Libres d’être, par Thomas Scotto

Ce n’est pas un livre qui raconte, c’est un livre qui dit. Et qui dit très bien, et avec amour. C’est un livre qu’il faut lire aujourd’hui où l’on parle à tous vents de harcèlement sexuel. Il a été écrit avant cette polémique, par Thomas Scotto. Ce livre-là, – comme tous les autres, au fond, mais en plus explicite, il l’adresse à ses deux filles, qui vont quitter à la maison. Il l’écrit « au milieu des cartons ».
C’est une très belle image que l’on a, dès les premières lignes, de ce père tout de tendresse et d’inquiétude mêlées, qui voit, prêtes à s’envoler, ses deux filles et tout leur petit monde de filles entassé dans les cartons. 5 Décidément, je m’avise qu’il est très beau ce mot de  » carton » à la place de celui de  » valise « , parce qu’il fait si fragile, et puis, il évoque encore l’enfance, la maison en carton, le bateau en carton, tous ces faux voyages où les enfants invitent encore leurs parents   » viens voir, papa, viens voir maman ! Monte avec moi dans mon bateau, fais toc toc à ma maison  et je t’ouvrirai la porte, d’accord ?  » tous ces faux départs, ces voyages imaginaires, avant le vrai, le plus définitif, celui où l’on n’invite plus les parents, ou seulement à agiter leur mouchoir au bord du quai.
Thomas Scotto dit cela, avec une grande pudeur qui est très émouvante, mais il dit aussi ses craintes, il ose dire ce que les pères taisent en général : – je crains pour vous, parce que vous êtes des filles, mes filles, et qu’il y a encore tant d’hommes qui veulent profiter de leur force et de leur puissance pour asservir les femmes… Vous a-t-on suffisamment armées, nous, vos parents, qui vous avons éduquées avec douceur, compréhension, sans jamais vous laisser entrevoir que vous ne pourriez faire très exactement tout ce que font les garçons ?
Petit rappel de l’histoire des femmes qui se sont libérées, les audacieuses, celles que les filles de maintenant peuvent mettre à l’avant garde, en première ligne, ces figures tutélaires, cette armée des ombres féminines qui fendent l’air du temps, brillantes et vaillantes et encouragent chacune à devenir  » libre d’être ». ( récit de Cathy Ytack )
Et alors, Thomas, le père intranquille, s’apaise : parce que oui, les filles, il en connaît aussi des hommes qui se comportent en homme et pas en mâle, brutal. Des hommes qui leur seront de bons compagnons sur les chemins imprévus de la vie. Et le sourire, radieux, de ses filles sur le départ le lui dit aussi bien : – Aie confiance en nous, papa, comme nous avons confiance, nous, en notre corps, en notre esprit, tous deux pleins de cette vie que vous nous avez donnée, nous sommes fortes de tout ce que vous nous avez donné !

Quel parent n’a pas vécu cela, intimement, à l’âge de ces séparations tout autant désirées que redoutées ?
 » Libres d’être » est un récit très poétique, une incantation, une vision : lisez ce père au bord du rire, au bord des larmes, au bord de cette autre vie qui s’annonce, pour ses filles toutes de désirs vêtues, cherchant ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut laisser partir, et finalement, ébloui d’amour, au milieu de la fragilité des cartons.

( paru aux Editions Pourquoi pas ? )

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