Enfandises

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Dans cette catégorie, je vous proposerai des « enfandises » sortes de gourmandises à déguster, fruits de mes nombreuses rencontres avec des enfants dans les écoles, collèges, médiathèques, ateliers d’écriture. Des mots qui étonnent, font sourire, ravissent, émeuvent, dont tout écrivain se régale ; et parfois, je partagerai avec vous un souvenir, une anecdote, qui m’a fait réfléchir. Ce sera comme ça vient, en désordre, comme ça, en passant.

Après une discussion sur la guerre, thème de plusieurs de mes livres :

« – La guerre, c’est quand les méchants tuent les autres. Et les gentils aussi, mais un tout petit peu. »

– » A la guerre, il y a des méchants qui tuent, et avant, en plus,ils cassent les bras, ils cassent les jambes ! Il y a même des oeils crevés ! ça serait bien si c’était juste les méchants qui étaient morts, mais des fois, y’a des maladroits qui tuent des gentils.

.-. »A la guerre, les enfants, ils peuvent rien faire du tout ! Ils ont même pas de masques pour faire peur !  »

Et après ?

« – Moi, je connais quelqu’un qui fait du bien aux autres. C’est mon père ! quand ilfait des spaghettis à la bolognaise ! »

« – Quand le malheur est fini, on lâche les confettis ! »

– » Je crois que les poissons sont heureux de nager, finalement !  »

– » un ami, c’est comme une pomme qu’on ne doit pas croquer pour la garder à tout   jamais  »

Sur les parfums, les odeurs : – » ma colle, elle sent une odeur de médicament. Mais pas n’importe lequel … De médicament IMPORTANT !

Classe de CP ; chacun parle de son nom :  » Je m’appelle Angélique, mais je ne sais pas bien l’écrire… J’ai du mal avec mon  ! »

Sur les histoires qu’ils lisent : – » L’histoire des trois petits cochons, moi, ça m’a toujours fait pleurer… »

– » L’histoire du Petit Poucet, c’est une famille qui se sépare…  Je trouve extraordinaire des familles qui ne se séparent pas. Moi, ce  n’est pas le cas. »

Je me souviens de cet enfant en région rémoise, qui s’obstine à appeler mon éditeur : « ton dictateur,… »

Faire un abécédaire ? Moi : »- donnez moi un mot qui commence par P ! Comme papa ! Un enfant me crie : – Musaraigne !  »

« – Dans la classe, quand on parle tous, toutes les voix sont mélangées comme les fruits dans une salade de fruits ! »

Quelques enfants de milieu très modeste me sont confiés, pour une journée. On lit, ils me racontent, ils inventent, je mets mon grain de sel, on touille. Et puis, à partir de cela, je construis une petite histoire, faite de tout ce qu’ils ont pensé, dit, imaginé. Et je leur lis. Ils se taisent. J’ai fini, ils se taisent toujours, me regardent, perplexes. Devant leur regard, leur absence de réaction, je m’étonne bien sûr, et je leur demande :- » Alors ? Vous en pensez quoi de cette histoire ? » Ils ne pipent pas mot. Et puis, une des petites filles me dit : – C’est pas notre histoire ! C’est pas ce qu’on t’a raconté…  » Alors là, c’est à mon tour de me montrer perplexe, embêtée. – » Mais si, bien sûr ! Regardez : ça, c’est Thomas qui l’a dit. Cette phrase, c’est Céline, et ça, c’est bien toi, Akim, non ? » Et je leur redonne l’origine de chacune des phrases. Alors ils les reconnaissent, leur regard s’éclaire, ils me sourient. Mais moi, le nez sur mon texte, vaguement désappointée par cet texte à présent, j’observe alors : – c’est bizarre, ça, quand même, que vous n’ayez pas reconnu votre histoire quand je vous l’ai lue !  » Silence. Et puis une des petites filles me dit : – je crois que c’est parce que, maintenant que tu l’as écrit, ce qu’on t’a dit, c’est beau…

Sur le souvenir

Je me rappelle qu’une fois, j’étais assise sur les patates dans ma poussette, comme une poule qu’a pondu des oeufs.

Ma mère me dit rien, alors je me souviens de rien. Juste de mon pouce que je suçais toujours. Mais de toute façon, je préfère pas me souvenir…

Je me rappelle que je croquais le nez de mon père et il disait : »prends-le et va jouer dans la cour avec ! »

Je me souviens du soleil, il tapait, il tapait ! Comme mon père !

Je me souviens d’un bouledogue, il mordait, il ne lâchait plus. J’aimerais bien, souvent, être aussi fort et puissant.

Sur la nature

Des fois je me demande si les feuilles ne sont pas étonnées de tomber…

Les jardins, ça fleurit gratuit.

Sur la vie : est-elle belle, la vie ?

Oui, la vie est belle, si on a un vélo !

La vie est plus belle à la récré qu’ailleurs.

La vie n’est pas belle, parce que j’ai horreur qu’on me batte !

La vie n’est pas belle pour moi, parce que je vis dans un foyer.

La vie est surtout belle à cause des animaux, franchement !

La vie est belle c’est pour ça qu’on n’aime pas mourir., c’est

Sur la poésie

Un poème c’est tout ou rien !

Un poème c’est noir sur blanc !

Un poème, c’est légèrement débile souvent…

Un poème, même si on ne l’a pas écrit, quand on le lit ça devient personnel…

La poésie, ça fait réfléchir mais c’est lassant…

La poésie c’est tout ce qu’on veut… Non, c’est le contraire…

la lecture

Moi je lis pour avoir la paix.

Quand on réfléchit, après avoir lu quelque chose qui nous a plu, certaines phrases nous reviennent comme un boomerang !

Les rimes, ça me fait pareil que la samba, ça me chante.

Ce qui est énervant, quand on lit, c’est qu’on peut pas s’arrêter ou on veut, pour moi, des fois, les points ils arrivent trop tard…

Lire c’est aller de la Terre à la lune… et retour sur terre à la dernière page, malheureusement.

Un gros livre, s’il est bien, on n’a pas envie qu’il se termine… comme les jours d’été…

Une BD, on passe de case en case, comme sur une marelle….

J’ai pas trop envie de lire « 20000 lieux sous les mers… » évidemment, si j’étais  un poisson…

Bonjour, j’ai lu vos livres, et j’ai apprécié !

En vrac :

Il y a toujours des choses à rentrer : la voiture, le linge, les jouets qui traînent, la langue….

Des fois je pense que maman est morte, mais après je la fais vite revivante !

L’amitié, 

C’est un bonheur qui se divise en deux mais qui nous rend entièrement heureux !

l’amitié, c’est un miracle, comme un bonhomme de neige qui ne fondrait jamais.

Un ami perdu, c’est un bateau qui sombre, d’un coup !

J’ai des copains, mais je n’ai jamais eu d’ami. Les autres m’aiment un peu seulement. Je le savais déjà, mais aujourd’hui que je l’écris, ça me rend triste…

Ma meilleure amie s’appelle C… C’est une petite fille effacée, si on n’y fait pas attention, on voit pas qu’elle existe.

J’ai été tolérante envers une copine à qui j’avais dit un secret et qui l’a répété. Moi j’ai gardé son secret mais… tu veux que je te le dises ?

la guerre

Avant, du temps de nos grands parents, quand on allait à l’école, bing ! il pouvait y avoir une attaque d’allemands ! Maintenant c’est bien plus calme…

Heureusement que maintenant quand on prend le train, c’est le train des vacances, pas le train de la mort !

Je ne sais pas pourquoi les guerres continuent, je ne sais pas pourquoi…

A chaque fois que je pars en Algérie, ça me rend très malheureux de quitter la France, mes amis… Mais à chaque fois que je passe le mois là-bas, petit à petit, ça redevient mon pays, et je suis très malheureux de revenir en France aussi.

je n’ose même pas imaginer la guerre !

la tristesse

un jour, je me souviens, c’était le jour de mon anniversaire, et personne ne me l’a souhaité. J’ai dû mettre les chaussures à talons de maman pour qu’elle voit que j’avais grandi. Alors j’ai enfin eu un gros bisou. Mais avant de l’avoir, j’ai été extrêmement triste…

Un jour, j’ai sauté de joie, mais je l’avais pas fait exprès, parce qu’au fond, j’étais triste…

Ce que je n’oublierai jamais… c’est que quand mon père était petit, son père avait sombré dans l’alcool. Alors il n’avait plus de père. Après, sa mère est morte, plus de mère. Il s’est retrouvé orphelin, il devait tout faire tout seul, la cuisine, le ménage, tout… Je n’oublierai jamais, de toute ma vie, l’histoire de mon père…

C’était pas la peine de faire tomber mon cousin de vélo pour lui faire du mal !

Heureusement que je suis venue au monde ! Sinon, mes parents auraient été moins heureux !

Ce que je trouve merveilleux ? Que les bonbons existent !

Moi, si je n’existais pas, il faudrait m’inventer !

