Mes livres

En préambule

Je ne ferai dans cette rubrique, aucune distinction entre livres dits pour les enfants, la jeunesse, et les autres. Parce que l’âge du lecteur, pour moi, n’est pas l’indice que nous avons affaire à un récit plus ou moins complexe, ni d’une qualité d’écriture différente. Nous sommes, définitivement, petits et grands, « faits de la même étoffe : celle de nos rêves » comme en eut l’intuition ce grand magicien de Shakespeare ( enfant, ne le connaissant ni d’Eve ni d’avant, je prononçais « Chat- qu’est-ce- paix-art » quand je lisais ses « Contes » dans le grand livre doré sur tranche – et pas une seule fois, j’ai supposé qu’il écrivait pour plus grands que moi…)

J’aime qu’un écrivain, un poète, parle à tous, et à chacun.

« Tous les chats sautent à leur façon » par Herta Müller, paru chez Gallimard

C’est le titre particulièrement imagé, et donc enviable par tous ceux qui, comme auteur ou éditeur, cherchent quel titre donner à cet ouvrage-là, roman ou autre, imaginé, conçu, élaboré sur des jours, des semaines, des mois, et qu’à la fin, il faudra réduire à cela : un titre.
Un titre, ça appelle, ça désigne, ça qualifie. Mais ça colle, aussi. Un vrai sparadrap comme celui du capitaine Haddock.  Plus moyen, ensuite, de dénommer, débaptiser, se raviser, réviser. Ad vitam aeternam, le récit devient ce titre emblématique, dit tout, même si au départ, il disait peu, voire apparemment rien du tout.
Ainsi a-t-on  » Madame Bovary » qui ne dit presque rien, juste ce nom, qui pourrait être celui de n’importe qui, au-dessus de la sonnette de la porte d’entrée, ou sur la boite aux lettres où le facteur glissera ce qui lui est destiné, à elle, et à personne d’autre – en principe… Une femme insignifiante ? Oui, et quelques centaines de pages pour donner un destin à qui ne semblait pas en mériter, à donner toute son importance au presque rien, jusqu’à en faire un tout.
Ainsi a-t-on  » le rouge et le noir » deux couleurs subtantivées, qui ne dit pas grand chose non plus, apparemment  de ce que l’on va trouver dans cette histoire si longue pourtant : 540 pages en poche !  Une histoire résumée en deux couleurs, rouge sang, rouge passion, rouge feu, et cheval noir du drame qui advient, ombre qui s’étend, le feu devenu cendres, le vif et le mort. On guettera ainsi, malgré nous, au fil de page, les signes disséminés, rideaux cramoisis, yeux noirs etc… Deux mots et tout est dit, finalement, des 540 pages qui suivront.
Et ainsi de suite.
Le titre, là, du livre d’entretiens avec Herta Müller, prix Nobel de littérature dont je ne me souvenais pas d’avoir lu quoi que ce soit, est en fait un proverbe roumain qui, complet, dit plus exactement :  » tous les chats sautent à leur façon au bord de la flaque », ce qui est un proverbe étonnant, mais qui, intuitivement quand on le lit et qu’on a soi-même des chats, ce qui est mon cas, semble parfaitement juste.
Le proverbe aurait pu être : « tous les chats sautent à leur façon par-dessus la flaque » comme la vache autrefois, en lointaine Angleterre non encore reliée par le tunnel sous la Manche, sauta par-dessus la lune. Mais ce n’est pas ce que dit ce dicton qui nous fait voir le chat sautant à sa façon, au bord de la flaque, ce qui est beaucoup plus vrai, car on a tous vu des chats éviter, par de petits bonds, une flaque, un ruissellement survenu soudain sur leur trajet, et jamais je n’ai vu de chat faire un bond spectaculaire, d’acrobate chevronné au dessus d’une flaque. Le chat procède plus discrètement que ça, toujours, ne se donne pas en spectacle, ne fait pas son numéro, pas de chat de cirque.
Herta Muller, explicite ensuite, avec une extrême intelligence du mouvement, plutôt de la pensée d’où surgit le mouvement, ce dicton : elle parle du contournement approprié à l’obstacle, du bond juste au bord, au dernier moment,  pour ne pas se mouiller les pattes.
Et on voit le chat faire exactement comme elle dit.
Je ne sais pas si cela seul mériterait un prix Nobel de littérature, mais à coup sûr, cela mérite toute notre admiration tant il est difficile de décrire, dans la rapidité de ses manoeuvres, ce qui ressort chez le chat, du réflexe ou de l’intention.
Mais ce qui est plus remarquable encore et me ravit, c’est que de cette toute petite phrase sans aucune prétention, juste un dicton populaire- mais on sait que les dictons ont une portée universelle qui va bien au-delà de ce que les mots semblent évoquer – elle tire une conclusion, ou plutôt une réflexion qui fait de chacun de nous, à mille et un moments de sa vie, un chat au bord d’une flaque. Et chaque mot que l’écrivain écrit pour dire la vie où il erre, qu’il tente d’étreindre, qu’il perd, oui, chaque mot d’écrivain est cette tentative, ce petit bond de chat, au bord de l’espace qui lui est donné pour dire : le bord de la page vide, de la flaque.

