BAL PERDU

C’était au temps où les petites filles s’appelaient Lili, Suzette, ou Mimi, un autre temps qu’aujourd’hui. Je ne sais pas si les étés étaient plus beaux, plus dorés, si l’eau qui coulait sous les ponts portait autant de rêves que de poissons. Les petites filles couraient le long, sur les berges où fleurissaient encore les coquelicots.

Mais cette année-là, en plein été, la guerre rôdait, pas loin, comme un monstre assoiffé de sang qui réclamerait une énorme ration de beaux jeunes hommes pour nourrir son énorme gueule puante.
Cependant, les gens, les femmes surtout, espéraient encore que le monstre se contenterait de rugir, laissant encore un peu de temps aux enfants pour grandir, aux hommes et aux femmes pour s’aimer, aux vieux pour mourir sans chagrin, bien entourés. Pour cela tous comptaient sur un homme, qui s’appelait Jaurès, qui avait le cœur si  grand qu’il pouvait mettre tous les hommes dedans. Un seul homme, ce n’était pas beaucoup, mais celui-ci éloignerait les gros nuages porteurs d’orages, ceux qui l’avaient entendu, qui l’avaient lu, en étaient sûrs, on pouvait compter sur lui.
Tout contre la Seine, il y avait un petit café, on l’appelait l’Estaminet, et Simone, la petite fille qui y habitait, avait longtemps cru que s’il se nommait comme cela, c’était en l’honneur de Minet, son petit chat.
A l’Estaminet, les soirs d’été, on poussait les tables du café, pour danser. Ca faisait un petit bal, voilà.
Tout le monde dansait avec tout le monde, les bruns avec les blondes, petits et grands, gros et maigres, jeunes et vieux. On dansait pour oublier un peu qu’on n’avait pas de sous, qu’on était bien fatigués,  que la vie était dure à l’usine ou à l’atelier, mais qu’il fallait bien tenir, et nourrir la famille, les gamins, sans compter la grand-mère qui n’avait plus sa tête, ou le beau-père tombé d’une échelle mal posée…
Simone aidait à pousser les tables, à rincer les verres dans l’eau fraîche et à les faire briller. Simone, à coups de torchon bien envoyés, chassait les mouches bleues et les guêpes entrées, et Minet qui louchait sur la crème  mise au frais, qu’on servirait avec des fraises, quand tout le monde serait fatigué de danser.

On était le 31 juillet.

Cet après-midi, les jeunes hommes, du haut du pont, avaient plongé dans la Seine, faisant crier les jeunes filles d’admiration. Un pêcheur avait bougonné qu’avec tout ce raffut, il ne fallait pas se demander pourquoi il n’attrapait pas de poisson ! Simone avait rejoint Lulu qui avait trois ans de plus qu’elle, en cachette, sous l’arche du pont, il lui avait donné des caramels, en échange elle l’avait laissé l’embrasser un peu, un peu plus, soulever son jupon, un peu, un peu plus, ils ne savaient plus où s’arrêter, ça avait été une belle confusion…
C’était le soir maintenant. Dehors la Seine coulait paisiblement, et des oiseaux criaient pour le plaisir et perçaient le ciel à coups d’ailes tranchants.
Dans l’Estaminet, tout le monde arrivait. Ambroise s’était assis avec son accordéon, Janine avait enlacé Ginette, et sans attendre, déjà, elles tournaient. Le café bruissait de rires et de mots doux et fous ; sous les doigts d’Ambroise, la musique disait la joie délicieuse de se retrouver tous ensemble, de se prendre par la main, par la taille, de s’abandonner dans les bras de l’autre, avec amour, avec tendresse. La musique disait, un soir ordinaire de la vie ordinaire, la joie d’être vivants.
Simone cherchait Lulu. Elle l’avait aperçu, tout à l’heure, mais il avait disparu.
– Simone ! appelait sa mère. Viens nous aider ! Mets ton tablier ! Dépêche-toi ! Essuie les verres !
Petits verres, grands verres, verres à pieds, verres ballons, elle les essuyait délicatement, les alignait comme à l’armée, ils reflétaient toutes les lumières du café, et d’autres aussi peut-être, celles des étoiles qui brillent dans le noir, va savoir.
Lulu était réapparu, mais avec Zelda, celle-là quelle poison, ils venaient de rentrer par la petite porte, celle qui menait à la cave, qu’avaient-ils donc fait, tous les deux, en secret, dans le noir ? Simone avait serré trop fort le verre entre ses doigts, il s’était brisé, elle s’était coupée. Zut, quelques gouttes de sang rouge étaient tombées sur le tablier blanc.
Ambroise avait commencé à jouer un tango maintenant, et les couples enlacés caressaient le sol de leurs pieds. Personne ne regardait personne, et c’était pourtant comme si  les âmes se parlaient et se comprenaient, sans plus avoir besoin de mots, comme dans les rêves, comme la musique du vent parle aux oiseaux. La musique pleurait ses notes et cela dispensait chacun de verser des larmes sur les tristesses de sa vie.
Simone avait quitté le comptoir et laissé les verres à l’envers, cul en l’air. Entre les couples qui dansaient, elle se dirigeait vers Lulu, elle voulait qu’il la voie, et puis danser avec lui, longtemps, longtemps, lentement, jusqu’à ce que  s’éteigne la dernière note comme s’éteint la dernière étoile du matin.
Mais juste comme elle arrivait devant Lulu, qu’il la regardait, indécis, qu’elle tendait la main vers lui pour l’attirer à elle, qu’elle disait : – Allez, allez ! qu’il commençait du mauvais pied, lui piétinait ses chaussures d’un air godiche, juste avant qu’il ne comprenne vraiment qu’il fallait qu’il l’aime parce qu’elle l’aimait tant, et qu’alors  le bonheur vienne, quelqu’un est entré dans le café en criant.