J’aimerais bien que quelqu’un qui est au bout du désespoir me demande de l’aider…

trouver des images qui disent ce que sont la vie, l’amour, la maladie…

La vie, c’est précieux, c’est fragile, c’est de la porcelaine sur la table…

La guerre, c’est des enfants qui se bouchent les oreilles !

Le chagrin, si on n’a pas de mouchoir, faut prendre une feuille !

Je suis heureuse, je danse, je chante ! Le mieux ce serait dans la forêt avec tous les
animaux !

L’amour, pour moi, c’est un papa et une maman qui s’embrassent en riant !

Le sida, il veut détruire le monde, c’est un guerrier qui ne recule devant rien !

La peur, c’est le soleil qui se cache derrière la lune.

…le malheur ? c’est plus triste que ce que je croyais !

LE BERCEAU DE L’HOMME et MON BEAU LAPIN

Ce sont deux textes que j’ai écrits pour Noël. Il n’ont été retenus par aucun éditeur. Ils seront donc pour tous ! Le premier est pour les grands, le second pour les plus jeunes.

LE BERCEAU DE L’HOMME

Jo. Hoestlandt

C’était l’aube, et dans le ciel léger, le soleil commençait à murmurer sur la ville.

Devant les maisons, les poubelles attendaient, ventres pleins.
Et à côté des poubelles de cette maison-là, blanche aux volets verts, les gens avaient sorti tout un bric à brac de vieilles choses devenues inutiles, usées, cassées. Les choses cassées attendaient sur le trottoir, attendaient d’être emportées.

Il y avait là une planche à repasser qui  avait vu passer sur son dos draps fleuris, mouchoirs de chagrins, chemises de jours et de nuits. Un cheval à bascule qui avait perdu un œil à quelque guerre menée par un enfant batailleur, et dont le chien de la maison – qui s’appelait Pinocchio parce qu’il avait un long museau- avait un jour, malheureusement, croqué une oreille. Les enfants avaient grandi, et le cheval s’était longuement ennuyé à la cave, avec les araignées, avant qu’on ne se décide à  s’en débarrasser. Il y avait encore une tondeuse à gazon qui ne ronronnait plus, un miroir qui avait vu vieillir les habitants de la maison, et, comme eux , s’était peu à peu recouvert de taches brunes.

Et un berceau.

C’était un très ancien berceau, que les mains adroites d’un grand-père avaient tendrement construit, pour un bébé d’autrefois. Le bébé était devenu adulte, et avait  eu, lui aussi, des enfants qui  en avaient rongé les bords de leurs petites dents toutes neuves et toutes pointues. De nombreux petits y avaient pleuré, souri, rêvé, veillés et consolés par leur maman. Peut-être d’ailleurs restait-il encore, accrochés à la tige du berceau, là où autrefois tremblait le voile léger, d’anciens rêves d’enfants – car qui sait au fond ce que deviennent les rêves des petits qui ont grandi…

Le berceau était là, vide et froid, sous le soleil pâle. Il attendait je ne sais quoi, qu’un chat vienne s’y installer, en boule, y ronronner, qu’un oiseau sur sa  tige  nue se pose pour y chanter…

Mais c’est un homme qui est passé, un de ces hommes las qui n’ont jamais eu grand chose, et n’ont pas su garder le peu qu’ils avaient, ont tout perdu : femme, travail, maison, amis. C’était un homme aux bras inutiles, puisqu’il n’avait personne à tenir embrassé, un homme aux jambes fatiguées d’avoir été si loin sans jamais être nulle part arrivé, aux yeux rougis de froid et de larmes gelées. Depuis longtemps, il ne voyait plus que le bout de ses pieds, et il  se taisait comme tous ceux qui auraient trop à dire et ne savent plus que vomir ce qu’ils ont sur le coeur.

Il s’arrêta devant toutes ces choses cassées, usées, qui attendaient d’être au loin emportées.Il vit la planche à repasser, lui qui depuis de nombreuses années ne portait plus qu’un pantalon froissé et un gros pull qui sentait le chien mouillé.Il vit le cheval à bascule, blessé, et lui caressa l’encolure, maladroitement – qui avait-il caressé, et quand ? C’était il y avait longtemps, il ne s’en souvenait plus…Le dernier chien qu’il avait flatté l’avait mordu…Il vit la tondeuse à gazon, se pencha, en retira un bouton d’or collé là, et puis ne sachant qu’en faire, il se l’accrocha à la boutonnière , cela lui fit un peu comme une petite médaille d’or, qu’il aurait gagnée au cours d’une drôle de guerre dont il ne connaissait pas bien l’ennemi, ou pour un petit exploit dont il ne se souvenait pas…Enfin, c’est ce qu’il se dit en se regardant dans le vieux miroir taché…
Mais ce qui le fit hésiter à reprendre son chemin qui allait aussi loin que ses pieds voudraient bien le porter, ce fut le berceau.
Le berceau laissé là, sans aucun enfant dedans.
Il le balança doucement.
Quelque chose en lui s’adoucit, un peu de sa tristesse, quelque part, s’en alla.

Sans réfléchir, il escalada le bord du berceau, trop petit, bien sûr, pour un homme, mais le monde était beaucoup trop grand, alors il se dit que cela ferait une moyenne et comme le tout petit qu’il n’était plus, il s’y recroquevilla.
C’était si étrange… D’abord, il ne vit que la tête du cheval borgne à côté de lui, mais qui semblait le veiller pourtant, comme le très ancien petit âne d’une très ancienne histoire dont il se souvenait maintenant…
Et puis lentement, du fond de sa mémoire, remonta une espèce de chanson , des mots idiots qui disaient « dodo, l’enfant do », un truc comme ça… Quelqu’un autrefois lui avait-il murmuré ces mots-là ? C’était possible, car les mots voyagent à travers le temps et les gens, longtemps. Il regarda le ciel, si haut, si loin de lui et de tous. Son regard tentait de le percer, ce ciel…

Qu’y avait-il derrière que nul ne voyait, ne connaissait ?
Qu’était-il advenu des anges dont on lui avait parlé quand il était enfant ? Il se rappelait comme il l’avait cherché souvent, son ange à lui, celui qui était censé le garder, le protéger, son ange bien-aimé…  « – Viens, je t’en supplie, viens…lui murmurait-il en son cœur, fais que je ne sois plus tout seul, abandonné, fais que ma maman, revienne me chercher… » Et même, il se rappelait vaguement, que quelquefois, juste au moment où, ne voyant rien, il commençait d’abandonner, il sentait quelque chose, il n’aurait su dire quoi, quelque chose de suspendu dans l’air, léger, comme une caresse sans main, un baiser sans bouche qui ne se serait pas posé.

L’aube  s’installa, tout à fait, chez elle sur Terre comme au ciel.
Aucun ange ne suspendit son vol au-dessus du vieux berceau ; mais les anges ne passent peut-être que dans nos ciels d’enfance, tellement plus proches de nous que les ciels d’adultes, puisque nos ballons d’enfance envolés peuvent facilement les toucher.
Mais l’homme ne leur voulut pas aux anges de n’être pas passés. Il s’assoupit dans le berceau, sans aucune rancune, et y dormit d’un sommeil doux et serein, profond comme un océan, de ce sommeil parfait que connaissent seulement les enfants. Et même, il fit un rêve. Il rêva qu’il était devenu si léger qu’il s’envolait ! et retrouvait dans les nues un ballon rouge qu’immédiatement il reconnut ! C’était sa grand-mère qui le lui avait offert, et il en avait lâché la ficelle exprès, pour le voir partir, parce qu’un ballon ne peut pas demeurer votre prisonnier… A le voir s’envoler, il s’était senti si libre, si heureux ! Tout autant que s’il s’était enfui avec lui !

L’homme dormit là un bon moment, comme dorment les enfants qui ont un chez eux et auprès d’eux quelqu’un qui les aime de son mieux.

Plus tard la benne arriva, gronda, rugit, et tout emporta.
Mais déjà il n’était plus là, s’en était allé.
Ce qui l’avait réveillé ? Quelque chose de très doux, de très léger, qui lui caressait la joue.
Un peu de vent ?
Un cil ?
Une petite plume ?
Il ne savait pas.
Mais quelque chose, il en était certain, lui avait caressé la joue.
Doucement.

Comme chaque matin, il marchait maintenant ; il ne regardait plus le ciel, à quoi ça sert si l’on n’a plus de ballon, et que d’ailes on n’en a jamais eues ? Juste des pieds qui vous emmènent vers on ne sait quoi…Cependant, sur sa joue, il continuait de sentir…comme une caresse sans main, un baiser sans bouche…et alors, il se demandait…
Une fois l’enfance perdue, que deviennent les ballons et les anges ?…
Ont-ils vraiment tous disparu ?
Vraiment tous ?
Ou bien…
En reste-t-il quelques -uns ?
Hein ?
Juste quelques uns.
Et même, s’il n’en restait qu’un ! Un seul…
Ca expliquerait peut-être tout.
Un seul ballon, ou un seul ange, perdu dans l’immensité ! Vous pensez !
Qu’est-ce qu’il peut bien faire ?
Juste cela, sans doute.
Une caresse, venue on ne sait d’où, et qu’au petit jour la nuit emporte, comme un loup.

