Les trois petits canards de 2.22

 

Cette nuit, je me suis réveillée à 2h18. C’était écrit au plafond. C’est extra, ces pendules lumineuses qui vous renseignent immédiatement, dès que vous ouvrez un oeil dans les ténèbres ! Avant, on n’avait pas ça : ce renseignement immédiat sur le temps que l’on a passé à dormir, et conséquemment, sur celui qui reste avant de se lever, d’affronter le monde, sa dure réalité. On se réveillait, totalement désorienté : où suis-je ? qui dort près de moi ? comment je m’appelle ? Mon nom de petite fille ou l’autre qui l’a remplacé -cadeau de mariage alors obligé … Pourquoi ai-je chaud, ou froid, en quelle saison est-on, et quel jour ?
Maintenant j’ouvre un oeil, et hop là ! Au plafond, je vois : 2h18. Et ça me renseigne sur tout, ou à peu près. La réalité me saute aux yeux !
D’abord, pendule électronique : je ne suis donc plus une petite fille, sinon ma pendule serait une pendulette carrée avec son boitier, offerte par ma grand-mère et ferait tic tac tic tac, un tic sans beaucoup de tact que ceux qui ont moins de 60 ans supportent très mal.
Deuxième raison pour laquelle, dès l’apparition des chiffres au plafond, je sais que je ne suis plus petite, c’est qu’aucune petite fille ne se réveille à 2h18. A cette heure-là, elle dort sur ses deux oreilles percées de deux petits trous pour accueillir de minuscules boucles d’oreilles en or, parce que sa grand-mère bretonne est sûre que grâce à cela, elle jouira éternellement d’une excellente vue. Vérification rapide, je n’ai plus de boucles d’oreilles en or, et, grand-mère avait bien raison : la conséquence ne s’est guère fait attendre , je suis presbyte ( le mot est rigolo, même pour une vieille, mais la chose l’est moins )
Si je ne suis plus une petite fille, je ne suis ni dans ma petite chambre de HLM, enfouie sous mes draps, avec juste le bout du nez qui dépasse, totalement coincée entre mes poupées sensées se faire tuer avant moi si par malheur un assassin disciple de l’ogre du Petit Poucet compte m’assassiner. Je ne suis pas non plus dans la chambre de mon adolescence, le lit de mon frère et le mien côte à côte, partageant avec lui des fous rires imbéciles dont on prive méchamment notre petite soeur parce qu’elle est notre soeur et qu’elle est petite, motifs suffisants.
C’est donc que je me trouve dans ma chambre d’adulte, auprès de l’homme que j’ai épousé il y a bien, heu… 45 ans ! et s’il arrive que je me tords dans le lit, c’est plus fréquemment maux d’estomac que fous rires malheureusement.
Si j’ai chaud, ou froid, ce n’est vraisemblablement pas à cause d’un rêve érotique ou si c’est le cas, il s’est littéralement effacé dès que j’ai vu 2h18. Saloperie de mémoire branlante ! Non, si j’ai chaud, ou froid, c’est probablement à cause de la vieille chaudière
 » qu’on ferait mieux de changer » dit l’homme de la maison qui ajoute l’argument indiscutable : – ça ferait des économies d’énergie.
– Mais tout ce qui est vieux perd obligatoirement de l’énergie, mon ami… c’est la vie !  Moi, vois-tu, ce que j’aimerais, c’est percer une nouvelle fenêtre, qui donnerait sur le jardin…
– c’est ça ! pour qu’il fasse encore plus chaud, ou plus froid !
– Non, pour voir le soleil se lever, quand je ne dors pas…
Mon amour de toujours dort, ou se rendort, et je reste seule à guetter au plafond les chiffres d’or. Ils défilent à la queue leu leu, et j’attends celui que j’aime le mieux : 2.22.
Ces 222 alignés m’ont toujours fait penser à une famille de canards comme celle qu’on avait dans la cour de mon enfance, tous se rendant à la mare. C’est encore mieux à 22.22, famille complète. Là, avec trois 2 au lieu de 4, j’ai comme une petite et maternelle inquiétude : où est passé le petit canard qui était là à 22.22 ? Boude-t-il quelque part ? J’espère qu’il ne s’est pas fait boulotter bêtement par le renard ! Dans la cour de mon enfance, quand un caneton se perdait, le chien le retrouvait, le prenait délicatement par le croupion dans sa large gueule, et le rapportait manu militari à sa mère qui lui flanquait quelques coups de bec bien sentis pour la peine ! Mais c’était du temps où corriger les enfants ne posait de problème qu’aux enfants…
Les petits canards sont passés, je soupire. Comment me rendormir ? Il n’y a des moutons que sous le lit, et ils y restent, visiblement on ne peut pas compter sur eux !
Mais moi j’ai chaud, ou froid, je pense à tout ce que je ne parviens pas à oublier, ou bien j’essaie désespérément de me rappeler quelque chose que je n’aurais pas dû oublier bon sang… Reviennent, me murmurer à l’oreille, les voix d’antan, les voix des enfants qui n’en sont plus, ceux du temps où je m’appelais de mon nom de petite fille, celui que mon père et ma mère m’avaient donné en cadeau de naissance, et qui était riant et coloré, et me faisait penser au mot  » charivari, » qui décrivait si bien l’ambiance foutraque de la famille… oui, mon vrai nom de famille, entre mon père, ma mère, mon frère et ma soeur… celui que j’ écrivais consciencieusement en haut de mes cahiers à la rentrée, sur la première page si blanche qu’on hésitait à l’entamer – peur de la salir, d’y faire une rature qui comme une cicatrice l’aurait défigurée pour le reste de l’année. … pour toujours…

Tout cela me donne un peu mal au coeur…
Il n’est plus ni 2.18, ni 2.22, on approche de 3.33 et c’est franchement moins marrant, même si on pense au docteur d’autrefois qui nous faisaient dire, on se demande bien pourquoi  : – ouvrez grand la bouche et dîtes 33 ! Les docteurs d’aujourd’hui se fichent bien de ce vieux 33- là, et on a perdu dans la foulée, allez savoir comment tout ça tenait ensemble, les 33 tours ! Bon, existe encore, mais pour combien de temps, 33 Bordeaux -Gironde, mais il n’a qu’à bien se tenir s’il ne veut pas subir le même sort ( celui aussi de 31 sur lequel plus personne ne se met et surtout pas le dimanche, ou celui de 36 qui avec le courant partout a perdu ses chandelles…)

Rien de tout cela ne m’encourage à refermer les yeux. Qui sait ce qui va disparaître encore pendant mon sommeil ?

Il peut bien être n’importe quelle heure, mon enfance a disparu, ma famille s’est dispersée, j’ai mauvaise vue, mal au coeur ou à l’estomac, les rêves me fuient, j’ai perdu entre autres milliers de choses le nom que l’on m’avait donné en même temps que la vie, et vous voudriez que je me rendorme comme ça, tranquillement, comme un enfant ?

Alors que derrière mon dos le monde s’est écroulé.

( l’illustration du chien qui tient le caneton dans sa gueule est de  Frédéric Joos et vient de notre dernier J’Aime Lire
 »  mon papé et ses amis » paru en mai 2016, n° 472. J’y raconte ce souvenir.)

Une réflexion sur “Les trois petits canards de 2.22

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