La poupée

 

Mon cher mari avait réussi à me traîner dans un quartier parisien où s’alignent sur tout un boulevard boutique sur boutique d’ordinateurs. Il espérait me convaincre de changer le mien qui était une antiquité. Je traînais les pieds, l’écoutais avec ennui, ça ne m’enchantait pas.  On est entré dans un temple de la modernité affichée. Trop de monde, trop d’appareils, d’écrans, de touches, de trucmuches. Je l’ai laissé là, je suis ressortie, il faisait si beau dehors.

Une vitrine. Au coin de la vitrine, une armoire, et dans cette armoire, une poupée. Je ne la vois pas très bien, à travers cette vitre ; elle m’intrigue. J’entre dans le magasin. En fait, c’est un endroit où l’on répare des jouets anciens. Il y a là un orgue de barbarie, très coloré, très beau, quelques ours en peluche défraîchis, décousus, abîmés. Et elle, la poupée.

Qui me fixe de son regard peint, un regard quasiment humain. Au fond de son regard, je ne sais quoi, comme une tristesse sans cause. Elle est ancienne, de tissu soyeux mais un peu sale, elle date du début du siècle, me dit le réparateur de jouets. Pendant que je la regarde, j’en oublie de respirer. J’ai l’impression que dans ce magasin-là, sur ce boulevard là, au fond de cette vieille armoire, cette poupée à l’étrange regard savait que j’allais venir et m’attendait. Moi. Aujourd’hui.  Le vendeur me donne son prix. Je ne sais pas si c’est cher, pas cher, je n’ai aucune idée de ce que vaut une poupée ancienne, je n’en ai jamais achetée aucune, en plus, enfant, je n’aimais pas beaucoup les poupées… Ce que je sais, c’est qu’elle m’attendait, que je ne peux pas l’abandonner. Toutes les petites filles qui lui ont, au fil du temps, servi de maman, me soufflent de la prendre dans mes bras, de l’emporter. Elles me la confient.

Le vendeur l’enveloppe d’un papier de soie bleu, une sorte de nuage vaporeux, et je l’emporte, dans sa robe très ancienne, un peu déchirée, comme son regard. Chez moi, je la pose sur mon bureau. Elle m’émerveille. Je sens, entre elle et moi, quelque chose que je ne m’explique pas, une connivence.

Quand je pars, quelques jours, je pense à elle, qui m’attend, petite vigie. Je la photographie. J’envoie la photo à maman, je lui raconte cette rencontre, entre la poupée et moi. Maman, qui vit un peu loin de moi, aime que je lui raconte tout cela. Elle me téléphone : – j’ai reçu la photo de ta poupée. Tu sais, c’est étonnant ! Elle a exactement le regard que tu avais, enfant, quand je te grondais. Tu ne pleurais pas, mais tes yeux se remplissaient de larmes. On dirait toi, quand tu étais triste… tu avais ce même air d’enfant abandonnée…

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