 

MON BEAU LAPIN !

 

 

1

On était en décembre, et malgré le froid, le roi Miraud, de bon matin, était parti chasser. Il était vêtu d’un beau costume pourpre et doré. Son page, comme d’habitude, le suivait à trois pas derrière lui, exactement. Le roi Miraud, qui avait fort mauvaise vue, avait déjà tiré trois fois : la première, sur un buisson qu’il avait pris pour un cochon, – crotte ! avait-il dit. La seconde, en l’air, vers un oiseau qu’il avait raté puisqu’une seule petite plume était retombée, – re-crotte ! s’était-il exclamé.  Et la troisième, à tout hasard, parce que crotte de crotte de crotte, il devait bien y avoir quelque chose à tirer quelque part ! Le roi commençait donc déjà à se sentir de méchante humeur. Son page craignait qu’il ne pique une belle rage, ne se roule par terre en appelant sa mère,  après il faudrait le porter, et il pesait aussi lourd qu’un sanglier.

Heureusement, surgit un lapin. Le roi Miraud, bien entendu, ne l’avait pas vu. Et par miracle, le lapin n’avait pas vu le roi non plus. Alors le page fit rapidement quatre pas, et se retrouva ainsi juste devant le roi qui se fâcha :
-Dis donc, tu te crois où, là ? Sur une autoroute à trois voies ? Tu sais que tu n’as pas le droit de dépasser le roi, tête d’anchois !
A ce bruit, le lapin aurait dû se carapater, mais comme il était un peu sourd, il n’en fit rien. Le page le désigna du doigt au roi, qui tira. Pan !
Le lapin se retourna et vit le fusil pointé sur lui. Le roi Miraud demandait : – Je l’ai eu ou crotte de crotte de crotte de crotte ?
-Heu oui, sire, je crois que vous l’avez eu, juste entre les deux oreilles ! dit le page en s’approchant du lapin à qui il chuchota :
-Fais le mort, mon pote, et arrivés au château, tu pourras te sauver. Le cuisinier cuira au dîner un civet de lapin de ferme et le roi n’y verra que du feu !
-Quoi ? dit le lapin de la forêt. Me confondre avec un civet, moi ? Assassin !
Le roi s’impatientait : – Il vient, mon beau lapin ?
Alors le lapin, sans se démonter, s’approcha du roi et pris d’une subite inspiration, s’exclama.
-Ah sire ! Je vois que vous me reconnaissez ! Eh bien oui, c’est bien moi, le Beau Lapin, Roi des forêts ! Celui dont on aime la fourrure quand part l’hiver bois et guérets… continua-t-il en chantant d’une voix de fausset.

2

Le roi Miraud fut sacrément étonné, mais de peur qu’on le prenne pour un thon de roi qui ne connaissait rien à rien, il répondit :
-Oh, oui ! Bien sûr ! Mon Beau Lapin, Roi des forêts ! Pardon ! Je ne vous avais pas reconnu !
-Evidemment ! soupira le lapin, sans décorations, ça ne se voit pas au premier coup d’œil que je suis roi… Mais, j’y pense, vous venez pour ça, sans doute ! Me décorer, n’est -ce pas !
-Heu, oui, répondit le roi, vous décorer, bien sûr, heu…avec des marrons, et des petits pois…
-Quoi ? s’exclama le Lapin, outré. Des marrons ? Des petits pois ? Vous me prenez pour qui ? Je suis le Beau Lapin, roi des Forêts, je vous rappelle ! Le minimum, c’est de me décorer brillamment, d’or et d’argent !
-Je ne vous imaginais pas comme ça, mais… bien sûr, bien sûr, émit le roi.
-Et de médailles célébrant mon courage, ma droiture ! poursuivit le lapin.
-Bien sûr, bien sûr, dit encore le roi.
-Et de grands colliers et chaînes dorées que vous me pendrez tout autour !
Le lapin, maintenant, souriait de plaisir à s’imaginer ainsi, si joliment décoré.

Pendant toute cette conversation, le page rit tellement qu’il décida de rentrer au plus vite pour ne pas faire pipi dans sa culotte. Alors il dit :
– je vais de ce pas au château, sire, demander qu’on allume un bon feu, pour recevoir votre invité.
-C’est ça, s’écria le roi, soulagé soudain ! Un bon feu, oui, pour rôtir mon Beau Lapin !
Il vit la tête du lapin changer : – vous me prenez pour une bûche ou quoi ? s’exclama l’animal.
-Bien sûr que non ! rougit le roi. Qu’on porte mon beau lapin au château, avec tous les égards qu’on lui doit ! corrigea t-il.  Illico presto.

3

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Au château, valets et servantes furent bien étonnés, mais personne ne se permit de discuter les ordres du roi qui demanda qu’on lui apporte médailles, couronnes et lauriers, colliers d’or et d’argent pour décorer dignement son Beau Lapin de la tête au pied et du pied à la tête.
Il y prit grand plaisir, et surtout, à voir son Beau Lapin s’illuminer de bonheur à chaque nouveau colifichet.
A la fin, le roi dit : – voilà, je crois qu’il ne manque rien… Etes –vous satisfait ?
-Si j’osais… soupira le lapin, si j’osais, sire, je vous demanderais bien encore quelque chose… Mais je n’ose pas…
-Bien sûr que si, faites ! l’encouragea le roi.
-Alors, lui confia le lapin, j’aimerais que vous m’accrochiez la distinction suprême… Une étoile ! Au sommet de ma tête !
-Mais oui, bien sûr ! Vous avez raison ! s’exclama le roi ! Comment n’y ai –je pas pensé moi-même ! Une étoile ! La distinction suprême !
Il n’en avait pas, mais l’orfèvre du roi en fabriqua une, brillante, étincelante, magnifique. Alors le lapin scintilla et resplendit de mille feux.
-Maintenant, grâce à vous, cela se voit ! déclara t-il. Cela se voit bien que je suis Roi des Forêts, n’est-ce pas ?
-Oh oui ! répondit le roi. Vous êtes le plus beau des hôtes de ces bois !
Et tandis que la neige se mettait à tomber doucement sur la terre, tous deux passèrent une merveilleuse nuit d’hiver, à boire, à rire, discuter entre rois richement parés.
Ils s’endormirent tous deux, dans une douce euphorie.

Quand le Père Noël passa, il se frotta les yeux en voyant le lapin décoré, se demanda si c’était bien au pied de l’animal qu’il devait déposer ses cadeaux. Mais comme rien n’indiquait le contraire, et qu’il était bigrement pressé, il disposa les cadeaux autour du lapin et repartit.
Au petit matin, le roi et le lapin virent tout cela et s’en réjouirent.
-Regardez, sire, s’exclama le lapin, on voit bien les traces du renne, dans la neige !
-De la reine, tu veux dire ! corrigea le roi. Et il constata : -celle-ci avait de bien petits pieds…Mais tu vois, elle est venue, et elle est repartie. Pas une reine ne veut rester avec moi…
-Mais c’était un renne, sire… redit le lapin.
-Ce que tu es entêté ! grogna le roi ! Ce n’est pas demain la veille que je te décorerai de la médaille de la grammaire, mon ami !
Le lapin n’insista pas davantage.  
Mais dès le lendemain, il commença de trouver bien lourd tout l’attirail, colliers et médailles, distinction suprême et tout le tralala. Il courbait l’échine sous le poids, et au bout de quelques jours, il sentit qu’il se ratatinait, qu’il allait crouler sous cette trop lourde parure. Alors, au beau matin suivant, avant que le roi ne se lève, avec l’aide du page, il se débarrassa de toutes ses décorations, et s’en retourna, tout nu et tout léger, vers la forêt et ses verts compagnons.
Quand le roi s’en aperçut, il fut un peu triste, mais le page lui dit :
-Ce n’est pas grave, sire, vous le retrouverez l’an prochain votre beau lapin, j’en suis certain.
Sur cette promesse, le roi Miraud se consola.

Et c’est depuis ce jour, en souvenir de cette histoire, qu’au 24 décembre, nous allons, chaque année, chercher dans la forêt les plus beaux…

lapins qui soient …

et qu’on les décore, de la tête au pied et du pied à la tête, merveilleusement, comme des rois !

jo hoestlandt

 

et BON NOËL A TOUS.

 

 

 

 

Sur le souvenir…

Sur le souvenir

Je me rappelle qu’une fois, j’étais assise sur les patates dans ma poussette, comme une poule qu’a pondu des oeufs.

Ma mère me dit rien, alors je me souviens de rien. Juste de mon pouce que je suçais toujours. Mais de toute façon, je préfère pas me souvenir…

Je me rappelle que je croquais le nez de mon père et il disait : »prends-le et va jouer dans la cour avec ! »

Je me souviens du soleil, il tapait, il tapait ! Comme mon père !

Je me souviens d’un bouledogue, il mordait, il ne lâchait plus. J’aimerais bien, souvent, être aussi fort et puissant.

