De l’Yonne au Guadalquivir

Vous me demandez souvent, dans les classes, les CDI, les bibliothèques, si j’aimais lire quand j’étais enfant, quel était mon livre préféré et pourquoi. C’est une question qui quoiqu’attendue, m’émeut à chaque fois. Elle me permet de dire que, grâce à ce livre-là lu et relu des dizaines de fois, j’ai connu très intimement l’Andalousie bien avant d’y avoir posé les pieds.
Dans mon livre, Lolita n’était pas celle de Nabokov, mais la petite héroïne de  » La calèche du bonheur » dont l’histoire à la fois me ravissait et me déchirait le cœur. Cette histoire avait été écrite par Michèle Arnéguy dans la belle collection rouge et or que j’affectionnais particulièrement parce qu’on y écrivait avec talent de très longues et belles histoires pleines de grands et beaux sentiments.
Dans mon livre, donc, Lolita était assise, jambes allongées, sur une terrasse de Séville d’où elle entendait sonner les cloches des innombrables églises tandis qu’on l’appelait pour je ne sais plus quoi d’ennuyeux. Elle rêvait.
Moi pareil.
Ou presque.
Je n’avais pas de terrasse mais j’étais assise sur le rebord de la minuscule fenêtre qui donnait sur la cour où piaillaient les poules et cancanaient les canards, tandis que sonnait la cloche de l’unique petite église de Champs sur Yonne et que l’on m’appelait pour aider mon père un peu débordé dans la petite salle du restaurant des Rosiers que tenaient mes parents. Et je rêvais, pareil.
Dans mon livre, Lolita était du  » campo » qui veut dire  » Champ  » justement, quelle coïncidence, vraiment ! Dans son campo, la campagne andalouse, sauvage et poussiéreuse, l’accompagnait le meuglement lointain des taureaux, et surtout celui de Guapo, SON taureau, qui l’aimait. Dans le beau jardin qui entourait sa grande maison qui s’appelait la Palmera, poussaient des rosiers, des lauriers -roses, la glycine, le jasmin, des palmiers, des cyprès… et sur les collines tout autour se dressaient des centaines d’oliviers.
Moi pareil.
Sauf que ma campagne était verte, que ce que j’entendais meugler c’étaient les vaches de la fermière d’à côté, que je n’avais pas de taureau  mais un gros chien qui s’appelait Stamp et qui m’aimait, et sur les collines poussaient des vignes et des cerisiers qui se couvraient en mai de gros fruits ronds et rouges comme des nez de clown…j’avais une tonnelle couverte de petites roses roses comme de tout petits poings de bébés.
Lolita était brune aux yeux vers, elle était assez bizarrement attifée de vêtements cousus main, tirés des robes que sa grand-mère avec laquelle elle vivait ne mettait plus. Sa grand-mère était une grande dame sévère mais avec un cœur d’or.
Moi pareil.
Brune aux yeux verts. Sauf que ma grand-mère qui vivait avec nous aussi n’était pas une grande dame, mais plutôt une grande gueule, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un cœur d’or et d’ailleurs elle aussi me taillait des robes un peu bizarres et donc tout se rejoignait.
Dans mon livre coulait le Guadalquivir et je n’avais pas attendu Federico Garcia Lorca pour l’entendre chanter, y voir se dresser les joncs, y briller le dos des poissons et les cailloux ronds comme des genoux d’enfant.
Moi, je voyais couler l’Yonne sous le pont qui reliait Champs sur Yonne à La Cour Barrée, l’été je m’y tordais les pieds sur les gros cailloux au bord et mon père y pêchait de gros brochets pleins d’arêtes mais les clients s’en régalaient.
Et puis surtout, dans mon livre, le Guadalquivir avait débordé, la crue avait emporté Juanito, le petit frère nouveau-né de Lolita, mais pas Lolita. Qu’était devenu ce bébé ? Sa mère attendait toujours qu’un miracle arrive, que Juanito, dix ans après, réapparaisse…
Moi pareil.
Sauf que mon frère jumeau avait été emporté par les eaux sorties de ma maman…
À la fin de l’histoire, Juanito revenait, miraculeusement retrouvé, sa maman resplendissait de bonheur et Lolita le serrait contre son cœur. Ils partaient tous en calèche à la féria  de Séville.
Moi pareil.
Sauf que c’était à la fête foraine d’Auxerre, et que la famille s’entassait en Peugeot 403.

