Apprenons – leur à lire, écrire,et conter

Non, cher monsieur le ministre, chers lecteurs, chers amis auteurs, non, je n’ai fait ni faute ni erreur. ( j’ai par chance, hérité de cette « orthographe naturelle » ainsi nommée pour signifier que celui qui écrit n’a point à se fatiguer avec la grammaire, les mots s’alignent dociles comme petits moutons devant le berger. )  J’ai donc bien écrit :  « apprenons- leur à lire, écrire, et conter !  »
Parce que, si je peux me permettre, chers tous,   » compter » avec un m et un p, je ne suis pas sûre que ce soit une si bonne idée.
( De prime abord, déjà, le mot est fourbe, avec ce «  m » et ce « p » qui sont là cachés, et ne s’entendent pas ! Deux lettres de décoration ! On voit bien comme le mot est prétentieux, non ?)
Compter, c’est calculer, et agir par calcul est vite catalogué : esprit calculateur, intéressé, et insincère ! Je ne crois pas que ce soit là cadeau à faire à un enfant. Je ne parle même pas du calcul rénal, dont celui qui en est victime vous dira comme c’est horriblement douloureux.
Compter, avec un et un p, faire ses comptes,  c’est vite compter les points, les voix, les suffrages, comparer, vouloir être le meilleur, dominer. Or, des maîtres, il n’y a que dans les écoles qu’on en manque. Ailleurs, il y en a pléthore, tous spécialistes en quelque chose, prêts à le vendre, à se vendre, et leur âme avec.
Paradoxalement, le compte n’est bon, avec un et un p, que quand on le rend. Quand on se rend compte, qu’enfin on a les yeux qui se dessillent, et qu’on comprend.( Ne me demandez pas qui nous l’avait donné, ce compte, ni à qui il faut le rendre, mais il suffit de savoir qu’alors, les bons comptes faisant les bons amis, c’est ainsi que toute guerre finit. )
Il y en a bien pour prétendre que le mieux est de n’avoir de comptes à rendre à personne. Certes ! Mais il faut en avoir les moyens ! Et il me semble hasardeux d’enseigner aux enfants qu’ils n’auront, sachant compter et devenus grands, plus de comptes à rendre à quiconque. Hasardeux et quelque peu fallacieux. Voire, un tantinet  immoral.
A ce compte- là, mon capitaine, me direz-vous, on n’est plus sûrs de rien. Ne comptez pas sur moi pour affirmer le contraire !
Conclusion ? Le comptant n’est jamais content !
Et, en ce qui concerne  » compter » avec un et un p, je pense que le mieux, pour les enfants, est qu’on le leur enseigne avec la plus grande modération ! Et je propose qu’on ne dépasse pas le stade de compter sur ses doigts. Il n’y en a que dix. ça n’ira pas trop loin. ça limitera les dégâts. Et ce ne sera pas si difficile que ça. La plupart des enfants ont dix doigts, s’ils se sortent celui qu’ils se sont mis dans la bouche ou le nez.

Alors que  » conter  » ! cher monsieur le ministre et chers tous ! Sans m, sans p, sans fourberie, sans prétention ! C’est frais, c’est tendre, c’est bucolique ! Et qui dit bucolique, dit naturel, bio ! comme il est bon de dire maintenant ! Car c’est « conter fleurette  » ! C’est  » Si Peau d’Âne m’était conté, j’y prendrais plaisir extrême  » comme l’écrivait ce monsieur La Fontaine qui en contes et plaisirs s’y connaissait ! Et quoi de plus joli que de conter fleurette et propos galants à la belle étoile et à la belle dont notre coeur est épris ? Et cela est beaucoup plus difficile à apprendre que compter avec ces diables de et de qui déjà à la base ne s’entendent pas !
Conter, ce n’est pas énumérer, calculer, chiffrer ! C’est dire avec le coeur, c’est peindre, c’est faire rêver !  C’est abolir le temps ! C’est conter des sornettes et autres très anciennes calembredaines et billevesées !
C’est magique !
C’est retrouver grand-mère à la veillée au coin de l’antique cheminée alors qu’on vient de la déposer comme un encombrant en maison de retraite !
C’est aussi, je vous l’accorde, quelque peu aventureux parfois. C’est dire qu’on peut se passer de GPS et aller se perdre au fond des bois, dormir 100 ans sans anesthésie ni payer impôts et loyers, se réveiller belle sans chirurgie esthétique, creuser la terre comme un fou et n’y trouver ni or, ni gaz ni pétrole, ni rien du tout…
C’est se servir de ses dix doigts pour agiter des marionnettes qui n’obéiront pas.
C’est aussi trouver des clés qui ouvriront des portes interdites….

Mais qui va bien pouvoir leur apprendre à bien conter sans compter, aux enfants ? Qui, monsieur le ministre et chers tous ?
Nous ! Les écrivains pour enfants. Nous qui faisons cela, depuis 20, 30 ans, dans les écoles où nous leur rendons visite, dans les bibliothèques qui nous prêtent leurs coussins et leurs gros poufs en mousse pour poser nos fesses de conteurs, nous qui avons la chance d’être qui nous sommes et de faire, sans prétention, sans même mesurer notre chance, parfois, le plus beau métier du monde.
Être à la hauteur, pour un auteur-jeunesse, ce n’est pas monter sur une estrade, un piédestal, c’est se pencher vers les enfants afin de perdre les 60 centimètres qui nous séparent de leur visage souriant, rêveur, sérieux, et leur apprendre à conter … sans s’en laisser conter par de faux raconteurs !

 

 

Une réflexion sur “Apprenons – leur à lire, écrire,et conter

  1. « Vous dites :
    — C’est épuisant de s’occuper des enfants.
    Vous avez raison.
    Vous ajoutez :
    — Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser.
    Là, vous vous trompez. Ce n’est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d’être obligé de nous élever jusqu’à la hauteur de leurs sentiments.
    De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre.
    Pour ne pas les blesser. »
    Janusz KORCZAK, prologue de Quand je redeviendrai petit

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