Sur la nature

Des fois je me demande si les feuilles ne sont pas étonnées de tomber…

Les jardins, ça fleurit gratuit.

Sur la vie : est-elle belle, la vie ?

Oui, la vie est belle, si on a un vélo !

La vie est plus belle à la récré qu’ailleurs.

La vie n’est pas belle, parce que j’ai horreur qu’on me batte !

La vie n’est pas belle pour moi, parce que je vis dans un foyer.

La vie est surtout belle à cause des animaux, franchement !

La vie est belle c’est pour ça qu’on n’aime pas mourir., c’est

Sur la poésie

Un poème c’est tout ou rien !

Un poème c’est noir sur blanc !

Un poème, c’est légèrement débile souvent…

Un poème, même si on ne l’a pas écrit, quand on le lit ça devient personnel…

La poésie, ça fait réfléchir mais c’est lassant…

La poésie c’est tout ce qu’on veut… Non, c’est le contraire…

la lecture

Moi je lis pour avoir la paix.

Quand on réfléchit, après avoir lu quelque chose qui nous a plu, certaines phrases nous reviennent comme un boomerang !

Les rimes, ça me fait pareil que la samba, ça me chante.

Ce qui est énervant, quand on lit, c’est qu’on peut pas s’arrêter ou on veut, pour moi, des fois, les points ils arrivent trop tard…

Lire c’est aller de la Terre à la lune… et retour sur terre à la dernière page, malheureusement.

Un gros livre, s’il est bien, on n’a pas envie qu’il se termine… comme les jours d’été…

Une BD, on passe de case en case, comme sur une marelle….

J’ai pas trop envie de lire « 20000 lieux sous les mers… » évidemment, si j’étais  un poisson…

Bonjour, j’ai lu vos livres, et j’ai apprécié !

En vrac :

Il y a toujours des choses à rentrer : la voiture, le linge, les jouets qui traînent, la langue….

Des fois je pense que maman est morte, mais après je la fais vite revivante !

L’amitié, 

C’est un bonheur qui se divise en deux mais qui nous rend entièrement heureux !

l’amitié, c’est un miracle, comme un bonhomme de neige qui ne fondrait jamais.

Un ami perdu, c’est un bateau qui sombre, d’un coup !

J’ai des copains, mais je n’ai jamais eu d’ami. Les autres m’aiment un peu seulement. Je le savais déjà, mais aujourd’hui que je l’écris, ça me rend triste…

Ma meilleure amie s’appelle C… C’est une petite fille effacée, si on n’y fait pas attention, on voit pas qu’elle existe.

J’ai été tolérante envers une copine à qui j’avais dit un secret et qui l’a répété. Moi j’ai gardé son secret mais… tu veux que je te le dises ?

la guerre

Avant, du temps de nos grands parents, quand on allait à l’école, bing ! il pouvait y avoir une attaque d’allemands ! Maintenant c’est bien plus calme…

Heureusement que maintenant quand on prend le train, c’est le train des vacances, pas le train de la mort !

Je ne sais pas pourquoi les guerres continuent, je ne sais pas pourquoi…

A chaque fois que je pars en Algérie, ça me rend très malheureux de quitter la France, mes amis… Mais à chaque fois que je passe le mois là-bas, petit à petit, ça redevient mon pays, et je suis très malheureux de revenir en France aussi.

je n’ose même pas imaginer la guerre !

la tristesse

un jour, je me souviens, c’était le jour de mon anniversaire, et personne ne me l’a souhaité. J’ai dû mettre les chaussures à talons de maman pour qu’elle voit que j’avais grandi. Alors j’ai enfin eu un gros bisou. Mais avant de l’avoir, j’ai été extrêmement triste…

Un jour, j’ai sauté de joie, mais je l’avais pas fait exprès, parce qu’au fond, j’étais triste…

Ce que je n’oublierai jamais… c’est que quand mon père était petit, son père avait sombré dans l’alcool. Alors il n’avait plus de père. Après, sa mère est morte, plus de mère. Il s’est retrouvé orphelin, il devait tout faire tout seul, la cuisine, le ménage, tout… Je n’oublierai jamais, de toute ma vie, l’histoire de mon père…

C’était pas la peine de faire tomber mon cousin de vélo pour lui faire du mal !

Heureusement que je suis venue au monde ! Sinon, mes parents auraient été moins heureux !

Ce que je trouve merveilleux ? Que les bonbons existent !

Moi, si je n’existais pas, il faudrait m’inventer !

J’aimerais bien que quelqu’un qui est au bout du désespoir me demande de l’aider…

trouver des images qui disent ce que sont la vie, l’amour, la maladie…

La vie, c’est précieux, c’est fragile, c’est de la porcelaine sur la table…

La guerre, c’est des enfants qui se bouchent les oreilles !

Le chagrin, si on n’a pas de mouchoir, faut prendre une feuille !

Je suis heureuse, je danse, je chante ! Le mieux ce serait dans la forêt avec tous les
animaux !

L’amour, pour moi, c’est un papa et une maman qui s’embrassent en riant !

Le sida, il veut détruire le monde, c’est un guerrier qui ne recule devant rien !

La peur, c’est le soleil qui se cache derrière la lune.

…le malheur ? c’est plus triste que ce que je croyais !

Les trois petits canards de 2.22

 

Cette nuit, je me suis réveillée à 2h18. C’était écrit au plafond. C’est extra, ces pendules lumineuses qui vous renseignent immédiatement, dès que vous ouvrez un oeil dans les ténèbres ! Avant, on n’avait pas ça : ce renseignement immédiat sur le temps que l’on a passé à dormir, et conséquemment, sur celui qui reste avant de se lever, d’affronter le monde, sa dure réalité. On se réveillait, totalement désorienté : où suis-je ? qui dort près de moi ? comment je m’appelle ? Mon nom de petite fille ou l’autre qui l’a remplacé -cadeau de mariage alors obligé … Pourquoi ai-je chaud, ou froid, en quelle saison est-on, et quel jour ?
Maintenant j’ouvre un oeil, et hop là ! Au plafond, je vois : 2h18. Et ça me renseigne sur tout, ou à peu près. La réalité me saute aux yeux !
D’abord, pendule électronique : je ne suis donc plus une petite fille, sinon ma pendule serait une pendulette carrée avec son boitier, offerte par ma grand-mère et ferait tic tac tic tac, un tic sans beaucoup de tact que ceux qui ont moins de 60 ans supportent très mal.
Deuxième raison pour laquelle, dès l’apparition des chiffres au plafond, je sais que je ne suis plus petite, c’est qu’aucune petite fille ne se réveille à 2h18. A cette heure-là, elle dort sur ses deux oreilles percées de deux petits trous pour accueillir de minuscules boucles d’oreilles en or, parce que sa grand-mère bretonne est sûre que grâce à cela, elle jouira éternellement d’une excellente vue. Vérification rapide, je n’ai plus de boucles d’oreilles en or, et, grand-mère avait bien raison : la conséquence ne s’est guère fait attendre , je suis presbyte ( le mot est rigolo, même pour une vieille, mais la chose l’est moins )
Si je ne suis plus une petite fille, je ne suis ni dans ma petite chambre de HLM, enfouie sous mes draps, avec juste le bout du nez qui dépasse, totalement coincée entre mes poupées sensées se faire tuer avant moi si par malheur un assassin disciple de l’ogre du Petit Poucet compte m’assassiner. Je ne suis pas non plus dans la chambre de mon adolescence, le lit de mon frère et le mien côte à côte, partageant avec lui des fous rires imbéciles dont on prive méchamment notre petite soeur parce qu’elle est notre soeur et qu’elle est petite, motifs suffisants.
C’est donc que je me trouve dans ma chambre d’adulte, auprès de l’homme que j’ai épousé il y a bien, heu… 45 ans ! et s’il arrive que je me tords dans le lit, c’est plus fréquemment maux d’estomac que fous rires malheureusement.
Si j’ai chaud, ou froid, ce n’est vraisemblablement pas à cause d’un rêve érotique ou si c’est le cas, il s’est littéralement effacé dès que j’ai vu 2h18. Saloperie de mémoire branlante ! Non, si j’ai chaud, ou froid, c’est probablement à cause de la vieille chaudière
 » qu’on ferait mieux de changer » dit l’homme de la maison qui ajoute l’argument indiscutable : – ça ferait des économies d’énergie.
– Mais tout ce qui est vieux perd obligatoirement de l’énergie, mon ami… c’est la vie !  Moi, vois-tu, ce que j’aimerais, c’est percer une nouvelle fenêtre, qui donnerait sur le jardin…
– c’est ça ! pour qu’il fasse encore plus chaud, ou plus froid !
– Non, pour voir le soleil se lever, quand je ne dors pas…
Mon amour de toujours dort, ou se rendort, et je reste seule à guetter au plafond les chiffres d’or. Ils défilent à la queue leu leu, et j’attends celui que j’aime le mieux : 2.22.
Ces 222 alignés m’ont toujours fait penser à une famille de canards comme celle qu’on avait dans la cour de mon enfance, tous se rendant à la mare. C’est encore mieux à 22.22, famille complète. Là, avec trois 2 au lieu de 4, j’ai comme une petite et maternelle inquiétude : où est passé le petit canard qui était là à 22.22 ? Boude-t-il quelque part ? J’espère qu’il ne s’est pas fait boulotter bêtement par le renard ! Dans la cour de mon enfance, quand un caneton se perdait, le chien le retrouvait, le prenait délicatement par le croupion dans sa large gueule, et le rapportait manu militari à sa mère qui lui flanquait quelques coups de bec bien sentis pour la peine ! Mais c’était du temps où corriger les enfants ne posait de problème qu’aux enfants…
Les petits canards sont passés, je soupire. Comment me rendormir ? Il n’y a des moutons que sous le lit, et ils y restent, visiblement on ne peut pas compter sur eux !
Mais moi j’ai chaud, ou froid, je pense à tout ce que je ne parviens pas à oublier, ou bien j’essaie désespérément de me rappeler quelque chose que je n’aurais pas dû oublier bon sang… Reviennent, me murmurer à l’oreille, les voix d’antan, les voix des enfants qui n’en sont plus, ceux du temps où je m’appelais de mon nom de petite fille, celui que mon père et ma mère m’avaient donné en cadeau de naissance, et qui était riant et coloré, et me faisait penser au mot  » charivari, » qui décrivait si bien l’ambiance foutraque de la famille… oui, mon vrai nom de famille, entre mon père, ma mère, mon frère et ma soeur… celui que j’ écrivais consciencieusement en haut de mes cahiers à la rentrée, sur la première page si blanche qu’on hésitait à l’entamer – peur de la salir, d’y faire une rature qui comme une cicatrice l’aurait défigurée pour le reste de l’année. … pour toujours…

