DEJA

« DEJA » est un album de Delphine Grenier publié chez Didier Jeunesse. Il fait partie de ces livres offerts parfois, dans un département, à chaque enfant qui y naît, et c’est une belle action, je trouve, que de fêter l’entrée dans la vie d’un enfant, par une belle histoire qui dit cela : la beauté du monde, l’amour de la vie, et le temps qui passe.
Je connais Delphine Grenier, elle a illustré plusieurs de mes récits, dont « le prix d’Evelyne » qui m’était particulièrement cher. Mais ici, elle a tout fait : texte, images. Et c’est très réussi.

Le texte, minimaliste, est répétitif, comme une comptine. On y entend de menus bruits dans la nuit qui est d’un bleu parfait. Une souris rejoint un chat qui rejoint un oiseau, une grenouille s’ensuit etc… Tous courent, mais vers quoi ?

la dernière page qui s’ouvre grande comme un livre à elle toute seule, nous le dira.
Et si, en refermant le livre, vous dites à votre tout petit que « la Terre est bleue comme une orange », cela ne fera aucun doute pour lui ! Il vous croira.

La mise en page et en perspective de l’écriture, finement tracée sur le bleu parfait, est en bel équilibre sur l’image jamais rompue par les signes ; et les perspectives parfois étonnantes feront réfléchir : D’où l’on voit ? Qui voit quoi ?

Quant à moi, je vois ce petit miracle-là : l’invisible à portée des yeux, le petit peuple des animaux, à l’unisson avec l’univers qui l’entoure, et qui nous y invite.

C’est la fin de cet article. « Déjà « ?
Hélas ! oui, le temps passe. Et mes chats, qui ne sont pas de papier, attendent leur dîner !

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KASPAR, le chat du grand hôtel

L’histoire a été imaginée par maître Michaël Morpurgo dont j’aime chaque livre. Il sait magnifiquement faire se rejoindre la grande et la petite histoire, sans que jamais l’une prenne le pas sur l’autre. Après avoir écrit le précédent article sur le petit album  » Navratil », je me suis dit qu’il serait judicieux de mettre en parallèle ce roman de Morpurgo, puisqu’aussi bien, lui aussi traitait du mythique naufrage du Titanic.

Morpurgo a imaginé cette histoire alors qu’il était en résidence d’écriture, le veinard, au Savoy de Londres. Dans une vitrine, se tenait la statuette du chat noir dont on lui conta l’origine. Par ailleurs, la salle du restaurant lui rappela celle du Titanic ( enfin, l’image qu’il en avait) Comme souvent, quand deux idées se rencontrent dans la tête d’un écrivain, elles font un beau mariage en pages blanches ( chez Gallimard !) Ainsi donc naquit l’histoire de Kaspar, le chat de la comtesse Kandinsky, musicienne résidant au Savoy. A la suite de la mort accidentelle de sa maîtresse, Johnny Trott, le petit groom à qui elle l’avait confié, continue de s’en occuper en cachette, aidé de Lisbeth, petite fille riche esseulée. Quand Lisbeth et ses parents repartent en Amérique, il leur fait don du chat. Mais incapable de quitter le navire qui emporte le chat et la petite fille qu’il porte dans son coeur, il y voyage auprès d’eux, incognito. Ce navire, c’est le Titanic.

Dans la majeure partie du livre, il n’est question que de deux enfants seuls, un riche, un pauvre, qui partagent la tendresse d’un chat, seul aussi. Ce que j’aime, c’est qu’au milieu de toutes ces solitudes qui se croisent dans ce grand hôtel, naît cela : une amitié; fragile. Oui, fragile, parce qu’un hôtel, c’est un endroit d’où l’on repart aussi vite qu’on y est arrivé. Rien ne peut raisonnablement s’y construire dans la durée. Mais au mur de la réalité, les enfants opposent leurs rêves. Et au royaume des livres, les rêves l’emportent.

