Mes livres

En préambule

Je ne ferai dans cette rubrique, aucune distinction entre livres dits pour les enfants, la jeunesse, et les autres. Parce que l’âge du lecteur, pour moi, n’est pas l’indice que nous avons affaire à un récit plus ou moins complexe, ni d’une qualité d’écriture différente. Nous sommes, définitivement, petits et grands, « faits de la même étoffe : celle de nos rêves » comme en eut l’intuition ce grand magicien de Shakespeare ( enfant, ne le connaissant ni d’Eve ni d’avant, je prononçais « Chat- qu’est-ce- paix-art » quand je lisais ses « Contes » dans le grand livre doré sur tranche – et pas une seule fois, j’ai supposé qu’il écrivait pour plus grands que moi…)

J’aime qu’un écrivain, un poète, parle à tous, et à chacun.

la touche Escape



Toujours, la touche  » escape » m’a fascinée.
Car c’est une tentation que j’ai toujours eu, depuis,  » la plus tendre enfance » comme on dit de toutes les enfances, même de celles qui n’ont pas été très tendres.
La mienne, si, plutôt. Je me sentais aimée. pas toujours à la hauteur de mes espérances, mais enfin, globalement, je ne pouvais décemment pas me plaindre. D’ailleurs les plaintes, à l’époque, nous étaient rigoureusement interdites ; au motif que, génération du baby boom, on n’avait pas connu la guerre et qu’on n’avait donc et pour la vie, aucun motif de se sentir d’une autre humeur que reconnaissante et heureuse. Je constate d’ailleurs avec fatalisme que cette étiquette d’heureux enfants du babyboom nous suivra jusqu’à la mort, sans qu’on se demande jamais si cette injonction même au bonheur forcé ne fut pas, à certains, très pesante, ne poussa pas la plupart, ad vitam aeternam, à faire semblant de l’être pour ne pas décevoir…
Car malgré tout, du plus loin que je me souvienne, moi, en tout cas, je vivais dans une grande inquiétude, convaincue de percevoir précipices et abîmes, gouffres et volcans, blessures, là où les autres ne distinguaient rien, ou seulement une petite fente dans la terre ou le bitume, une taupinière, une vague éraflure, un trait dans le ciel laissé par un avion qui passe.
L’arbre ne me cachait ni la forêt ni le loup qui s’y trouvait, si l’avion traçait une ligne, qui allait écrire quelque chose dessus, et quoi? Et le nuage était visiblement un morceau d’ouate pour cacher une entaille du ciel d’où pouvait dégringoler n’importe quoi, de nuit comme de jour, car qui savait ce que le bleu et la nuit dissimulaient au fond
Pas une seule journée, je crois, où je n’ai eu l’impression que marcher au bord du trottoir me condamnait à côtoyer la mort au moindre faux pas. Et voir les autres jouer, joyeusement, au bord des gouffres, comme si de rien n’était, loin de me rassurer, m’angoissait terriblement. Car, soit ils l’ignoraient – mais comment faisaient-ils alors que cela crevait les yeux – soit ils le savaient aussi bien que moi, mais s’en fichaient royalement, ou même, mille fois plus courageux que moi, s’en amusaient.
Le fait était – est toujours- que la plupart du temps, et à mon grand désarroi, il ne se passait rien de plus grave pour eux que pour moi. C’est ainsi que je crus longtemps que cela ne pouvait être que la preuve de Dieu, ou du moins, de l’efficacité de ses sentinelles et gardes des corps, les protecteurs anges gardiens.
Mais, je pensais aussi, que, puisqu’Ils étaient au courant de tout, Ils savaient bien que, les gouffres, les précipices, tous les malheurs qui pouvaient à chaque instant nous tomber dessus, moi, je les voyais. Et je les soupçonnais donc de faire bien moins attention à moi qu’aux autres, puisque je faisais déjà gaffe toute seule. Or, évidemment, je doutais d’être toujours capable d’éviter le pire, à moi et à ceux qui m’entouraient…
De l’avis général, du coup, j’étais une grave emmerdeuse ! Mère – poule bien avant l’âge d’être mère ou poule.
D’où, bien souvent, la tentation très vive de m’enfuir, de me carapater, m’escapater, laisser là le monde en plan, les autres se démerder sans moi puisque c’était comme ça.
Je l’ai fait, parfois. Pour revenir très vite, comme un chien « la queue basse » et le regard triste et honteux qui demande pardon pour ce qu’il a fait ou ce qu’il n’a pas fait.
Mais surtout, qu’est-ce que j’en ai rêvé ! De m’en aller vivre, un jour, incognito ( le mot me ravissait) au bord d’une large plaine d’où l’on peut voir très loin ce qui vient, ou ne vient pas, sur terre comme au ciel, gens, bêtes, machines, nuages, pluies, tornades, orages et neiges, anges et démons…
Maman s’étonnait que j’aime l’immense plaine de la Beauce où vivaient mes arrière-grands-parents, – c’est tellement plat, morne, moche il ne s’y passe jamais rien- Oh oui ! Justement ! Comme c’était rassurant !
Pas plus haute que les blés dans lesquels « incognito » je marchais à l’abri, je voyais le monde jusqu’à l’horizon, sans être vue. Apaisée.

La touche « escape » est toujours là, agaçante, fausse, mensongère.
Je l’ai essayée, parfois, lors de quelques combats inégaux entre l’ordinateur et moi. ça marche pas, ou c’est moi qui l’ai pétée, je ne sais pas.
Je regarde mon écran avec sans doute le même accablement, le même regard de chien battu que je prenais devant mes parents, et les autres, qui ne comprenaient pas.
Mais la vérité est sans doute qu’il n’y a probablement jamais eu, nulle part, d’échappatoire.
Et que cette fois, tout le monde le voit, comme moi, et en même temps que moi : les gouffres, les précipices, l’arbre qui cachait la forêt, la forêt qui recouvrait le volcan, le nuage qui dissimulait le trou dans le ciel… Tout.
Tous alors tapotent la touche escape, avec de moins en moins de conviction au fil du temps…
Et en désespoir de cause, avançant masqués, dans une dérisoire tentative que la mort ne reconnaissant personne, passe son chemin… Retourne d’où elle vient : ailleurs.

Au moins, je devrais me sentir plutôt contente de ne plus être seule face à tout cela que j’ai mille fois affronté, déjà…
Et bah même pas.
Dans le fond, je préférais encore quand ils ne voyaient rien. Que je pouvais leur donner la main pour les aider à sauter par dessus le gouffre, les prendre dans mes bras pour les sauver de ce qui tomberait du ciel même si on ne le voyait pas venir.
Mère-poule, je vous dis.
Et emmerdeuse, jusqu’au bout.