C’est une merveilleuse métaphore que le titre alors déroule pour nous, ce titre qui ressemble à celui d’une comptine, qui ne semble dire qu’une enfantine petite phrase de récitation, et qui, comme « le rouge et le noir », comme  » madame Bovary » dans son insignifiance, signifie tout.

Le reste de ces entretiens, traduits de l’allemand, vous surprend, et vous prend, avec tout autant de pertinence, d’acuité. Herta Müller, qui appartient à la minorité Souabe en Roumanie parle de son quotidien sous l’oppression, – mais, dit-elle, nul besoin en fait d’opprimer les habitants du village qui s’oppriment tout seuls, au bout d’un moment, et nul besoin de geôlier, chacun s’enfermant dans son silence, les non-dits…
Elle nous dit le vertige éprouvé devant le vide des interrogatoires menés par les services secrets de la dictature sous Ceausescu, et à la lire, ce vide des mots paradoxalement, devient une falaise, âpre, vertigineuse, que d’un bond on ne saurait franchir.
Et alors sans doute, pour survivre fallait-il être sans cesse ce chat, qui saute au bord, de façon tellement inopinée qu’on ne peut le contraindre, l’attraper, le noyer.

J’espère vous avoir donné envie de lire Herta Müller, née en Roumanie, en 1953, qui vit en Allemagne, et qui fut prix Nobel de littérature en 2009.
Ne pas croire que ce sera trop difficile, qu’on ne comprendra pas ( un prix Nobel, ça impressionne le simple lecteur, forcément.) Non, elle écrit assez simplement pour le commun des mortels, elle vient d’un morne village, elle a gardé les vaches, enfant brimée, battue, puis, de petit bond en petit bond, elle est devenue cet écrivain reconnu. Et c’est ainsi qu’il faut la suivre : de cette détresse première assumée, acceptée, à cette traduction, ou plutôt, comme elle l’écrit merveilleusement à la conversion de cette vie-là en mots, et au final, on a sous les yeux, tiré de ce rien, de ces absences, de ce vide, un beau, un riche récit, un PLEIN de sens au conteur !