Beaucoup de dialogues, très simples, dans cette histoire où le choc des classes est visible, l’enfant pauvre au service des riches, malmené par la gouvernante mesquine, elle-même mal traitée. Et le paquebot, où les riches se prélassent en haut tandis que triment, en bas, aux machines, dans la fournaise et le vacarme assourdissant, chauffeurs, manoeuvres, le petit peuple servant, sans lequel ceux d’en haut ne sauraient vivre. Les uns et les autres tout aussi dépendants, finalement. Tous ces personnages au service d’une belle histoire, forte, vivante, pleine d’aventures. Ni leçon, ni morale, on nous donne à voir, à comprendre, l’auteur mise sur la sensibilité et l’intelligence de ses jeunes – et moins jeunes- lecteurs. S’il y a, qui se détache, une « leçon »,( au passage, ceux qui ont fait du latin savent que le mot « leçon » vient justement de « legere » = lire, a donné « lecture »et donc en toute lecture, sans rien avoir à y rajouter, il y a bien une « leçon »)  c’est que chacun, là où le destin le place, faible ou fort, libre ou moins libre, peut prendre conscience de sa responsabilité, et l’exercer.
Mention spéciale aux illustrations de Michaël Foreman, de grandes finesse et expressivité.

Vous pouvez retrouver Le vrai Morpurgo ! dans « Secrets d’auteurs » publié grâce Marie Lallouët dans ce hors série passionnant de la « Revue des livres pour enfants »; un Morpurgo pur jus, merveilleux, d’une grande humilité : les histoires, il les trouve partout, « je raconte, simplement » dit-il. Il voit, il écoute, une chose,, une autre, ça se rencontre quelque part entre ses deux oreilles dans cette chose molle qui est un cerveau et « c’est comme ça que les choses arrivent » . Ce hors série où séjournent des auteurs très divers, je vous l’ai présenté dans la partie un peu mal nommée « pédagogie »

Je parlerai une autre fois d’un autre livre de ce gentilhomme-là, un album déjà ancien mais que j’aime beaucoup  » le petit âne de Venise », une histoire très douce, très poétique.

 

Navratil

 

Le texte est d’Olivier Douzou, les dessins de Charlotte Mollet. Ce livre, très bref, a été publié aux éditions du Rouergue.
C’est l’histoire, vraie, extraordinaire, de Michel Navratil, né en Tchécoslovaquie, et qui à l’âge de 4 ans, en 1912, embarqua avec son père et son frère Edmond sur  » un bateau immense, merveilleux, le plus beau géant de tous les océans » : le Titanic.
Ils avaient « trois billets de seconde classe et les bagages de ceux qui partent pour toujours. »

La composition du texte suit le cours de ces heures tragiques, à hauteur des souvenirs du petit Michel, un des 711 rescapés qui arrivèrent à New York. Mais ce qui rend ce texte si beau, si prenant, c’est la façon dont l’épisode tragique nous est raconté. En effet, depuis le début du texte, avec cette expression  » les bagages de ceux qui partent pour toujours » nous comprenons qu’il y a déjà, avant la tragédie que chacun connaît, un autre drame, plus intime, vécu par l’enfant qui partait, une séparation en annonçant une autre. Tout est en place, comme dans un drame antique, et c’est avec une grande douceur, une grande économie de mots, en laissant beaucoup de place au silence, qu’Olivier Douzou et Charlotte Mollet nous font entendre la voix de cet ancien petit garçon qui perdit sa mère, puis son père, avant de retrouver sa mère, et par ce livre, la voix de son père.

La dernière page nous livre la conclusion du Michel Avratil de 89 ans, devenu, nous dit-on, philosophe. Qu’est-ce, au fond, qu’un philosophe ? Cela l’histoire ne nous le dit pas. Mais si c’est, comme on nous l’apprend en classe, quelqu’un qui essaie de penser rationnellement les choses du monde et de la vie, Michel Avratil était parti de loin et a eu bien du mérite.

Si j’aime particulièrement ce livre, c’est qu’il avance de façon impressionniste, nous donnant à voir, à entendre, la mer, la musique, le chaos, et à la place du vacarme affreux des cris, la tension extrême du silence. Et comme pour Kay, dans le conte d’Andersen, dans le coeur de Navratil, tout au long de sa vie, le glaçon pour toujours enfoui.

LEUR APPRENDRE A ÉCRIRE

Cet article a été écrit à la demande de Marie Lallouët, rédactrice en chef de la revue des Livres pour enfants à la BNF. Il fait partie des 22 entretiens (donnés par 22 auteurs -jeunesse ) plus un cahier pratique publié en Hors série ( N)2) sous le titre de « Secrets d’auteur, » où chacun pourra découvrir, ou retrouver , témoignages, réflexions, et la voix personnelle des écrivains par cette revue rassemblés.