PRÊTS POUR LA FÊTE

C’est là le titre du deuxième volume des  » Neuf de la rue Barbe », sorti début septembre, comme annoncé.
Notre joyeuse bande d’enfants prépare la fête de la rue, moment que chacun voit à sa façon, mais que tous adorent.
Les filles ont envie de monter un chouette chorégraphie, AVEC les garçons qui traînent un peu les pieds, et rêvent plutôt d’animations…plus pétaradantes.
Au bout du compte ( du conte ?) et malgré les diverses surprises bonnes ou moins bonnes, la journée rester mémorable !

Nous nous sommes bien amusées, Irène Bonacina et moi, avec ce second volume de notre série. Les enfants prennent du caractère, sont à la fois uniques et solidaires, bref, nous, on les aime de tout coeur et on espère que vous partagerez notre plaisir.

Le troisième tome est déjà écrit, il s’intitule, pour le moment  » Le jeu des 9 familles » l’occasion pour chacun de parler aux autres de sa famille, des secrets, des états d’âme, des découvertes…
Il sortira mi – mai, et Irène s’y attelle dès à présent !

Le quatrième tome est déjà écrit aussi, et sera pour Noël 2021 ! Comme quoi, on voit loin !



Je serai demain samedi 10 octobre à la librairie Doucet du mans en lice pour le prix Dimoitou. Le livre concerné est celui des 9 de la

Rue barbe !

Pour les détails, vous trouverez sûrement tout sur leur site !

J’en profite pour signaler que le second volume de la série est sorti tout beau tout frais il vous attend sur les étagères des librairies ! Augmenté d’un bandeau rouge compliment de Télérama !

A bientôt donc

sorties en presse

Ce mois-ci, en juin, sortie en presse de :
La princesse Heureuse, aux Belles Histoires, Bayard presse pour les 5 à 7 ans. Avec le CD. et illustré par Julia Spiers
– Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous
le souhaiter sur le site Bayard, pour les enfants de 2 à 5 ans. Illustré par Sébastien Braun.
Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti «  Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps– Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous 
le souhaiter sur le site Bayard, pour les enfants de 2 à 5 ans. Illustré par Sébastien Braun.
Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti «  Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps- Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous
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Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti  » Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps- Drôle d’oiseau, aux Premières Belles Histoires, chez Bayard aussi, à télécharger si vous
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Le tout, tout beau, tendre et bien coloré. En vente actuellement chez votre marchand de journaux.
En avril était sorti  » Mamie de pain » en Premières Belles Histoires aussi, mais le confinement en a bien évidemment pourri la sortie, et je crains qu’il ne soit resté dans les cartons…
Mais pour les deux autres titres, il est encore temps
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L’amour qu’on porte

PS : je corrige le site you tube qui est erroné :

https://www.youtube.com/watch?v=SsQkZoeKgRg 

 

Une amie inconnue – comme aurait écrit Supervielle, m’a envoyé cela ce matin, une lecture de cet album  » L’amour qu’on porte  » que j’avais écrit à la naissance de mon premier petit-fils Arthur – l’album était sort le jour de sa naissance ! pour mon père, le sien, et lui, afin de les relier, comme des nageurs dans le fleuve du temps.
Il portait en lui l’émotion profonde qu’on éprouve au moment où l’on sent qu’une page se tourne du livre de votre vie.
Ce jour-là, tout était bien.
Et puis mon père est mort, Arthur a grandi – il a eu 13 ans la semaine dernière, il arrive aux épaules de son père qui est encore dans la force de l’âge, un frère, une sœur l’ont rejoint que mon père n’a pas connus. Le livre n’a pas été réimprimé, c’est comme ça, c’est la vie.
Mais parfois les livres vivent bien au-delà de leur vie, bien au-delà du raisonnable. Ils deviennent film, dessin animé, ballet, pièce de théâtre, chanson, l’imagination des lecteurs est extraordinaire, et sans fin, tous les auteurs vous le diront.
On n’enterre jamais vraiment les histoires.

Dans cette bibliothèque belge de Nivelles, une jeune bibliothécaire ( je dis  » jeune » car quel que soit son âge que je ne connais pas, la voix est fraîche, la vie ne l’a point abîmée)
a tellement aimé ce livre que, durant ce temps incertain du confinement, elle a voulu le partager  avec tous ceux qui fréquentent sa bibliothèque, et elle nous l’offre, là, beau comme il y a 13 ans, à sa naissance. Accompagné d’un trio de Schubert qui l’enveloppe doucement…
Elle s’appelle Marielle, notre magicienne.
Et je lui dois un pur moment de bonheur.

Supervielle – oui, toujours lui, je l’aime beaucoup – écrivait ces mots parfaits, eux aussi :
que  » les mots vous frappent de loin comme balles perdues… » ( dans Les amis inconnus)
Ceux de  » l’amour qu’on porte « , et les belles illustrations de Carmen Segovia qui les accompagnent, ont frappé, de loin, par hasard, Marielle – de- Nivelles, et pour que ce ne soient pas mots perdus, voilà que de tout son cœur, elle les offre à tous, si simplement
qu’on se met à croire qu’en réalité, rien ni personne ne meurt jamais vraiment…
Il suffit d’un regard….
D’une voix…
D’une note qui s’obstine…
Tout s’éclaire.

 

LEURS YEUX IMMENSES

 » Bleus ou noirs tous aimés tous beaux,
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
et le soleil se lève encore… »
Sully Prudhomme

Vers 14 ans, j’étais tombée sur ce poème du XIXème, et il m’avait profondément émue. J’avais essayé, naïvement, de partager mon enthousiasme avec mon professeur de français qui m’avait dit, avec un petit rire moqueur : – Sully Prudhomme ? ça n’en vaut pas la peine ! C’est un poète mineur…

Je m’étais sentie blessée, comme si on venait de me dire que ce garçon, là, que j’adorais, ne valait pas un clou, que j’avais mauvais goût. Que je ne savais pas reconnaître ce qui avait vraiment de la valeur et ce qui n’en avait pas vraiment.
Ce fut la même chose ensuite pour  » Citadelle » de Saint Exupéry, et puis pour Camus  ( à l’époque, il fallait ab so lu ment porter Sartre au pinacle et vouer Camus aux bachoteurs…)
Et aimé à la fois les yéyés Joan Baez et Chopin, Franz Listz, les tangos et la viole de gambe.
J’ai gardé mes préférences – celles-ci et d’autres, plus intimes. Et ai appris à n’en pas rougir. A faire mon miel de tout cela, à mêler les influences, à métisser mes savoirs, à me servir de tout pour être moi.
En clin d’oeil affectueux, ma fille m’a offert, il y a quelque temps, le journal de Sully Prudhomme ! ça alors ! Un chouette cadeau. Eh bien, vous savez quoi, je ne l’ai que peu lu. C’était assez barbant…

Mais  » Des yeux immenses » a été écrit il y a une dizaine d’années, plus encore peut-être, le temps passe si vite… à partir de ce poème de Sully Prudhomme décrié et cité plus haut, en compensation, et en réponse au ricanement de l’enseignante, que j’ai encore dans l’oreille, 60 ans plus tard.