Tout cela me donne un peu mal au coeur…
Il n’est plus ni 2.18, ni 2.22, on approche de 3.33 et c’est franchement moins marrant, même si on pense au docteur d’autrefois qui nous faisaient dire, on se demande bien pourquoi  : – ouvrez grand la bouche et dîtes 33 ! Les docteurs d’aujourd’hui se fichent bien de ce vieux 33- là, et on a perdu dans la foulée, allez savoir comment tout ça tenait ensemble, les 33 tours ! Bon, existe encore, mais pour combien de temps, 33 Bordeaux -Gironde, mais il n’a qu’à bien se tenir s’il ne veut pas subir le même sort ( celui aussi de 31 sur lequel plus personne ne se met et surtout pas le dimanche, ou celui de 36 qui avec le courant partout a perdu ses chandelles…)

Rien de tout cela ne m’encourage à refermer les yeux. Qui sait ce qui va disparaître encore pendant mon sommeil ?

Il peut bien être n’importe quelle heure, mon enfance a disparu, ma famille s’est dispersée, j’ai mauvaise vue, mal au coeur ou à l’estomac, les rêves me fuient, j’ai perdu entre autres milliers de choses le nom que l’on m’avait donné en même temps que la vie, et vous voudriez que je me rendorme comme ça, tranquillement, comme un enfant ?

Alors que derrière mon dos le monde s’est écroulé.

( l’illustration du chien qui tient le caneton dans sa gueule est de  Frédéric Joos et vient de notre dernier J’Aime Lire
 »  mon papé et ses amis » paru en mai 2016, n° 472. J’y raconte ce souvenir.)

LE PRIX D’EVELYNE

A maman, évidemment,

Bien tendrement

jo

 

ce texte auquel je tiens beaucoup dsc01808 été publié chez Escabelle, en 2009, maison d’édition qui a malheureusement cessé trop rapidement son activité. Les droits m’en ont été rendus, et l’histoire est à nouveau disponible. Un autre éditeur semble s’y intéresser. Dans l’attente, l’histoire est là, mieux que dans un tiroir. 

 

 

1

 

A quoi tiennent les histoires ? Pourquoi certaines traversent-elles le temps et restent dans nos cœurs, alors que d’autres se perdent ? Notre mémoire, est comme un champ de ciel très plein d’étoiles qui ne brillent pas toutes d’un même éclat. Et la plupart des histoires, comme les étoiles, filent et meurent…
Quelquefois, cependant, l’une d’elles s’accroche à vous et ne vous quitte plus de toute votre vie. Elle veille sur vous, cette histoire-là, et vous veillez sur elle aussi. Sans vous, elle mourrait ; sans elle, vous ne seriez pas la même.

Maman m’a toujours raconté des histoires, qu’elle inventait, le plus souvent pour me faire rire, ou me distraire de la cuillère qu’elle approchait de ma bouche quand je faisais la difficile, que je ne voulais pas manger.
La plupart du temps, elle me racontait les mésaventures de petits animaux, dans des forêts imaginaires. Maman commençait évidemment par : – « il était une fois, un petit singe qui s’appelait Coco… » Parfois, Coco devenait perroquet, ou crocodile, mais de toutes façons ces bestioles étaient nées pour faire des bêtises, provoquer des catastrophes ; c’étaient des sortes de clowns à poil ou à plumes, et la forêt était un vaste cirque où ces animaux accomplissaient leurs drôles de numéros.
Les histoires n’avaient pas grande importance. Maman pouvait raconter n’importe laquelle ; ce qui me plaisait, ce qui m’étonnait, ce  n’étaient pas les aventures de Coco, mais la joie que maman avait à les inventer et son gloussement de rire qui redevenait celui d’une fillette qui invente de bonnes blagues pour amuser ses petites copines.
Maman disait « il était une fois », et hop là, c’était magique, elle redevenait la petite fille qu’elle avait été autrefois.

Car maman avait été une petite fille.
C’est toujours difficile, quand on est un enfant, d’imaginer que ses parents n’ont pas toujours été cela : des parents.
Qu’ils ont eu une vie avant nous, leurs enfants, que notre maman, a eu 4 ans, 8 ans, 10 ans… qu’elle s’est écorché les genoux en tombant, s’est cognée dans un poteau, est allée à l’école, s’est fait gronder, punir…

Ma maman s’appelle Evelyne. Ce prénom ne se porte plus. C’est son papa, mon grand-père, qui l’avait choisi. Peut-être parce que cela sonnait aussi bien en anglais qu’en français.
En effet, son papa n’est pas français. Il est né très loin, dans une île des Caraïbes, une petite île traversée de montagnes bleues qui s’appelle la Jamaïque, où poussent bananes, ananas, café, cacao  et canne à sucre et où les habitants, noirs, parlent anglais. Il s’appelle Stanley, son papa, et sur sa carte d’identité, il est écrit : « negro ». Cela veut dire qu’il est considéré comme noir. Et ça, c’est bizarre. Parce qu’à le voir, il n’est pas noir du tout. Il serait même plutôt rouge,  comme les Indiens. De toute façon, pour Evelyne, c’est seulement son papa, le plus bel homme du monde, évidemment. Il est arrivé en France pendant la première guerre mondiale, en 1917, avec les soldats canadiens qu’il avait rejoints. Tous ces jeunes hommes qui avaient du courage et l’esprit d’aventure,  venaient de très loin, avaient traversé l’océan Atlantique en bateau  pour défendre la France contre les Allemands.
Et là, en France, Stanley est tombé amoureux. D’une petite bretonne, serveuse : Philomène.
A ce qu’Evelyne devine, l’amour est une chose heureuse mais imprévue, qui arrive n’importe où et à n’importe qui, quand on est grand, et qui fait qu’on se marie et qu’on fait des enfants. C’est ce qui s’est passé entre sa maman, Philomène, qui n’avait jamais entendu parler de la Jamaïque et son papa, Stanley qui ne parle pas un mot de français. Et c’est parce qu’ils s’aiment ces deux là qu’elle est là, elle, Evelyne, avec ses grands yeux sombres et ses cheveux tout crépus comme ceux de son papa.
Et c’est cette histoire-là, plus que toutes les autres, l’histoire vraie de sa vraie vie, que j’adore entendre maman raconter. Cette histoire sans Coco singe ou perroquet, mais toute pleine d’autres aventures vécues pour de vrai. Celle-là ne commence pas par « il était une fois… », mais par « quand j’étais petite… », et c’est tout aussi magique.
Je comprends, à l’écouter, que la plus belle, la plus extraordinaire des histoires est celle que raconte notre vie.
De son début.
Jusqu’à sa fin.