AVANT PROPOS

Auteure pour la jeunesse, Jo Hoestlandt prend souvent le train pour aller animer des ateliers d’écriture un peu partout en France.
Drôle d’idée pourra-t-on penser…
S’il n’y a pas de recette magique pour mener un atelier d’écriture, le témoignage de Jo Hoestlandt éclaire avec sincérité cet exercice à haut risque.

L’ARTICLE DE JO.H

Mahmoud Darwich parlant d’Etel Adnan, peintreet philosophe, écrit : « Elle n’a jamais écrit une mauvaise ligne ». Jamais ? C’est mettre la barre bien haut ! La seule barre
que je connaisse, en écriture, est à portée de main. C’est la ligne que l’on suit, visible sur les cahiers, invisible sur la page blanche ou l’écran. Non qu’il soit mauvais, en soi, de se fixer pour écrire un horizon à rejoindre, ou un point culminant. Mais nous n’avons pour
les atteindre que de pauvres moyens : les 26 lettres de l’alphabet et nos dix petits doigts ! Je pense donc qu’il faut aborder l’écriture avec beaucoup d’humilité.

Ne pas avoir peur des «mauvaises lignes». 

Écrire le mieux possible, oui, sans doute, mais je ne pense pas qu’il faille absolument refouler les«mauvaises lignes » des livres. Qui sait si ce qu’on aura dénigré ainsi ne sera pas, pour quelque lecteur inconnu, une bonne ligne, celle qui lui dira, à lui, avec les pauvres mots mal choisis, ce qui lui cabosse, lui pourrit la vie — ou à l’inverse, ces « mauvaises lignes-là», sans brillant, sans écho, sans éclat, seront peut-être celles qui feront rire quelqu’un dont la vie se déroule sans sel, sans brillant, sans écho et sans éclat…
Il y a de la place pour tout, dans l’écriture : le bon, le moins bon, et, j’espère, même pour le «mauvais ».
C’est la première leçon qu’on tire à animer des ateliers d’écriture. Ce n’est pas pour autant qu’on ne peut essayer de se demander ce qu’est «une bonne ligne».
Mais comment savoir ?
De l’enfant que j’ai été à l’adulte-auteur que je suis devenue, à quoi ai-je toujours
considéré qu’une ligne, une page, une histoire, était bonne?

Reconnaître une «bonne ligne»

Enfant, j’ai beaucoup lu, à m’en user les yeux, comme le craignait ma mère qui aurait préféré que je joue. Mais moi, je voulais toujours lire. De tout. Je lisais dans le désordre, en toute insouciance de ce qui était « bon » ou moins bon, voire «mauvais ».
Personne ne m’ayant indiqué que je trouverai peut-être plus de « bonne lignes » dans les Contes de Shakespeare ou dans l’Oliver Twist de Dickens que dans le Journal de Mickey, je dévorais tout avec la même faim, le même entrain, la même joie, m’identifiant tout autant
à la petite Annie orpheline du Journal de Mickey qu’à ce pauvre Oliver dans les bas-fonds anglais. Les bonnes lignes alors étaient partout. Il suffisait que mon coeur batte plus fort, que les mots des histoires me fassent monter aux yeux larmes de tristesse ou de gaîté, et je trouvais que la mission de l’auteur était remplie. Je lisais tout, et dans l’urgence. La bibliothèque Rose, la Verte, la Rouge et or qui rimait avec « trésor ». Les mots devaient remplir en moi un gouffre sans doute abyssal au bord duquel je me tenais en sentinelle ; aussi terrorisée d’y tomber qu’espérant toujours en voir miraculeusement ressortir quelqu’un, quelque chose, perdu, que les lignes de mots alignées comme les barreaux d’une échelle de corde m’auraient aidé à remonter.
Voilà comme je voyais, enfant, à quoi servait l’écriture des autres. À remonter : les pendules et le temps, ce et ceux qui sont tombés, à revivre et faire revivre.
Une bonne ligne écrite, c’était en somme, comme une bonne ligne de pêche. Le fil tendu plongé dans le fond de l’eau sombre qui grouille d’une vie pleine d’inconnu et au bout de la ligne, tout à coup, le miracle brillant du poisson qui s’agite, dont on tiendra la vie entre les mains.
Plus tard, à l’école, au lycée, on m’a appris, avec un certain dédain que j’ai détesté que la petite Annie du Journal de Mickey et Oliver Twist, ce n’était pas pareil. Dans la foulée, j’ai découvert, ahurie, que le Chat-qu’est-ce-paix-art de l’étagère du placard de grand-mère et le Shakespeare du lycée et dont on disait qu’il était le plus grand écrivain anglais ne faisaient qu’un! Ce fut une découverte sensationnelle !
Relisant tout cela, j’ai finalement convenu que Mickey n’était pas à la hauteur de Dickens et Shakespeare, même si, sur le moment, cela m’a bien déçue. J’ai admis que oui, c’était vrai, il me fallait plus de temps — et ça, c’était délicieux — pour lire Dickens ou Shakespeare que les histoires du Journal de Mickey. J’en imaginais par ailleurs mieux les décors, j’y lisais l’histoire d’une époque inconnue, j’y côtoyais des personnages plus intéressants, et emportée dans le torrent des événements, j’y frémissais de terreur, alors qu’Annie la petite orpheline me faisait simplement pitié et la directrice de son orphelinat
me donnait seulement envie de la claquer.
J’ai cependant, par fidélité, toujours gardé tendresse et estime pour mes livres moins reconnus, comme on reste attaché aux personnes qu’on a aimées, et le mal qu’on m’en a dit a renforcé mon obstination à les défendre, toujours.