Certains lecteurs très anciens y  retrouveront peut – être des échos de : « un mouchoir de ciel bleu «  un grand et bel album publié en 2003 par Thierry Magnier et accompagné des magnifiques dessins de mon amie Nathalie Novi. Ce texte donné ici aujourd’hui avait été écrit dans les années 2000, avant  » le mouchoir… » Il n’était pas pour les enfants, je ne le destinais à personne en particulier. Mais l’image du mouchoir de ciel bleu vient effectivement de ce texte premier.
C’est souvent ainsi : d’un texte naît un autre, plus tard…

LEURS YEUX IMMENSES


Le vieil homme entra dans la cuisine. Le chat dormait à même le carrelage, cherchant un peu de fraîcheur. Une mouche ronronnait. Tout était calme. Au bout de la table, la vieille femme, les mains croisées sur les genoux, rêvait un peu ; elle regardait par la fenêtre ; dans la chaleur de l’après-midi, le vent retenait son souffle et le verger s’était endormi.
Un verre de vin, rouge très sombre, était resté posé sur la table.
Le vieil homme s’assit en face de sa femme. Il ne lui dit rien, mais il lui prit la main, celle où brillait un très ancien anneau d’or. Ils se regardèrent, tous deux, dans les yeux.
Ceux de la femme étaient d’un bleu humide et doux, comme un petit bout de ciel abandonné où seraient restés quelques pans de nuages. Ceux de l’homme   étaient très foncés, comme de gros raisins de lumière noire, et profonds aussi dans le visage rugueux d’écorce d’arbre.
Un peu de temps s’enfuit, qu’ils virent passer entre eux comme un ruisseau dont on ne sait ni d’où il vient ni où il  va, que l’on regarde filer seulement en pensant à soi et à la vie qui file aussi.
Dans les yeux bleu humide de sa femme, l’homme aperçut très loin, tout au fond, la petite fille qu’il n’avait jamais connue mais qu’on lui avait autrefois racontée, celle qui sautait toujours les trois dernières marches de l’escalier pour arriver plus vite dans le carré de soleil de la porte d’entrée donnant sur la cour où les jeux étaient permis : celle qui suçait le bout de sa longue natte pendant les longues heures de classe durant lesquelles les plumes crissaient sur le cahier, gravant finement les phrases de morale qu’elle n’avait jamais oubliées :
– Rien ne sert de courir il faut partir à point..
– Bien mal acquis ne profite jamais.
travaillez, prenez de la peine…

La peine…

Elle en avait pris de la peine.
Et puis elle en avait fait aussi, ce qu’il est impossible d’éviter complètement quand on vit longtemps, qu’on essaie par tous les moyens de vivre au mieux sa propre vie…
Dans le coin de ses yeux, un peu plus sombre, un peu moins bleu, il pénétrait comme dans un petit bois d’arbres noirs très serrés sur quelques secrets qu’elle n’avait jamais laissé échapper, et qui formaient, au cœur des arbres, une boule épineuse qu’encore aujourd’hui il ne pouvait toucher.
Mais au centre de ses yeux brillait une lumière extraordinaire, plus bleue que celui des cieux, plus bleue même que l’idée qu’on se fait du bleu quand on ferme les yeux et qu’on rêve d’étés fabuleux ; une lumière d’un bleu doré qu’il aurait aimé boire comme une liqueur et vers laquelle le vieil homme se penchait encore, toujours attiré, assoiffé. De ce bleu-là jaillissait un rire de gorge déployée, la courbe d’une épaule dénudée, ronde comme une lune, des je t’aime murmurés, un ventre rond sur lequel couraient quelques frissons… Dans ce bleu-là  plus bleu que tous les bleus, il y avait la mer sans aucun horizon, le flou continu des flots, la mer à l’infini qui roule ses soleils comme les enfants leurs ballons.
Le vieil homme pressa la main de sa femme contre ses lèvres sèches et elle lui sourit comme pour le rassurer :
– Mais oui, je suis là, près de toi, mon toujours ami, mon toujours amour. Que crains-tu donc encore ? Lui demandait-elle sans rien dire, de regard à regard s’entendant, de cœur à cœur s’écoutant.
Le chat s’étira avec grâce et elle l’envia un peu. Comme il eût été bon de se coucher ainsi sur le frais carrelage rouge sombre et de sombrer là, dans le sommeil…
Sombrer comme une barque trop pleine…
Que la vie est courte, que la vie est longue…
Que la barque, à la fin, est pleine…
Comme il doit être doux, et bon, enfin, de se laisser sombrer, avec tout cela devenu si lourd et qui soudain s’allège quand la barque se retourne, ventre au soleil, et que vous vous laissez glisser dans les flots comme dans les draps frais d’un lit si profond que vous n’en atteignez jamais le fond…
Elle se demandait, les yeux encore dans les siens /
– Et dans ta barque à toi, qu’y a -t-il, mon ami ?
Dans la barque amarrée là, au bord de ses yeux, elle voyait tous ses soucis d’homme; ses soucis de travaux inachevés parce qu’un peu de votre ancienne force vous manque ; ces arbres qu’on ne peut plus aussi bien tailler, ce chemin plein de cailloux qui vous blesse les pieds et va plus loin désormais que là où vous pouvez encore aller, le regret de l’auto qui dort dans le garage sombre et bien rangé depuis des années, qu’on ne sort plus que pour sa rituelle toilette d’été, au cas où, mais non, pas de cas, alors on la rentre et zou.
Dans la barque au ventre lourd amarrée au regard de l’homme qu’elle avait tant aimé, il y avait là tous les échecs accumulés, lourds et bien alignés comme une digue de gros rochers, et qui crânaient parce qu’ils avaient été les plus forts, le vieil homme avait bien tenté de les rejeter vers le large et par dessus tous les bords mais il n’avait pas pu… Il avait dû se contenter de jeter sur eux le voile gris du regret, alors qu’il avait souhaité les enfouir sous le voile noir de l’oubli.
Mais à l’avant de sa barque, brillait encore une belle lueur, une lumière d’éclair de chaleur dans une nuit d’été, si vive, que le noir autour en paraissait encore plus noir.
Lumière de quel espoir, encore, toujours…
Elle accrocha son regard à cette lumière-là.
Que se passe -t-il quand deux regards s’enfuient ensemble, loin du gouffre tranquille des yeux ?
Que se passe-t-il ?
Ils partirent tous les deux, sans quitter leur chaise qui resta là au bout de la table au centre de la maison.
Ils partirent si loin que l’endroit où ils arrivèrent n’avait pas de nom. C’était un endroit où, après l’été, c’est encore l’été, où l’hiver n’arrive jamais.
C’était un pays où les rivières coulent à l’envers, naissent de la mer et remontent avec tous leurs poissons vers la source joyeuse du début de tout.
Un pays où les étoiles brillent si fort la nuit que personne ne peut avoir peur du noir qui d’ailleurs n’est jamais vraiment noir, mais plutôt mauve, comme le cœur de ces fleurs, là, dont j’ai oublié le nom, mais vous voyez bien, non ?
Là, ils n’avaient plus besoin de maison, juste du chat parce qu’il les avait toujours accompagnés et on n’abandonne pas un animal qui vous a suivis jusque là.
Ils ne se couchaient plus pour dormir, seulement pour rêver, et leurs rêves rejoignaient d’autres rêves et cela faisait comme une forêt de songes où il était doux  de se perdre en se tenant par la main, il n’y avait plus rien à craindre, ce qui voltigeait autour d’eux, quand ils se tenaient immobiles, c’étaient des oiseaux de la couleur de leurs songes qui venaient tout près leur murmurer de jolis secrets…
A un moment, pourtant, ils arrivèrent quelque part. Une autre barque les attendait, où ils montèrent sans hésiter. Elle passa sous les feuillages tendres, puis sous les hautes futaies, glissa le long de falaises très blanches tendues comme des draps, et à un moment, ils arrivèrent là où l’horizon coupe le monde en deux, comme un rasoir.
Ils hésitèrent un instant à le franchir.
Un grand vertige les avait saisi tous les deux.
Ils fermèrent les yeux.
Alors la barque sombra, immédiatement.
Ils ne coulèrent pas tout de suite, trop étonnés. Ils se cherchaient des mains, se cherchaient encore du corps, mais leurs yeux, comme leur barque, s’étaient retournés.
Le bleu humide  de la femme s’en était allé rejoindre le morceau de ciel ancien dont il s’était échappé pour l’accompagner toute sa vie, mais il ne le trouvait pas encore et il errait comme un petit mouchoir qui cherche son chagrin.
Le sombre des yeux du vieil homme cherchait de l’ombre où se réfugier mais c’était encore midi et plein été alors le sombre restait là, hésitait au bord des paupières accroché.
Le chat, inquiet, miaulait et son miaulement leur parvenait encore alors même que leurs oreilles se remplissaient d’une eau glacée et leur bouche aussi qui s’ouvrait pour dire quoi qui ne pouvait plus être dit, qui n’était plus qu’un soupir qu’ils ne poussaient même pas, c’était plutôt lui qui les poussait, mais si doucement, vers d’étranges étendues sans fin et sans fond où les corps ne vont pas.