Et que le petit frère que je serrais contre mon cœur n’était pas celui qui avait disparu mais était né, pour le remplacer, miraculeusement car je ne savais comment, 3 ans après moi.

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deux lectures parmi d’autres

Il me faudrait plus de temps pour vous en parler mieux et plus longuement, mais à force de remettre à plus tard, à quand j’en aurai le temps, je m’aperçois que ce moment n’arrive pas vraiment, alors tant pis, et peut-être même tant mieux puisque les deux premiers livres, au moins parlent de cela : le temps qui n’est pas une ardoise que l’on efface, même si notre mémoire au fil du temps tient plus de l’hôpital et du cimetière que du plein champ à l’horizon lointain.
Le premier livre dont je voulais vous dire quelques mots, est donc un livre de souvenirs d’enfance, très simplement écrit, et par conséquence à lire aussi.
Il s’agit d’un livre de Nicolas Delesalle :  » un parfum d’herbe coupée », acheté dans une gare quelque part, uniquement sur son titre évocateur, tant chacun porte en soi, le printemps venant, son propre parfum, terriblement odorant, de l’herbe coupée.

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais moi, j’hésite toujours beaucoup à couper l’herbe sous le pied ! J’aime la vision d’une herbe folle dont le haut de la touffe ploie et remue en cadence sous le vent, comme celle des petites vieilles qui ne dansent plus que dans leur tête. J’aime penser à ce que les hautes herbes cachent et abritent, toutes ces vies minuscules qui  y fourmillent, inventives, j’aime l’allure des jardins un peu abandonnés, quand on s’y aventure ; sur notre passage, l’herbe haute caresse les genoux… à moins que les orties ne nous fassent faire des bonds de cabris ! J’aime les mauvaises herbes, les fleurs de trèfles et de pissenlits, ce qui pousse là par hasard, sans se gêner et sans qu’on le lui ai demandé, qui vient de je ne sais où.
Mais s’il faut un peu faire le ménage, en vue de s’y asseoir, de s’y coucher, ou d’un déjeuner sur l’herbe, alors effectivement, il faudra bien la tondre, la couper. Et le dommage sera compensé par le parfum, suave, sauvage, énivrant ( voyez comme les chats qui ont un odorat si fin, y enfouissent le museau, s’y roulent avec volupté !) composé de la réunion de toutes ces espèces d’herbes aux mille noms inconnus des profanes et qui donnera cette odeur unique, incomparable.
Bon, je vous rassure ! Le livre de Nicolas Delesalle n’a rien d’un traité de botanique,
non ! Il rassemble là ses souvenirs d’enfance, un album photo comme en possédaient autrefois toutes les familles, où chaque cliché était toute une histoire que l’on vous racontait en détail, entre larmes et fou-rires. L’auteur a vécu une enfance ordinaire, dans une famille comme tant d’autres, et c’est sans doute à cela qu’on doit de s’y reconnaître si facilement, et d’en reconnaître tous les vieux acteurs, si bien écrits, comme dans les premiers films en couleurs. Il cueille les fleurs du souvenir dans sa mémoire, nous les offre avec un sourire tendre dont l’âge n’a pas éteint l’espièglerie de l’enfant qui a été, et ces fleurs ramassées en un bouquet de 250 pages ont effectivement pour nous aussi, ce délicieux parfum d’herbe coupée.
Son récit est initié par une petite phrase que lui a jeté en pâture son vieux grand-père totalement somnolent et à côté de la plaque, à qui l’auteur venait de lancer : – tu piques un petit roupillon, Papito ? » et qui lui répondit, lui qui ne parlait que par borborygmes,
cette phrase parfaite : tout passe, tout lasse, tout casse…
Ce qui m’amène à vous parler de l’un de mes livres préférés depuis des années et des années, un petit livre que vous aurez peut-être un peu de mal à trouver et que l’on doit à Alain Rémond illustré par le photographe Luc Maréchaux et dont le titre est :
 » Les coulures du temps ». C’est un très petit, très mince opuscule gris, paru aux éditions Naïve.
Le nom d’Alain Rémond fut très connu à une époque pas si lointaine où il chroniquait ( pour les plus jeunes, non, ce n’est pas un gros mot ! ) dans l’hebdomadaire de Télérama sous le titre  » Mon œil » page que ses lecteurs, très nombreux, attendaient entre toutes pour en savourer l’humour et la tendresse. Il publia aussi, avec le même immense succès tellement mérité des livres de souvenirs personnels et familiaux  » Chaque jour est un adieu » « un jeune homme est passé »,  » comme une chanson dans la nuit », je n’en ai raté aucun. Grâce à lui, sa petite ville de Mortain, où il vécut son enfance et son adolescence au sein d’une famille très nombreuse, devint un lieu à voir, à visiter, pour vérifier qu’il n’y avait bien rien à voir, rien à visiter, hormis le paysage mental qu’en avait gardé l’écrivain, preuve vivante  qu’on peut tout écrire à partir de presque rien.
Le livre «  Les coulures du temps », nous pose, en préambule, cette question :  » pourquoi aime-t-on les vieilles choses, quand on est un enfant ? »
Il me semble que, si c’était bien le cas à l’époque de l’auteur – qui est aussi la mienne-, ce n’est plus autant le cas aujourd’hui,  les petits enfants que je connais le mieux ne jurent que par le neuf, la modernité, le dernier cri, ce qui vient de sortir !