Mais de mes lectures diversement appréciées, j’ai tiré une leçon qui m’a servie toute ma vie d’auteur.
Le plus grand écrivain anglais avait parfaitement su cacher son jeu ! Il avait su écrire de telle sorte que les petits enfants, comme je l’étais alors, pouvaient tout autant comprendre et aimer ses histoires que les doctes professeurs du lycée ! C’était cela, le grand talent !
J’ai gardé — en toute simplicité — cet idéal de la belle et bonne ligne : elle doit parler aussi bien, aussi directement, au petit qu’au grand, à celui qui ignore comme à celui qui sait, et pour cela, elle doit aller au coeur.
Chacun croit qu’elle est pour lui et n’y voit que du feu.
Car ces histoires, lues dans l’enfance, j’y croyais de tout mon coeur. Pas comme au Père Noël, non. Comme à Dieu plutôt, mais avec moins d’appréhension. Parce que Dieu, d’après ce qu’on m’enseignait, demandait beaucoup plus que les histoires qui elles, demandaient
seulement qu’on croit en elles, rien de plus.
Il y avait, il y a, dans l’écriture, un don d’amour, inouï, fabuleux.
Une bonne ligne, alors, dès le début, pour moi, ce fut cela: des mots-cadeaux posés dessus que l’on peut garder, emporter partout avec soi, toute sa vie et en secret.

Car c’est aussi ce qui m’a plu, tout de suite, dans l’écriture : la relation secrète qu’on entretient avec elle, dont on peut parler, ou pas, comme on parle de son amour, de sa peur, de son désir, de sa rage, de ses doutes, de sa vie… ou pas. Celui qui a écrit ce livre
que je lis ne m’a jamais rencontrée et pourtant, si. Sûrement. Car en secret, en filigrane, il me parle de moi. Comment a-t-il appris tant de choses sur moi ? Mystère. Je ne sais comment, il a deviné. Mais point de panique, il apporte mais ne « rapporte» à personne.
Alors une bonne ligne, c’est encore cela : entre les mots, tout autant de blanc ; qui n’est pas du vide, mais du souffle, une respiration qui s’accorde à la nôtre.
C’est munie de ces viatiques-là acquis dans l’enfance, que j’ai mené, auteur-adulte, des ateliers d’écriture avec les enfants, les adolescents, et parfois les adultes qui, pour quelques heures, m’ont été confiés.