 

 

 

2

 

Elle dit, maman :
-Quand j’étais petite, à l’école, si on voulait me faire pleurer, on me traitait de « négresse ». Alors ça ne manquait pas, je fondais en larmes.
Je demande :- pourquoi elles disaient ça, les autres ?
– A cause de mes cheveux crépus… répond maman. A cette époque, en 1933, 34…juste avant la guerre, j’étais la seule, dans la classe, à avoir des cheveux comme ça, tu comprends…

Je comprends. Je crois que je comprends. Ce n’est pas drôle de n’être pas comme les autres, d’avoir quelque chose de plus ou de moins, ou d’étrange qui vous désigne comme étrange étrangère. Les autres en profitent pour vous embêter avec ça. Si on bégaye un peu quand on est ému, si on suce encore son pouce ou qu’on fait pipi au lit à 8 ans et plus, qu’on a deux papas et pas de maman ou deux mamans et pas de papa, ou personne et qu’on est placé dans une famille d’accueil, hop là, les autres disent des trucs sur vous pour vous faire un pleurer. Et ils s’acharnent, au moins jusqu’à ce que vous ayez pleuré un tout petit peu. Parce que, quand on n’est pas e-xac-te-ment- comme les autres, on est moins bien qu’eux, obligé, et alors on n’a plus qu’à pleurer.
Je n’aime pas l’idée qu’on ait fait pleurer maman, à l’école, quand elle était petite. Mais elle dit :
-Bon, j’ai cherché à me faire aimer. J’ai été très gentille. J’ai protégé les plus faibles, à la récré, j’ai consolé celles qui avaient du chagrin, apporté plein de bonbons que j’ai partagés, et des échaudés, aussi, que je volais au grainetier…
-C’était quoi, les échaudés ?
-Des sortes de biscuits qu’on donnait aux oiseaux en cage. C’était délicieux…pour de petites filles en cage, comme nous, à l’école… Et puis, surtout, je me suis mise à faire le pitre, à faire rire toutes mes petites copines. On aime toujours ceux qui nous font rire, alors qu’on fuit les tristes, les grincheux, tous ceux qui veulent vous vendre de la soupe à la grimace !

C’est vrai. Je sais que c’est vrai. Parce que moi, je suis du genre pas drôle, justement. Je ne fais jamais rire personne, je ne sais pas faire ça. Et ça me manque. J’aimerais bien. Cela a l’air super d’être un comique, tout le monde veut être votre meilleur ami, et on n’a plus qu’à choisir celui qu’on préfère.
-C’est comme ça, poursuit maman, qu’on a cessé de m’embêter, de me traiter de négresse… Et puis finalement, plus tard, ça m’a bien servi d’avoir les cheveux crépus. C’est devenu à la mode ! Les autres ont dépensé des fortunes chez le coiffeur pour avoir une coiffure comme la mienne ! Elles m’enviaient : « – quelle chance tu as, Evelyne, d’avoir des cheveux naturellement comme ça ! » Comme quoi, tu vois, ma fille, la roue tourne… concluait maman mystérieusement.

La roue tourne.

Comme tourne le monde. La nuit, le jour, l’ombre, le soleil. Tout passe, et son contraire. La roue tourne, cela voulait dire la même chose que : rien ne dure toujours, tel qui rit vendredi, dimanche pleurera, des choses comme ça. Qui vous donnent de l’espoir quand tout va mal, mais vous plantent dans le cœur une  petite épine de peur quand l’heure est au bonheur…

3

-Qu’est-ce que tu faisais comme blagues, maman, à l’école ? je lui demande encore pour voir.
-Oh, des trucs comme… Je n’étais pas très bonne élève, j’étais bavarde, distraite… Alors quand je m’ennuyais… Une fois, j’avais emporté des cerises dans ma poche, ça devait être en juin, sûrement. Oui, en juin. Forcément… Je grignotais mes cerises, en cachette, planquée derrière le dos de celle qui était devant moi. Déjà ça, c’était interdit, évidemment. Mais cela ne m’a pas suffi. Pour faire la maligne, j’ai visé la maîtresse et, d’une pichenette adroite, j’ai essayé de la toucher avec mes noyaux de cerise. Evidemment, mes copines les plus proches se sont mises à pouffer. Sauf qu’à un moment, paf, j’ai trop bien visé, et un noyau de cerise est allé se coller juste sur le verre de lunette de la maîtresse. Catastrophe ! Elle a enlevé ses lunettes, et indignée, elle s’est exclamé :
– Mais c’est dégoûtant ! Qui a fait ça ?
Je me faisais toute petite dans le dos de celle qui était devant, mais ça n’a pas suffi. Une élève m’a dénoncée : – c’est Evelyne Gooden, madame !
J’en ai pris pour mon grade, ce jour-là, crois moi !

Je ris.
J’aime savoir que maman a fait des bêtises, qu’elle n’était pas parfaite, enfant. Je la regarde, maman, et je la vois cette petite fille-là qui envoie des noyaux de cerise. Elle n’a pas complètement disparu. Elle est seulement cachée, à l’intérieur de maman et quand maman me raconte son histoire,  cette très ancienne petite fille réapparait.
Je la vois, là, tout près, comme un petit fantôme en tablier noir,  la bouche toute rouge de jus de cerise, qui me regarde de ses yeux sombres. Cette petite fille n’a pas besoin de parler pour dire. Je comprends : puisqu’elle est là, sortie de sa cachette grâce aux histoires de maman, c’est que les histoires sont toutes magiques, même celles de nos vies qui ne contiennent ni fées ni lutins ni sorcières.
Et je comprends que les raconter fait apparaître ces petits fantômes… Car je les vois aussi, toutes ces autres petites filles d’autrefois, qui se croyaient bien cachées dans le passé, loin, très loin, mais que l’histoire vraie que maman me raconte fait resurgir devant moi, toutes vives, et rieuses, comme autrefois.

Je reviens à l’histoire de maman :
-Il y en a une qui t’a dénoncée. Mais les autres n’ont rien dit. Ca veut dire que tu avais réussi à te faire beaucoup d’amies, quand même.
-Oh oui ! Beaucoup ! Dans la cour de récréation, ça n’arrêtait pas ! Tout le monde me réclamait :– Evelyne, viens jouer avec nous ! A la balle, à la marelle, à la corde à sauter…
-Tu n’étais plus malheureuse…
-Malheureuse ?
-Oui, les autres filles ne te traitaient plus de négresse pour t’embêter.
-Sans doute, non, répond maman. J’étais devenue très populaire. D’ailleurs, un jour, en juin encore, j’en ai eu la preuve… Je ne l’ai jamais oublié ce jour-là…
-Raconte-moi, maman.

Oui, raconte-moi, maman, ce jour-là, ce qui est arrivé, ce qu’on t’a dit, ce qui t’a rendue si heureuse et si fière, et l’instant d’après, si malheureuse, si humiliée. Raconte-moi ce que tu n’as jamais oublié, pour que je ne l’oublie jamais, moi non plus, et que je le raconte, plus tard, à ma petite fille, à mes deux petits garçons, et puis aux autres enfants, blonds, bruns, châtains, roux, bouclés, frisés, crépus, jaunes, blancs ou noirs de peau, partout, dans toutes les écoles.

Qu’ils sachent.

Pour que cela ne recommence pas.

Pour que plus aucun autre enfant n’éprouve jamais plus le même chagrin que toi.

Oui, raconte-moi, maman.

 

 

4

– Aide-moi ! me demande maman. Parce que le lit ne se fera pas tout seul !
Je me mets d’un côté, elle de l’autre. D’un même mouvement chacune tire le drap, le recouvre de la couverture, et borde soigneusement le lit. C’est tout en faisant cela, l’humble travail à refaire chaque jour, que maman commence à me raconter :

-Ce jour-là, commence t-elle, était un jour très important à l’école. C’était celui où l’on allait voter pour élire la meilleure camarade de la classe. Celle qui serait choisie aurait, en cadeau, un grand, beau livre rouge au titre gravé à l’or, qui racontait une très belle histoire d’enfant noble et courageux dans l’adversité, sur lequel on pourrait prendre modèle dans la vie.
La meilleure camarade, chacune de nous en avait sa propre définition, bien sûr. Pour certaines, c’était celle qui se montrait la plus généreuse, qui partageait ses goûters et ses bonbons, pour d’autres, c’était la plus rigolote, qui racontait de bonnes blagues et faisait rire tout le monde, pour d’autres encore c’était celle qui protégeait les plus faibles. Bref, il fallait choisir, et c’était une affaire sérieuse. L’une d’entre nous avait distribué un petit papier blanc à chacune, et on réfléchissait en suçant le bout de notre crayon. Au bout d’un moment, la maîtresse a ramassé tous nos petits papiers et a commencé à lire les noms qui s’y trouvaient inscrits. Une petite fille les écrivait sur le tableau au fur et à mesure, et ajoutait des petites croix à côté des noms qui étaient plusieurs fois nommés.  Quand tous les papiers ont été lus, le choix est apparu. C’était moi qui avait obtenu le plus grand nombre de croix.

J’étais l’heureuse élue.

Les élèves ont crié : – c’est Evelyne Gooden !
Et je me suis levée, rouge de fierté.
A ce moment- là, à travers ses lunettes qui gardaient peut-être l’ancienne trace d’un noyau de cerise, la maîtresse m’a regardée, moi qui me tenais là, debout, dans mon petit tablier noir, toute fière, avec mes cheveux crépus en couronne sur la tête. Et sans méchanceté aucune, d’une voix parfaitement neutre et naturelle, elle a annoncé :

– Evelyne Gooden ? Oh, non ! Pas toi ! Tu n’es même pas d’origine française !

