l’incertitude du RER

Comme des milliers de Transiliens, on disait banlieusards autrefois, mais le mot a quelque peu disparu, je prends le RER pour me rendre à Paris, ou en plus ou moins proche banlieue.  Trajet banal, à priori. Sur un petit écran télé haut perché pour qu’on attrape un torticolis, l’horaire est indiqué. Mais avec les RER, on ne sait jamais vraiment ni à quelle heure on quittera le quai, ni celle à laquelle on arrivera pour de vrai. Cette incertitude, en général, ne me déplaît pas ; j’ai rarement un rendez- vous qui ne souffre aucun retard, un train à prendre qui ne m’attendra pas.
Les RER ont un nom,  ou un prénom, affiché à leur front, un peu comme les chiens ont un collier. Peu de chance qu’un RER aille se perdre dans la nature, qu’il faille mobiliser des brigades de recherche pour le retrouver, qu’il se fasse enlever, qu’on le retrouve étranglé dans un fourré, mais bon, sans doute a-t-on pensé que cela personnalisait le transport, et si on prend notre train toujours à la même heure, cela peut devenir comme un rendez-vous avec un ami qui arrive pour vous, et cela vous rend content ( surtout quand, à l’attendre, vous vous gelez les miches sur le quai !) Et au contraire, quand il tarde, on peut s’inquiéter à la fois pour soi et pour lui, se demander pourquoi notre ami Zeus ou Neige est en retard aujourd’hui, ce qui lui est arrivé ? Une petite panne de réveil, un léger malaise au réveil, ou un souci de moteur, pas trop grave, espère-t-on. On compatit un peu.
Pas trop longtemps, cependant, surtout si on a comme moi, passé l’âge de courir après une rame comme une dératée même après que les portières se soient méchamment refermées sous votre nez. ( Avec 20 ans de moins, je prenais ça comme une injure personnelle, une fin de non – recevoir, je n’étais pas loin de prendre le claquement des portières comme une paire de claques nullement méritée !)
Aujourd’hui, je ne cours plus. Un RER qui me démarre sous les yeux peut s’en aller tranquillement sans me donner l’impression qu’en plus, il me fait un pied de nez !

Mais là, le RER qui est arrivé, ne se pressait pas, le moins qu’on puisse dire. Il traînait un peu entre les stations, comme un môme qu’a pas trop envie d’aller à l’école, musardait, baguenaudait. A l’intérieur du wagon, les voyageurs faisaient semblant de ne pas y attacher d’importance, exactement comme font les mères bien avisées devant les caprices du gamin pour éviter le pire ! Il n’aurait plus manqué que notre train se roule par terre en hurlant !  Les voyageurs lisaient, jouaient des pouces sur leur s’marre- phone, écoutaient dans leur tête des musiques qui les transportaient autrement loin que le bout de la ligne du RER.

Mais à la station  » Nanterre Préfecture », là, il a franchement exagéré. Il s’est allongé sans plus bouger, a coupé le moteur, s’est carrément rendormi.
Il nous a tous plantés là, avec nos rendez-vous de boulot, de fac, d’hosto, d’amour et d’affaires diverses, nos courses urgentes, nos cadeaux à acheter, les soldes à faire, les TGV à prendre, nos petites annonces mirobolantes en poches, nos passeports et-ou cartes d’identité à renouveler, nos IRM à passer, nos idées noires, nos rires jaunes, nos rages, nos désespoirs, nos vieillesses ennemies ! Le RER a ouvert toutes ses portes et n’en a plus refermé aucune, façon de dire ( sans le dire, car nulle annonce)  » faites ce que vous voulez, ça m’est égal, je m’en fiche, m’en fous, me tamponne le coquillard ! Votre vie, c’est la votre, moi, j’ai la mienne et en ce qui me concerne, je m’arrête là pour des raisons qui me sont personnelles et qui donc ne vous regardent pas.
Continuez sans moi, débouillez vous je vous prie. »