De toutes les couleurs
Il y a ceux qui vous regardent en face et vous annoncent tout de go, avec un air de défi : «Moi, j’aime pas lire, j’aime pas écrire ! », prêts à mener croisade contre le diktat de l’écrit.
Ceux qui ne vous regardent pas, ne vous regarderaient pour rien au monde, parce que déjà, un regard, c’est trop, une brèche où je pourrais peut-être lire quelque chose que je leur demanderais d’écrire, et alors qui peut savoir ce qui se passerait !
Ceux qui vous sourient pour ne pas avoir à parler, ou qui parlent de n’importe quoi d’autre, mais surtout pas de ce pour quoi je suis venue, et pour quoi ils sont là, qui essaient de noyer le poisson pour ne pas avoir à le pêcher. Ceux qui posent plein de questions sans réponse, des points d’interrogation partout qu’ils laissent pointés en l’air comme des clous enfoncés dans rien du tout. Et ceux, marteaux, qui assènent des réponses
à des questions qui ne se sont même pas posées.
Ceux qui se retournent tout le temps, sûrs qu’il se passe des choses plus importantes derrière eux que devant, ceux qui cherchent dans leur sac ce qu’ils ne trouvent pas dans leur tête, ceux qui raclent les pieds sur le sol pour participer, ceux qui lèvent la main parce qu’ils n’ont pas le droit de lever le derrière de leur chaise, ceux qui se grattent le nez, la gorge, le coude, ceux qui n’ont pas de stylo qui marche, ceux qui en ont plusieurs, mais
qui ne les retrouvent pas, pas de feuille, pas envie, pas d’idée, pas les moyens, pas maintenant, qui soupirent…

Des ateliers d’écriture ? Pour quoi faire ?
C’est une vraie question. Écrire pour quoi faire ?
— C’est comme vivre : pour quoi faire ?
— Oh bah non ! C’est pas comparable, quand même, me répond-on.
— Pour moi, ça va ensemble, ça se tient. Je mets de l’écriture dans ma vie et ma vie, chaque jour, je l’écris. Vous aussi… Votre vie s’écrit chaque jour. Avec vous
ou sans vous…
Ils ont souvent un regard de chouette éblouie quand je leur parle. Non pas par la qualité de mes propos, mais, je crois, par l’étrangeté de leur surgissement dans un lieu qui leur est aussi familier.
Je les regarde, et j’éprouve une vague de tendresse. Pour eux et pour moi, car immanquablement, je pense à la petite fille, à l’adolescente que j’ai été, il y a…
plus d’un demi-siècle. Qu’ont-ils de commun avec moi, ces jeunes, assis là et qui aimeraient pour la plupart, être ailleurs, à mille lieues de cette classe, à rire avec
les copains ? Mais pas plus que moi, à l’heure où l’on est, ils n’ont le choix. Nous sommes embarqués pour une heure, deux, ou un peu plus, passagers du même bateau ivre. Ils me prennent pour le capitaine, mais je ne suis sûre de rien, ni de la cause du voyage, encore moins de son but. Je sais seulement d’où l’on part, c’est d’ici et c’est maintenant.
Quelquefois, le professeur dit pourquoi, à son avis, je suis là, ce qu’elle/il espère, ce qu’elle/il attend d’eux. Elle/il a sa voix des grands jours, guindée ou trop enthousiaste, sévère ou charmeuse.

Maintenant, c’est à moi de parler.
Je ne suis pas solennelle, plutôt simple, basique, afin que chacun puisse au moins commencer. Je donne un exemple, j’ouvre un chemin. UN chemin, pas LE chemin. Déjà, ça, c’est déstabilisant : qu’il y ait plusieurs chemins, autant que de participants, ils n’aiment pas trop, ce n’est pas rassurant. Comment savoir, du coup, si on prend le bon chemin ?
— Bah on ne sait pas, je dis, avec désinvolture. On verra bien.
— Oui, mais si j’ai écrit tout ça pour rien ?
— Ça n’existe pas « écrire pour rien » !
Ils bougonnent, ronchonnent, me lancent des regards mauvais. On voit bien que je ne suis pas eux ! Car la principale difficulté, pour eux, c’est vite :
— Madame, c’est bien ça ? Je peux dire ci comme ci ou c’est mieux comme ça, je ne sais pas, moi !
Et puis, sans arrêt, tous :
— Comment ça s’écrit ?
Ça s’écrit. Comme si « ça » avait sa propre vie et décidait tout seul de s’écrire sur leur papier. Si les mots deviennent vivants, alors on a affaire avec eux autrement. On
progresse !
Je les regarde, ceux qui avancent le front baissé comme s’ils avaient à lutter contre les éléments déchaînés, ceux qui gribouillent de petits dessins pour que leur main continue de faire quelque chose quand leur tête est vide, ceux qui ont les yeux dans le vague, un mot leur a échappé et ils voulaient courir après, mais un autre est venu, qui ne veut rien dire et les déroute encore davantage… Ceux qui s’énervent et cherchent qui énerver pour se sentir en meilleure compagnie qu’avec eux-mêmes, ceux qui fatiguent, dorment à moitié, ceux qui ont plaqué leurs deux mains sur les oreilles pour ne plus rien entendre, mais alors ils entendent le bruit de leur coeur et c’est pire que tout, ceux qui, paresseux, ont renoncé dès le début pour se sauver et se retrouvent malgré tout, prisonniers, malheureux…