Et dans la foulée, elle a compté qui, après moi, avait le maximum de petites croix, et lui annoncé, à celle-là, que c’était elle, finalement, qui avait gagné le prix de la meilleure camarade de l’année. Elle à qui on offrirait le beau, le grand livre rouge au titre d’or, qui racontait une très belle histoire où des enfants montraient plein de courage dans l’adversité et sur lequel on pouvait prendre modèle dans la vie.
Je me suis rassise, sans rien dire. La stupeur, la honte, m’avaient rendue muette. Quelque chose comme un morceau de ciel, m’était tombé sur la tête.
A ce souvenir cuisant, ta voix, maman, déraille un peu. L’ancien nœud, à nouveau, te serre la gorge et le cœur.
Alors moi, ta fille, je m’écrie pleine de rage.
-Mais ce n’était pas de ta faute ! Tu n’as pas crié que ce n’était pas juste, qu’elle avait triché, cette méchante maîtresse ?
-Oh non ! a dit maman. La parole d’une maîtresse, à l’époque, c’était sacré. Aucune de mes camarades de classe, d’ailleurs, n’a osé protester. Ce qui était dit, était dit.
Je continue, indignée, outrée :
-Mais tu ne l’as pas dénoncée à ta maman, en rentrant, elle n’est pas allée trouver la maîtresse, elle, pour lui dire sa façon de penser ?
-Cela va te paraître étrange, peut-être, me répond maman, songeuse, mais ma propre mère n’était pas loin de penser comme la maîtresse. Qu’il valait mieux que je fasse profil bas, que je ne la ramène pas. C’est ce qu’elle m’a conseillé, d’ailleurs : – Oh, Evelyne, m’a-t-elle dit, c’est dommage, évidemment, mais ne dis rien, tais-toi ! Sinon, tu sais, ce sera peut-être encore pire, après…

Après.

Après, je sais.

Maman m’a raconté aussi.

Après, il y a eu la guerre. Pendant cette guerre-là, on a arrêté des milliers de gens, en France. La plupart portaient des étoiles, cousues sur la poitrine. Son papa, Stanley, ne portait pas d’étoile, mais il a été arrêté quand même, parce qu’il était étranger. Il est resté emprisonné pendant quatre ans. Quand il est ressorti, il était si faible qu’il ne tenait plus debout… Mais tu vois, beaucoup de gens, en France, à l’époque, trouvaient cela normal : qu’on arrête ceux qui portaient des étoiles, ceux qui étaient étrangers, et tous ceux qu’on trouvait différents, pour une raison ou une autre, ce qui était un motif suffisant. Maman conclue : « la maîtresse devait être une de ces personnes-là, voilà. C’est tout. »

5

 

C’est tout ? C’est fini ? demandent souvent les enfants quand l’histoire s’arrête. Et les parents répondent : – oui, c’est tout, c’est fini. Et ils envoient l’enfant au lit.Mais en fait, ce n’est pas fini.
Pas du tout, même.
Parce que dans ton lit, toi, l’enfant , tu réfléchis. Chaque mot, chaque image de l’histoire qu’on vient de te raconter te revient en mémoire, et tu y penses, dans le noir. Certaines histoires, tu y penses rapidement, et puis, hop, tu les laisses partir, s’envoler, c’étaient des histoires d’une grande légèreté. Mais parfois, il y en a une que tu gardes dans ton cœur.
Parce que celle-là est un cadeau, précieux.
C’est ce qui s’est passé, pour moi, avec cette histoire- là que maman m’a racontée.
J’ai compris, en l’écoutant, ce qu’était l’injustice : maman méritait ce prix ! Les élèves avaient voté, elle avait été choisie, élue ! Et pourtant, elle ne l’avait pas eu. J’ai éprouvé, dans mon cœur, comme elle avait dû se sentir trahie, flouée, trompée,  triste, amère. Révoltée.
-Ne dis rien, tais-toi ! » lui avait ordonné sa maman.
Parce qu’elle avait dû, en plus, ravaler sa rage, son chagrin, sa honte, ce sentiment d’injustice totale, sa révolte, l’évènement me semblait encore plus intolérable.
Alors,
-Comment ça, c’est tout ? Ca me ferait mal ! je me suis dit, le cœur plein de cette rage impuissante qu’avait connu ma mère. Avec moi, ça ne se passera pas comme ça. Jamais ! Jamais, moi, je ne laisserai quelqu’un se faire humilier, devant moi. Jamais, moi,  je ne laisserai personne dire qu’un étranger n’a pas le même droit à être respecté et aimé que les autres, sur la terre qu’il a choisie.
Et d’ailleurs celui qui m’est le plus étranger, à moi, ce n’est pas celui qui a les cheveux crépus, une autre couleur de peau que la mienne, mais bien plus celui  ou celle qui ferme à double tour les portes de sa maison et celles de son cœur.
Et c’est là un merveilleux cadeau que m’a fait ma maman en me racontant son histoire.
Ce beau cadeau  de révolte, aussi vif, aussi brûlant, aussi lumineux que le feu.

Souvent, les enfants que je rencontre me demandent :
– qu’est ce qui vous a donné l’idée de devenir écrivain ?
Et il peut y avoir trente six réponses à cela. Mais la plus importante, c’est celle-ci : J’écris des livres, pour essayer de dire la vie ; les toutes petites et les grandes choses de la vie, et ce qu’on éprouve à les vivre, qu’on soit grand, qu’on soit petit. J’écris, pour les enfants d’aujourd’hui, des histoires où se côtoient le juste et l’injuste, ce qui rend heureux et ce qui rend malheureux.  J’écris le feu, le beau feu  qu’il faut allumer pour réchauffer ceux qui sont faibles et seuls, le feu qui éloignera les loups tentés de dévorer les agneaux.
Et puis, si le feu arrive trop tard, si le mal est déjà fait, j’écris des livres pour réparer. Réparer le malheur. Dans mes histoires, je donne alors la parole aux enfants qui, comme Evelyne, se sentent si seuls, ont tellement de chagrin, ont peur, et se taisent.

C’est tout ?

C’est fini ?

Non, non ! Tu sais bien ce que je t’ai dit, tout à l’heure, tu te souviens, mon ami : les histoires sont longues, longues, elles durent longtemps, plus longtemps que nous même, plus longtemps que la vie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visages pâles

Ce livre-là, publié chez Auzou, a été écrit par mon ami, Claude Carré. Je parlerai de celui-ci, parce que c’est l’un des derniers mais Claude a écrit de nombreuses histoires, a fait de nombreuses adaptations, a  composé des pièces de théâtre pour la radio ( France inter et France Culture ) a écrit des modes d’emploi, des vade-mecum ( pas d’s, mot invariable ! ) de la BD, des guides, il a tout fait Claude, a vécu de sa plume à tout faire, ne refusant jamais aucun projet, et pas seulement pour des raisons financières, car il est d’une curiosité insatiable, tout l’intéresse, il se nourrit de tout ! Il aborde chaque projet avec méthode, mettant ses premiers pas dans les traces de ce qu’il connaît, et après, il s’accroche, à chaque aspérité, et il progresse, il grimpe, vers son sommet, comme il le fait en escaladant les rochers dès que le temps le lui permet. Avec conscience, mais aussi avec souplesse, avec légèreté. La gravité, c’est ça fait choir, c’est bon pour les pommes, pas pour lui, le funambule.

Oui, bon, d’accord, mais alors «  Visages pâles » ça parle de quoi ?

C’est l’histoire, typique, d’un road-trip comme on dit en anglais mais moi, je préférerais le qualifier simplement de « récit de voyage ». Jane a 13 ans, son frère, Davy, quelques années de plus. Ils partent tous deux à la recherche de leur père, qui les a quittés il y a plusieurs années, n’a guère donné de nouvelles. Ils le savent aux Etats Unis, en Californie. Ils ont dix jours pour le retrouver. Ils ont besoin de lui, Davy a besoin d’une greffe, et ils espèrent que leur père pourra lui servir de donneur. ça, c’est le scénario, avec son décor, ses aventures, ses  mésaventures. On ne s’y ennuie pas une seconde, les jeunes parlent comme des jeunes, les serpents comme des serpents, le tonnerre comme le tonnerre. Pas de fausse note. Et puis, c’est cinématographique, on les voit, dans leur désert, sous l’orage, on les suit dans leur voyage pourri avec rencontres de fadas garantis. Mais ce qui me touche, dans le récit de Claude, c’est surtout le voyage intérieur des personnages, le fil tendu entre eux, devant eux, parfois la toile d’araignée… Et puis, cette idée fixe :  rien n’est jamais perdu, et surtout pas un père. Même faible, imparfait, même fichu le camp au bout du monde, chaque enfant en a, à un certain moment, un besoin littéralement vital et aucun désert ne l’arrêtera.

happy end, of course !

A ceux qui ont de la peine

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Quand je suis devant la mer
je me dis que tu as pris le large
que je peux te rejoindre, à la nage.