Quand on les retrouva, on dit :
– Qu’a – t – il bien pu se passer ? Ils sont encore là, tous les deux, assis l’un en face de l’autre; un verre de vin rouge entre eux, tiédi par la chaleur, une guêpe, regardez, s’y est noyée…
– Ils ont peut-être eu un coup de chaleur… Les vieux, c’est fragile… Ils n’auraient pas dû, à leur âge, boire ce vin, trop fort, en pleine journée… Il leur a monté à la tête peut-être…
Peut-être.
Allez savoir ce qui peut être et ce qui ne le peut pas.
Tout peut être, d’ailleurs, peut-être…
Ce qui m’inquiète, moi, ce  n’est pas le verre de vin   posé entre eux deux – la trace de leurs lèvres a laissé sur le bord la marque d’un dernier baiser..
Ce qui m’inquiète, ce sont ces petits morceaux de bleu qui errent dans la nuit noire et ces trous dans le ciel bleu que rien ne vient jamais combler, qui s’agrandissent parfois comme des orbites vides et alors je voudrais crier, mais on ne crie pas pour de petits mouchoirs bleus perdus qui cherchent leur chagrin…
Ce qui m’inquiète encore, c’est la couleur si sombre d’un grain de raisin noir qu’on écrase pour en faire jaillir le jus, et le jus coule, et après on l’enferme dans un tonneau de bois très lourd tout au fond d’une cave sombre et profonde, et alors que devient l’ombre d’or du grain de raisin qui a roulé dans la cuve ?
Ce qui m’inquiète, ce sont les barques vides bercées par les flots. Que sont devenues leurs lourdes charges ? Jouent – elles à pince mi pince moi avec les crabes tout au fond des flots ?
Ce qui m’inquiète encore, ce sont les anneaux d’or, tous ces anneaux d’or qui n’ont plus de doigts autour desquels s’enrouler et qui roulent alors, peut-être, n’importe où, comme de minuscules roues qui ne trouvent plus à quoi s’accrocher, comme de toutes petites bouées dorées qui pourraient sauver quels minuscules noyés ?
Ce qui m’inquiète enfin, ce sont ces faux horizons que l’on voit nous, qui font semblant d’arrêter la mer et le ciel, là- bas, mais qui n’arrêtent rien du tout, alors qu’on ne voit pas le vrai, c’est lui qui nous voit, surgit n’importe où, et nous happe, d’un coup, comme le poisson brusquement surgi de quelles profondeurs qu’elle ignore happe la mouche.

Mais une petite chose cependant me rassure
Un peu.
C’est la presque certitude que, quelque chose, quelque part, demeure des yeux qui s’en sont allés trop loin pour que ceux qui les aimaient aient pu les accompagner

Bleus ou noirs tous aimés tous beaux
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore…

 

 

En mai, vivons confinés… dans une clochette de muguet !

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Christian Bobin, dans un opuscule intitulé  » Le plâtrier siffleur » ( que j’engage à lire  ceux que la contemplation du minuscule ne fait pas soupirer d’ennui ) nous invite à habiter poétiquement le monde, et évoquant Emily Dickinson, qui ne quitta jamais la maison et le jardin de son père, il emploie cette image qui m’a fait de l’œil :
 » C’est une jeune femme qui a passé sa vie à l’intérieur d’une clochette de muguet.  »
La fée Clochette ?
Que nenni.
Que peut-on faire, entendre, goûter, voir, confiné à vie dans une clochette de muguet ?

Si on y réfléchit un peu, on s’aperçoit qu’on peut beaucoup, en fait.