Je les aime encore, celui qui s’éveille et celui qui dort. Porteurs de merveilles, ils sont merveilleux !Je crois encore qu’en une heure, ou deux, une graine peut germer, un arbre dont chaque branche est une phrase grandir, fleurir, crever le plafond de la classe,
leur faire atteindre le ciel en haut et le magma en bas.
Je rêve avec eux.

A l’épreuve.

Et puis, je passe près de chacun d’eux. Je les lis. Et je dois retraverser mon rêve d’eux. À l’envers.
Là où j’attendais du rouge, c’est marronnasse, où je rêvais de nuit, c’est brouillard, là où j’aurais aimé de l’or il n’y a que plomb, le pont est un tunnel, la foudre une maigre étincelle, un pet pour un tonnerre, ni larmes ni vallées, aucune éternité à retrouver.
Il n’y a pas eu de miracle.
Ma tendresse pour eux s’évanouit, gâcheurs de mes heures, de mes rêves, fossoyeurs d’étoiles et de cieux, vous qui n’êtes ni sourds, ni aveugles, ni muets, pourquoi vous taisez-vous à la fin, pourquoi faites-vous comme si vous n’entendiez rien de rien, ne voyiez rien du tout ?
Je m’entends leur demander plus sèchement de travailler maintenant, chaque mot, chaque phrase, chaque ligne, plus impitoyable que Clint Eastwood
Ils sentent que je suis en colère, ils ont peur, ou ils sont surpris, ou ils me défient, ils se mettent en colère aussi. On va se battre. Tant mieux ! De là sortira bien du feu,du sang, des larmes, de la vie… Non ?
Parfois oui, et alors je leur pardonne tout ! C’est ainsi que les derniers de la classe, parfois, à leur stupéfaction, se surpassent ! À la remarque désabusée du prof qui lit leurs petites phrases riquiqui «Vous ne vous êtes pas cassés !», je m’empresse alors de substituer :
«Au contraire ! Moi je vois que vous vous êtes cassés ! En plein de petits morceaux, même ! Car chaque phrase, brève, tranchante, se reçoit comme un vrai coup de couteau en plein coeur !» Le texte auquel je pense, commençait ainsi : «On a 14 ans, on est des garçons,
on aime le foot, on regarde les filles…» Et se terminait par, je m’en souviens : «On est vivants !» Comment mieux dire, ce qu’on est à 14 ans ?…

Mais parfois rien de bon n’advient. Alors je m’en veux. Quelque chose en moi se fend plus encore, se brise, je vieillis d’un coup, peut-être que je meurs un petit peu.
Je leur dis alors :
— Arrêtons ! Arrêtons tout, arrêtons-nous.
D’écrire, de ne pas écrire, de piétiner la page, d’être en nage, en rage… Faites silence, s’il vous plaît, faites silence, un beau silence… que je retrouve l’essentiel, que je vous le dise, qu’il y ait cela, au moins, qui vous soit donné, qui vous reste, après moi…
Et dans ce silence-là, qui n’est plus ni maussade, ni de repli, ni de refus, alors je leur dis ce à quoi je tiens tellement, ce pour quoi je suis vraiment venue, qui n’est pas ce que le professeur pense, ce qu’ils croient, ni ce pourquoi on me paie. Si je continue, malgré toute
la fatigue, les déconvenues, la lourdeur ou le froid des jours de faire encore ces ateliers d’écriture, c’est que… C’est plus fort que moi !
Il y a des choses à dire, il faut bien que quelqu’un les dise…
Que deviennent les choses tues ? Continuent-elles seulement d’exister ?
Et je voudrais seulement qu’après mon départ, ils gardent comme un trésor, un mot, un seul mot, de ce qu’ils ont entendu, et l’écrivent.