Mais nous, les enfants de l’après-guerre-, nous aimions effectivement faire « des trouvailles » dans les fossés, les dépotoirs, les caves et les greniers, au fond de la  » baraque » ou encore mieux, de celle des grands-parents ! Fouiner dans tout ce qu’ils avaient remisé ou jeté en s’exclamant : – bon débarras ! Y compris dans les ordures qui, à la campagne, formaient des monticules « de saloperies » qu’on brûlait de temps à autre.
Il faut dire que le sacro-saint  » Touchez pas à ces saletés ! » de nos mères relevait de la tentation diabolique !
Dans ce court récit d’une petite cinquantaine de pages, Alain Rémond décrit merveilleusement bien le plaisir de « la surprise » à trouver.
Et, de mes propres souvenirs,  si on n’en trouve pas une vraie, de belle et merveilleuse surprise, alors on s’en invente une ! Un petit truc totalement bidon qu’on grossit, qu’on magnifie, qu’on raréfie, soudain digne d’être sorti de la fange, de figurer dans notre Panthéon, et valant quasi des millions du moins en imagination.
C’est le même plaisir, toujours, dans les brocantes qu’on appelait nous,  » les marchés aux puces ». Non exactement ce qu’on y « dégote » comme disait maman, mais ce qu’on imagine d’où vient et ce qu’on pourra faire avec, ce qu’on vient de « dégoter » !
Alain Rémond y dit très bien cela : les histoires que les objets nous racontent, qu’on leur invente, cette vie vécue sans nous, avant, et celle qu’on commence à leur imaginer près de nous, à présent qu’on l’a dégoté.
L’impression qu’il nous était destiné, voire secrètement transmis , et que  par lui, les couloirs de temps se sont rejoints, rapprochés, fondus, ainsi que les vies transformées, du coup, en destin.

Une robe m’a fait cet effet-là, une fois, un jour d’anniversaire ! Achetée dans une boutique improbable située dans une rue et une ville de hasard, où il y avait de vieux objets, et au milieu, pendue, une robe bleu-ciel, à encolure carrée, avec de petits nœuds posés dessus comme des papillons blancs ; une robe cousue main par une très ancienne couturière, – ce que fut l’une de mes deux grand-mères qui quitta l’école et apprit la couture à 9ans ! – comme on en portait pendant la guerre, ou juste avant, ou juste après… La patronne de la minuscule boutique m’a avertie : – c’est pour la déco ! Personne n’y entre dans cette robe, la taille est trop fine, et ça tombe pas très bien à la poitrine… et puis elle est un peu décousue sous les bras…
On s’est défiées du regard, j’étais sûre du contraire ! Et comme une Cendrillon recevant la robe et les chaussures uniques de sa marraine-fée, je me suis parfaitement « coulée » dans cette robe cousue pour quelle jeune fille dont le corps avait été l’exacte réplique du mien … 40 ans plus tôt…  et qui me l’avait laissée en mystérieux héritage ; dans ses plis et son décolleté, elle me transmettait ses rêves, ce qui restait de sa vie, le bleu d’autrefois se coulant dans le bleu de cet anniversaire d’aujourd’hui.

Alain Rémond ne parle pas de robe bleue un peu décousue, il parle d’épave, et de rouille, brune. Mais ça revient au même…
kifkif bourrique ! aurait dit maman.

j’aurai à vous parler d’autres lectures encore, dont : « Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre, que j’ai lu d’une traite, avec un grand bonheur de lecture.