La canicule

Puisque maintenant, donc, on dit « canicule ».
La première fois que j’ai entendu ce mot, il me semble que c’était en 1976. On habitait Paris, le ciel était depuis des semaines d’un bleu immuable, et mes enfants étaient cloués à la maison par la varicelle.
Je m’étais demandé alors pourquoi cette chaleur intense avait été baptisée comme ça :  « canicule » un petit mot assez proche de « ridicule » alors que franchement y’a pas trop de quoi rire,  à étouffer jour et nuit dans de petits appartements surexposés dont on doit fermer les volets presque toute la journée pour ne plus voir la lumière qu’à travers, en rayures.
Pour quiconque a fait du latin, dans canicule, il entend  » canis », c’est à dire  » chien », et l’on sait que le suffixe « ule » a une signification diminutive, voire péjorative. Or « un temps de chien », c’est au contraire, un temps salement froid et pluvieux. D’où vient donc cette petite chienne de « canicule » ?  Eh bien, je l’apprends et vous le transmets, de l’étoile Sirius, appelée aussi « le chien d’Orion », étoile la plus brillante du ciel, à 8,6 années-lumière, un bail ! La canicule est un petit chien de lumière et de feu !
Quand j’étais enfant, on ne savait pas que c’était le petit chien, là-haut, qui brillait too much, et on ne s’étonnait pas qu’il fasse très chaud en été ; ça avait des inconvénients, pourtant. Comme on n’avait pas de frigo, fallait rien laisser traîner, sinon les mouches venaient joyeusement y plonger. Je me souviens  du bal des mouches, en été, des rouleaux de papiers collants tue-mouches qui pendaient au plafond, sur lesquels, à la fin de la journée, nombre d’entre elles bzozotaient encore de leurs petites ailes froissées, des mouches noyées dans le lait sucré, (on n’a plus autant de mouches, à présent, les oiseaux s’en plaignent d’ailleurs, c’était leur bifteck, à eux, mais nous on s’en plaint moins, faut bien avouer.) Il faut dire qu’avec notre souci hygiénique tellement développé, elles n’ont plus grand chose à se mettre sous les mandibules, les mouches  ! Je me souviens des aussi mouches collées sur les peaux de lapins écorchés, pendues dans la cave de mon arrière grand-père : les mouches finissaient de polir la peau, boulottant toute trace de chair. C’est grâce à elles que les peaux étaient vendues, bien propres, bien récurées, au marchand qui passait une ou deux fois l’an en braillant dans la rue :  » peaux de lapins ! Peaux de lapins à vendre ?  » ce qui fait qu’on l’appelait le marchand de peaux de lapins, évidemment.
Si c’était canicule, et qu’on était en vacances, les toilettes étaient souvent une cabane en bois gris au fond du jardin. Il fallait s’asseoir sur une planche en bois rondement trouée, la planche vous brûlait le derrière, parfois ; les mouches y menaient une danse infernale, vous aviez l’impression, faisant vos petits et gros besoins, de leur ouvrir un vaste restaurant ! Tout ça sentait très mauvais, alors on n’y traînait pas trop.
Par temps de canicule, qu’on n’appelait toujours pas comme ça, comme on n’avait pas de douche, on s’aspergeait le visage, on se lavait à l’eau bien froide. C’est ce que j’ai fait, ce matin, un stupide accident au pied me privant de douche. Et alors le souvenir m’est revenu de ces étés d’enfance où la douche n’existait pas, où l’on s’aspergeait le visage, le cou, la nuque, puis avec un gant enduit du savon de Marseille, ou d’une savonnette pour les dames, on se nettoyait, puis se rinçait par petits bouts, gardant le bas habillé quand on se lavait le haut, et le haut habillé quand on se lavait le bas pour éviter les regards en coin de la fratrie… On les appelait,  » les toilettes de chat »… Elles étaient souvent faites dans la pénombre d’une chambre où l’on dormait à 3, voire 4 ou 5. et chacun veillait autant qu’il le pouvait à s’habiller et se déshabiller, et se laver petit bout par petit bout, avec un filet d’eau, par économie, et pudiquement pour ne gêner personne.
Cette chaleur, on l’appréciait à sa juste valeur, parce qu’elle venait comme un beau cadeau après les hivers rigoureux, où le chauffage n’était pas central, n’allait pas de soi, où l’on dormait souvent avec pull et chaussettes pour ne pas avoir froid.
L’hiver, j’avais posé mes pieds en grosses chaussettes de laine sur le bord de l’énorme cuisinière en fonte où l’on avait vidé le seau à charbon et qui rougeoyait joliment ; la chaleur remontait alors tout le long de mon corps, sauf mon nez qui restait désespérément froid. Maman disait d’un ton qui ne laissait aucune place à la contestation : – c’est bien ! Avoir le nez frais, est signe de bonne santé !  » Alors je ne me plaignais pas…
Pas de douche aujourd’hui, donc. Je me lave au lavabo, à l’ancienne. L’eau froide me pénètre la peau avec douceur, le frisson qu’elle provoque m’est très agréable, il m’émeut comme s’il était le premier vrai frisson que j’éprouve depuis longtemps, et je prolonge ma toilette de chat, m’y abandonnant plus que de raison, faisant longuement couler le filet d’eau au creux tendre des poignets, là où un amoureux- à l’ancienne ! – poserait un tendre baiser.
Et ce n’est pas seulement la femme de 70 ans tout neufs que réveille l’eau froide, mais la petite fille qui dormait tout au fond de mon corps, qui s’étire, voluptueusement, comme une belle au bois dormant et soupire : – Oh ! Comme j’ai dormi longtemps ! Quelle heure est-il à vos cadrans ? 70 ans ? Déjà ? Merde ! (Oui, si c’est moi, sûrement, elle dit ça ! )  Vous êtes sûrs ? Comme ça a passé vite, cette vie ! Eau froide, tu as bien fait de me réveiller !
J’ouvre le robinet, plus fort encore, l’eau éclate sur le blanc du lavabo, comme un rire, ou comme un bref sanglot.
Je ne sais pas si là haut, dans son habit de lumière et de feu, un petit chien rigole bien, mais ici, ce sont mes deux petits chatons qui montent sur le lavabo, accompagnant avec circonspection, ma toilette de chat.