On peut la faire tinter dans le vent, et, si souffle un vent doux, brise ou zéphir, alizé, ou un vent plus fougueux, bise, noroit, mistral, tramontane, la clochette sans doute tintera bien différemment. Et celui ou celle qui l’habite sera soit bercé, soit chahuté, chamboulé, voire si soufflent brusquement de grandes rafales qui plaquent la clochette au sol, étourdi, assommé ! Je ne parle pas même de l’ouragan, qui déracinera la clochette l’enverra tourbillonner par dessus les moulins, bonjour les galipettes dans la clochette ! (Personnellement, il me semble qu’après l’ouragan, moi que trois virages en épingle rendent déjà malade, je déciderais de changer d’appartement…)

Perché dans une clochette de muguet, à travers le voile blanc nacré, on a vue sur la campagne, sur la forêt, qui est jolie en mai : à nos pieds un vert tapis de mousse, très doux, humide et frais, au-dessus de notre tête l’ombre des verts feuillages, les petites pièces bleues et morceaux nuageux des cieux. De là on peut sans doute discuter un peu avec les occupants des autres clochettes du dessus et du dessous, un brin de conversation du haut d’un brin muguet ! Haut d’une quinzaine de centimètres,il contient une douzaine de clochettes qui ne sont sans doute pas toutes occupées par des poètes, mais c’est pareil partout, on a les voisins qu’on a et c’est comme ça. Cependant, occuper une clochette de muguet indique tout de même, je pense, une légère tendance à aimer la nature, les chants d’oiseaux, les petits pas furtifs des lapins de garenne, le joyeux bond d’une biche, l’envol gracieux d’un papillon, la surprise d’une coccinelle posée sur vous comme un petit bijou…
Habiter dans une clochette de muguet, avec Emily Dickinson comme voisine, c’est avoir une belle adresse très secrète comme les plus grandes vedettes. Peu de journalistes dans les sous bois, rien que des Chaperons rouges avec galette, Boucles d’Or en quête de jacinthes sauvages, Petits Poucets suivis d’oiseaux friands de pain, poursuivis par des ogres ayant la flemme de faire la queue chez le boucher du coin, Hansel et Gretel et toute une cohorte d’enfants abandonnés et mourant de faim arrachant de gros morceaux de maisons de sucre et de pain d’épices dans lesquelles habitent des sorcières aux dents forcément pourries. Habiter dans une clochette de muguet, c’est donc, sûrement, faire secrètement partie d’une multitude d’histoires…
Toutes sortes de musiques et de chants les accompagnent dans l’ombre, ces histoires, murmures et sifflements, soupirs et battements, brame et gémissements, cris et chuchotements, souffle et ploc et plouf, mais toc et plof aussi, parfois, et même glouglous… et gazouillis, grondements… Détonations ! Explosions !  La variété de tout un orchestre sans jaquette, invisible, ou presque… Quel spectacle, chaque jour, chaque soir, chaque nuit, chaque heure, chaque minute, chaque seconde…
Et ce doux parfum du muguet, si suave, répondant aux couleurs et aux sons comme l’a dit un autre poète…, la vie et la mort mêlées qui passent, en ce même doux parfum enveloppées…
La vie et la mort, lumière et obscurité, autour du blanc et fragile muguet l’infiniment petit répondant à l’infiniment grand, et le poète, voyant, rêvant ce qu’il ne voit pas, le devinant. Le traduisant, ou plutôt le convertissant en mots, en phrases, sonores, rythmées.
On comprend mieux, dès lors, oui, comme le devine Christian Bobin, qu’Emily Dickinson ou un autre poète ait pu habiter toute sa vie,  en apparente réclusion, en semblant exil du monde, un simple brin de muguet.
Seule pour mieux voir, mieux entendre, mieux sentir, ressentir, toucher, être touchée, comprendre – au sens premier, qui n’est pas prédateur, mais  » prendre avec elle  »
Et de là, embrasser alors, tendrement, le monde entier qu’un seul brin, une seule clochette de muguet, contenait.

emily[1]En concordance, en écho, un poème d’Emily :

To make a prairie, it takes a clover and one bee
one clover and a bee,
and reverie.
The reverie alone will do
if bees are few.

( ce qui tombe bien en notre époque où malheureusement
 » the bees are few »)

Mais j’aime particulièrement celui-ci qui a peu à voir avec le précédent, quoique…

I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us – Don’t tell
they’d banish us, you know.

How dreary to be somebody !
How public, like a frog
to tell one’s name the livelong day
To an admiring bog !

Je ne suis personne ! Qui êtes-vous ?
Etes vous personne aussi ?
Alors, nous sommes deux personne, mais ne le dîtes pas
ils nous banniraient, savez – vous.

Comme c’est pesant d’être quelqu’un !
tellement commun – comme la grenouille !
d’épeler son nom, tout au long du jour,
au marécage qui l’admire…

( traduction approximative…)

PS : J’ai toujours eu envie d’écrire un album sur ce début-là, fascinant :
I’m nobody ! Who are you ?
Are you nobody too ?
Then, there’s a pair of us…

bon… may be… later… one day …

20200613_112617[1]

Bon, voici une vue de la maison d’Emily Dickinson, en vrai, ça relativise un peu son confinement, du moins en ses premières années, avant qu’elle ne quitte plus sa chambre…

LES ENFANTS DE NOE et autres livres de confinement…

ça m’est revenu, je l’ai cherché, et oui, je l’avais encore, dans un placard de cuisine démontée, où j’ai remisé, à la cave, des livres que mes enfants aimaient bien, ou moi, il y a fort longtemps, dans l’espoir que leurs enfants, un jour, aimeraient les découvrir, espoir déçu pour le moment, mes petits enfants, même confinés, préfèrent décidément la vidéo !
Les enfants de Noé,  imaginé par Jean Joubert, c’est l’histoire d’un confinement justement, très finement contée, un livre un peu ancien – 1988-  que j’avais aimé et donné à mon dernier fils ….il y a une trentaine d’années.
Une famille qui habite dans un chalet alpin avec quelques bêtes, se retrouve sous une abondance de neige comme il n’y en a jamais eue, un vrai déluge blanc et glacé qui dure, qui dure… Les forçant, peu à peu, à vivre tout autrement, à compter les provisions restantes, à vivre de ce qu’ils vont fabriquer eux-mêmes, à passer par des alternatives d’espoir et d’effroi… Plus de radio, ni de télé, plus rien ne passe, pas même cet avion quotidien de 17h, ils ne voient plus rien d’autre que du blanc, partout, sur lequel ils ne peuvent s’aventurer, car cette neige est différente de toutes les neiges qu’ils ont vues. Une question vient à se poser : Si le reste du monde avait disparu ?
Ils apprennent, ils affrontent, ils sont solidaires, ils survivent. Ils font du feu, leur père leur lit la vie de Saint François d’Assise, d’habitude jamais ils n’auraient eu la patience d’écouter des pages comme celles-ci, mais aujourd’hui, tout est devenu si étrange, si différent de leur vie d’avant… alors ils écoutent, ils essaient de comprendre, de voir autrement la vie, le monde, de relier ce mystère à d’autres mystères plus grands, ils regardent, et ils se regardent aussi, les uns et les autres, d’une autre façon, ils s’apprennent comme ils apprennent cette nouvelle façon d’exister, de se sentir responsable de chaque chose et de chacun…
Ce serait une histoire parfaite pour le temps d’aujourd’hui.
J’ai encore le livre,  je l’ai relu, il est pour des enfants qui lisent bien, de plus de 10 ans, je pense. Il était édité à l’Ecole des Loisirs, dans la collection Médium. IL est sûrement encore dans les bibliothèques… mais elles sont fermées…
Peut-on encore le commander ? Je ne sais pas, et puis, ce n’est pas un produit absolument nécessaire à notre vie quotidienne. Juste bien adapté à la situation que nous vivons.