Mais voyez comme on est bêtes ! Comme on est des bûches ! Comme on est de pauvres ânes ! Esclaves, va ! Toutes les portes étaient ouvertes ! L’occasion rêvée de le prendre au mot, pépère le RER, de se tailler de là, de prendre la poudre d’escampette, ou celle de perlimpinpin, ( tiens ? un N devant le P. Pourquoi ? Mystère ! Même le petit Robert ne le sait pas ) mais on reste là, assis, attendant une consigne, petits soldats sans autre commandant qu’un haut parleur, toujours muet, à l’humeur indéchiffrable. On reste là, attendant que le conducteur se ravise, reparte sur le bon chemin, c’est à dire le nôtre, celui qu’on avait prévu de prendre ce matin.
D’ailleurs finalement, au bout d’un assez long moment pendant lequel on éprouve un petit plaisir malin à voir se précipiter dans la rame,tête baissée, quelques nouveaux voyageurs débarquant sur le quai et persuadés que le RER va leur partir sous le nez, effectivement, le train repart, mais encore plus lentement qu’avant, c’est dire ! Toujours comme ce gamin évoqué au début, qu’on traîne malgré lui vers la salle de bains ou l’école,  et qui veut vous faire bien sentir qu’il cède à plus fort que lui mais qu’il le regrette longuement et que vous n’allez pas tarder à le regretter aussi.
Aussi, quand Zeus s’assied ^par terre et s’arrête définitivement sous le tunnel, on ne peut vraiment pas dire qu’il nous prend par surprise. On reste là, coincés, et dans le noir cette fois. Une mère prendrait alors son enfant sous le bras, et l’emporterait tout gigotant vers sa destination première, mais allez donc prendre le train sous le bras jusqu’à la prochaine station !
A ce moment, les gens ont commencé à donner de discrets signes d’impatience, tout de même. Qui à regarder subrepticement sa montre, qui à tenter d’appeler quelqu’un au téléphone pour partager son accablement mais on pouvait lire sur ses lèvres « merde, ça ne passe pas ! » qui à croquer un biscuit, à se prendre un chewing gum, à pianoter un peu vigoureusement sur son clavier. Personnellement, étant claustro comme un oiseau, je suis allée chercher ma petite bouteille d’eau dans mon sac pour tenter de noyer l’angoisse qui montait.
Mais d’une toute petite voix pas même contrite, quasi enjouée, à croire que vraiment il se fichait de nous, Zeus nous a benoîtement annoncé que non seulement il n’irait pas plus loin, mais qu’il allait même s’en retourner d’où il venait ! Voilà !
Je ne veux pas m’avancer sur l’état d’esprit des autres mères du compartiment, mais quant à moi, la moutarde m’était franchement montée au nez, et malgré toutes les bonnes raisons données par les psy sur l’inutilité totale de la paire de claques, je commençais à me sentir des fourmis dans les doigts et le nez qui pique, deux signes avant coureurs,  chez moi, que maintenant ou les gamins filent doux, ou ça va barder !
Mais mon RER a fait exactement ce qu’il a dit. Il est reparti tranquillou, à l’envers et d’où il venait, et malgré notre désapprobation plus ou moins audible, cause toujours tu m’intéresses !

Face à cet acharnement et aussi désarmés que la pauvre Julie d’Horace, chacun se demandait que faire contre le terrible RER, et n’était sans doute pas loin, comme le vieil Horace,(qui, j’en suis sûre, n’avait jamais pourtant pris le RER,) de répondre avec la même noble intransigeance :  » qu’il mourût !
ou qu’un beau désespoir alors le secourût ! »
Pour mourir, il était encore un peu tôt dans la matinée et la vie de chacun, mais oui, si un beau désespoir nous avait secouru, aucun de nous n’aurait craché dessus !
Mais le train refusa tout combat, et à la vitesse d’un vieil escargot neurasthénique, mena son chargement de voyageurs si ce n’est à sa perte, du moins à celle de son précieux temps.

Il aborda enfin la station précédente, déserte à présent, s’y arrêta, toutes portes fermées sur nos griefs. Et c’est alors que passa, que glissa sur le quai noir et brillant, un homme très grand, très mince, debout sur une trottinette. Une très longue, très gracieuse glissade, d’une élégance parfaite.
J’ai pensé à à un grand cygne noir glissant sur la surface d’un lac gelé.

Et les portes se sont ouvertes.
Comme si le RER, dans son infinie bonté, avait fait tout cela pour nous mener à la surprise de cette image-là, si belle.
Changer notre parcours, nous dérouter, pour nous donner cette chance-là de faire entrer de la poésie dans la banalité de notre journée

Pour cette image si mystérieuse, si poétique, si belle, ce personnage de rêve qui transfigure un instant la si prévisible, la si pauvre réalité, il sera au RER de ce matin-là, beaucoup pardonné.

Une réflexion sur “l’incertitude du RER

  1. Chère Jo, J’en connais plus d’un qui se reconnaîtra dans ton aventure du RER et je voulais leur transférer ton billet en te saluant. Mais, suivant la signalétique: « Répondez à cet article en tapant votre texte au dessus de cette ligne », je n’arrivai pas à placer mon curseur entre la ligne bleue des océans imaginaires vers lesquels tu nous invites à te suivre et la blanche au-dessus d’elle, l’écume du cadre . Aussi, après plusieurs essais infructueux, je commençai à éprouver le type de malaise que tu venais de décrire, et en réfléchissant je me dis: « Quelle puissance de suggestion, quelle imagination, quelle ingéniosité technique, réussir à nous faire passer de cette façon du plaisir insouciant à un éprouvé d’angoisse non seulement sur le plan imaginaire mais aussi concrètement, ça c’est du grand art (moderne)! Ayant heureusement perçu le sens profond de ton histoire, il me suffit de revenir là où ton récit s’était arrêté, pour découvrir l’elliptique issue d’un même bleu m’invitant au commentaire.

    PS: Et bien, non! re-retour au point de départ; il fallait tout simplement REPONDRE au mail, ouf!

    Bises du voisin

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