FOURMIDABLE

Qu’est-ce que « Fourmidable » ?
D’abord, vous l’avouerez, un bon titre ! Paru chez l’ami Thierry Magnier, dans sa toute nouvelle et toute belle production de Petite poche, remise en forme par d’excellents graphistes : La couverture de cet opuscule est d’une intelligence rare, simple, lisible en un coup d’oeil, et d’imagination diabolique. On la doit à Florie Briand que je ne connais ni d’Eve ni d’avant, mais qui est visiblement brilland- tissime !

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Ce petit livre est une parabole, un conte, une fable, un truc qui raconte l’histoire d’une fourmi, on s’en serait douté ! mais d’une fourmi qui va être tirée de sa petite vie de travail programmé par un puceron grognon ( si, si, ça existe, j’en connais ! ) et grâce à lui, se poser tellement de questions que sa vie de fourmi va s’en trouver bouleversée.
Cette petite fourmi, dans la première partie, s’appelle 68 ( oui, tout un programme… j’ai eu 20 ans en 68, un autre siècle, je vous l’accorde,un autre millénaire, même, ce qui ne me rajeunit évidemment pas. Je n’en garde pas la nostalgie, non, la force, l’envie de vivre pleinement, plutôt. Une vie non programmée, imprévue, belle, désastreuse, dangereuse.

Ce tout petit livre se résume en un mot : OSONS
petite à part T : ( oui, OSONS, et pas seulement le François du même nom, mais avec un z comme Zorro, lui, et qui, pour le coup, suit à la lettre le conseil que lui donne son nom… )

Et pour finir, une malicieuse vidéo de présentation du sujet, réalisée par mon facétieux petit fils de 10 ans, Arthur. Le pistolet et le chapeau sont factices, le reste est vrai !
N’a pas été filmé le round final, faute de moyens techniques.

https://drive.google.com/file/d/156JGTxRmkmt6McJHrrf_hGWQAR0kvrN9/view     etc… etc…

Je crois que ça marche pas, et du coup je ne sais pas ce que c’est que cet abracadabra qui s’est affiché et qui n’ouvre aucune porte, que dalle ! Bon, tant pis, contentez -vous de la couv qui est super, mais croyez moi sur parole, c’est dommage que la vidéo ne marche pas parce que c’était rigolo !

 

LE PRIX D’EVELYNE

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Quel bonheur, ce dernier livre sorti ce mois-ci, pour mes 70 ans, et qui raconte un épisode de l’enfance de maman, qui est morte cet hiver.
Il avait déjà paru, ce livre, brièvement, malheureusement, aux éditions Escabelle, dont j’aimais beaucoup l’éditrice venue de Bayard, Aude Elfassi, qui dut abandonner ses beaux projets, faute de moyens suffisants. Les éditions du Pourquoi pas, ont repris le flambeau, et en ont fait un petit album à rabats, coloré, mis en image par un jeune illustrateur au joli nom prometteur : Léo Poisson, qui m’a fait parvenir un courrier très touchant sur ce texte-là, qu’il a illustré avec une grande générosité.
Evelyne, donc, c’est ma maman. Et l’histoire de ce prix, s’est passée dans les années 35, 36, juste avant guerre. Maman était élève dans une école primaire du XVème arrondissement où elle habitait ( dans un cinéma, juste derrière l’écran! Son papa était régisseur et sa maman ouvreuse !) Cette malheureuse aventure que je conte là  s’est réellement passé, bien sûr, je n’y invente rien, malheureusement. L’humiliation subie par ma mère, je la sens encore m’indigner, comme au temps où elle me la racontait, il y a plus de 60 ans… Je me sens encore bouillir de rage, je serre encore les dents, les poings, les yeux pour ne pas pleurer, comme elle, autrefois, en ce lointain été parisien où l’école publique ne fut pas à la hauteur de sa vocation.
Mais de cet épisode, nous avons tiré une forte leçon de vie, et ma mère devint cette belle personne, courageuse, volontaire, entière, que la petite Evelyne promettait.
Ce livre me permettra maintenant, dans les classes, de parler de liberté, d’égalité, de fraternité, de la seconde guerre mondiale, du racisme, témoignage à l’appuis, et l’histoire du « Prix d’Evelyne » prolongera encore un peu la vie d’Evelyne née Gooden, que l’hiver dernier a emportée.
Quant à moi, si maman ne m’avait pas, avec tant de vivacité, raconté des dizaines de fois toutes les histoires de son enfance qui l’avaient fait devenir ce qu’elle était devenue, me donnant l’envie, à mon tour, de dire et de raconter, je ne serais pas devenue cette Jo. Hoestlandt d’aujourd’hui, écrivain de tant de livres pour petits et grands qu’elle n’ose plus, depuis longtemps, les compter, se contentant, avec bonheur, de les raconter.

