Mais il est où le bout ?

Je me promenais le long de la mer, pendant cette semaine de vacances au soleil d’autant plus beau qu’il était inespéré, quand, venant d’un enfant qui cheminait à quelques mètres devant, me sont parvenus ces mots bien connus de tous les parents : – j’suis fatigué… » Prémisse au  » J’veux que tu me portes !  » redouté. La maman, déjà chargée d’un sac a répondu :  » on est presque au bout… » Et deux minutes plus tard, tandis que je les doublais et leur lançai à tous deux un regard amusé, l’enfant, perplexe, le regard portant le plus loin qu’il pouvait, geignait : « – Mais il est où, le bout ? »

Et voilà. Cette toute petite question, prononcée d’une voix enfantine et fatiguée, – mais chacun de nous, se posant cette même question, même intérieurement, ne se la pose – t-il pas sur ce même ton un peu geignard, perplexe ? cette toute petite question, donc, m’est entrée par une oreille et n’est pas ressortie par l’autre.
Question essentielle, existentielle, donc.
Normalement, ce qui a UN bout, n’en a pas qu’un, mais deux. Et si on ne se demande pas  » où ils sont les bouts ?  » c’est qu’en général, on en a un en main, et on voit l’autre extrémité, pas trop loin : un bout de bois, qu’il ne faut pas mettre dans l’oeil de son frère, le bout de la chaussure qui fait mal aux pieds parce qu’on grandit,  les ciseaux à bouts ronds qui sont permis et ceux à bouts pointus qui peuvent crever l’autre oeil, celui qui a échappé au bout de bâton.
Le bout du jardin, dont il ne faut pas sortir, au-delà il y a la rue, tu peux te faire écraser.
Le bout de la jetée d’où le malheureux peut, dans la mer, en finir et se jeter.
Il y a des bouts un peu infamants : être mis en bout de table, là où l’on n’entend rien de la conversation, au bout du quai les ballots, être à bouts de nerfs, au bout du rouleau et péter les plombs, être un sacré flemmard qui ne remue pas le bout du petit doigt ; plus complexe, l’aveu, qu’on vous arrache malgré vous, du bout des lèvres…
Il y a, par contre,  des bouts rigolos : le bout de la langue où les mots facétieux n’arrivent pas jusque là, le bout du nez par où l’amoureux est mené,..
Tous ces bouts-là, bon, on les voit.
Mais il y a effectivement, comme le pressent cet enfant, des bouts moins évidents, de bons bouts par lesquels il faut mieux prendre les gens, et le mauvais bout par lequel vous avez pris la problème et vous empêche de le résoudre correctement.
Plus certains bouts vicieux dont effectivement on ne voit pas le bout.
Le bout du discours de ce haut personnage qui s’écoute si bien parler qu’il oublie que ce n’est pas à lui- même qu’il s’adresse, mais à un auditoire qui a mal aux pieds, mal aux fesses, faim, envie de faire pipi, qu’il ennuie à un point, mais à un point !
Le bout de son travail, avec toutes ces piles de dossiers accumulés, et plus on avance, moins la pile diminue, toujours remplacée.
Le bon bout de temps où l’on attend celui ou celle qui n’arrive pas, qui n’arrivera peut-être jamais, et on se demande, montre en main,  si l’on a attendu assez longtemps, parce qu’il avait un bon bout de chemin à faire, mais quand même, il n’arrive pas et on est à bout de patience !
ET que dire de cette imposture qui nous fait croire, quand on est jeune, qu’il suffit d’avoir plein de cet argent qu’on n’a pas et qu’on aura jamais pour aller au bout de son rêve ? Alors qu’aller au bout de ce rêve, de toute façon, serait le tuer…
Et surtout, parlons -en de celui -là : Oui,  le bout de nos peines ! Où est-il ? On ne le voit quasiment jamais. Toujours au négatif ! 99 fois sur cent, on n’est pas au bout de nos peines, sauf, au bout, tout au bout de cette drôle de chose qu’on appelle la vie, on ne sera sans doute jamais au bout de nos peines.

Alors, il a bien raison, ce petit bout d’homme, de s’inquiéter, de geindre : – Mais… il est où le bout ?
Et personne ne se sortira de cette question…  par une simple boutade !

Là-dessus, c’est l’heure des croquettes du chat. ça fait trois fois qu’il passe sur ce clavier et y écrit de la patte ce qu’il pense de tout ça. Mon chat est à bout ! J’y vais.

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