I REMEMBER, et LE VOL DU VAMPIRE

Deux étonnements, voire deux stupéfactions dans mes lectures récentes.

Je découvre  » I remember » d’un auteur américain dont je n’ai jamais entendu parler : Joe Brainard

brainard

1417 fois répétés, ces « I remember », suivis du souvenir concerné, banal, trivial, souvent « osé », ont germé dans la mémoire de Joe Brainard, jeune et déjanté, plus peintre – collagiste qu’auteur d’après Marie Chaix, sa traductrice française qui nous le révèla dans cette édition de 1997, chez Babel ( Actes Sud)
Or, les 1417  » I remember » de l’ami Joe; furent publiés en 1970, et 72, donc six ans avant les célèbrissimes  » Je me souviens » qui firent la gloire de notre Georges Pérec national ! Ce que, il faut bien reconnaître, l’auteur français évoque en tête du livre mais, je constate, après interro générale, que personne en France ne se souvient d’avoir lu.
Georges Pérec n’a donc en rien inventé cette formulation listée, en catalogue trivial, l’idée géniale de simplicité en revient à ce jeune américain de 26 ans, parfaitement inconnu ici.
Il faut donc en remercier Marie Chaix, qui nous le fait découvrir.
Les  » I remember » de Joe Brainard, par ailleurs, nous parlent évidemment moins à nous, Français,  que ceux de Perec, mais en revanche, d’une brève notation à l’autre, on y observe parfaitement la vie d’un grand ado américain dans les années 70, racontée de façon à la fois forcément très laconique ( ça va de pair avec l’adolescence…) et très personnelle ( il n’évite aucun sujet et surtout pas sa balbutiante vie sexuelle)
Bref, une vraie découverte que l’origine de cette énumération de souvenirs, des plus personnels et piquants aux plus généraux et communs, intéressante à plusieurs niveaux, et surtout cela pose bien la question de la création littéraire : une bonne idée, mille fois reprise, mille fois chantée, interprétée par des talents divers ( par exemple,  » Les années » d’Annie Ernaux participent aussi du même projet qu’elle développe plus largement, permettant à tous et à chacun de se retrouver dans ce qu’elle raconte de sa vie à elle, personnelle, l’inscrivant, l’encadrant dans notre commun paysage ), bonne idée dont on a tous oublié ( ou ignoré) l’origine.

Même remarque avec  » Le vol du vampire  » de Michel Tournier, livre que je recommande à tous les amoureux de la littérature. Michel Tournier l’intitule très modestement « Notes de lecture » et y met en exergue cette petite touche poétique, petite flèche, escarmouche, petit rien qui comme presque tout petit rien explique mieux et bien plus qu’une dissertation :     » c’est en lisant qu’on devient liseron ». ( pour les nuls en botanique, le liseron est une herbe sauvage, fleurie de petites clochettes blanches, – les volubilis, au si joli nom, qui s’enroulent et grimpent à toute vitesse le long des grilles et des clôtures sont de la même famille –  » Volubile » : qui parle rapidement et abondamment vient de ce nom de plante, of course…)
Je propose, aux enseignants en mal de sujet, cette toute petite phrase là, à commenter, sur la lecture. La tête et des yeux effarés de leurs élèves à la lecture du sujet leur feront passer un bon petit moment ! Mais dès qu’ils auront cherché ce qu’est le liseron, gageons qu’ils auront de la lecture une toute autre image, vivante, créative, exubérante, qui se présentera alors à leur petite cervelle si formelle.