En écho à cette lecture pour les jeunes ados,  j’ai beaucoup conseillé uneautre  lecture, ces jours-ci, à des amis indécis sur le livre qu’ils auraient envie de lire – tant, il est vrai, que lorsque plein de ce temps après lequel on pleure tout au long de  l’année, nous est enfin, miraculeusement accordé, il nous laisse comme interdit…
Cette lecture est celle du  » Mur invisible » écrit par Marlen Haushofer, auteur autrichienne, morte en 1970, célébrée surtout pour ce livre – ci, mais j’en ai lu un autre d’elle, qui n’a rien à voir avec «  Le mur invisible » , tout aussi dense et remarquable et qui s’intitule, en français,  » Nous avons tué Stella  » (mais il n’a rien d’un roman policier)
C’est publié chez Actes Sud Babel, en poche.
En tout cas  » Le mur invisible » est un livre que je ne saurais comparer à rien, à aucun autre, où il se passe un évènement incompréhensible, au départ, et puis plus rien, sur plus de 350 pages, et pourtant nous ne pouvons lâcher ce récit, très dense, ni son héroïne ( rien à voir avec l’héroïsme qu’on serait en droit d’attendre d’un personnage principal – et ici, d’ailleurs, SEUL personnage de l’histoire ) dans une situation  qui nous dépasse totalement, non, son héroïsme consiste à continuer de vivre une vie ordinaire en des circonstances totalement extraordinaires.
Pour ne pas devenir folle.
Pour ne pas mourir.
Le début, c’est cela : une jeune femme vient passer quelques jours dans une maison forestière, avec des amis et leur chien. En arrivant, les amis partent chercher quelques provisions au bourg le plus proche, et ne reviennent pas. Lasse de les attendre après ce long voyage, la narratrice s’endort. Quand elle se réveille, au petit matin, ses amis ne sont toujours pas rentrés. Très inquiète, pensant qu’ils ont dû avoir un accident de voiture, elle marche vers le bourg, et tout à coup, son chien, qui folâtrait devant comme tout joyeux toutou en balade, se heurte à quelque chose qu’on ne voit pas. Une sorte de paroi invisible. De l’autre côté, le monde, ordinaire, est là, mais semble-t-il, totalement figé.
Comme enveloppé du même sortilège que celui du conte de la Belle au bois dormant.
Mais ici, nulle mauvaise fée, nulle limite de temps au sortilège, nul prince salvateur.

L’héroïne malgré elle est désormais enfermée.
Confinée ad vitam aeternam dans sa parcelle de forêt, et dans l’absolue impossibilité d’en sortir, de s’échapper.
Comme écrivait Sartre  » Partout, des murs  » Ou plutôt, un mur.
Apocalypse and now ?
Now, elle doit désormais vivre, survivre, sur ce lopin de terre, apprendre la solitude extrême, vaincre ses peurs, prendre conscience de ce qui lui reste et qu’elle n’aura plus désormais rien d’autre… Se transformer, devenir une autre, cette inconnue que ces nouvelles conditions de vie, totalement rustres, vont faire naître, une vraie naissance, cordon coupé avec la vie d’avant, urbaine, civilisée. A présent, il ne reste que cela, ce morceau de nature où elle sera tantôt chasseur tantôt gibier.
Vous allez dire : – oh bon, la fin du monde and so on, ok, c’est de la SF..
Eh bah non, raté ! Cela n’en n’est pas vraiment. C’est plutôt une épopée intérieure. On se fiche bien de savoir ce qui s’est passé, comment la narratrice anonyme pourrait revenir dans son monde précédent, cela n’a vite plus de sens de se poser ce genre de question.
Le monde d’avant n’existe plus. Il est mort. On finit même par l’oublier.
On a alors tout le temps de voir passer le temps, chaque saison, de s’attacher à tout ce qui est si petit, infime, tout ce qu’on néglige habituellement. Et de se sentir seul au monde comme jamais, comme Robinson dans son île du bout du monde avant Vendredi.
Mais, en même temps, relié à tout.
A l’accablement initial, succède la force, et la paix. Avec soi comme avec le monde. Celui qui nous entoure, encore vivant, qui pousse respire, et s’épanouit, et celui au-delà du mur, dont on ne sait plus rien, mort sans doute puisque plus rien n’y bouge…
Si peu de choses alors sépare la vie de la mort, une mince paroi invisible, mais infranchissable.
L’histoire ? C’est peut-être juste l’acceptation de la fin de tout et de soi, et du chemin, du travail, à accomplir, en toute conscience, puisqu’on est un être humain ; pour seulement aller chaque jour un peu plus loin, faire quelques pas de plus qui justifient que l’on soit encore en vie quand plus personne ne nous voit, s’en occupe, s’en émeut.
Être héroïque pour soi seul quand on n’a plus aucune importance pour rien ni pour personne…

Une lecture initiatique, magnétique, et bouleversante de sincérité, de justesse.
J’envie ceux dont ce sera une première lecture.

L’autre récit  de Marlen Haushofer c’est donc «  Nous avons tué Stella« . Rien à voir avec le confinement, là.
Un très bref récit, chez Babel aussi. Une femme, la narratrice, raconte l’arrivée, dans une famille bourgeoise ordinaire, d’une jeune étudiante. Cette jeune fille, innocente, manipulée, servira à chacun de révélateur. La narratrice suit ce qui se déroule sous ses yeux, avec une précision d’entomologiste considérant la vie d’insectes, sans émotion apparente, sans révéler grand chose d’elle – même, pourtant trompée, bafouée.
Jusqu’au drame final, dit sans aucun pathos, avec froideur.
Aucune chance n’est laissée à la pitié, étranglée en quelques mots, glaçants.
Un très bref récit de 70 pages seulement ! Une tragédie en mode mineur. Là encore, la fascination est totale, on tourne chaque page comme on soulèverait légèrement, petit à petit, un voilage léger, transparent, qu’un rien pourrait déchirer, et le cœur battant d’une peur diffuse, confuse, à l’idée du crime qui sera dévoilé…

Il y a d’autres livres de Marlen Haushofer, j’avais regardé, il y a quelques années, mais ils n’étaient pas traduits en français, ou je ne les avais pas trouvés, je ne sais plus. Mais voilà que ces lectures-là me reviennent à présent, qu’elles me semblent s’accorder à l’humeur du moment.
Et en même temps, et heureusement, la contredire…
Vous savez bien, l’envers de la pièce, ce que cachent les choses, la vie, les gens…
Un mur invisible…
Un virus….

pour Arthur, Oscar et Ambre, mes petits enfants, et puis pour tous les autres.

