa naissance. Accompagné d’un trio de Schubert qui l’enveloppe doucement…
Elle s’appelle Marielle, notre magicienne.
Et je lui dois un pur moment de bonheur.

Supervielle – oui, toujours lui, je l’aime beaucoup – écrivait ces mots parfaits, eux aussi :
que  » les mots vous frappent de loin comme balles perdues… » ( dans Les amis inconnus)
Ceux de  » l’amour qu’on porte « , et les belles illustrations de Carmen Segovia qui les accompagnent, ont frappé, de loin, par hasard, Marielle – de- Nivelles, et pour que ce ne soient pas mots perdus, voilà que de tout son cœur, elle les offre à tous, si simplement
qu’on se met à croire qu’en réalité, rien ni personne ne meurt jamais vraiment…
Il suffit d’un regard….
D’une voix…
D’une note qui s’obstine…
Tout s’éclaire.

 

LEURS YEUX IMMENSES

 » Bleus ou noirs tous aimés tous beaux,
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
et le soleil se lève encore… »
Sully Prudhomme

Vers 14 ans, j’étais tombée sur ce poème du XIXème, et il m’avait profondément émue. J’avais essayé, naïvement, de partager mon enthousiasme avec mon professeur de français qui m’avait dit, avec un petit rire moqueur : – Sully Prudhomme ? ça n’en vaut pas la peine ! C’est un poète mineur…

Je m’étais sentie blessée, comme si on venait de me dire que ce garçon, là, que j’adorais, ne valait pas un clou, que j’avais mauvais goût. Que je ne savais pas reconnaître ce qui avait vraiment de la valeur et ce qui n’en avait pas vraiment.
Ce fut la même chose ensuite pour  » Citadelle » de Saint Exupéry, et puis pour Camus  ( à l’époque, il fallait ab so lu ment porter Sartre au pinacle et vouer Camus aux bachoteurs…)
Et aimé à la fois les yéyés Joan Baez et Chopin, Franz Listz, les tangos et la viole de gambe.
J’ai gardé mes préférences – celles-ci et d’autres, plus intimes. Et ai appris à n’en pas rougir. A faire mon miel de tout cela, à mêler les influences, à métisser mes savoirs, à me servir de tout pour être moi.
En clin d’oeil affectueux, ma fille m’a offert, il y a quelque temps, le journal de Sully Prudhomme ! ça alors ! Un chouette cadeau. Eh bien, vous savez quoi, je ne l’ai que peu lu. C’était assez barbant…

Mais  » Des yeux immenses » a été écrit il y a une dizaine d’années, plus encore peut-être, le temps passe si vite… à partir de ce poème de Sully Prudhomme décrié et cité plus haut, en compensation, et en réponse au ricanement de l’enseignante, que j’ai encore dans l’oreille, 60 ans plus tard.

Certains lecteurs très anciens y  retrouveront peut – être des échos de : « un mouchoir de ciel bleu «  un grand et bel album publié en 2003 par Thierry Magnier et accompagné des magnifiques dessins de mon amie Nathalie Novi. Ce texte donné ici aujourd’hui avait été écrit dans les années 2000, avant  » le mouchoir… » Il n’était pas pour les enfants, je ne le destinais à personne en particulier. Mais l’image du mouchoir de ciel bleu vient effectivement de ce texte premier.
C’est souvent ainsi : d’un texte naît un autre, plus tard…

LEURS YEUX IMMENSES


Le vieil homme entra dans la cuisine. Le chat dormait à même le carrelage, cherchant un peu de fraîcheur. Une mouche ronronnait. Tout était calme. Au bout de la table, la vieille femme, les mains croisées sur les genoux, rêvait un peu ; elle regardait par la fenêtre ; dans la chaleur de l’après-midi, le vent retenait son souffle et le verger s’était endormi.
Un verre de vin, rouge très sombre, était resté posé sur la table.
Le vieil homme s’assit en face de sa femme. Il ne lui dit rien, mais il lui prit la main, celle où brillait un très ancien anneau d’or. Ils se regardèrent, tous deux, dans les yeux.
Ceux de la femme étaient d’un bleu humide et doux, comme un petit bout de ciel abandonné où seraient restés quelques pans de nuages. Ceux de l’homme   étaient très foncés, comme de gros raisins de lumière noire, et profonds aussi dans le visage rugueux d’écorce d’arbre.
Un peu de temps s’enfuit, qu’ils virent passer entre eux comme un ruisseau dont on ne sait ni d’où il vient ni où il  va, que l’on regarde filer seulement en pensant à soi et à la vie qui file aussi.
Dans les yeux bleu humide de sa femme, l’homme aperçut très loin, tout au fond, la petite fille qu’il n’avait jamais connue mais qu’on lui avait autrefois racontée, celle qui sautait toujours les trois dernières marches de l’escalier pour arriver plus vite dans le carré de soleil de la porte d’entrée donnant sur la cour où les jeux étaient permis : celle qui suçait le bout de sa longue natte pendant les longues heures de classe durant lesquelles les plumes crissaient sur le cahier, gravant finement les phrases de morale qu’elle n’avait jamais oubliées :
– Rien ne sert de courir il faut partir à point..
– Bien mal acquis ne profite jamais.
travaillez, prenez de la peine…

