EFFACER L’ARDOISE

Je viens de m’acquitter d’une petite dette envers la si ingénieuse amie à qui je dois la création de mon site et à qui, du coup, je ne sais pas bien pourquoi, le gestionnaire du site adresse parfois ses comptes !
Et contente de l’avoir fait illico presto, je me suis exclamée in petto ! Ardoise effacée !
Et je me suis arrêtée sur ces mots. Car cela faisait belle lurette que je ne les avais ni vus, ni lus, ni employés nulle part, ces mots si souvent entendus autrefois. Appartenaient-ils à un autre monde, dépassé ? N’y a-t-il plus d’ardoise, plus rien que des écrans d’où rien ne disparaît tout à fait même quand on le croit, où rien ne s’efface vraiment ?
J’aimais beaucoup, enfant, effacer la grande ardoise du tableau – non avec l’éponge sèche employée maintenant,( et encore de moins en moins avec l’arrivée des tableaux électroniques !) mais avec l’éponge trempée, bien essorée, qu’il fallait passer horizontalement, de haut en bas, sur la surface noire ou verte, et bien régulièrement, soigneusement, pour ne pas laisser de vagues traces blanchâtres un peu dégueu. Mes petites camarades de classe adoraient aussi effacer le tableau, on s’en disputait le privilège – et certaines maitresses instituaient donc un tour pour ça, d’autres s’en servaient comme d’une carotte, une récompense.
Le tableau effacé, c’était la journée terminée, et tout ce qui avait été difficile, moche, nul, effacé aussi. Demain pouvait arriver et serait un autre jour, promesse de bonheur possible et toujours renouvelé.

C’était très chouette aussi d’effacer notre petite ardoise personnelle, qui ressemblait pas mal, finalement, aux tablettes de maintenant mais dont le prix, dérisoire, n’avait évidemment rien à voir ! On l’effaçait avec une jolie petite éponge ronde, en mousse très douce, blanche, bleue ou rose qu’on gardait dans la petite boite adéquate, bien humide. Sur l’ardoise, on écrivait le chiffre demandé en réponse à l’opération proposée. Ou le verbe conjugué à la personne et au temps requis. Toutes les ardoises levées, la maîtresse jugeait d’un regard qui balayait toutes les ardoises, et donnait la réponse ; celles qui avaient faux se dépêchaient d’effacer leur erreur – un coup d’éponge et hop là, ouf, disparu, ça ne se voyait plus !
Alors que sur le cahier, la gomme ne parvenait pas au même effet, loin de là ! Elle salopait la ligne, voire davantage, pouvait même, si on était maladroit, ou si c’était jour de malchance, faire un trou dans la page ! Et l’erreur effacée continuait alors de se voir tout autant que le bouton de la varicelle passée !

« Effacer l’ardoise, » je l’entendais souvent aussi au bar-restaurant tenu par mes parents : certains clients avaient » une ardoise longue comme le bras » ! soupirait papa qui avait rarement le coeur d’en exiger le paiement ou de virer le mauvais payeur… Mais quand, en fin de semaine, de mois, ou grâce à un bon choix du canasson aux courses du dimanche, le client, tout content de s’acquitter, s’exclamait : « – Effacez l’ardoise ! » en sortant les billets, c’était fête ! Et tout le monde buvait un coup pour remercier le patron, le canasson et la vie en général qui n’est pas si mal quand elle finit par vous donner ce qu’elle vous doit !
Alors je me dis que, peut-être, ce ne serait pas idiot de dépoussiérer l’expression et de la ressortir aujourd’hui. A entendre les uns et les autres, à m’entendre moi-même, rouspéter, râler, regretter, me chagriner, mal calculer et m’en mordre les doigts, croire que et puis non c’était pas ça, être déçue et décevoir, critiquer, ressasser… oui, peut-être qu’il serait bon, qu’un jour par semaine, par mois ou par an, on arrête de brandir nos ardoises pleines de chiures et qu’on les efface, d’un joli, d’un gracieux coup d’éponge !
Disparus les dettes en tout genre, les mauvais procès, la mauvaise réponse à la bonne question, ou le contraire qui revient au même, la justification bidon, l’addition des soustractions, la multiplication des divisions, la dette éternelle !
Et sur l’ardoise brillante, comme neuve, comme au premier jour de CP mais en un peu mieux préparés, on recommence, on reprend, leçon reçue, leçon comprise, sans erreur ! …ou presque, car parfois l’erreur est si drôle, si jolie…
Du moins y écrirait -on sa vie et son oeuvre sans peur de se tromper puisqu’on pourrait effacer.

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