Quand je reviens dans ta maison
je me dis que tu as filé si vite
que tu en as oublié là, ton blouson.

Quand je suis dans ton jardin
ta bêche t’attend près du pommier,
c’est que tu n’es pas bien loin.

Quand j’ouvre ton armoire
pourquoi manque ton beau costume
le bleu et noir ?

Quand je regarde le ciel,
Je n’y vois rien de spécial.
Tu n’y es pas. Bonne nouvelle !

Je te préfère là plus près
à dormir sous les boutons d’or
le bleu des oeillets, le blanc du muguet.

Ou là, sur ma page…
quand les mots ne viennent plus
Dans ce temps suspendu…

Tu vois, j’ai laissé une grande marge
où peut revenir tout ce qu’on a perdu
un amour, un ami, le bel âge…

Qu’il n’y ait pas de pas perdu.

BAL PERDU

C’était au temps où les petites filles s’appelaient Lili, Suzette, ou Mimi, un autre temps qu’aujourd’hui. Je ne sais pas si les étés étaient plus beaux, plus dorés, si l’eau qui coulait sous les ponts portait autant de rêves que de poissons. Les petites filles couraient le long, sur les berges où fleurissaient encore les coquelicots.

Mais cette année-là, en plein été, la guerre rôdait, pas loin, comme un monstre assoiffé de sang qui réclamerait une énorme ration de beaux jeunes hommes pour nourrir son énorme gueule puante.
Cependant, les gens, les femmes surtout, espéraient encore que le monstre se contenterait de rugir, laissant encore un peu de temps aux enfants pour grandir, aux hommes et aux femmes pour s’aimer, aux vieux pour mourir sans chagrin, bien entourés. Pour cela tous comptaient sur un homme, qui s’appelait Jaurès, qui avait le cœur si  grand qu’il pouvait mettre tous les hommes dedans. Un seul homme, ce n’était pas beaucoup, mais celui-ci éloignerait les gros nuages porteurs d’orages, ceux qui l’avaient entendu, qui l’avaient lu, en étaient sûrs, on pouvait compter sur lui.
Tout contre la Seine, il y avait un petit café, on l’appelait l’Estaminet, et Simone, la petite fille qui y habitait, avait longtemps cru que s’il se nommait comme cela, c’était en l’honneur de Minet, son petit chat.
A l’Estaminet, les soirs d’été, on poussait les tables du café, pour danser. Ca faisait un petit bal, voilà.
Tout le monde dansait avec tout le monde, les bruns avec les blondes, petits et grands, gros et maigres, jeunes et vieux. On dansait pour oublier un peu qu’on n’avait pas de sous, qu’on était bien fatigués,  que la vie était dure à l’usine ou à l’atelier, mais qu’il fallait bien tenir, et nourrir la famille, les gamins, sans compter la grand-mère qui n’avait plus sa tête, ou le beau-père tombé d’une échelle mal posée…
Simone aidait à pousser les tables, à rincer les verres dans l’eau fraîche et à les faire briller. Simone, à coups de torchon bien envoyés, chassait les mouches bleues et les guêpes entrées, et Minet qui louchait sur la crème  mise au frais, qu’on servirait avec des fraises, quand tout le monde serait fatigué de danser.

On était le 31 juillet.

Cet après-midi, les jeunes hommes, du haut du pont, avaient plongé dans la Seine, faisant crier les jeunes filles d’admiration. Un pêcheur avait bougonné qu’avec tout ce raffut, il ne fallait pas se demander pourquoi il n’attrapait pas de poisson ! Simone avait rejoint Lulu qui avait trois ans de plus qu’elle, en cachette, sous l’arche du pont, il lui avait donné des caramels, en échange elle l’avait laissé l’embrasser un peu, un peu plus, soulever son jupon, un peu, un peu plus, ils ne savaient plus où s’arrêter, ça avait été une belle confusion…
C’était le soir maintenant. Dehors la Seine coulait paisiblement, et des oiseaux criaient pour le plaisir et perçaient le ciel à coups d’ailes tranchants.
Dans l’Estaminet, tout le monde arrivait. Ambroise s’était assis avec son accordéon, Janine avait enlacé Ginette, et sans attendre, déjà, elles tournaient. Le café bruissait de rires et de mots doux et fous ; sous les doigts d’Ambroise, la musique disait la joie délicieuse de se retrouver tous ensemble, de se prendre par la main, par la taille, de s’abandonner dans les bras de l’autre, avec amour, avec tendresse. La musique disait, un soir ordinaire de la vie ordinaire, la joie d’être vivants.
Simone cherchait Lulu. Elle l’avait aperçu, tout à l’heure, mais il avait disparu.
– Simone ! appelait sa mère. Viens nous aider ! Mets ton tablier ! Dépêche-toi ! Essuie les verres !
Petits verres, grands verres, verres à pieds, verres ballons, elle les essuyait délicatement, les alignait comme à l’armée, ils reflétaient toutes les lumières du café, et d’autres aussi peut-être, celles des étoiles qui brillent dans le noir, va savoir.
Lulu était réapparu, mais avec Zelda, celle-là quelle poison, ils venaient de rentrer par la petite porte, celle qui menait à la cave, qu’avaient-ils donc fait, tous les deux, en secret, dans le noir ? Simone avait serré trop fort le verre entre ses doigts, il s’était brisé, elle s’était coupée. Zut, quelques gouttes de sang rouge étaient tombées sur le tablier blanc.
Ambroise avait commencé à jouer un tango maintenant, et les couples enlacés caressaient le sol de leurs pieds. Personne ne regardait personne, et c’était pourtant comme si  les âmes se parlaient et se comprenaient, sans plus avoir besoin de mots, comme dans les rêves, comme la musique du vent parle aux oiseaux. La musique pleurait ses notes et cela dispensait chacun de verser des larmes sur les tristesses de sa vie.
Simone avait quitté le comptoir et laissé les verres à l’envers, cul en l’air. Entre les couples qui dansaient, elle se dirigeait vers Lulu, elle voulait qu’il la voie, et puis danser avec lui, longtemps, longtemps, lentement, jusqu’à ce que  s’éteigne la dernière note comme s’éteint la dernière étoile du matin.
Mais juste comme elle arrivait devant Lulu, qu’il la regardait, indécis, qu’elle tendait la main vers lui pour l’attirer à elle, qu’elle disait : – Allez, allez ! qu’il commençait du mauvais pied, lui piétinait ses chaussures d’un air godiche, juste avant qu’il ne comprenne vraiment qu’il fallait qu’il l’aime parce qu’elle l’aimait tant, et qu’alors  le bonheur vienne, quelqu’un est entré dans le café en criant.

D’abord, personne n’a compris. Pendant quelques secondes, il ne s’est rien passé. La musique a encore perdu quelques notes, goutte à goutte, avant de s’arrêter, les couples ont encore un peu tangué, aveugles et sourds avant de s’immobiliser. Il fallait le temps que les mots criés arrivent au cerveau. Mais tout à coup, ils ont déchiré l’air, les mots, affreusement, comme le couteau déchire la chair !

– Jaurès est mort ! On l’a tué !

Celui qui était entré comme un fou dans l’Estaminet pour crier cela, Simone ne se souvenait plus qui c’était. Jean l’ébéniste, peut-être, ou Paul l’ajusteur, à moins que ce ne soit  Emile, l’instituteur…Ce dont elle se souvenait, c’était que Lulu l’avait lâchée si brusquement qu’elle avait failli tomber.
Qu’une femme avait crié : NON ! dans un silence assourdissant qui ressemblait à une explosion.
Que sa mère avait porté la main à son cœur, comme si elle venait d’être frappée par une balle perdue.
Et, sans qu’elle ait vu aucune larme couler, elle était sûre que son père avait pleuré.

Dehors, la Seine pouvait continuer de se la couler douce, de passer sous les ponts comme si de rien n’était, charriant rêves et poissons, noyés et sirènes dans un flot toujours le même et toujours changeant, le monstre de  guerre, d’un bond, avait franchi la frontière pour réclamer sa ration de chair fraîche et de sang.

Les hommes s’étaient tus, ils ne savaient pas bien mesurer ce qu’ils avaient perdu, mais ils se sentaient plus pauvres encore. Les femmes regardaient leur fils, si beau, et croisaient les doigts derrière leur dos pour lui porter chance. Personne n’avait mangé les fraises, qui s’étaient tannées et Minet avait léché la crème sans que personne ne l’ait chassé.
L’Estaminet avait fermé ses portes à l’aube seulement, et tous en étaient sorti la tête baissée, comme à un enterrement.

Plus tard, Emile, Jean, Ambroise, et des millions d’autres hommes étaient morts dans l’affreux orage de  guerre qui leur avait déchiré le cœur et le corps.
Mais pas Lulu.
Qui épousa Simone.
Et dansa avec elle, le beau temps revenu. Aussi longtemps qu’elle le désirait. Jusqu’à ce que la dernière note s’éteigne, comme s’éteint la dernière étoile du matin.

Simone et Lulu, mes grands parents…