 

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L’HOMME-CLé

On ne saura pas qui est cet homme, et pourtant, il nous est proche, cela pourrait être chacun de nous. C’est un homme comme un autre, avec des rêves plus grands que lui, ce qui est le propre des rêves. Un anonyme, un presque rien, un tout petit homme qui n’a même pas vraiment d’amis. Alors un jour, au petit matin, il part, et pour partir vraiment, il jette sa clé dans son jardin. Il ne sait pas bien où il ira, vers ses rêves sans doute. Loin, pense-t-il avec logique et raison puisqu’on ne peut guère aller plus loin qu’au bout d’un rêve. Seulement, il arrive que les rêves aient pitié des hommes, de leurs pauvres jambes, de leurs maigres moyens, et se rapprochent d’eux, un peu… L’équipe éditoriale de Thierry Magnier a beaucoup aimé ce texte, tout de suite, et l’a publié dans sa célèbre collection Petite Poche de livres hétéroclites  mais parfaitement identifiés, là où déjà, ils avaient mis « Fourmidable » et  » Grand Ami », et bien avant, beaucoup d’autres encore. J’en conclus que je fais très souvent des livres inclassables, et que l’on aime, pourtant. Vous me direz ?

L’HOMME-CLé

On ne saura pas qui est cet homme, et pourtant, il nous est proche, cela pourrait être chacun de nous. C’est un homme comme un autre, avec des rêves plus grands que lui, ce qui est le propre des rêves. Un anonyme, un presque rien, un tout petit homme qui n’a même pas vraiment d’amis. Alors un jour, au petit matin, il part, et pour partir vraiment, il jette sa clé dans son jardin. Il ne sait pas bien où il ira, vers ses rêves sans doute. Loin, pense-t-il avec logique et raison puisqu’on ne peut guère aller plus loin qu’au bout d’un rêve.
Seulement, il arrive que les rêves aient pitié des hommes, de leurs pauvres jambes, de leurs maigres moyens, et se rapprochent d’eux, un peu…

L’équipe éditoriale de Thierry Magnier a beaucoup aimé ce texte, tout de suite, et l’a publié dans sa célèbre collection Petite Poche de livres hétéroclites  mais parfaitement identifiés, là où déjà, ils avaient mis « Fourmidable » et  » Grand Ami », et bien avant, beaucoup d’autres encore. J’en conclus que je fais très souvent des livres inclassables, et que l’on aime, pourtant.
Vous me direz ?

NOS CORRESPONDANCES

Nos correspondances

1ère partie

texte rédigé pour les Incorruptibles.

 

