LEURS YEUX IMMENSES

 » Bleus ou noirs tous aimés tous beaux,
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
et le soleil se lève encore… »
Sully Prudhomme

Vers 14 ans, j’étais tombée sur ce poème du XIXème, et il m’avait profondément émue. J’avais essayé, naïvement, de partager mon enthousiasme avec mon professeur de français qui m’avait dit, avec un petit rire moqueur : – Sully Prudhomme ? ça n’en vaut pas la peine ! C’est un poète mineur…

Je m’étais sentie blessée, comme si on venait de me dire que ce garçon, là, que j’adorais, ne valait pas un clou, que j’avais mauvais goût. Que je ne savais pas reconnaître ce qui avait vraiment de la valeur et ce qui n’en avait pas vraiment.
Ce fut la même chose ensuite pour  » Citadelle » de Saint Exupéry, et puis pour Camus  ( à l’époque, il fallait ab so lu ment porter Sartre au pinacle et vouer Camus aux bachoteurs…)
Et aimé à la fois les yéyés Joan Baez et Chopin, Franz Listz, les tangos et la viole de gambe.
J’ai gardé mes préférences – celles-ci et d’autres, plus intimes. Et ai appris à n’en pas rougir. A faire mon miel de tout cela, à mêler les influences, à métisser mes savoirs, à me servir de tout pour être moi.
En clin d’oeil affectueux, ma fille m’a offert, il y a quelque temps, le journal de Sully Prudhomme ! ça alors ! Un chouette cadeau. Eh bien, vous savez quoi, je ne l’ai que peu lu. C’était assez barbant…

Mais  » Des yeux immenses » a été écrit il y a une dizaine d’années, plus encore peut-être, le temps passe si vite… à partir de ce poème de Sully Prudhomme décrié et cité plus haut, en compensation, et en réponse au ricanement de l’enseignante, que j’ai encore dans l’oreille, 60 ans plus tard.

Certains lecteurs très anciens y  retrouveront peut – être des échos de : « un mouchoir de ciel bleu «  un grand et bel album publié en 2003 par Thierry Magnier et accompagné des magnifiques dessins de mon amie Nathalie Novi. Ce texte donné ici aujourd’hui avait été écrit dans les années 2000, avant  » le mouchoir… » Il n’était pas pour les enfants, je ne le destinais à personne en particulier. Mais l’image du mouchoir de ciel bleu vient effectivement de ce texte premier.
C’est souvent ainsi : d’un texte naît un autre, plus tard…

LEURS YEUX IMMENSES


Le vieil homme entra dans la cuisine. Le chat dormait à même le carrelage, cherchant un peu de fraîcheur. Une mouche ronronnait. Tout était calme. Au bout de la table, la vieille femme, les mains croisées sur les genoux, rêvait un peu ; elle regardait par la fenêtre ; dans la chaleur de l’après-midi, le vent retenait son souffle et le verger s’était endormi.
Un verre de vin, rouge très sombre, était resté posé sur la table.
Le vieil homme s’assit en face de sa femme. Il ne lui dit rien, mais il lui prit la main, celle où brillait un très ancien anneau d’or. Ils se regardèrent, tous deux, dans les yeux.
Ceux de la femme étaient d’un bleu humide et doux, comme un petit bout de ciel abandonné où seraient restés quelques pans de nuages. Ceux de l’homme   étaient très foncés, comme de gros raisins de lumière noire, et profonds aussi dans le visage rugueux d’écorce d’arbre.
Un peu de temps s’enfuit, qu’ils virent passer entre eux comme un ruisseau dont on ne sait ni d’où il vient ni où il  va, que l’on regarde filer seulement en pensant à soi et à la vie qui file aussi.
Dans les yeux bleu humide de sa femme, l’homme aperçut très loin, tout au fond, la petite fille qu’il n’avait jamais connue mais qu’on lui avait autrefois racontée, celle qui sautait toujours les trois dernières marches de l’escalier pour arriver plus vite dans le carré de soleil de la porte d’entrée donnant sur la cour où les jeux étaient permis : celle qui suçait le bout de sa longue natte pendant les longues heures de classe durant lesquelles les plumes crissaient sur le cahier, gravant finement les phrases de morale qu’elle n’avait jamais oubliées :
– Rien ne sert de courir il faut partir à point..
– Bien mal acquis ne profite jamais.
travaillez, prenez de la peine…