Dans le train, le métro du retour, j’en reviens à ce que je sais et que pourtant j’oublie à chaque fois : on peut écrire de bonnes lignes, et c’est merveilleux. Mais on peut aussi en écrire de moins bonnes, de mauvaises, comme n’en a jamais écrites Etel, et ce n’est finalement ni dommage ni problème. C’est seulement que nous n’avons que dix doigts et 26 lettres, que nous n’écrivons pas dans le ciel ni ne gravons la roche ou le sable, mais sur une feuille de papier, si fine, si légère, qui ne demande qu’à s’envoler avant même que
les mots y soient imprimés.
Quand elle nous touche, cette ligne bonne ou mauvaise, c’est une grâce qui nous est faite, et il n’y a personne à remercier.

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Avoir à voir

Avoir le coeur comme un dimanche
de noces en voiles blanches
ou de rose des vents
avoir le coeur toujours naissant

Avoir les yeux sans évidence
des larmes où les poissons dansent
et jusqu’à la fin du temps
garder toujours ses yeux d’enfant

Avoir la bouche sans la morsure
être la louve qui lèche la blessure
être fontaine, donner l’eau pure
trouver les petits cailloux qui rassurent.

Avoir en soi des mots de pluie
en robe de peine, de désastre et d’ennui
et dans un poème pour autrui
les transformer en oiseaux de paradis.

Avoir l’eau et donner le feu
aux étincelles vives comme abeilles
et à la place vide de l’ami oublieux
deviner encore le soleil, en creux.

Quand commence le poème ?

Quand commence le poème, et comment ?
Quand on a laissé toutes ses portes ouvertes
un grand courant d’air est passé par là
a tout mélangé.
les verbes actifs se font passifs, poussifs,
se démodent,
les noms s’échappent, s’oublient,
se dénomment
et tous les autres mots
syllabes et lettres
se posent, se décomposent,
n’importe où, comme pétales de roses.

Alors on voit soudain
ce qu’on n’avait jamais vu
qui était là, pourtant, depuis toujours,
depuis longtemps…
des fleurs très minces,, très nues
aux pétales lourds comme paupières fatiguées,
des hirondelles qui prennent la plume
et dessinent dans le ciel
des cercles magiques où se prennent
nos rêves les plus légers.

Alors au son des sombres galops du coeur
on s’arrache de la pesanteur
le sang fouetté comme mille chevaux
cavalant dans nos veines bleutées,
et dans l’écume salée des larmes
qu’on n’a pas versées.

Quand finit le poème ?
je n’en sais rien.
Peut-être quand le temps change ?
On devient frileux,
on ferme la porte,
la fenêtre,
les yeux…
on s’assied près de la cheminée…
Mais c’est dehors qu’est resté le feu.

Bonne année 2014

Par ce poème à partager avec qui vous voulez, je souhaite à chacun une bonne année 2014.

Avec toute mon amitié

Jo.Hoestlandt

Vous  trahis, vous perdus, vous abandonnés

Vous au cœur percé, papillons épinglés,

Vous misère, vous lassés de tout,

Vous sans demain sans présent sans hier,

Vous errant dans le brouillard blanc

Vous qui plus avancez moins y voyez clair

Vous qui tremblants

vous demandez maintenant

Où sont nos îles, où sont Où nos ailes ?

Cette année prenez  oui prenez je vous en prie

ces mots comme maison

Comme pays.

Vous qui plus rien ne dîtes

Ni le vrai ni le faux ni le mal ni le bien

Vous à la parole coupée

Vous que la stupeur rend muets

Vous piétinés déchirés enragés

Vous oiseaux fous

Qu’une épine de rose jusqu’au cœur a percé

Vous qui sans jardin, clés égarées, seuls, vous demandez

Où sont nos ils, où sont nos elles ?

Cette année prenez, oui prenez je vous en prie

ces mots comme maison

Comme pays.