Je voudrais que tu comprennes, Arthur, et vous aussi Oscar et Ambre, plus petits, si Arthur vous aide peut-être ! qu’il y a des héros  qui n’en ont pas la gueule, pas le costume, et ne jouent dans aucun film, aucune série, sur aucune chaîne, aucun écran de rien, ou alors de fumée parce qu’ils sont flous, on ne les voit pas bien.
Et même souvent on ne les voit pas du tout, et on les appelle donc  » les Invisibles » ; parfois on ajoute quand même » de la république », pour leur faire malgré tout comme un petit titre de noblesse  et vous verrez qu’ils le méritent bien.
Non qu’ils soient dotés, comme dans les bonnes histoires palpitantes, les bons films qui vous font frissonner,  d’un chouette pouvoir d’invisibilité leur permettant d’accomplir, les doigts dans leur invisible nez, des prouesses admirables comme sauver un enfant qui tombe du douzième étage, interrompre la lave d’un volcan en s’asseyant dessus ( je dis ça au pif, ne regardant et ne lisant que fort peu, et je m’en excuse, ces histoires-là mais j’avoue que l’image du géant s’asseyant sur le volcan pour l’empêcher de péter à tort et à travers me plaît assez) ou sauver presque tous les passagers d’un paquebot, sauf le plus vieux qui a naturellement plus de 70 ans !  avait déjà un pied dans les fonds sous-marins et qui se dévoue pour se faire bouffer l’autre par un requin, l’héroïque héros rétablissant de l’autre main, ( celle qui n’a pas les doigts dans le nez, vous me suivez ?) le paquebot sur les flots déchaînés. Ce héros là, si on lui donne encore quelques pages ou quelques minutes de film, sauvera l’humanité toute entière, et sans les mains, cette fois, les deux étant alors occupées.
Non. Les héros dont je vous parle, les enfants, ne sont pas  REELLEMENT invisibles, et ont leurs mains occupées à bien d’autre chose. On les appelle  » les Invisibles »  seulement parce qu’on NE LES REGARDE PAS.
Et pourquoi on ne les regarde pas ?
Parce qu’ils sont trop petits ? Trop moches ? Trop nuls ?
Même pas.
Seulement parce qu’on n’y pense pas.
On a la tête ailleurs.
On rêve à d’autres héros, magnifiques, costauds !
Eux, ils ne nous font pas rêver. Ils n’ont pas de super pouvoirs, en tout cas, pas de pouvoirs magiques, surnaturels.
Ou alors, ils ne s’en vantent pas. Ils les cachent même, non pas qu’ils aient peur qu’on les leur pique ( encore que, ça se pourrait, ils se méfient un peu tout de même…) mais ils ne pensent pas que ce sont de vrais pouvoirs, puisque ce ne sont pas des pouvoirs magiques, surnaturels.
Leur pouvoir, il est dans leurs mains, qui reconstruisent ce qui a été détruit, replantent ce qui a été gâché, dans leurs mots qui consolent ceux qui sont dévastés, dans leur imagination qui embellit ce qui a été enlaidi,  dans leur intelligence qui invente ce qui améliorera nos vies, dans leur conscience qui permet de juger si ce que nous faisons, ou qu’on nous a fait est juste ou injuste…
Les démons qu’ils chassent ne sont ni des ogres ni des vampires, ni des extra-terrestres venus nous envahir, nous sucer le sang, ou par quelque maléfice nous rendre fous et criminels, non ! Les démons qu’ils chassent c’est nous qui les avons créés, sortis de nos pauvres bêtes cerveaux, et à présent que nous en voyons la mocheté, le danger, et que nous en sommes tristes, apeurés, que nous crions  » au secours » pour être aidés, ils nettoient nos saletés, ils chassent nos virus, nos microbes, ils font ce qu’ils peuvent de nos mochetés, ils nous pardonnent même nos lâchetés, ils réparent, ils rafistolent, ils bricolent, ils prennent soin de nous, de tout.
Ils essaient, en tout cas. De toutes leurs forces : ils répareraient la Tour Eiffel qui se casserait la gueule, avec des bouts de ficelle, s’il le fallait, ET ELLE TIENDRAIT ! Il le faudrait bien.

Vous croyez bien, les enfants, reconnaître les héros ! Fastoche !
On leur offre des médailles, on parle d’eux dans les livres d’histoire, ils y ont, inscrites,  leurs dates de naissance et de mort, ils ont de hauts faits d’armes et de guerre, ils sont fins politiques, ils ont de grandes visées, ils construisent des fusées, ils vont aller sur Mars, ils s’appellent César, Napoléon, des bâtisseurs d’empire ! Pasteur aussi, des fois…
Ils passent à la télé ou sur YouTube.
Il serait juste pourtant de reconnaître qu’ils ont eu besoin de toute une cohorte d’autres héros pour y parvenir. …
Moi, j’ai un faible pour ces autres héros : ceux qui reconstruisent ce qui a été détruit, ceux qui ramassent les saletés que les combattants ont laissées, ceux qui surveillent les cendres pour que l’incendie ne ravage plus, ceux qui nous ouvrent les bras sans rien savoir de ce qui nous fait tant de peine même si on les salope un peu avec notre morve…
Nos héros du quotidien, ordinaires, invisibles, ceux qui sont dans le tout petit coin gris du rectangle de la télé, au mieux, tandis que le héros du jour sourit de toutes ses dents au beau milieu de l’écran et qu’on ne voit que lui.

C’est le balayeur qui ramasse nos mouchoirs souillés tombés à côté de la poubelle qu’on a mal visée, c’est le clown qui va faire rire les enfants malades, le brave homme qui parle à cet autre-là, ivre qui dit n’importe quoi, qui se met entre lui et le reste du monde qu’il voudrait buter, c’est l’infirmière si fatiguée qui retarde son départ pour aider une collègue tout aussi fatiguée qu’elle, c’est le facteur qui monte chaque jour toute la côte pour porter à quelqu’un une lettre s’il y en a une, le pain s’il n’y en a pas, c’est la boulangère âgée qui reprend sa place en caisse pour que ce ne soient pas les vendeuses qui se chopent le virus, ce sont les gens qui prennent le train à 5h du matin dans le froid, et trient et mettent en caisse, et portent dans les camions, les légumes et les fruits et tout ce que vous mangerez tout à l’heure, les enfants, confortablement installés chez vous. Sans penser à eux.
Ce sont les femmes de ménage qui travaillent dans les bureaux quand il n’y a plus personne, que personne ne connaît, ne voit jamais, mais qui auront incognito tout nettoyé à fond de la moquette au plafond, qui  auront fait pour ceux qui arriveront au matin un décor de travail propre et parfait afin que rien ne les distraie d’œuvrer à la Grande Marche du Monde.