La peine…

Elle en avait pris de la peine.
Et puis elle en avait fait aussi, ce qu’il est impossible d’éviter complètement quand on vit longtemps, qu’on essaie par tous les moyens de vivre au mieux sa propre vie…
Dans le coin de ses yeux, un peu plus sombre, un peu moins bleu, il pénétrait comme dans un petit bois d’arbres noirs très serrés sur quelques secrets qu’elle n’avait jamais laissé échapper, et qui formaient, au cœur des arbres, une boule épineuse qu’encore aujourd’hui il ne pouvait toucher.
Mais au centre de ses yeux brillait une lumière extraordinaire, plus bleue que celui des cieux, plus bleue même que l’idée qu’on se fait du bleu quand on ferme les yeux et qu’on rêve d’étés fabuleux ; une lumière d’un bleu doré qu’il aurait aimé boire comme une liqueur et vers laquelle le vieil homme se penchait encore, toujours attiré, assoiffé. De ce bleu-là jaillissait un rire de gorge déployée, la courbe d’une épaule dénudée, ronde comme une lune, des je t’aime murmurés, un ventre rond sur lequel couraient quelques frissons… Dans ce bleu-là  plus bleu que tous les bleus, il y avait la mer sans aucun horizon, le flou continu des flots, la mer à l’infini qui roule ses soleils comme les enfants leurs ballons.
Le vieil homme pressa la main de sa femme contre ses lèvres sèches et elle lui sourit comme pour le rassurer :
– Mais oui, je suis là, près de toi, mon toujours ami, mon toujours amour. Que crains-tu donc encore ? Lui demandait-elle sans rien dire, de regard à regard s’entendant, de cœur à cœur s’écoutant.
Le chat s’étira avec grâce et elle l’envia un peu. Comme il eût été bon de se coucher ainsi sur le frais carrelage rouge sombre et de sombrer là, dans le sommeil…
Sombrer comme une barque trop pleine…
Que la vie est courte, que la vie est longue…
Que la barque, à la fin, est pleine…
Comme il doit être doux, et bon, enfin, de se laisser sombrer, avec tout cela devenu si lourd et qui soudain s’allège quand la barque se retourne, ventre au soleil, et que vous vous laissez glisser dans les flots comme dans les draps frais d’un lit si profond que vous n’en atteignez jamais le fond…
Elle se demandait, les yeux encore dans les siens /
– Et dans ta barque à toi, qu’y a -t-il, mon ami ?
Dans la barque amarrée là, au bord de ses yeux, elle voyait tous ses soucis d’homme; ses soucis de travaux inachevés parce qu’un peu de votre ancienne force vous manque ; ces arbres qu’on ne peut plus aussi bien tailler, ce chemin plein de cailloux qui vous blesse les pieds et va plus loin désormais que là où vous pouvez encore aller, le regret de l’auto qui dort dans le garage sombre et bien rangé depuis des années, qu’on ne sort plus que pour sa rituelle toilette d’été, au cas où, mais non, pas de cas, alors on la rentre et zou.
Dans la barque au ventre lourd amarrée au regard de l’homme qu’elle avait tant aimé, il y avait là tous les échecs accumulés, lourds et bien alignés comme une digue de gros rochers, et qui crânaient parce qu’ils avaient été les plus forts, le vieil homme avait bien tenté de les rejeter vers le large et par dessus tous les bords mais il n’avait pas pu… Il avait dû se contenter de jeter sur eux le voile gris du regret, alors qu’il avait souhaité les enfouir sous le voile noir de l’oubli.
Mais à l’avant de sa barque, brillait encore une belle lueur, une lumière d’éclair de chaleur dans une nuit d’été, si vive, que le noir autour en paraissait encore plus noir.
Lumière de quel espoir, encore, toujours…
Elle accrocha son regard à cette lumière-là.
Que se passe -t-il quand deux regards s’enfuient ensemble, loin du gouffre tranquille des yeux ?
Que se passe-t-il ?
Ils partirent tous les deux, sans quitter leur chaise qui resta là au bout de la table au centre de la maison.
Ils partirent si loin que l’endroit où ils arrivèrent n’avait pas de nom. C’était un endroit où, après l’été, c’est encore l’été, où l’hiver n’arrive jamais.
C’était un pays où les rivières coulent à l’envers, naissent de la mer et remontent avec tous leurs poissons vers la source joyeuse du début de tout.
Un pays où les étoiles brillent si fort la nuit que personne ne peut avoir peur du noir qui d’ailleurs n’est jamais vraiment noir, mais plutôt mauve, comme le cœur de ces fleurs, là, dont j’ai oublié le nom, mais vous voyez bien, non ?
Là, ils n’avaient plus besoin de maison, juste du chat parce qu’il les avait toujours accompagnés et on n’abandonne pas un animal qui vous a suivis jusque là.
Ils ne se couchaient plus pour dormir, seulement pour rêver, et leurs rêves rejoignaient d’autres rêves et cela faisait comme une forêt de songes où il était doux  de se perdre en se tenant par la main, il n’y avait plus rien à craindre, ce qui voltigeait autour d’eux, quand ils se tenaient immobiles, c’étaient des oiseaux de la couleur de leurs songes qui venaient tout près leur murmurer de jolis secrets…
A un moment, pourtant, ils arrivèrent quelque part. Une autre barque les attendait, où ils montèrent sans hésiter. Elle passa sous les feuillages tendres, puis sous les hautes futaies, glissa le long de falaises très blanches tendues comme des draps, et à un moment, ils arrivèrent là où l’horizon coupe le monde en deux, comme un rasoir.
Ils hésitèrent un instant à le franchir.
Un grand vertige les avait saisi tous les deux.
Ils fermèrent les yeux.
Alors la barque sombra, immédiatement.
Ils ne coulèrent pas tout de suite, trop étonnés. Ils se cherchaient des mains, se cherchaient encore du corps, mais leurs yeux, comme leur barque, s’étaient retournés.
Le bleu humide  de la femme s’en était allé rejoindre le morceau de ciel ancien dont il s’était échappé pour l’accompagner toute sa vie, mais il ne le trouvait pas encore et il errait comme un petit mouchoir qui cherche son chagrin.
Le sombre des yeux du vieil homme cherchait de l’ombre où se réfugier mais c’était encore midi et plein été alors le sombre restait là, hésitait au bord des paupières accroché.
Le chat, inquiet, miaulait et son miaulement leur parvenait encore alors même que leurs oreilles se remplissaient d’une eau glacée et leur bouche aussi qui s’ouvrait pour dire quoi qui ne pouvait plus être dit, qui n’était plus qu’un soupir qu’ils ne poussaient même pas, c’était plutôt lui qui les poussait, mais si doucement, vers d’étranges étendues sans fin et sans fond où les corps ne vont pas.

Quand on les retrouva, on dit :
– Qu’a – t – il bien pu se passer ? Ils sont encore là, tous les deux, assis l’un en face de l’autre; un verre de vin rouge entre eux, tiédi par la chaleur, une guêpe, regardez, s’y est noyée…
– Ils ont peut-être eu un coup de chaleur… Les vieux, c’est fragile… Ils n’auraient pas dû, à leur âge, boire ce vin, trop fort, en pleine journée… Il leur a monté à la tête peut-être…
Peut-être.
Allez savoir ce qui peut être et ce qui ne le peut pas.
Tout peut être, d’ailleurs, peut-être…
Ce qui m’inquiète, moi, ce  n’est pas le verre de vin   posé entre eux deux – la trace de leurs lèvres a laissé sur le bord la marque d’un dernier baiser..
Ce qui m’inquiète, ce sont ces petits morceaux de bleu qui errent dans la nuit noire et ces trous dans le ciel bleu que rien ne vient jamais combler, qui s’agrandissent parfois comme des orbites vides et alors je voudrais crier, mais on ne crie pas pour de petits mouchoirs bleus perdus qui cherchent leur chagrin…
Ce qui m’inquiète encore, c’est la couleur si sombre d’un grain de raisin noir qu’on écrase pour en faire jaillir le jus, et le jus coule, et après on l’enferme dans un tonneau de bois très lourd tout au fond d’une cave sombre et profonde, et alors que devient l’ombre d’or du grain de raisin qui a roulé dans la cuve ?
Ce qui m’inquiète, ce sont les barques vides bercées par les flots. Que sont devenues leurs lourdes charges ? Jouent – elles à pince mi pince moi avec les crabes tout au fond des flots ?
Ce qui m’inquiète encore, ce sont les anneaux d’or, tous ces anneaux d’or qui n’ont plus de doigts autour desquels s’enrouler et qui roulent alors, peut-être, n’importe où, comme de minuscules roues qui ne trouvent plus à quoi s’accrocher, comme de toutes petites bouées dorées qui pourraient sauver quels minuscules noyés ?
Ce qui m’inquiète enfin, ce sont ces faux horizons que l’on voit nous, qui font semblant d’arrêter la mer et le ciel, là- bas, mais qui n’arrêtent rien du tout, alors qu’on ne voit pas le vrai, c’est lui qui nous voit, surgit n’importe où, et nous happe, d’un coup, comme le poisson brusquement surgi de quelles profondeurs qu’elle ignore happe la mouche.

Mais une petite chose cependant me rassure
Un peu.
C’est la presque certitude que, quelque chose, quelque part, demeure des yeux qui s’en sont allés trop loin pour que ceux qui les aimaient aient pu les accompagner

Bleus ou noirs tous aimés tous beaux
des yeux sans nombre ont vu l’aurore
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore…

 

 

2 réflexions sur “LEURS YEUX IMMENSES

  1. Merci mille fois pour ce texte tellement vrai à mes yeux. Je ressens une grande universalité et une grande vérité ( c’est peut-être la même chose je ne sais pas ). C’est la vie avec la mort mais la vie sans la mort. Notre vie . Bravo à vous .

    Envoyé de mon iPhone

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  2. Il y a un poème, dans  » les amis inconnus  » de Jules Supervielle qui dit ( je cite de mémoire…)
     » Ils voyaient le sillage mais nullement la barque,
    Parce que le bonheur avait passé par là… »

    Je ne me souviens pas de la suite, mais je suis à peu près sûre d’y avoir pensé également quand j’ai écrit « les yeux immenses ».

    Que laisse t on dans le sillage de notre passage ?
    Si c’est quelque chose sui ressemble encore un peu au bonheur, alors…

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