La peine…

Elle en avait pris de la peine.
Et puis elle en avait fait aussi, ce qu’il est impossible d’éviter complètement quand on vit longtemps, qu’on essaie par tous les moyens de vivre au mieux sa propre vie…
Dans le coin de ses yeux, un peu plus sombre, un peu moins bleu, il pénétrait comme dans un petit bois d’arbres noirs très serrés sur quelques secrets qu’elle n’avait jamais laissé échapper, et qui formaient, au cœur des arbres, une boule épineuse qu’encore aujourd’hui il ne pouvait toucher.
Mais au centre de ses yeux brillait une lumière extraordinaire, plus bleue que celui des cieux, plus bleue même que l’idée qu’on se fait du bleu quand on ferme les yeux et qu’on rêve d’étés fabuleux ; une lumière d’un bleu doré qu’il aurait aimé boire comme une liqueur et vers laquelle le vieil homme se penchait encore, toujours attiré, assoiffé. De ce bleu-là jaillissait un rire de gorge déployée, la courbe d’une épaule dénudée, ronde comme une lune, des je t’aime murmurés, un ventre rond sur lequel couraient quelques frissons… Dans ce bleu-là  plus bleu que tous les bleus, il y avait la mer sans aucun horizon, le flou continu des flots, la mer à l’infini qui roule ses soleils comme les enfants leurs ballons.
Le vieil homme pressa la main de sa femme contre ses lèvres sèches et elle lui sourit comme pour le rassurer :
– Mais oui, je suis là, près de toi, mon toujours ami, mon toujours amour. Que crains-tu donc encore ? Lui demandait-elle sans rien dire, de regard à regard s’entendant, de cœur à cœur s’écoutant.
Le chat s’étira avec grâce et elle l’envia un peu. Comme il eût été bon de se coucher ainsi sur le frais carrelage rouge sombre et de sombrer là, dans le sommeil…
Sombrer comme une barque trop pleine…
Que la vie est courte, que la vie est longue…
Que la barque, à la fin, est pleine…
Comme il doit être doux, et bon, enfin, de se laisser sombrer, avec tout cela devenu si lourd et qui soudain s’allège quand la barque se retourne, ventre au soleil, et que vous vous laissez glisser dans les flots comme dans les draps frais d’un lit si profond que vous n’en atteignez jamais le fond…
Elle se demandait, les yeux encore dans les siens /
– Et dans ta barque à toi, qu’y a -t-il, mon ami ?
Dans la barque amarrée là, au bord de ses yeux, elle voyait tous ses soucis d’homme; ses soucis de travaux inachevés parce qu’un peu de votre ancienne force vous manque ; ces arbres qu’on ne peut plus aussi bien tailler, ce chemin plein de cailloux qui vous blesse les pieds et va plus loin désormais que là où vous pouvez encore aller, le regret de l’auto qui dort dans le garage sombre et bien rangé depuis des années, qu’on ne sort plus que pour sa rituelle toilette d’été, au cas où, mais non, pas de cas, alors on la rentre et zou.
Dans la barque au ventre lourd amarrée au regard de l’homme qu’elle avait tant aimé, il y avait là tous les échecs accumulés, lourds et bien alignés comme une digue de gros rochers, et qui crânaient parce qu’ils avaient été les plus forts, le vieil homme avait bien tenté de les rejeter vers le large et par dessus tous les bords mais il n’avait pas pu… Il avait dû se contenter de jeter sur eux le voile gris du regret, alors qu’il avait souhaité les enfouir sous le voile noir de l’oubli.
Mais à l’avant de sa barque, brillait encore une belle lueur, une lumière d’éclair de chaleur dans une nuit d’été, si vive, que le noir autour en paraissait encore plus noir.
Lumière de quel espoir, encore, toujours…
Elle accrocha son regard à cette lumière-là.
Que se passe -t-il quand deux regards s’enfuient ensemble, loin du gouffre tranquille des yeux ?
Que se passe-t-il ?
Ils partirent tous les deux, sans quitter leur chaise qui resta là au bout de la table au centre de la maison.
Ils partirent si loin que l’endroit où ils arrivèrent n’avait pas de nom. C’était un endroit où, après l’été, c’est encore l’été, où l’hiver n’arrive jamais.
C’était un pays où les rivières coulent à l’envers, naissent de la mer et remontent avec tous leurs poissons vers la source joyeuse du début de tout.
Un pays où les étoiles brillent si fort la nuit que personne ne peut avoir peur du noir qui d’ailleurs n’est jamais vraiment noir, mais plutôt mauve, comme le cœur de ces fleurs, là, dont j’ai oublié le nom, mais vous voyez bien, non ?
Là, ils n’avaient plus besoin de maison, juste du chat parce qu’il les avait toujours accompagnés et on n’abandonne pas un animal qui vous a suivis jusque là.
Ils ne se couchaient plus pour dormir, seulement pour rêver, et leurs rêves rejoignaient d’autres rêves et cela faisait comme une forêt de songes où il était doux  de se perdre en se tenant par la main, il n’y avait plus rien à craindre, ce qui voltigeait autour d’eux, quand ils se tenaient immobiles, c’étaient des oiseaux de la couleur de leurs songes qui venaient tout près leur murmurer de jolis secrets…
A un moment, pourtant, ils arrivèrent quelque part. Une autre barque les attendait, où ils montèrent sans hésiter. Elle passa sous les feuillages tendres, puis sous les hautes futaies, glissa le long de falaises très blanches tendues comme des draps, et à un moment, ils arrivèrent là où l’horizon coupe le monde en deux, comme un rasoir.
Ils hésitèrent un instant à le franchir.
Un grand vertige les avait saisi tous les deux.
Ils fermèrent les yeux.
Alors la barque sombra, immédiatement.
Ils ne coulèrent pas tout de suite, trop étonnés. Ils se cherchaient des mains, se cherchaient encore du corps, mais leurs yeux, comme leur barque, s’étaient retournés.
Le bleu humide  de la femme s’en était allé rejoindre le morceau de ciel ancien dont il s’était échappé pour l’accompagner toute sa vie, mais il ne le trouvait pas encore et il errait comme un petit mouchoir qui cherche son chagrin.
Le sombre des yeux du vieil homme cherchait de l’ombre où se réfugier mais c’était encore midi et plein été alors le sombre restait là, hésitait au bord des paupières accroché.
Le chat, inquiet, miaulait et son miaulement leur parvenait encore alors même que leurs oreilles se remplissaient d’une eau glacée et leur bouche aussi qui s’ouvrait pour dire quoi qui ne pouvait plus être dit, qui n’était plus qu’un soupir qu’ils ne poussaient même pas, c’était plutôt lui qui les poussait, mais si doucement, vers d’étranges étendues sans fin et sans fond où les corps ne vont pas.