D’abord, personne n’a compris. Pendant quelques secondes, il ne s’est rien passé. La musique a encore perdu quelques notes, goutte à goutte, avant de s’arrêter, les couples ont encore un peu tangué, aveugles et sourds avant de s’immobiliser. Il fallait le temps que les mots criés arrivent au cerveau. Mais tout à coup, ils ont déchiré l’air, les mots, affreusement, comme le couteau déchire la chair !

– Jaurès est mort ! On l’a tué !

Celui qui était entré comme un fou dans l’Estaminet pour crier cela, Simone ne se souvenait plus qui c’était. Jean l’ébéniste, peut-être, ou Paul l’ajusteur, à moins que ce ne soit  Emile, l’instituteur…Ce dont elle se souvenait, c’était que Lulu l’avait lâchée si brusquement qu’elle avait failli tomber.
Qu’une femme avait crié : NON ! dans un silence assourdissant qui ressemblait à une explosion.
Que sa mère avait porté la main à son cœur, comme si elle venait d’être frappée par une balle perdue.
Et, sans qu’elle ait vu aucune larme couler, elle était sûre que son père avait pleuré.

Dehors, la Seine pouvait continuer de se la couler douce, de passer sous les ponts comme si de rien n’était, charriant rêves et poissons, noyés et sirènes dans un flot toujours le même et toujours changeant, le monstre de  guerre, d’un bond, avait franchi la frontière pour réclamer sa ration de chair fraîche et de sang.

Les hommes s’étaient tus, ils ne savaient pas bien mesurer ce qu’ils avaient perdu, mais ils se sentaient plus pauvres encore. Les femmes regardaient leur fils, si beau, et croisaient les doigts derrière leur dos pour lui porter chance. Personne n’avait mangé les fraises, qui s’étaient tannées et Minet avait léché la crème sans que personne ne l’ait chassé.
L’Estaminet avait fermé ses portes à l’aube seulement, et tous en étaient sorti la tête baissée, comme à un enterrement.

Plus tard, Emile, Jean, Ambroise, et des millions d’autres hommes étaient morts dans l’affreux orage de  guerre qui leur avait déchiré le cœur et le corps.
Mais pas Lulu.
Qui épousa Simone.
Et dansa avec elle, le beau temps revenu. Aussi longtemps qu’elle le désirait. Jusqu’à ce que la dernière note s’éteigne, comme s’éteint la dernière étoile du matin.

Simone et Lulu, mes grands parents…

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