Tout ceux-là sont de pauvres héros, assurément, face aux grands sur grand écran, ou au nom écrit en gras dans nos livres et journaux. Ils ne vous ont sûrement jamais fait rêver, ni vous ni moi, ni vibrer du grand désir de vivre de formidables aventures à leur côté, oui, ils ne font rien d’extraordinaire, que de l’ordinaire si ordinaire qu’on ne le remarque pas plus qu’on ne les remarque, eux.
( Sauf quelques uns, parfois, qui se servent d’eux pour parler en leur nom, crier :  » regardez-les donc les pauvres, regardez les un peu pour voir !  » )
Alors oui, un petit moment, on les regarde un peu mieux, et si, par hasard, celui qui a parlé d’eux prend le pouvoir, on se dit : – Ah ! Tant mieux, tiens ! On va faire plus attention à eux !  »
Mais le plus souvent, ça ne dure pas, une sorte de fumée tombe vite sur eux, peut-être l’envers de l’écran gris de la télé, je ne sais pas, mais fatalement, ces héros-là disparaissent rapidement des écrans.
Ils sont des héros trop ordinaires, qui accomplissent des exploits pas assez flamboyants, qui ne font pas vraiment rêver : comme les mamans qui n’ont que deux bras, une tête et un cœur pour faire des miracles et qui se débrouillent avec ça et miraculeusement, les accomplissent.

Peut-être, Arthur, Oscar, Ambre, et tous les autres, ferez-vous de belles et grandes choses, plus tard, quand vous serez grands. Peut-être deviendrez-vous un de ces héros qui font rêver, pourquoi pas, puisqu’il y en a …
Et vous aurez de quoi être fiers, et heureux, et nous avec vous.
Mais alors, n’oubliez pas, jamais, tous les autres, qu’on ne voit pas, ou seulement, comme aujourd’hui, quand le feu est partout et que la plus petite goutte d’eau compte, pour l’éteindre, vous savez, celle du colibri qui la porte dans son bec pour faire sa part.

Heureusement, nous n’attendons pas après ce vrai grand héros surhumain qui pigera en un clin d’œil dans quel pétrin les Terriens se sont mis, et comment, grâce à ses vertus héroïques, ses pouvoirs magiques défiant toutes les lois communes, les doigts dans le nez sans même les avoir désinfectés, Il nous sortira de là !
Et nous ne L’attendons pas parce que nous avons nos héros invisibles ( de la République!)
Et ils sont nombreux ( quoique jamais assez)
Et ils ont la puissance des faibles, c’est à dire qui compte surtout sur les autres faibles pour les aider.
Cette puissance, alors est extraordinaire, quasiment sans limite.
Pourquoi ?
Parce qu’elle vient de très très loin.
Comme les histoires.
Du fin fond de l’univers où tout à commencé tout petit, et faiblement.
Elle vient de très profond, cette force des faiblesses qui s’unissent, telle une eau directement jaillie de la roche première.

Et vous pouvez déjà, maintenant, vous servir de cette force-là, les enfants.
Elle est en vous depuis le tout début de votre vie. En germe, en graine. C’est sans doute elle qui vous a permis de naître. Le germe du héros invisible. La graine du héros colibri qui  malgré le danger, y mettant toutes ses forces,  avec la joie de pouvoir faire quelque chose, lui aussi, sans doute, transporte dans son bec minuscule, la goute d’eau qui sera sa part de lutte contre le malheur.

Les enfants, vous êtes nos colibris d’aujourd’hui.

Aidez-nous donc, à votre façon, allez chercher la goutte d’eau au fond du puits où, de toute éternité, puisent les faibles pour devenir des héros. Et déposez-la à côté des nôtres.
Avec sérieux, avec gaieté, comme vous voulez.

C’est tous ensemble que nous éteindrons ce mauvais feu qui n’est pas né pour nous réchauffer mais pour nous détruire, ce mauvais feu qu’aucun démon n’a malencontreusement allumé, (juste, peut-être, dit-on, une malheureuse petite chauve-souris qui ne venait même pas de Transylvanie comme tout vampire qui se respecte, c’est dire !)

Elle ne l’a pas fait exprès ! Enfin, c’est ce qu’elle dit…  Comme un enfant… qui aurait fichu le feu à la maison et de là au quartier et jusqu’à la forêt, tout ça parce qu’on avait laissé traîner le briquet…

Ecrit pour les plus jeunes, ( et en toute humilité) en écho à la  » lettre d’intérieur » d’Annie Ernaux offerte à France Inter aujourd’hui 30 mars 2020.
https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-30-mars-2020

et avec un clin d’œil affectueux à Salomé Berlioux pour  » Les invisibles de la république » à Jo Witek pour  » Y’a pas de héros dans ma famille. »
Et je salue bien consoeurellement notre Susie Morgenstern qui s’adressait également à ses petits enfants dans, elle aussi,  sa  » lettre d’intérieur  » de ce matin.
Et par la même occasion, toutes les grands-mères qui attendent, chaque jour, de voir apparaître sur leur tout petit écran, leurs colibris qui leur sourient et leur demandent, un peu inquiets tout de même : – ça va bien mamie ?

LA GRANDE PEUR SOUS LES ETOILES

Les éditions Syros viennent de ressortir, dans son format initial, ce livre publié en 1993 et jamais épuisé, les éditrices successives de cette maison le considérant comme important dans l’histoire de la maison Syros.
Une petite cérémonie a été consacrée aux 30 ans de Syros et on m’a demandé d’y re-présenter mon livre qui avait été extraordinairement illustré par les clairs – obscurs de Johanna Kang qui n’exerce malheureusement plus comme graphiste aujourd’hui.
Le livre, qui raconte l’amitié entre deux petites filles en juillet 42 et comment cette amitié sera brisée par la guerre et les hommes qui la font, avait obtenu de grandes distinctions : le prix de Bologne, graal des éditeurs et des illustrateurs ! le prix du Bundestag ce qui m’avait tellement émue, le prix des bibliothèques américaines … et il avait été multi – traduit dès sa parution.
Je l’avais écrit pour parler très tôt, aux enfants, de cette période de la guerre, en France, moi je n’en  avais été informée que très tard, vers 13 ans. Et je croyais, alors que c’étaient les Allemands qui avaient arrêté les Juifs… J’étais loin de me douter que cela avait été le rôle de policiers français aux ordres d’un gouvernement dit de Vichy…
Mais pour moi, ce livre est maintenant et beaucoup le souvenir de belles conversations avec Claude Roy, qui composa une très forte préface à cet album, et avec qui j’entretins, ensuite, correspondance et amitié. Et cette préface, quand je la lis, entretient en moi le souvenir de sa voix, vite essoufflée, mais toujours portée à l’enthousiasme de dire et de raconter. A la recherche de bien penser et de bien dire ce que l’on aura pensé afin de le partager au mieux.
Ce livre, sans doute, beaucoup d’écoles et de bibliothèques l’ont déjà. Pour les autres, c’est l’occasion de le découvrir, afin que les enfants qui le liront nous posent ces questions que Claude Roy disait  » originelles et essentielles »…
J’y pense, aujourd’hui que son ami Jean Daniel l’a rejoint. Ils en avaient l’habitude et ils aimaient tant discuter ensemble…
Ils doivent en avoir des choses à se dire, privés l’un de l’autre depuis si longtemps…
Sous les étoiles.