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Il y eut un auteur, autrefois, au XIXème siècle, un poète nommé Baudelaire qui fit du mot «  Correspondances » le point de départ d’une réflexion à la fois très simple et très compliquée.
Il écrivit un poème pour essayer de nous dire ce qu’il supposait, ce qu’il croyait : la vie, le monde, ont leurs secrets, semblent exister sans nous. Mais, avec leur propre alphabet qui n’est pas le nôtre,  la vie, le monde, nous font parfois des signes, des signaux, pour nous dire ce qu’ils sont, les secrets qu’ils détiennent. Nous devons donc être attentifs, vigilants, pour les découvrir, ces signaux.  Les comprendre nous rapprochera des mystères du monde et de la vie.
Ainsi, c’est un très beau mot que celui de «  Correspondance ». A chaque chose, correspond autre chose, qui est un signe : ce que l’on ressent, un peu comme chaque chose, chaque être a son ombre, comme chaque voix possède son écho. Et donc au monde réel, que l’on voit, où l’on vit, que l’on croit parfois   (quel orgueil ! ) posséder, correspond un autre monde, en écho, composé de nos sensations, de nos pensées, de nos rêves, tout aussi réel que le sont l’ombre ou l’écho, mais moins directement visible.
Quand je correspond avec quelqu’un, ce que je fais des dizaines, une centaine, de fois par an, c’est ce que je tente de faire. Je ne le connais pas, je ne vous connais pas, mais dans la correspondance que je vais tenir avec vous, dans l’ombre et la distance qui nous séparent, je vais joindre ma voix à la vôtre, en écho. Essayer de voir, de comprendre, d’imaginer, de rêver, ce qui se cache dans ce que vous me dîtes, dans les mots et entre les lignes que vous m’envoyez. Jouer avec, les manipuler, leur faire cracher le morceau, les étaler au rouleau pâtissier, ou les réduire comme les têtes des indiens Jivaros, ne pas me fier à leur logique apparente, les pousser un peu, les déstabiliser, les déménager.
Les «  écouter ».
Car ils ne sont pas seulement des mots qui ont un sens, mais en même temps, ils possèdent un son, une musique, sur laquelle on peut travailler, qui nous «  impressionne » au sens de l’appareil photo, qui «  s’imprime » en nous.
C’est cela, écrire, pour un écrivain. Et c’est cela que je veux faire passer dans mes correspondances avec vous, les enfants. Vous m’écrivez que vous habitez Hunawihr, et moi je m’écrie : – ohé !  ceux Du Navire ! Comment allez- vous joyeux matelots ? Dans quoi vous êtes-vous embarqués et pour quelle mystérieuse aventure ?
Vous riez ! Vous me dîtes que je suis folle ! que vous habitez près de la ligne bleue des Vosges et que c’est le pays des cigognes !
Et alors je me demande, je vous demande qui sont ces six gognes posées sur la ligne bleue comme six lettres sur la ligne bleue d’un cahier… etc… etc…
Et sans que l’on ait vu aucune frontière, on passe d’un pays à l’autre : celui de votre courrier à celui de la poésie.
Car, je vous le dis, il n’y a pas de frontière, dieu merci, entre les mots, entre les sons, ce qui est écrit se fiche bien des catégories ! Et les mots sont, sous leur forme réduite de mots, d’une force, d’une puissance infinies. Et nous leur devons, dans notre forme réduite de corps, notre part d’infini.
Chaque mot est tout un monde.
Un autre univers.
Non. LE MEME UNIVERS. ( Mais c’est un secret.)

Il faut que je rajoute cela : pendant que nous correspondions, joyeusement et avec légèreté, je vivais moi quelques chagrins, profonds. Et la légèreté de vos, de nos courriers, me servait de baume bienfaisant, apaisant. Vos gentils mots d’affection, de reconnaissance, c’étaient de légères caresses sur mon front.
Et c’est là une leçon d’écriture que chacun peut éprouver : Il n’y a nul besoin d’être très joyeux pour écrire de joyeuses choses, ni d’être triste pour en écrire de désastreuses. C’est étrange, sans doute, mais pas plus qu’à la lumière correspond l’ombre, à chaque corps son reflet, à la voix son écho, et entre les deux, assez d’espace ( qui n’est pas le vide ! ) pour créer, de mille façons, tous les liens que l’on veut.
Assez d’espace pour jouer, pour nager, pour voler, pour se faire voir ou se cacher.

Une belle correspondance, alors, c’est celle qui nous fait du bien, nous inspire, nous rapproche, sans jamais rien perdre de son  mystère.

2ème partie

 

