REPARER LES DEGATS

J’étais, dernièrement, dans une petite ville de province, comme il est d’usage d’appeler ces bourgs encore un peu hors du temps parisien, dont les magasins sont tous en centre ville, ferment entre 12h30 et 15h, et puis à 19h pile, et dont la poste n’est ouverte que le matin. Et où le téléphone et la télé passent quand ils veulent et comme il veulent.
J’avais quelques courses à faire pour le déjeuner, rien de transcendant, je ne suis pas fine cuisinière, un poulet frites, pour moi, c’est parfait. Mais je devais préparer pour toute la famille, et donc, fonçais tête baissée au petit supermarché pour remplir la poussette à provisions. Affalé devant la large vitrine, au soleil, un pauvre type, jeune et bronzé, une canette à la main, flanqué d’un chien muselé, genre malinois, faisait la manche, une petite écuelle posée devant lui, pour les sous, une autre posée devant le chien, pour l’eau.( mais il n’était sans doute pas interdit de faire le contraire, de mettre le maître à l’eau, ce qui ne lui aurait pas fait de mal, et de filer des sous au chien s’il nous inspirait plus de pitié que le maître ! )
– Bonjour ! me fit l’homme. ( il avait de beaux yeux bleus,  » un regard d’ange !  » aurait dit maman qui toujours crut aux anges et à leur mystérieuse intervention dans la couleur de certains yeux …)
– Bonjour ! répondis-je.
C’était succinct, ça ne l’engageait ni lui, ni moi ; à cette heure-là, je n’avais pas trop le temps de philosopher, et ça me suffisait comme échange. J’entrai dans le Supermarché, filai entre les rayons peu garnis ce qui facilite grandement les courses, et, ayant payé sans douleur excessive en enfilant ma carte bleue à l’avaleuse qui me la rendit aimablement, je ressortis, prête à cavaler sur le kilomètre qui me séparait de ma cuisine de combat.

Ce faisant, l’esprit déjà occupé par la préparation du déjeuner, me disant : – bon, reste plus que le pain à prendre en passant, j’ai la monnaie ! je butai, en sortant, dans l’écuelle du pauvre type toujours adossé à la vitrine chauffée à blanc par le soleil de midi. Et, butant, je fis voler les quelques malheureuses pièces qui se trouvaient dans la sébile improvisée.
 » Et merde !  » pensai-je, mais sans le dire, évidemment, cette fois, bien obligée, moralement, de m’arrêter. Et au lieu de dire ces 5 lettres-là qui étaient bien le fond de ma pensée, je murmurai : – pardon ! ce qu’il convient de dire quand on a été bien élevé. Il y avait 5 minutes, le pauvre type n’avait déjà pas grand chose, et maintenant, à cause de cette pointure 40 qui navrait déjà ma grand-mère, ma godasse ayant envoyé valdinguer son maigre pécule, il n’avait plus rien du tout. Il ne pourrait rien s’acheter pour son déjeuner, plus qu’à boire l’eau de son chien !
Je stabilisais ma poussette trop chargée, m’accroupis, rampai quelque peu, à la recherche des pièces qui s’étaient barrées vite fait, de ci de là,  dans le caniveau,  n’importe où. Lui me regardait faire sans bouger le petit doigt, alors qu’il était déjà par terre, et qu’il était loin d’avoir mon âge, mais bon, c’était de bonne guerre. Je remis dans l’écuelle ce que j’avais retrouvé, et puis, évidemment, je me dis que peut-être, il en manquait, alors je pris mon porte-monnaie et y mis 2€, et puis, la culpabilité ne s’étant pas complètement éteinte, j’en rajoutai, je vidais toute ma petite monnaie.  ( c’est ça l’inconvénient de l’éducation catholique reçue dans l’enfance, ça vous colle à la peau, même 60 ans plus tard. Vous avez oublié toute l’histoire de France et comment on fait une preuve par 9, mais pas  » Aime ton prochain comme toi-même » et même si vous ne vous êtes jamais vraiment beaucoup aimé, vous tâchez de l’aimer mieux que vous-même ! )
Il me sourit, l’air d’un brave type, finalement, je lui souris en retour, voilà, c’était fait, j’avais réparé, il était content, moi aussi, il faisait beau, tout allait bien.
A ce moment-là il me dit : – Merci ! ça va m’aider à me rendre au tribunal.
– Ah bon ? je dis, la main sur la poignée de mon caddy.
– Ouais, il fait. Demain, faut que je prenne le train pour aller au tribunal. Ils m’ont convoqué.
– Ah ! je fais, hésitante, toujours à l’arrêt, le beurre fondant dans le caddy.
– Vous voulez savoir pourquoi ?
Je n’avais pas vraiment envie, mais bon, ce n’est pas non plus quelque chose qu’on dit à un malheureux dont vous avez fichu en l’air le maigre pécule et qui veut vous ouvrir son coeur…
– je suis convoqué pour avoir cassé la gueule à un homo !
Là, je reste pantoise, consternée. Et lui, sourire complice aux lèvres, ses grands yeux bleus si clairs, comptant visiblement sur ma compréhension, voire sur un renchérissement !
– Y vont quand même pas me condamner pour avoir cassé la gueule à un pédé, hein ?

Je réalise que je viens de me mettre en quatre, et de ramper à quatre pattes, devant un démolisseur d’homos- entre autres… Et que je lui ai filé mes sous, en plus ! Et qu’il me prend pour une complice !
– Sale con ! je pense. Mais je ne le dis pas, toujours cette satanée bonne éducation, etc etc…

Je fais quelques pas, faut que je dégage de là, ça pue. Et puis, non, merde alors ! Je plante la charrette, retourne vers le pauvre type au regard d’ange, et reflanque un coup de ma tatane pointure 40 dans son écuelle. Je n’épargne que le chien qui n’est pour rien dans tout ça, qui n’a mérité ni ce maître ni d’aller s’user la langue à lécher l’eau sur le trottoir.
Je ne regarde pas la tête du pauvre type, qui doit être sidéré. Je ne regarde pas non plus si on m’a vue faire ça, si on s’indigne derrière moi, si une caméra de surveillance a enregistré mon geste non citoyen ! Je rentre.Tant pis pour le pain, plus de monnaie, on s’en passera. Et je parie que le beurre est complètement fondu. Et puis le fromage, je le sens d’ici ! Faut mettre tout ça au frigo, vite fait.

Réparer les dégâts.
Enfin, ce qui est réparable…

Une réflexion sur “REPARER LES DEGATS

  1. Bien vu, bien senti ! et joli titre…

    L’idée de mettre le maître à l’eau via l’écuelle du chien m’a bien fait rire !

    Merci pour ce billet qui sent le vécu ( et le fromage)

    J'aime

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