Vous  accusés, vous qui tête basse

aux yeux comme portes fermées

Vous désastre par les astres déserté

vous au cœur brisé, sans rêve, vous résignés

Vous au fond de l’eau au fond du verre

Vous qui à la vie à l’envers

Vous sans amour par tous les loups dévorés

Sans soleil matin et sans manteau le soir, sans espoir,

Vous sans rivage sans bateau ni voyage

Vous désolés, désarmés, vous qui demandez

où sont nos îles, où sont nos ailes ?

Cette année prenez, oui prenez je vous en prie

ces mots comme maison

Comme pays.

C’est pour vous que j’écris.

Bonne année 2016

A tous, bonne année 2016.      Jo.H

 

Merci pour les yeux !
Pour voir ce qu’il y a à voir de merveilleux
Vraiment il n’y a pas mieux,
Alors merci pour les yeux !

Merci pour mes oreilles
moins grandes que celles de l’âne
mais pour un usage pareil,
alors merci pour ces oreilles !

Merci pour le visage entier
Même pour les rides qui affluent
et le parcourent comme des rues
merci pour ce visage entier.

Merci pour ce corps, tant que j’y suis
Qui à son âge debout tient encore
Et pour le cœur en son coquillage
Merci pour ce corps, tant que j’y suis.

Merci pour la parole donnée
l’art de jouer de la plume et des mots
la petite musique en allée du piano
Merci pour la parole donnée.

Pour les couleurs, merci beaucoup !
le vert des yeux, le rose des joues,
le rouge du sang, les bleus aux genoux,
merci même pour le gris des cheveux.

Merci pour les idées, pensées,
Trouvées, perdues, retrouvées,
les rêves comme tourterelles, envolés,
oui, merci pour les idées.

Merci pour cette vie
la solitude, les moments d’amitié
Sur cette terre pleine de bruits
Et pour le silence qui la finit

Merci pour cette vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bonne année 2015

oui, cette année-là, terrible, il y en a eu deux.

A TOUS, A CHACUN,

Marcher.  Non pour aller loin,

au bout de la ligne au bout du cahier…

Marcher pour laisser le temps au monde

de venir à soi et s’y fondre,

s’effacer.

Respirer.  Non pour prendre l’air,

avoir l’air ou s’en donner…

Mais pour l’apprendre,

comme on apprend l’air d’une chanson

avant de la chanter.

Rêver.  Non pour oublier, se consoler, se réfugier,

se perdre dans les nuages…

Mais  pour le rose dans le rouge

le bleu dans le noir, faire un bouquet,

composer.

Prier.  Non pour supplier, s’extasier, toucher au ciel…

Mais se mettre à genoux,

à hauteur d’enfant,

De tout ce qui rampe sur la terre

Comme un ver.

S’étonner. Non pour s’effrayer, regretter.

Mais pour douter, se dérouter, se perdre…

Trouver l’ombre et la lumière

Comme la balle perdue trouve son but.

Par hasard.

S’ouvrir. Non comme un compte, un magasin.

Mais comme porte ou fenêtre, qui donne sur…

Ou comme  cet enfant

Qui s’ouvre le genou en tombant.

Rouge –sang.

Jo.H

Bonne année 2015

Bonne année 2015, les amis.

Votre Jo. H

 

Il pleut sur Paris aujourd’hui

et sur la page transparente de nos vitres

où les gouttes d’eau s’alignent.

Chacune trace les signes grelottants

d’une mystérieuse histoire où la vie

s’écrit en tout petit, tremblant.

Mais persiste, et signe.

Et dans chaque goutte si fragile

tombée si bas de si haut

portée transportée éclaboussée sanglotée,

qu’un rien peut déchirer liquider briser

je vois tout un monde, un univers entier,

réduit à si peu, tremblant…

Mais qui persiste, et signe.

Scotchée aux carreaux

accrochée aux roses jusqu’au bout des épines

coulante et dégoulinante, usante,

cloque de varicelle sur la peau du mur

œil minuscule et brillant de loup sans loup

chaque goutte reste aux aguets, tremblant.

Persiste et signe.

Que chacun de vous,

goutte parmi les gouttes,

porté, transporté, éclaboussé, sangloté,

contenant un monde entier

qu’un rien peut déchirer, liquider, briser,

soit cet œil de loup sans loup, brillant,

et même tremblant,

persiste et signe.