Quand on les retrouva, on dit :
– Qu’a – t – il bien pu se passer ? Ils sont encore là, tous les deux, assis l’un en face de l’autre; un verre de vin rouge entre eux, tiédi par la chaleur, une guêpe, regardez, s’y est noyée…
– Ils ont peut-être eu un coup de chaleur… Les vieux, c’est fragile… Ils n’auraient pas dû, à leur âge, boire ce vin, trop fort, en pleine journée… Il leur a monté à la tête peut-être…
Peut-être.
Allez savoir ce qui peut être et ce qui ne le peut pas.
Tout peut être, d’ailleurs, peut-être…
Ce qui m’inquiète, moi, ce  n’est pas le verre de vin   posé entre eux deux – la trace de leurs lèvres a laissé sur le bord la marque d’un dernier baiser..
Ce qui m’inquiète, ce sont ces petits morceaux de bleu qui errent dans la nuit noire et ces trous dans le ciel bleu que rien ne vient jamais combler, qui s’agrandissent parfois comme des orbites vides et alors je voudrais crier, mais on ne crie pas pour de petits mouchoirs bleus perdus qui cherchent leur chagrin…
Ce qui m’inquiète encore, c’est la couleur si sombre d’un grain de raisin noir qu’on écrase pour en faire jaillir le jus, et le jus coule, et après on l’enferme dans un tonneau de bois très lourd tout au fond d’une cave sombre et profonde, et alors que devient l’ombre d’or du grain de raisin qui a roulé dans la cuve ?
Ce qui m’inquiète, ce sont les barques vides bercées par les flots. Que sont devenues leurs lourdes charges ? Jouent – elles à pince mi pince moi avec les crabes tout au fond des flots ?
Ce qui m’inquiète encore, ce sont les anneaux d’or, tous ces anneaux d’or qui n’ont plus de doigts autour desquels s’enrouler et qui roulent alors, peut-être, n’importe où, comme de minuscules roues qui ne trouvent plus à quoi s’accrocher, comme de toutes petites bouées dorées qui pourraient sauver quels minuscules noyés ?
Ce qui m’inquiète enfin, ce sont ces faux horizons que l’on voit nous, qui font semblant d’arrêter la mer et le ciel, là- bas, mais qui n’arrêtent rien du tout, alors qu’on ne voit pas le vrai, c’est lui qui nous voit, surgit n’importe où, et nous happe, d’un coup, comme le poisson brusquement surgi de quelles profondeurs qu’elle ignore happe la mouche.

Mais une petite chose cependant me rassure
Un peu.
C’est la presque certitude que, quelque chose, quelque part, demeure des yeux qui s’en sont allés trop loin pour que ceux qui les aimaient aient pu les accompagner

Bleus ou noirs tous aimés tous beaux
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore…