J’aime Elisabeth Strout

J’ai lu plusieurs livres, cette année, d’Elisabeth Strout :
Olive Kitteridge
Amy et Isabelle,
Je m’appelle Lucy Barton.

J’ai vu qu’un autre roman venait de paraître, dont le titre français est : « Tout est possible », titre magnifique s’il en est.
Je les ai tous aimés, ces livres, beaucoup.
Ils me semblent écrits à voix nue et désarmée, comme je le tente moi-même, à ma petite échelle de corde, et de mots.
Les récits racontent si peu de chose, en vérité, presque rien n’est dit, que d’infime, on dirait  » ce sont des détails ». Les héros n’en sont pas, seulement des gens ordinaires menant tant bien que mal des vies sans grand relief, comme en mènent sans doute les lecteurs qui, comme vous et moi, tomberont amoureux des livres d’Elisabeth Strout.
A quoi cela tient-il ?
A sa sensibilité vraie, je pense. Elle ne cherche à impressionner personne, pas même elle ; sa bienveillance va vers chacun, de ses personnages à son lecteur, qu’elle ne perd jamais dans de fumeux méandres, et c’est comme une conversation sur un banc, une rencontre fortuite qu’on aurait faite, comme ça, dans un jardin public, et une dame, posée là par hasard à côté de vous, vous parlerait de sa famille, de la petite ville où elle habite, du lieu où elle est née, parce que vous lui auriez posé une question ou deux, comme ça, pour parler un peu, rompre la solitude.

« Je m’appelle Lucy Barton » ( qui sortira en poche fin août) est cela aussi : une longue conversation entre une fille, malade et hospitalisée, on ne sait pas grand chose de sa maladie, mais elle dure un peu trop longtemps, et puis sa mère débarquée là, à la grande surprise de sa fille, puisqu’apparemment cela fait des lustres qu’elles ne se sont pas vues.

La mère vient de loin,  » du trou du cul du monde » aurait dit ma mémé, de plus loin que ne le disent même les kilomètres, c’est comme si elle débarquait d’une autre planète pour ainsi dire. Mais elle est là, attentive à sa fille à sa façon, ne dormant jamais pour être plus présente qu’elle ne l’a jamais été. Et telle Shéérazade, au fil des heures, elles égrènent les maigres souvenirs communs, des sortes de lambeaux de sous évènements : ce qu’est devenue la fille machin, qui a fait cela, déjà ? Et te souviens tu du jour où ?
Et ainsi, elles renouent entre elles deux, à l’aide de fils si minces qu’un simple souffle de vent, un claquement de porte pourrait les rompre.
De temps à autre, le médecin passe, bienveillant envers sa jeune patiente, là encore, à quoi tient ce sentiment de bienveillance ?
« Il me pose la main sur le front comme pour vérifier si j’avais de la fièvre… »
Presque rien, la fraîcheur d’une main pour rien puisque tous deux savent qu’elle n’a pas de fièvre.
Il effleure un bleu, qu’elle a sur la cuisse, ne pose pas de question, mais il est bien entendu qu’il l’a vu.

Une sorte de voile de regrets plane sur leur histoire à toutes les deux, la mère et la fille, mais c’est un voile sous lequel elles se retrouvent, dans lequel elles s’enveloppent. Elles se posent des questions, l’une à l’autre, non pour en entendre les réponses, mais seulement parce que la voix reste en l’air, les mots sont suspendus, comme de légers ballons qu’elles regardent voler.
C’est comme on fait avec les enfants, vous savez, quand ils se font mal, et qu’on essaie de les distraire de ce qui les a blessés en leur racontant autre chose… tandis qu’on les soigne comme on peut, avec les moyens du bord…
Il me semble que c’est toujours comme cela dans les histoires d’Elisabeth Strout . Tout le monde veut bien faire, mais chacun est démuni.

Tout d’un coup, me saute aux yeux ce beau mot de  » démuni », et je m’aperçois, que sans doute, à l’origine, cela signifie  » sans fonction », voire même  » sans don » ( préfixe « de », qui enlève, et « munus » la charge) Et alors je me dis qu’Elisabeth Strout met sa fonction, son don d’écrivain au service de ceux qui n’en ont que peu, voire pas.

Se charge de leur vie.

Et elle le fait simplement, sincèrement, et de tout son cœur mais sans chichi, sans blabla, et d’ailleurs, dans ce beau livre de « Lucy Barton, » à un moment, elle décrit un peu un atelier d’écriture où l’héroïne s’est rendue, non parce que cet auteur était son écrivain préféré  mais parce qu’elle l’avait croisée, dans un magasin, un motif apparemment futile, stupide. Et une pimbêche de psy, qui est aussi venue écrire à cet atelier lance une remarque intrusive, alors l’auteur la mouche :  » Je n’aime pas ceux qui se servent de leur métier, leur position, pour rabaisser les autres…Eh bien, ce sont de pauvres merdes ! »

Bravo ! Pas mieux !

Dans les histoires d’Elisabeth Strout  il n’y a pas beaucoup de personnages, mais de belles personnes, qui passent, comme passe la vie.
Une petite phrase revient souvent, dans ses pages, si modeste : C’est :  » pour ce que j’en sais… »
Et ce n’est pas du j’men foutisme, non, tout au contraire, ça demande pardon, à l’avance, d’ignorer tant du monde, de tout et de tous, même quand on est écrivain et qu’on a cette présomption dingue : faire parler les autres sans parler à leur place…

Oui, juste ça : être au service de…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s