Tristesse de la terre par Eric Vuillard

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Je me sens intimidée à écrire quelques lignes sur ce livre-là, lu à la fin de mon été. Je l’avais choisi sur une impulsion, à cause du titre, simple et beau, et de la photo de couverture, portrait- profile en noir et blanc, d’une jeune indienne, la main en visière au-dessus d’un regard noir qui fixe le lointain, comme ces indiens de nos films regardant, impassibles, débouler le régiment américain avant l’attaque.  Ce livre est le récit de ce que fut le premier spectacle de la démesure : le West Wild Show, imaginé par Bill Cody, qui ne serait jamais passé à la postérité s’il n’avait pas été rebaptisé ( par des copains, employés du chemin de fer ! par celui de Buffalo Bill)   Ce show mettait en scène la reconstitution, pleine d’action, de bruit et de fureur, de l’aventure des pionniers, la conquête de l’Ouest, les grandes batailles contre les Indiens, le massacre de Wounded Knee. Et la grande idée de Buffalo Bill, ce fut d’engager de vrais Indiens pour ce spectacle, qui joueraient leur propre rôle, mais déguisés, et dans des d’immenses décors de carton pâte. Ils crieraient Wou Wou Wou comme doivent le faire les Indiens pour qu’on soit sûrs que ce soient bien l’heure de l’attaque ( ce que ne faisaient jamais, en vrai, les guerriers indiens pour attaquer.. ) galoperaient, chuteraient, tireraient etc… Il fallait que les spectateurs, éberlués, se sentent au centre de l’épopée ! Les affaires étant les affaires, on alla jusqu’à recruter Sitting Bull, lui-même, (le vainqueur de Little Big Horn qui par ailleurs négocia très bien sa prestation ! ) et celui-ci subit, impassible, les huées, les sifflements du public, les injures que la foule, déchaînée, réserve toujours, dans l’Histoire comme dans les histoires, aux méchants et aux traîtres.

ce qui fascine, dans ce récit, c’est que l’auteur nous raconte avec une grande précision qui rend très exact tout cela, qui est faux : Buffalo Bill n’a jamais été un héros, c’est un bateleur qui a du pif, rien de ce qui est joué ne s’est évidemment passé comme ça, on fait voir et entendre ce qui peut flatter le patriotisme du public, et les Indiens jouant les Indiens, dans des panoplies d’Indiens, ne sont forcément plus vraiment des Indiens…  (Un court chapitre, d’ailleurs, revient sur la photographie de la jeune indienne, si belle, en couverture, dont l’image m’a fait tendre la main vers le livre, irrésistiblement. Elle avait été un petit bébé retrouvé à Wounded Knee, une des très rares rescapés, ACHETEE, NEGOCIEE, adoptée par un comparse de Buffalo Bill, sans doute dans l’idée que cela ferait un beau coup de publicité pour le spectacle. Elle fut baptisée Marguerite, fille adoptive dont la mère raconta la vie dans la presse. Et c’est donc sur ce portrait de Marguerite déguisée en indienne, et qui mourra, pauvre, prostituée, quinteuse, que j’ai pris ce livre.
Et je me dis alors que de tout ce faux, naît, par la magie du récit, de l’écriture, une autre vérité. Comme au théâtre, sans doute. Par ce que cette histoire, fascinante, nous inspire  de fascination, de malaise, de tristesse.
Tristesse de la terre ? Et des corps qui se traînent et qui tombent, et des coeurs faillibles, et des mains qui voulaient caresser mais frappent, et des yeux que l’on se crève tout seuls, tristesse de la beauté, trompeuse, des batailles gagnées tout autant que des batailles perdues,  de la réalité mordue, dévorée par le mensonge, tristesse de nos rêves évanouis, tristesse du temps qui passe, des étés forcément finissants, de l’hiver, ultime illusion qui fait tout disparaître sous un extraordinaire manteau blanc qui fondra, inexorablement.
S’apercevoir que la beauté, parfois, souvent, toujours ? est constituée de millions de larmes. Et sans doute qu’une larme, elle-même, est constituée de millions d’autres gouttes infimes.

Comme le flocon ( au dernier chapitre de ce récit à la fois universel, et intime)

09/11/2017

Rajouté, donc : Drôlement contente, même si je n’y suis pour rien du tout évidemment, qu‘Eric Vuillard ait remporté le prix Goncourt 2017, tellement cet écrivain a une vraie force d’écriture, sait faire voir la lumière dans l’ombre et le contraire, partager sa voix, son savoir, nous permettre de nous baigner, d’aller boire à sa source.
Et puis parfois, comme je suis un peu midinette, je pense que tous ces yeux qui se posent sur ce qui a été écrit, le font briller d’une autre lumière, et c’est comme ça qu’à la fin, revêtu de cette lumière-là, il est distingué des autres. Non tant grâce au talent de l’auteur, donc, qu’au chaleureux regard des lecteurs.
Accorder un prix à un livre, c’est comme le poser sur un cheval, pour qu’il galope, ou le donner à un oiseau, pour qu’il s’en aille voler très haut. 
Et puis, pour l’auteur, c’est lui dire qu’on l’aime, et tout ce qu’il a en tête, dans le coeur, dans le corps, et qu’il sait si bien partager avec les plus nombreux, et que de cela, on est heureux et on l’en remercie, infiniment…

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