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Une belle, une merveilleuse, une montagne de correspondance m’est parvenue pour mes 70 ans. C’était ce que j’avais demandé comme cadeau d’anniversaire, et c’est bien ce que j’ai eu. Je ne cesse, depuis, de me féliciter d’avoir pris cette initiative, car me sont parvenus plus de 80 lettres et dessins, drôles, émouvants, fantaisistes, magnifiques, pleins d’amour, d’amitié, de souvenirs, de vie, de sourires, de rires, de larmes, de roses, de fleurs des champs, de vacances, d’herbes folles, d’ombre, de lumière, d’étoiles, de nuages, de terrasse de café au soleil, de petits coeurs, d’oiseaux du malheur et d’oiseaux du bonheur, de blessures, d’épines, de vagues, d’écume, de baisers, de coccinelles, de ciels de toutes les couleurs, de signes, d’histoires, de secrets, d’aveux, de déchirement, d’engagements, de promesses, de compliments qui font un peu rougir… Une lettre comme un puits…
deux ordonnances…
En silence, un silence que rien ne pouvait déranger, des heures durant, j’ai tout lu, lettre après lettre, chacune représentant un visage, un corps, une vie qui a croisé la mienne, parfois, souvent, certaines m’accompagnant au fil de dizaines d’années…
Quelle belle émotion que tous ces amis rassemblés là autour de moi, non en chair et en os, mais en mots dits, leur souffle perçu dans chaque blanc entre les mots, les lignes de mots comme ces fils où se perchent, se rassemblent les oiseaux qui vont voler vers les pays chauds, mon coeur battant à chaque ouverture d’enveloppe, car je sais que chaque lettre contiendra un trésor, des mots pour moi, bien choisis.
Alors oui, comme je l’écrivais plus haut, la correspondance a aboli toutes les distances, j’ai ouvert chaque lettre comme on ouvre une porte quand on y est invité, et je suis entrée chez vous. Chaque mot écrit, je l’ai lu comme un signe de bienvenue, un signe de reconnaissance qui nous reliait. Vous m’attendiez, et j’étais bien là.
J’avais les mains vides, et de vos mots, vous les avez remplies.
Merci.

J’ai eu 70 ans, l’âge du soir qui vient et il brillait comme une aurore.

 

 

 

 

 

A QUOI TU JOUES LE LOUP ?

 

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C’est un nouveau grand album qui vient de sortir chez Flammarion qui me permet de réaliser de nouveaux textes pour les plus jeunes.
 » A quoi tu joues le loup ? » est le récit d’un coucher difficile, le jeune Jean appréhende de faire un cauchemar décidément récurent : un loup le poursuit.
Ses parents vont rivaliser d’ingéniosité pour lui faire voir son rêve sous un autre angle : est-il bien sûr que ce soit un loup qui le poursuit, et si c’est un loup, comment sait-il que ce loup veut le dévorer ? Peut-être le poursuit-il pour bien d’autres raisons, toutes plus drôles et farfelues les unes que les autres…
ET si, finalement, le petit loup avait peur, lui aussi, la nuit,  de rêver d’un enfant comme Jean ?
Et si tout ça se terminait super bien pour tout le monde, Jean, le loup…
et ses parents itou ?
De quoi renverser le sablier, manipuler les peurs comme des cubes à face multiples, ne pas voir seulement le mauvais côté des choses…

Petite poule noire comme nuit.

Petite poule noire comme nuit_COUV-BAT

C’est l’histoire d’une petite poule noire qui, malgré ses efforts, ne parvient pas à pondre un oeuf. Elle en est triste, surtout quand elle voir que ses compagnes, elles, en pondent tout plein et qu’il en sort, parfois, de doux et ravissants poussins. A quoi sert-elle, si elle ne pond rien ? En quoi participe-t-elle à la beauté du monde, chaque matin ?
Une hirondelle, de passage, le lui révélera. Son coeur s’en trouvera bien allégé, ma foi.

Les illustrations, douces et tendres, sont de Madeleine Brunelet et ce court récit, pour les plus jeunes, vient d’être publié par Père Castor Flammarion.
J’espère qu’il servira à faire sentir, à chaque enfant, que ce que produit chacun, pas forcément matériel, rend chaque être nécessaire, irremplaçable.

Bonne année 2018

A chacun, chacune, bien sincèrement.

Comme les enfants
il faudra se réjouir de tout, de peu,
du vent qui joue du violon
et du parapluie bleu
qui s’envole où il veut.

Comme les enfants
il faudra que toute neige soit première
dans le ciel l’étoile
comme sur la terre, le ver,
trésors précieux, secrets, mystères.

Comme les enfants,
sous les pierres de la rivière,
il faudra trouver perles et or, diamants,
et cueillir au bout du petit doigt
Le gros bateau qui voguera sur la mer.

Comme les enfants
il faudra sourire sans raison,
aimer tout de suite de tout coeur celui dont
on ne sait rien du tout
pas même le nom.

Comme les enfants
il faudra s’élancer vers le ciel
sans avoir besoin d’ailes, confiants.
Et pour traverser la vie, le temps,
donner la main à qui vous la tend.

Tout simplement.

Comme les enfants.