J’en reviens ( mais contrairement aux apparences je ne m’en étais nullement éloignée, j’étais même au coeur du sujet) au  » Vol du vampire » de Michel Tournier où il n’est pas question de vampire mais où le propos vole haut et loin ( qu’est-ce qu’une oeuvre, son rapport avec le politique, le moral, le beau, qui juge que tels écrits forment une oeuvre ou pas, en quoi la lecture nous enrichit-elle, que nous apporte l’expression de sentiments que nous n’avons pas vécus… quand nous rend elle plus heureux et de quoi…qu’est-ce qu’un grand écrivain, quand devient-il un génie littéraire… etc… )
L’auteur de ce « vol du vampire » ( qui ne vole pas au-dessus mais à travers les oeuvres qu’il aime, leurs auteurs, leurs héros et s’en nourrit le coeur et l’esprit pour vivre comme le vampire du sang de ses victimes ) étudie et portraitise une quarantaine d’oeuvres et d’écrivains. C’est érudit ET très vivant, très stimulant, très fécondant.

Ma remarque, éberluée, là encore, comme pour Joe Brainard dont je vous parlais précédemment concerne le dossier sur  » Kleist, la mort d’un poète. » Un pèlerinage littéraire autour du double suicide en novembre 1811 de Kleist et d’Henriette Vogel, sa correspondante bien aimée .

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portrait d’Henriette par Hyppolyte Delaroche

On y trouve la retranscription de leurs lettres mélancoliques, et puis les témoignages d’amis, de l’aubergiste qui les servit leur dernier jour, du médecin… etc, une sorte d’enquête.
Et en dernier élément, une dernière lettre d’Henriette à Heinrich Van Kleist qui me laisse pantoise et dont je vous livre les premières lignes :
Pon Henri, mon harmonieux, mon parterre de jacinthes, mon aurore, mon crépuscule, mon océan de douceur, ma harpe éolienne, ma rosée, mon arc en ciel, mon tout petit enfant sur les genoux, mon coeur chéri, ma joie dans la souffrance…. mon cristal, ma source de vie… mon âme, ma nostalgie…ma voix… mon rubis… … … je t’aime au-dessus de tout…
PS mon ombre à midi… ma porte du ciel…

Pour ceux qui n’ont jamais écouté très religieusement Jacques Brel, cela ne dira sans doute rien d’autre que cela :  » Henriette est raide dingue de son Henri. » Pour tous ceux qui ont longuement rêvé dans la pénombre au son d’un 33 tours des chansons de Jacques Brel dans les années 65, cela évoquera sûrement la merveilleuse chanson  » Litanies pour un retour » qui égrenait ces mots d’amour-là :

 Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon puits ma source mon val
Mon miel mon baume mon Graal

Mon blé mon or ma terre
Mon soc mon roc ma pierre
Ma nuit ma soif ma faim
Mon jour mon aube mon pain

Ma voile ma vague mon guide ma voie
Mon sang ma force ma fièvre mon moi
Mon chant mon rire mon vin ma joie
Mon aube mon cri ma vie ma foi

Mon coeur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon corps ma chair mon bien
Voilà que tu reviens.

Et ça m’en bouche un coin !
Le grand Jacques avait lu la romantique correspondance d’Henriette et comme il l’écrit en fin de son premier quatrain, en avait fait son miel.

Je ne voudrais évidemment pas que vous pensiez que je traque les plagiats ou tout du moins les fortes ressemblances, Elles me tombent dessus ! Et cela ne me scandalise nullement. Au contraire ! Cela me met en joie ! Maman aurait dit : – Tiens, les grands esprits se rencontrent !  » comme lorsqu’on prononçait les mêmes mots en même temps et que cela nous  faisait éclater de rire. Car oui, il s’agit bien de cela. La lecture c’est une belle connivence qui s’installe entre l’auteur et le lecteur. A un moment, souvent, le livre fini, ses mots ne lui appartiennent plus, ils deviennent les nôtres, peu ou prou, nous inspirent. Entrés dans nos vies, ils nous donnent à rêver, à penser, à dire.
C’est la grande générosité des livres et de ceux qui les ont faits. Ils se livrent.Immédiatement. Et sans frais de port ! ( sans frais de porc… aurait écrit en toute innocence ma petite nièce ou tout autre écolier d’aujourd’hui, encore bien content de s’être souvenu à temps, juste avant de rendre sa dictée, qu’à la fin du mot, porc prenait un c !)

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